Le Lièvre aux yeux d’ambre – Edmund de Waal – ed. libres Champs

CHALLENGE MARCEL PROUST

Le Lièvre aux yeux d’ambre est un netsuke, une petite sculpture  japonaise qui était parfois portée à la ceinture du costume traditionnel japonais. Au temps du japonisme, quand le Japon s’ouvrit à l’Occident, estampes, soieries, laques,  éventails faisaient fureur chez les collectionneurs et les impressionnistes. Charles Ephrussi fit l’acquisition de 264 netsukes. Plus tard, il offrit la collection comme cadeau de mariage à ses cousins  Ephrussi de Vienne. 

Edmund de Waal retrace l’histoire de sa famille, les Ephrussi – famille de négociants et banquiers juifs originaires dOdessa qui essaimèrent à travers l’Europe. Son fil conducteur est la collection des netsukes. 

Le nom Ephrussi m’évoquait plutôt la villa Ephrussi au Cap Ferrat CLIC 

Cette saga s’étale sur 7 générations.  Le patriarche a fait fortune à Odessa avec l’exportation des blés ukrainiens. La banque Ephrussi installe des succursales à Vienne et à Paris, les cousins se retrouvent en Suisse ou en Slovaquie. Puis après la seconde guerre mondiale, ils sont dispersés en Amérique, au Mexique et même au Japon. Pendant deux ans Edmund de Waal nous fait partager son enquête. Je l’ai suivi bien volontiers et j’ai dévoré ce livre. 

La première partie : Paris 1871-1899.  Leon Ephrussi s’installa en 1871 Rue de Monceau, non loin des hôtels particuliers de Rothschild, Cernuschi, Camondo dans le quartier bâti dans les années 1860 par les frères Pereire. Charles, le troisième fils n’était pas destiné aux affaires. Il acquis une solide culture classique et était un fin connaisseur d’art. Il semble qu’il inspira Proust pour le personnage de Swann. Charles Ephrussi et Swann ont de nombreux points communs surtout du point de vue de l’art. Comme le héros de la Recherche, il est collectionneur, il a écrit une monographie sur Dürer (pas sur Vermeer), il est membre du Jockey reçu chez les grands du monde. Charles Ephrussi fut un mécène des peintres impressionnistes : il figure debout coiffé d’un haut de forme noir dans le Déjeuner des Canotiers, achète à Degas Le départ d’une course à Longchamp, à Monet des Pommier, les Glaçons, une vue de la Seine . Les asperges d’Elstir sont de Manet…Comme les impressionnistes, il est séduit par le japonisme et exposera même les laques qu’il collectionne. Propriétaire du journal La Gazette il fait paraître 64 reproductions de tableaux que Proust va citer dans La Recherche.. Même avant l’Affaire Dreyfus, La Banque Ephrussi est la cible de l’antisémitisme, la faillite d’une banque catholique liée à l’Eglise me rappelle plutôt Zola et l’Argent. Drumont distille son venin dans La France Juive. Quand se développe l’Affaire Dreyfus, certains peintres comme Degas et Renoir, pourtant aidés par Ephrussi manifestèrent une hostilité ouverte contre son « art juif ». Pour Charles, certaines portes se ferment. 

Deuxième partie : Vienne 1899-1938

Le Palais Ephrussi à l’angle du Ring et de la Schottengasse est encore plus impressionnant que la demeure parisienne. J’ai le plaisir d’imaginer Freud qui loge à 400 m de là. l’auteur évoque aussi les cafés viennois, institutions littéraires. Toute la littérature autrichienne se retrouve dans le livre Karl Kaus, Joseph Roth, Schnitzler, Wassermann. La communauté juive est nombreuse mais à la veille du XXème siècle l’antisémitisme est aussi répandu et utilisé politiquement. Viktor Ephrussicomme Charles à Paris n’était pas l’héritier direct de la Banque, il a préféré les études classiques et c’était un jeune érudit préférant collectionner livres rares et incunables. Mais au décès de son père, il se retrouve homme d’affaires. 

J’ai aussi aimé croiser au hasard des pages mon écrivain-voyageur préféré : Patrick Leigh Fermor qui séjourna dans la maison de campagne slovaque de Kövesces

Troisième partie : Vienne, Kövesces, Turnbridge Welles, Vienne 1938-1974

La suite de l’histoire est connue, avec pour point final l’Anschluss. Alors que la jeune génération s’est dispersée hors d’Autriche le banquier Viktor peine à abandonner le Palais Ephrussi et sa banque. En une journée, il perdent tout. Edmund de Waal raconte l’odieux saccage, la spoliation systématique des tableaux, livres précieux, meubles et porcelaines. par miracle, les netsukes seront sauvés.

Quatrième partie : Tokyo 1947-1991

Il fallait bien que les netsukes et le japonisme conduise  l’auteur à Tokyo!

Epilogue : Tokyo, Odessa, Londres 2001-2009

En plus de la visite d’Odessa, les références littéraires pointent : la famille Efrussi est citée dans les livres d‘Isaac Babel.

J’ai donc lu ce livre avec un plaisir décuplé par les lectures récentes de la Recherche du temps perdu, mais aussi des expositions impressionnistes cette année du 150 anniversaire de l’Impressionnisme couplée à Giverny et à Deauville à des expositions japonisantes. Les lettres allemandes ont été l’occasion de revenir à Joseph Roth, Zweig…

Malheureusement je n’ai pas trouvé les netsukes dans le deuxième étage du musée Guimet où se trouvent les collections japonaises.

Une- écriture bleu pâle – Franz Werfel – Livre de poche

FEUILLES ALLEMANDES

Franz Werfel est l’auteur des  40 Jours de Musa Dagh  dénonçant le génocide arménien. 

Né à Prague en 1890 où il a fréquenté Kafka et Max Brod. Poète, homme de théâtre, c’est le dernier mari d’Alma Mahler . Il se réfugie en France en 1938 puis aux Etats Unis en 1940,  et décède à Beverley Hills en 1945.

Une écriture bleu pâle est un très court roman, 124 pages qui se lit d’une traite avec un suspense qui va croissant. J’ai pensé à La Peur de  Stefan Zweig. 

« Il y avait onze lettres dont dix tapées à la machine. la onzième écrite à la main se distinguait du lot et réclamait l’attention. Une grande écriture féminine penchée, sévère. Léonidas baissa machinalement la tête car sil sentait qu’il avait blêmi.« 

Que lui réservera cette dernière lettre? L’intrigue est ramassée dans une journée de ce haut fonctionnaire, chef du Cabinet du Ministre.

Ce court texte, tout en finesse, restitue l’histoire du pauvre répétiteur qui a fait un très beau mariage et qui est arrivé au sommet de sa carrière. Analyse psychologique sensible et analyse sociale de la société de Vienne dans les années 30. En filigrane, la montée du nazisme et l’antisémitisme qui ne se cache pas. Une richesse d’analyse en si peu de pages.

Léonidas vit une journée de plus en plus tendue. Son mariage, sa carrière seront-ils compromis par cette lettre à l’encre bleu pâle?

Le Chat, le Général et la Corneille – Nino Haratischwili

FEUILLES ALLEMANDES 

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Point commun entre toutes ces feuilles allemandes :  elles sont traduites de l’Allemand. Je n’imaginais pas voyager aussi loin: jusqu’en Tchétchénie et en Géorgie.  L’autrice : Nino Haratischwili est d’origine géorgienne et réside en Allemagne. Les personnages du roman sont presque tous nés dans l’ancienne URSS, l’intrigue se déroule de  la fin de la période soviétique,  la Perestroïka et le début de la République de Russie. C’est un  roman choral avec trois narrateurs : le Chat (qui n’est pas du tout un chat mais une jeune comédienne), le Général (qui n’est pas général mais un richissime oligarque) et La Corneille (qui n’est pas un oiseau mais un journaliste).

