L’éternité et un jour (DVD) Théo Angelopoulos

 

 Dans la dernière scène du film Alexander, le poète, demande à sa femme : « qu’est-ce que demain? » – « l’éternité et un jour » lui répond elle.

Pendant une bonne partie du film, j’avais compris le titre autrement. Alexander sent que sa fin s’approche. Le lendemain il doit se rendre à l’hôpital. Le film raconte son dernier jour (avant l’éternité?). et pendant ce dernier jour le temps s’enfle démesurément : il doit donner son congé à sa bonne, quitter sa maison face à la mer, apporter des lettres anciennes à sa fille,  confier son chien…et se remémorer les souvenirs d’une vie qui a passé si vite. Au feu rouge, des enfants  lavent les pare-brises, la police les capture, il embarque  un petit albanais pour le protéger.

Le film prend une autre tournure, devient un  road movie. Sur les routes de montagnes enneigées ils rejoignent l’Albanie où l’enfant a sa grand mère. Sur la clôture, à la frontière,  des silhouettes semblent pendues. Alexander n’a pas le cœur de l’y abandonner. L’enfant et le vieil homme ont donc un jour pour se confier, partager leur passé, et l’avenir…un jour aussi pour retrouver Sélim, « enfant des feux rouges », à la morgue et lui improviser un adieu.

Quelques minutes encore, pour un voyage poétique en autobus.

Plus je découvre l’œuvre de Théo Angelopoulos, et la musique de Eleni Karaindrou, plus je suis fascinée, envoûtée, par ce cinéma contemplatif qui prend son temps et par les images magnifiques. Poème funèbre pour un homme à la fin de sa vie. En couleur reviennent les jours heureux, ou plutôt un jour, celui de la naissance de sa fille, jour que sa femme avait revendiqué comme « son jour », mélange en un plan-séquence du passé, du présent, du futur. Apparition du poète Solomos, qui avait perdu sa langue maternelle et « achetait des mots » aux paysans de Zante…Poème de l’exil aussi, de l’exil des enfants, de l’ailleurs du poète.

lire également ICI

Romantiques philhellènes : l’Enfant grec – Victor Hugo

CHALLENGE ROMANTIQUES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le massacre de Chios (avril 1822) a horrifié l’opinion européenne et a été à l’origine du poème de Victor Hugo et de la toile de Delacroix

L’Enfant

Les turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.
Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil,
Chio, qu’ombrageaient les charmilles,
Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,
Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois
Un chœur dansant de jeunes filles.

Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,
Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,
Courbait sa tête humiliée ;
Il avait pour asile, il avait pour appui
Une blanche aubépine, une fleur, comme lui
Dans le grand ravage oubliée.

Ah ! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux !
Hélas ! pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus
Comme le ciel et comme l’onde,
Pour que dans leur azur, de larmes orageux,
Passe le vif éclair de la joie et des jeux,
Pour relever ta tête blonde,

Que veux-tu ? Bel enfant, que te faut-il donner
Pour rattacher gaîment et gaîment ramener
En boucles sur ta blanche épaule
Ces cheveux, qui du fer n’ont pas subi l’affront,
Et qui pleurent épars autour de ton beau front,
Comme les feuilles sur le saule ?

Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux ?
Est-ce d’avoir ce lys, bleu comme tes yeux bleus,
Qui d’Iran borde le puits sombre ?
Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand,
Qu’un cheval au galop met, toujours en courant,
Cent ans à sortir de son ombre ?

Veux-tu, pour me sourire, un bel oiseau des bois,
Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois,
Plus éclatant que les cymbales ?
Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux ?
– Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,
Je veux de la poudre et des balles.

8-10 juillet 1828

     Victor Hugo – Les Orientales


La Bouboulina, celle de Zorba et l’héroïne de l’Indépendance grecque

LIRE POUR LA GRECE

La Bouboulina attaquant Nauplie

La Bouboulina de Zorba

La lecture de Kazantzaki peut être une épreuve pour une lectrice féministe. La société qu’il décrit vivait alors sous un machisme indéniable : le lynchage de la veuve dans Alexis Zorba en est le paroxysme. Alors, refermer le livre?

Zorba est un homme de son temps qui considère les femmes comme des êtres faibles qui ont  besoin d’amour. Inutile de se voiler la face. Et de l’amour, il en a à revendre! Mais il ne faut pas se méprendre sur le petit nom de Bouboulina qu’il donne à la dame Hortense. Ce surnom affectueux n’a rien de condescendant comme la consonnance française pourrait le suggérer. Au contraire, c’est le nom le plus prestigieux qu’un Grec puisse connaître pour une femme. La Bouboulina fut une Kapetanissa, une femme-amiral, héroïne de l’Indépendance grecque.

Hortense, dans le temps de sa jeunesse fut une artiste renommée et assista à l’une des batailles fameuses de l’Indépendance de la Crète : le siège de La Canée (1897) par les navires des Puissances:

-....La Crète était en pleine révolution et les flottes des grandes puissances avaient jeté l’ancre dans le port de Souda. Quelques jours après, j’y jetais l’ancre aussi. A quelle magnificence! vous auriez dû voir les quatre amiraux: l’Anglais, le Français l’Italien et le Russe….

…..Souvent on se réunissait sur le vaisseau-amiral et on parlait de révolution,….. des conversations sérieuses et moi n’attrapais leurs barbes et je les suppliais de ne pas bombarder les pauvres chers Crétois. On les voyait, tout petits comme des fourmis, avec des braies bleues et des bottes jaunes. Et ils criaient , criaient, et ils avaient un drapeau…. » (c’est à cet épisode qu’est érigée la statue auprès du tombeau de Venizelos

« Combien de fois, moi qui vous parle, j’ai sauvé les Crétois de la mort! Combien de fois les canons étaient prêts à tirer et moi, je tenais la barbe de l’amiral »  « Mon Canavaro – c’était son nom – pas faire boum boum!… »

Héroïne dérisoire, héroïne d’opérette, ou de café-concert…Canavaro devint le nom du perroquet. Mais Zorba a été capable de lui rendre son hommage.

Laskarina Bouboulina (1771-1825)

Les Carnets de Bérénice consacrent un article à cette héroïne de l’Indépendance grecque. Un autre blog consacre un billet illustré à la maison-musée de la Bouboulina à Spetses

L’excellent roman historique de Michel de Grèce est une biographie romancée de La Bouboulina.

Quelle vie romanesque  que celle de Laskarina!

Née dans une prison sinistre de Constantinople, orpheline méprisée dans la maison patricienne de Hydra, exilée à Spetses alors dévastée par les Turcs. Adolescente, son  beau-père lui offre un caïque, à l’âge où les jeunes filles étaient confinées dans le gynécée dans l’attente d’un mari. Deux fois mariée à des armateurs, elle accompagne son premier mari dans des expéditions à la limite de la piraterie mais  devra attendre d’être veuve du second, Bouboulis, pour prendre sa mesure et devenir la Kapetanissa. Armateur-femme d’affaire, mais aussi conjurée de la Filikí Etería, elle conduit ses bateaux contre Nauplie en 1821 dans la guerre d’Indépendance grecque. Elle combattit aussi sur terre avec Kolokotronis….

« macédoine » balkanique: Héroïne grecque, Laskarina, comme les habitants de Spetses, parlait Arvanitika, une langue albanaise, et se disait Arvanite. Je remarque aussi le voile de Laskarina – comment aller en mer tête nue? – mais une femme turque aurait noué le même. Cherchant des renseignements sur la  Filikí Etería  sur Internet, j’arrive à Odessa et même en Roumanie. Toutes ces composantes, métissages ou interférences, s’opposent aux crispations actuelles, sur le voile chez nous, sur la pureté ethnique ailleurs et l’arrivée De Byron et des différents combattants étrangers philhéllènes  rajoutera des pièces encore au puzzle.

 

Stupeur: Theodorakis antisémite?

STUPEUR, CONSTERNATION!

J’avais déjà entendu des rumeurs, mais je déteste les rumeurs et ferme yeux et oreilles tant qu’il n’y a rien pour les étayer. Une citation relayée par le Monde m’a touchée:

« Oui, je suis antisémite et antisioniste. J’aime le peuple juif et j’ai vécu avec lui, mais les Américains juifs se cachent derrière tout, les attentats en Irak, les attaques économiques en Europe, en Amérique, en Asie, les Juifs américains sont derrière Bush, Clinton, et derrière les banques. (…) Les Juifs américains sont derrière la crise mondiale qui a aussi touché la Grèce »,

Comment le compositeur de la musique qui m’a accompagnée pendant 4 décennies, le résistant aux fascistes, le combattant,  a-t-il pu proférer une telle horreur!

Être anti-sioniste, est une position politique qui pourrait se discuter. La dernière guerre au Liban, l’opération Plomb durci à Gaza, la colonisation de la Cisjordanie, les atermoiements de Nethanyahu, suffiraient peut être pour en agacer plus d’un.

Être antisémite, est autre chose. Anti-juif, anti-Arabe, anti-Noir, homophobe, anti-Rom….c’est INTERDIT  et passible des tribunaux. Tout du moins selon la législation française . Point-barre!

Un souvenir ancien,  des plus chers : début des années 70, sur les bancs d’un camion bâché, nous avons traversé Israël pour assister à un concert dans les ruines antiques de Césarée. Il y a de cela 40 ans et c’était hier…

La musique de Zorba que j’écoute encore! Il y a moins d’un mois, rédigeant un billet sur Zorba, j’ai trouvé sur YouTube AxionEsti que j’ai passé en boucle en écrivant. Ces chants célébrant la résistance, la liberté qui étaient pour moi les symboles de l’anti-fascisme!

Souvenir récent : le 1er mai 2010, sous l’Acropole, bruit la rumeur d’un sit-in à Syntagma. Touriste, je ne veux pas me mêler aux manifestants (il peut y avoir des violences) mais je crois reconnaître la musique de Theodorakis…

L’œuvre de ce compositeur immense doit-elle rejoindre dans mon enfer personnel Céline, Drieu la Rochelle,  et Lars von Trier?

Une étoile dans la constellation de mes admirations s’est ternie, et se décroche. L’ enthousiasme de mon adolescence en a pris un sérieux coup. Si abandonner ainsi ses illusions c’est vieillir, j’ai pris un sacré coup de vieux à la lecture du journal!

Monsieur Theodorakis, non seulement vous êtes un compositeur immense, mais aussi un symbole de la résistance, un militant. Ne pouvez vous pas mesurer la gravité de vos propos? Inutile de mentionner en préambule que vous « aimez le peuple juif » si c’est pour relayer la thèses éculée du complot des banquiers juifs. Cette thèse perverse et démagogue a d’autant plus de chance d’être entendue, que le chaos économique qui menace la Grèce, enfante aussi des partis fascistes ouvertement xénophobes.

Il semble que vous n’êtes pas seul à avoir perdu la tête . Les médisances de Madame Lagarde à propos des contribuables grecs  me font honte. Les pugilats publics télévisés ne sont pas du meilleur effet.

Je vous en conjure : annoncez publiquement que c’est un regrettable dérapage, que vous n’étiez pas vous-même, que vous en êtes désolé.  Des phrases analogues, en un autre temps, ont conduit des communautés entière à l’anéantissement.  Déclarez que vous ne pouvez pas figurer du côté de leurs bourreaux. Avez-vous oublié les sort des Juifs Crétois, de ceux de Rhodes, de Salonique?

 

 

 

 

Alexandre le Grand (DVD) Théo Angelopoulos

TOILES NOMADES

On vient de m’offrir le coffret de 7 DVD de Théo Angelopoulos (sans Le Regard d’Ulysse, ni l’Apiculteur, ni le Pas suspendu de la Cigogne).- Ils sont joliment présentés comme 7 poèmes filmés–  J’explore donc son œuvre et je vais de surprises en surprises. Comment ai-je pu passer à côté d’Alexandre le Grand à sa sortie en 1980, pourtant primé à Venise?

Après Le Regard d’Ulysse et Le Voyage à Cythère qui m’ont laissé l’impression de films bleus très poétiques, Alexandre le Grand de semble un film sépia, presque rosé au lever du soleil, hivernal, brun avec juste un peu d’herbe sale. L’emploi de la couleur rouge ressort d’autant plus qu’elle est rare sauf  la couverture de selle d’Alexandre, pourpre aussi  sa couche,  rouge vif  du drapeau brandi par les Anarchistes italiens, et finalement rouge du sang.

Alexandre et bucephale

 

Film en costumes, à l’orée du 20ème siècle : des touristes anglais veulent voir le soleil se lever sur le 1er jour du siècle au Cap Sounion. Ils sont enlevés par le bandit Alexandre tout juste évadé de prison. Dans les luttes d’Indépendance grecque, les bandits, Pallikares, Armatoles, Kapétans crétois, sont plutôt des personnages positifs dans l’imaginaire grec. Cet Alexandre affublé de son casque antique fait-il partie de cette tradition?  D’autant plus que le rôle de la Flotte anglaise prête à attaquer la Grèce pour récupérer ses otages est bien dans son rôle de gendarme des mers.

Bande armée et otages arrivent au village d’Alexandre convertie en commune révolutionnaire, en même temps que des réfugiés anarchistes italiens. Une grande fête est organisée en leur honneur. Utopie! Même les femmes ont les mêmes droits que les hommes et participent à la gestion du villages et dansent avec les hommes. Ils ont aboli la propriété privée et travaillent en coopérative. Alexandre et ses hommes qui ont été emprisonnés 5 ans ne reconnaissent plus leur village et veulent retrouver leurs terres et leurs bêtes. Dès le lendemain ils entrent en rébellion, des moutons sont égorgés. Le « libérateur » adulé par ses troupes, chaleureusement accueilli par les villageois apparaît très vite comme un tyran. D’autre part, les autorités gouvernementales veulent récupérer les otages même au prix de compromis et de soumissions aux caprices d’Alexandre. Les premiers à analyser la situation sont les anarchistes qui préviennent l’instituteur : Alexandre n’est-il pas utilisé par un complot contre le village révolutionnaire? Les atermoiements de la commune permettent à Alexandre de s’imposer par violence et barbarie, simulacres d’exécutions puis exécutions, massacres des bêtes, terreur. Le village si joyeux est réduit au silence. On le croirait déserté si les villageois ne ressortaient pas lyncher le tyran  blessé.

Film en costume donc, à fortes intentions politiques, film théâtral, presque chorégraphique. Chorégraphie que ces mouvements de foule qui convergent vers la place du village. Chorégraphie que ces rondes de soldats armés autour du chef à cheval, levant leur pétoire, la posant, s’abreuvant, chacun à son tour,  à une très belle fontaine et reprenant leur cercle infiniment. Danses des villageois. Danse extraordinaire de cette femme qui joue de son mouchoir puis tournoie à la manière des derviches turcs – je pense alors à Zorba, à cours de mots, qui dansait ses histoires.

Et toujours cette beauté des images. Longs plans fixes qui permettent de contempler le paysage sauvage, austère. Un pont extraordinaire, arqué à la manière des ponts vénitiens mais très fin, enjambe un torrent.

Symboles inexpliqués, comme la mort du temps voulue par les briseurs d’horloges : donquichottesque? Et cette fin, le marbre d’Alexandre…

En bonus au coffret, le réalisateur explique ses intentions : c’est un  film contre le Stalinisme. Comment d’une idée libératrice, un dictateur arrive à l’horreur. Le Mur de Berlin n’était pas encore tombé à la sortie du film en 1980, il fit alors polémique.

lire aussi ICI

Écouter Théo Angelopoulos  sur le blog de parole citoyenne

http://parolecitoyenne.org/sites/all/modules/meidia/players/flvplayer.swf<br /><a href= »http://parolecitoyenne.org/node/741″>En voir plus</a>

Voyage à Cythère (DVD) Theo Angelopoulos

TOILES NOMADES

Retour d’Ulysse.

Spyros, un vieil homme, après 32 ans d’exil en URSS, aborde au Pirée. Ses deux enfants l’attendent pour le conduire à la maison retrouver Katerina- Pénélope, qui contrairement à la légende le reconnait. Que peuvent-ils se raconter? Tout a changé. Le militant, le combattant du maquis revient, inutile. De retour, au village, il embrasse le vieux chien, comme Ulysse. Mais ce sont les signaux qu’ils échangeaient au maquis qui avertissent son vieux complice. Chants  d’oiseaux codés, que Katerina comprend encore. Au village, Spyros, a un rôle à jouer : il doit signer l’acte d’abandon de ses terres que Katerina n’a jamais voulu faire à sa place. Son refus lui vaut l’hostilité de tout le village. Lui, qui a échappé à la mort au combat et au peloton d’exécution, est menacé par ses voisins d’autrefois. D’inutile et oublié, il devient proscrit.

Dans l’entretien avec Angelopoulos, en bonus dans le DVD, j’apprends que c’est une histoire vraie qui a servi de départ au scenario. Le cinéaste aborde aussi sur le « film dans le film » qu’on soupçonne sans vraiment être sûr. C’est qu’on n’est pas toujours sûr de comprendre dans les films d’Angelopoulos. Le réalisateur filme de long plans-séquences pendant lesquels notre imagination peut gamberger. Quand il ne se passe presque rien on a le temps de douter, d’échafauder des hypothèses, de les récuser…Allusions à Ulysse, danse du vieil homme qui évoque celle de Zorba…Film vagabond, ou spectatrice vagabonde? L’avantage du DVD par rapport au film en salle, c’est le retour en arrière possible.

 

Après avoir vu le Regard d’Ulysse, je retrouve l’univers visuel si particulière à Théo Angelopoulos : cette lumière bleue, cette brume qui gomme les contours, les reflets dans l’eau sur les trottoirs trempés. C’est une Grèce étrangement humide que celle d’Angelopoulos, à mille lieux de celle des catalogues des agences de voyages. Une Grèce pauvre, de villages de montagne, de dockers et de marins, de musiciens de fanfare. Chaleureuse et humaine, aussi humaine dans les rapports humains, les liens familiaux, mais aussi mesquinerie des paysans, absurde stupidité des autorités. Et à la fin l’amour triomphe : départ pour Cythère….

Le Regard d’Ulysse(DVD)/Balkans-Transit

TOILES NOMADES

 

A peine ai-je refermé Balkans-Transit de François Maspero qu’il me vint l’urgence de revoir Le Regard d’Ulysse de Théo Angelopoupos, correspondance parfaite entre ces deux œuvres, quasi-simultanéité (1994-1995), identité de lieux, Odyssées dans les Balkans….Le Regard d’Ulysse et surtout la musique d’ Eleni Karaindrou que j’écoute en boucle m’ont déjà accompagnée . Je gardais des images de la barge portant la statue de Lénine sur le Danube, de Sarajevo en ruine…et le souvenir d’un film bouleversant, hypnotique, étrange.

Le voyage commence à Fiorina, projection clandestine du film de A. (Harvey Keitel) cinéaste exilé, dans une ville quadrillée par l’armée et par des processions inquiétantes, sous la pluie, la nuit. L’accueil réservé à Maspero et au photographe Klavdij Sluban fut à l’unisson:

« Des images d’Angelopoulos, il ne manquait que la brume«  note l’écrivain.

Taxi (comme dans le livre) mais dans l’autre sens, vers la frontière albanaise. Avec les migrants albanais, chargés de pauvres baluchons, reconduits en autobus militaires. Dans les champs albanais déserts et enneigés marchent des hommes, nombreux, comme l’avait remarqué l’écrivain. Pendant que je visionne le DVD, le texte du livre est très présent. Neige sur l’Albanie, qui interdit de continuer…

La quête de A., les bobines perdues d’un film de Manakis, peut être le premier film grec, se poursuit en Macédoine. Macédoine hostile – les Grecs lui refusent l’existence et surtout le nom . La conservatrice du Musée Manakis à Monastir (que Maspero désigne de son nom macédonien de Bitola) n’est gère coopérative. Les bobines perdues ne sont pas à Bitola. C’est justement dans le chapitre consacré à Bitola que l’écrivain fait allusion au film d’Angelopoulos et aux frères Manakis et   » Le regard innocent de leur caméra Pathé témoignait d’une diversité et d’une unité balkanique perdues à jamais » . Regard d’Ulysse?

A. poursuit sa quête à Skopje, train de nuit, vide, fantomatique. Enfin pas tout à fait vide puisqu’il y trouve la Conservatrice hostile. Sincère ou Ulysse menteur? Il la séduit en lui racontant le Re-Naissance d’Apollon à Délos qu’il a voulu photographier. La femme lâche l’information : les bobines ne sont pas à Skopje! Et le suit dans le train qui poursuit vers Bucarest.

A la frontière bulgare, épisode étrange. A. devient Manakis. Simulacre d’exécution. Exil à Plovdiv. Si Maspero m’a donné de bons repères spatiaux, le film m’égare dans le temps

 

D’autant plus que sans s’attarder à Bucarest nous arrivons à Constantza en 1945 dans une fête de famille. Famille de A? Les scènes tournées dans le salon des bourgeois grecs de Constantza sont les seules séquences brillantes et colorées de ce film gris-bleu. Exil des Grecs, confiscation de leurs biens….

 

 

A. embarque sur la barge qui conduit la statue de Lénine sur le Danube. L’épisode qui m’avait le plus marquée à la précédente séance du film. Plans lents, impressionnants, au rythme du fleuve. La foule accompagne la statue sur les berges, les Roumains s’agenouillent,  se signent. je m’interroge sur la signification de ces manifestations religieuses.

Le Danube conduit A. à Belgrade en pleine guerre de Bosnie. Il y rencontre un journaliste, correspondant de guerre grec. Les bobines étaient bien à Belgrade mais elles sont parties à Sarajevo pour y être développées. Siège de Sarajevo : rien à faire d’autre que de se saouler : beuverie épique avec des toasts à tous les cinéastes, Eisenstein surtout? Impossible de rejoindre Sarajevo par route ou par train, par les rivières? A. oartira au fil de l’eau.

Encore une étrange séquence avec une paysanne bulgare qui organise sa cérémonie funèbre. C’est bien Harvey Keitel, mais qui joue-t-il : Manakis ou le cinéaste de 1994?

Le périple de Balkans-Transit est entrecoupé d’un Cahier de Sarajevo écrit pendant le siège. Encore une correspondance entre le film et le livre! Angelopoulos n’a pas pu tourner à Sarajevo, les plans de la ville en ruine sont une reconstitution, qu’importe! ce n’est pas un documentaire mais une fiction. Plus vraie que vraie, et onirique, l’arrivé par un trou béant dans le mur de brique de la salle de cinéma de la Cinémathèque de Sarajevo. Le bobines sont là! Sous les balles et les bombes.

Le final dans la brume est indescriptible. Le brouillard à Sarajevo est une trêve, une fête, un orchestre, des danseurs, de l’allégresse on passe sans transition à des funérailles, puis à une promenade familiale, une exécution. L’écran se brouille, plus d’image, des voix. