Avril brisé – Ismail Kadaré

CARNET DES BALKANS/ALBANIE 

 

 

 

 

C’est une relecture.

J’avais été éblouie, foudroyée par cette tragédie. J’en avais gardé une immense envie d’aller voir ce pays des Aigles, survivance  du monde antique, Homère ou Sophocle, Shakespeare d’Hamlet ou de Macbeth….

Nous revenons d’Albanie. Certes, je n’ai pas vu ces tours de claustration qui m’avaient tant impressionnée dans le roman. C’est plutôt en Grèce dans le Magne que je les ai imaginées. En revanche, des maisons fortifiées avec meurtrières et abris souterrains, nous en avons visitées et on peut les imaginer comme lieux de ces vendettas sans fin.

La relecture a été aussi impressionnante que la découverte.

Dans une époque intemporelle, qui ressemble au Moyen Age,  un avion d’une ligne régulière  relie Tirana à une capitale étrangère.  Les références au roi Zog permettent de situer l’action dans les années 1930.

Pendant de nombreux siècles, du temps des Ottomans, un code avait réglé la vie des montagnards albanais: le Kanun.  Il fixait aussi bien des détails de la vie quotidienne comme la politesse en entrant dans une maison étrangère, la transmission et le bornage des propriétés, le devoir d’hospitalité que le prix du sang dans les cas d’homicides, de blessures et de vendetta.

Avril Brisé est l’histoire d’une vendetta. Le 16 mars, Gjorg tue Zef, dans les règles et obtient une trêve de 30 jours. Le 17 avril, la bessa expirera et il sera alors poursuivi par la famille de Zef. Voici l’explication du titre : le mois d’Avril sera ainsi coupé en deux:

« dehors régnait mars, mi-souriant, mi-glacé avec cette dangereuse lumière alpestre qui n’appartenait qu’à lui. Puis viendrait avril, ou plutôt sa première moitié seulement. […]Avril, dès maintenant, s’enveloppait pour lui d’une douleur bleutée….Son avril inachevé…. »

Pendant le mois qui lui reste à vivre normalement, le meurtrier doit payer le Prix du sang à un prince mystérieux, régler ses comptes, terminer les travaux en suspens…Gjorg ira à la découverte du monde, à pied, sur le Plateau autour de chez lui. En route il rencontre un couple de la ville, un écrivain et sa femme en voyage de noces. L’écrivain s’intéresse aux traditions, au folklore, liés au kanun. Leur voyage leur semble romantique.

« Ses amis l’enviaient en lui disant : tu vas t’évader de l’univers de la réalité pour gagner celui des légendes, l’univers de l’épopée proprement dite que l’on trouve rarement dans notre monde. Puis venait l’évocation des fées et des oréades, des rhapsodes, des derniers hymnes homériques du monde et du Kanun, terrible mais si majestueux…. »

Bessian, l’écrivain explique à sa femme que dans ces contrées l’hospitalité est sacrée, l’hôte a le statut d’une semi-divinité?

Apercevant le ruban noir qui marque les meurtriers, ils leur semblent arriver dans le pays de la mort:

« Oui, reprit-il, nous sommes entrés dans le royaume de la mort comme Ulysse, à cette différence près qu »Ulysse dut descendre pour l’atteindre, alors que nous devons monter. »

Quand ils rencontrent Gjorg, porteur du ruban noir, livide, il leur semble rencontrer Hamlet

« Hamlet a été poussé à al vengeance par le fantôme de son père, poursuivit Bessian, enflammé. Mais sais-tu quel fantôme terrible se dresse devant le Montagnard pour le pousser à se venger. »

Cependant Kadaré ne se contente pas d’écrire une version moderne d’une tragédie antique. Il livre aussi par l’intermédiaire de personnages comme l’Intendant du Sang, chargé de prélever l’impôt du sang, ou du médecin  qui expertise les blessures, une analyse économique, marxiste, de ce sombre commerce. Il n’est plus seulement question d’honneur de famille mais aussi d’une sinistre comptabilité. La vendetta comme le règlement d’une dette.

« en d’autres termes, comme je vous l’ai dit au début, souvent derrière le décor quasi-mythique, il faut rechercher l’élément économique. Vous m’accuserez peut être de cynisme, mais à notre époque, le sang, comme tout le reste, a été transformé en marchandise »

L’arrivée de la jeune femme de l’écrivain dans un monde strictement masculin est un élément de déstabilisation. On sent que le monde millénaire des montagnes est bientôt gagné par la modernité des villes.

 

Auteur : Miriam Panigel

professeur, voyageuse, blogueuse, et bien sûr grande lectrice

5 réflexions sur « Avril brisé – Ismail Kadaré »

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