Les fils de leurs histoires se tressent , de 1995 à 2016. En filigrane, les guerres d’Afghanistan, de Tchétchénie, de Géorgie avec leurs cortège de violences. Trafics divers et corruptions. Jeux de pouvoir et d’argent. Alcoolisme et drogues. Des adolescents sensibles, souvent cultivés confrontés à la guerre et aux trafics sans repères et sans limites deviennent des êtres cyniques et brutaux. 

Des histoires d’amour, qui finissent mal, en général (comme dans la chanson).

C’est un gros bouquin de près de 600 pages dans lequel j’ai eu du mal à entrer, confondant les personnages – souvent désignés par des surnoms, des petits noms, des animaux, perdue dans les lieux. Je n’ai pas toujours identifié les villes, surtout dans le Caucase. On saute sans boussole, de Tbilissi à Moscou, à Berlin, de Géorgie en Tchétchénie, et sans plan dans les quartiers de Berlin. Il m’a fallu près de 125 pages pour reconnaître les personnages et à peu près autant pour me repérer dans la géographie.

Dès que j’ai pris mes marques, je me suis sentie aspirée par l’histoire et la lecture est devenue addictive. J’avais vraiment envie de connaître le dénouement et je me suis laisser prendre jusqu’au bout.

Elle aurait voulu que leur relation n’ait pas, dès le début, contenu en germe leur rupture. Elle aurait
voulu être une autre personne, pour qui la banale normalité aurait été quelque chose d’inné, elle aurait
voulu ne l’avoir jamais rencontré, elle aurait voulu ne pas être poursuivie par la photo de la fille morte,
elle aurait voulu que le passé ne jette pas toujours son ombre déformée sur le présent, elle aurait voulu
que les femmes de sa famille aient un peu plus de bon sens et un peu moins l’esprit tordu, elle aurait
voulu ne pas se sentir en permanence obligée d’expliquer et de traduire son comportement pour les gens d’ici. Elle aurait voulu ne pas avoir aussi furieusement envie de s’échapper à elle-même. Et surtout, elle
aurait voulu n’être jamais montée dans cette voiture…

le Dibbouk -Fantôme du monde disparu – au Musée d’art et d’Histoire du Judaïsme

Exposition temporaire jusqu’au 26 janvier 2025

Hanna Rovina dans le rôle de Lea – théâtre Habima

« Dans la culture populaire juive, un dibbouk désigne une âme errante qui prend possession d’un vivant »

texte de la pièce Le Dibbouk

L’écrivain An-Ski (1863-1920) s’empara du mythe du Dibbouk pour écrire une pièce de théâtre jouée à Varsovie en 1920. C’est l’histoire d’une jeune fille, Léa, possédée par l’esprit de son fiancé mort avant leurs noces.

Léa : L’homme vient au monde pour une belle, une longue vie. Mais s’il meurt avant l’heure qu’advient-il de sa vie inachevée, de ses pensées qu’il n’a pas eu le temps de mûrir. Des actions qu’il n’a pas eu le temps d’accomplir

Aux sources du Dibbouk, les expéditions  ethnographiques  de An-Ski pour la Société d’Histoire et d’Ethnographie fondée en 1908 à Saint Pétersbourg pour préserver la culture juive de l’Empire Russe. Altman effectua des relevés d’inscriptions, Salomon Youdovine rapporta de magnifiques clichés de Volhynie et Podolie (Ukraine actuelle). 

Chagall : la Noce (1911-1912)

La première version de la pièce fut écrite en Russe(1917), puis traduite en Hébreu (1918) et en Yiddish (1919). Elle fut adaptée au cinéma  par Michal Waszynski (1937) . C’est cette version projetée qui accueille le visiteur de l’exposition : La jeune fille danse avec son fiancé mort avec une tête de squelette  dans la « danse des mendiants » 

Chagall : David et Bethsabée (1956)

Le tableau de Chagall des deux amants et un seul visage illustre parfaitement la possession de la Léa par l’esprit de Hanan. 

Hanan et Lea

Le mysticisme juif et la kabbale sont illustrées par des vitrines montrant des amulettes et des ouvrages de la kabbale ainsi que par deux vidéos d’un film évoquant un exorcisme. Pour éloigner le Dibbouk de la créature vivante, on a recourt à l’exorcisme. Dans la pièce, la jeune fille ne veut pas être séparée de son fiancé et elle se rebelle.

Issachar Ber Ryback – synagogue

L’exposition présente des dessins et tableaux de contemporains de Chagall comme Nathan Altman ou Ryback dans une version cubiste. 

Costume Habima Nathan Altman

Le Dibbouk fut mis au répertoire de Habima et joué en hébreu à Tel Aviv dès 1922 avec les costumes de Nathan Altman. Habima se produisit lors de nombreuse tournées internationales . Les affiches et les programmes sont présentées ici. 

Habima

Le film de Waszynski est considéré comme l’apothéose du cinéma yiddish.

Des versions américaines ont été tournée : en 1960 Sidney Lumet l’adapte pour la télévision américaine. Bernstein et Robbins le montent en ballet (1974).

Romain Gary s’en inspire pour La Danse de Gengis Cohn (1967). 

En Pologne Andrzej Wajda (1988)choisit pour prologue le poème de Ernst Bryll pour qui les juifs assassinés dans la Shoah sont les dibboukim qui hantent les polonais. 2003 Krzysztof Witkowski l’associe à une nouvelle d’Hanna Krall. 2015 Maja Kleczewska adjoint l’alliance brisée entre Juifs et Polonais. le Dybbouk est un spectre qui hante le monde contemporain. 

Les frères Coen dans leur film A serious man présentent aussi le Dibbouk. C’est sur cette scène que se termine la visite.

L’Homme qui apporte le bonheur – Catalin Dorian Florescu – Ed. des Syrtes

FEUILLES ALLEMANDES/ ROUMANIE

Catalin Dorian Florescu est né en Roumanie mais demeure depuis 1982 en Suisse, L’Homme qui apporte le Bonheur est traduit de l’Allemand, ce qui explique qu’il figure dans les Feuilles Allemandes comme le Turbulent Destin de Jacob Obertin que j’ai beaucoup apprécié. 

Difficile de rédiger cette chronique : le roman offre des surprises et des rebondissements que je ne veux pas divulguer pour laisser au lecteur le plaisir de la découverte.

Deux histoires se mêlent : l’une d’elle commence la nuit de la Saint Sylvestre 1898 à New York et a pour héros « grand-père », un petit vendeur de journaux, cireur des rues, d’une dizaine d’années. L’autre se déroule dans le delta du Danube en 1919 et met en scène la « grand-mère » qui découvre sa grossesse et veut se protéger du diable en se confiant à une sorcière. Ces appellations de « grand-père » et « grand-mère » ont aiguisé ma curiosité et j’ai cherché pendant la moitié du roman qui pouvait donc être le (la ou les) narrateur(s). .

En Amérique, chaque immigrant, irlandais, italien ou juif, tente sa chance ; il est persuadé qu’il sera riche, célèbre, même si nombreux seront ceux qui seront refoulés ou qui ne survivront pas. Dans le Delta,  la vie s’écoule au rythme du fleuve, on peut prendre des heures à contempler un héron . Ceux qui rêvent d’autre chose, rêvent d’Amérique.

Les deux histoires ont des points communs : le fleuve qui s’écoule et les journaux qui raconte la marche du monde. A New York, le crieur de journaux cherche le sensationnel tandis que Vania, le pêcheur lipovène, déchiffre les nouvelles vieilles de plusieurs années.

Quand? Comment ces deux histoires se rencontreront elles? Il faudra traverser un siècle, un continent, un océan et trois générations. Et même quand Ray et Elena se raconteront, il faudra du temps et de la patience.

Ton grand-père, Ray, n’a jamais rien su du monde de Vania ou de Leni, de cette région où l’on n’était qu’à
un doigt de Dieu, mais aussi du diable. Il y aurait connu un silence qu’il ne pouvait guère s’imaginer dans la métropole. Une tout autre rumeur que celle de l’affairement urbain. Cela commençait par le son de râpe doux et sec des roseaux qui se frottent les uns aux autres, le claquement de bec des cigognes, et le bruissement des saules, des bouleaux et des frênes…

« Grand-père », lui a  vécu dans les cris des rues, les spectacles des vaudevilles Newyorkais, dans les bobards et les bluffs :

Quand Betsy l’attira vers elle et lui demanda quel était son vrai nom, il répondit « Paddy », sans hésiter.
Pour les Italiennes il était « Pasquale » et pour les Juives il était « Berl ». Ça lui était égal que les filles se
doutent qu’il leur racontait des bobards, et les filles aussi, ç’avait l’air de leur être égal d’entendre des
bobards. Raconter des craques était là péché véniel.

En plus des sortilèges et diableries du Delta, des décennies de communisme ont aussi retenu les paroles qu’Elena ne livre pas facilement :

Qui plus est, je ne sais pas raconter comme vous. Là d’où je viens c’était dangereux de raconter. On ne
savait jamais qui pouvait vous entendre. Vous pouviez vous retrouver derrière les barreaux, à raconter des
choses qu’il ne fallait pas. Ici en Amérique vous pouvez inventer ce que vous voulez, ça n’a aucune
importance de toute manière.

Et le bonheur là dedans? Il vous faudra lire le livre, je ne spoilerai pas.

Et vous ne regretterez pas cette lecture. C’est un excellent roman!

Et si les paysages du Delta du Danube vous tentent, un film se joue actuellement sur les écrans Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde, il a même été primé au Festival de Cannes. CLIC

Le Général de l’Armée morte – Kadaré

HOMMAGE A ISMAIL KADARE –  LECTURE COMMUNE AVEC CLEANTHE

Tel un oiseau superbe et solitaire, vous volerez sur ces montagnes silencieuses et tragiques, pour arracher
à leurs gorges et à leurs griffes nos malheureux garçons.

Il y avait dans la tâche qu’il allait accomplir quelque chose de la majesté des Grecs et des Troyens, de la
solennité des funérailles homériques.

C’est une relecture.

Lu autrefois, il y a si longtemps. Je venais de découvrir Kadaré. Ne connaissant rien à l‘Albanie j’avais lu ce texte comme Le Désert des Tartares. Lecture hallucinée avec ce général qui parle de ses guerriers dans leurs uniformes de nylon, leur linceul. Général pataugeant dans la boue et souvent pris de boisson avec d’étranges compagnons comme ce prêtre mutique, et l’autre militaire manchot qui déterre également des corps…Fantastique, intemporel. 

Ils me rappellent mon armée à moi et je me demande comment mes soldats défileraient vêtus de leurs sacs
bleus aux lisérés noirs.

Relu au retour d’Albanie, j’ai reconnu des paysages. Compris que c’est un récit historique qui raconte la campagne calamiteuse mussolinienne en 1939 en Albanie. Un récit qui rend compte de la résistance des partisans. Etrangéité de cette Albanie isolée avec ses coutumes anciennes, ses chants guerriers, son hospitalité…

Leurs chants ont pour thèmes dominants la destruction et la mort. C’est une particularité de leur art. On la
retrouve dans leurs chants, dans leurs costumes, dans toute leur existence. C’est, en général, une
caractéristique commune à tous les peuples balkaniques, mais elle est, chez les Albanais, plus prononcée que partout ailleurs. Même leur drapeau national ne symbolise que le sang et le deuil.

Relu à l’occasion de cette lecture commune rendant hommage à l’auteur disparu récemment. J’ai repris ce livre et j’ai été encore fascinée par le récit. Redécouvert des épisodes comme ce mariage où les étrangers n’avaient rien à faire mais où les traditions d’hospitalité transcendent les souvenirs douloureux. Musique et danses. Et la tragédie que la vieille femme fait surgir…

Le dîner de trop – Ismail Kadaré

LECTURE COMMUNE EN HOMMAGE A KADARE 

Gjirokastër se voit de loin

L’histoire se déroule à Gjirokastër, la Cité de Pierres où nous avions visité la Maison de Kadaré, la Maison d’Enver Hoxa, la Citadelle fortifiée par Ali Pacha (cf Alexandre Dumas et le comte de Montecristo) et d’autres maisons-tours impressionnantes. Je revisite les souvenirs de voyage avec grand plaisir. 

L’action commence pendant la Deuxième Guerre Mondiale. L’Italie fasciste, impériale, envahit l’Albanie en 1939, avec des déboires (résistance, guérillas et incursion des Grecs). En 1943, l’Allemagne nazie remplace l’occupation italienne et tente de rallier certains nationalistes albanais qui rêvent d’une grande Albanie. C’est dans ce contexte qu’a eu lieu « Le Dîner de trop« .

Les deux chirurgiens réputés de Gjirokastër étrangement portent le même nom: Gurameto. Gurameto le Grand a fait ses études de médecine en Allemagne tandis que Gurameto le Petit a étudié en Italie. Le commandant des troupes allemandes, le baron von Schwabe, est un ancien condisciple de Gurameto le Grand. Il se présente au nom de leur ancienne amitié. Au nom de l’hospitalité traditionnelle, le chirurgien l’invite à un dîner:

qu’était-ce en vérité que ce dîner que d’aucuns surnommaient encore « le dîner de la honte », et d’autres « le dîner de la résurrection » ?

La nuit se déroule dans une atmosphère étrange : l’invasion allemande a été accueillie par une embuscade. Les Allemands prennent un certain nombre de citoyens en otage sous la menace de leurs mitrailleuses pendant que les chefs festoient accompagné par la musique d’un gramophone fou que toute la ville entend. Ambiance presque surnaturelle, correspondant à des contes albanais où la mort se joint à un festin. Le décor des mitrailleuses me rappelle celles qui sont encore aujourd’hui exposées dans la maison d’Enver Hoxa

Le régime va changer, le communisme s’installe en Albanie.

Ce n’est qu’en 1953 que le souvenir de ce dîner va ressurgir, dans un contexte très tendu de Procès des blouses blanches et de conspiration sioniste à la veille de la mort de Staline. les deux Gurameto sont arrêtés, torturés dans les sinistres cachots d’Ali Pacha. Gurameto le Grand doit s’expliquer sur ce dîner…

Ce n’est pas le roman le plus facile de Kadaré. Très peu de folklore, des notions géopolitiques un peu embrouillées. Et surtout, peu de faits établis, des rêves, des contes et même les chansons que compose l’aveugle de la place principale. Des doutes s’instillent. Des conspirations fumeuses. Mais une ambiance balkanique très dépaysante.

l’ex-Empire ottoman, quatre ex-surveillants du harem impérial, trois vice-directeurs de banques italo-
albanaises, quinze préfets à la retraite, tous régimes confondus, deux anciens étrangleurs professionnelsde princes héritiers, une rue baptisée « ruelle aux Fous », deux péripatéticiennes de luxe, sans parler des
trois cents fameux juges et quelque six cents simples d’esprit. Tout cela faisait beaucoup pour une ville
médiévale visant à devenir communiste.

Je suis retournée à Gjirokastër avec grand plaisir.

 

la Petite Communiste qui ne souriait jamais – Lola Lafon

JEUX OLYMPIQUES/ ROUMANIE

La Petite Communiste qui ne souriait jamais c’est Nadia Comaneci qui obtint la note parfaite de 10.0 aux Jeux Olympiques de Montréal 1976 à 14 ans.

Lola Lafon rédige sa biographie en se basant sur différentes publications de Presse, y compris des rapports de la Securitate mais aussi avec des conversations avec  l’ex-championne qui a quitté la Roumanie. 

« Il était une fois une histoire, cette histoire-là dont j’envoie consciencieusement chacun des chapitres à celle qui en est l’actrice et la spectatrice. Elle note, juge, exige la révision de quelques passages ou applaudit. Elle
tient ma main qui écrit son histoire, m’encourageant à croire et écrire… »

Cette lecture fait suite à celle de Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon qui a été un coup de cœur. J’avais envie de rester en sa compagnie et lire ce qu’elle avait à dire sur la Roumanie où elle a vécu jusqu’à l’âge de 12 ans. 

C’est aussi une lecture d’actualité après le matraquage médiatique des Jeux Olympiques Paris 2024auquel il est impossible d’échapper.

Evidemment, les pirouettes et autres figures à la poutres, aux barres, au sol ne m’intéressent nullement. Ni même l’entrainement intensif, la fabrique des championnes repérées dès les petites classes (6 ans) , les régimes alimentaires, le bourrage de crâne psychologique  pour faire une gagnante invincible. 

En revanche, l’utilisation idéologique et géopolitique des icones sportives, de la « petite fée » m’a accrochée. La rivalité entre les gymnastes roumaines et les russes correspond à la volonté de Ceausescu de se distinguer de l’URSS. les différents boycotts aux JO  de Los Angeles et de Moscou, rappel historique… Leçons d’histoire oubliée.

“Ce n’est pas que je veuille éviter de parler du boycott… Qu’est-ce que j’en savais, moi ? On se prépare pour
les Jeux, on nous dit l’Ouest ne vient pas, car il y a la guerre en Afghanistan. De toute façon, à l’époque, les
Américaines n’étaient pas des rivales dignes de ce nom, et en Roumanie, on n’avait besoin d’aucun
événement supplémentaire pour détester les Russes. « 

Bien sûr, la vie quotidienne en Roumanie est évoquée. Pauvreté, magasins vides, peur de la Securitate, mégalomanie du Conducator. Le pire de tout la « guerre contre les femmes », la police des menstruation. Quelle horreur. Nadia insiste, tout n’était pas négatif. Elle nuance.

Essayons de ne pas faire de ma vie ou de ces années-là un mauvais film simpliste. Bonne nuit à vous.”

La petite fée de 14 ans grandit, devient une femme, moins légère, moins désirable.

« Terminé le conte, terminée l’aventure, ne reste que ce chiffre : 1981. L’année où le Conducator décide que
le sport ne sera plus une activité réservée à une élite (une “Fée” ?!) adorée des Occidentaux. »

La fin du livre raconte la chute, chute de la carrière de la « petite fée »  et plus tard, chute du régime. Fuite de Nadia aux Etats Unis. La découverte du monde capitaliste n’est pas celle d’un paradis.

« on paye les gens pour qu’ils achètent”,
[…]

« dégoût de cet amoncellement absurde, me corrige-t-elle. La tristesse de se sentir envahie de désir devant
tant de riens. “Chez nous, on n’avait rien à désirer. Et chez vous, on est constamment sommés de désirer.”

Moins glamour, la deuxième partie est tout à fait intéressante et nous apprend beaucoup sur la fin du régime communiste.

Qui a dit que le sport n’était pas politique?

Quand tu écouteras cette chanson – Lola Lafon

MA NUIT AU MUSEE

Un écrivain passe une nuit dans le musée de son choix et rédige un texte pour cette collection. J’ai découvert « ma nuit au musée » avec Leila Slimani et Le parfum des fleurs la nuit. 

Lola Lafon a choisi de passer une nuit à l’Annexe du Musée Anne Frank à Amsterdam, dans le grenier où sa famille était cachée pendant deux ans. Ce choix n’est pas fortuit.

« Lorsqu’il m’a été proposé de passer une nuit dans le musée de mon choix, à aucun moment je n’ai envisagé
de me rendre dans un musée d’art. Je les visite avec plaisir mais je ne me sens pas légitime à donner mon
avis sur ce qui y est exposé. »

Comme les collégiens ou lycéens, Lola Lafon, a lu Le Journal d’Anne Frank pendant son adolescence. Mais elle se sent personnellement concernée, comme enfant de survivants de la Shoah, elle se sent personnellement concernée. Sa grand-mère,

Ida Goldman m’a offert une médaille frappée du portrait d’Anne Frank.[…] Cette médaille m’expliqua ma grand-mère, il me faudrait toujours la conserver. N’oublie pas. 

Quand tu écouteras cette chanson nous parle d’Anne Frank, d’une petite jeune fille qui écrit son journal comme tant de filles, comme Lola Lafon, elle-même. Mais une universitaire qui l’a étudié nous apprend qu’Anne Frank avait prêté un soin particulier l’écriture, en tant que texte littéraire destiné à être lu (sinon publié). Miep Gies, une de ses bienfaitrices, connaissait son importance et a conservé avec soin le manuscrit.

Anne Frank entend, sur Radio Oranje, une annonce du ministre de l’Éducation des Pays-Bas en exil à
Londres. Il demande aux Hollandais de conserver leurs lettres, leurs journaux intimes : après guerre, ces
écrits seront autant de témoignages précieux. Cette déclaration la galvanise, elle s’enthousiasme, en parle
à son père : son journal pourrait être publié, un jour.

Lola Lafon nous parle aussi du Musée, des traces qui donnent à voir l’absence

Tout, ici, se veut plus vrai que vrai or tout est faux, sauf l’absence. Elle accable, c’est un bourdonnement
obsédant, strident.

Lola Lafon nous parle d’elle, de ses grands parents qui ont choisi la France  des Droits de l’Homme, de Jaurès, mais qui subirent l’occupation nazie. Elle raconte son enfance en Roumanie et son arrivée à Paris à 12 ans, puis ses débuts en écriture.

Sa confrontation avec l’Annexe où étaient cachés les Frank n’était pas facile. L’écrivaine a attendu le dernier moment pour pénétrer dans la chambre d’Anne Frank. Et pour la lectrice, une surprise que je vous laisse découvrir.

J’ai tant aimé ce livre qu’à peine refermé, j’ai téléchargé La petite communiste qui ne souriait jamais et j’ai cherché un podcast sur l’appli.  RadioFrance https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-atelier/le-grand-atelier-du-dimanche-19-mai-2024-5658895

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-midis-de-culture/lola-lafon-dresse-un-etat-de-nos-vies-8642028

 

Relisons Ismaïl Kadaré!

LECTURES COMMUNES/ALBANIE

Le meilleur hommage possible à un grand écrivain est de le lire, le relire, le faire lire!

Ismaïl Kadaré vient de nous quitter. 

CléantheDans la Bibliothèque de Cléanthe – a été plus rapide et propose une lecture commune ICIà laquelle je m’associe pour le 1er octobre 2024

Pour choisir quelques suggestions :

Avril brisé clic

Le Général de l’Armée morte clic

Chronique de la Ville de pierre clic

La Palais des Rêves

La Provocation clic

Qui a ramené Doruntine?

Et bien d’autres…

Vous serez transportés bien loin du quotidien, dans des paysages sauvages, des traditions médiévales, ou dans un passé pas si lointain, où l’Albanie avait des points communs avec la Corée du Nord actuelle. Sujets originaux mais surtout un grand écrivain.

Venez nous rejoindre!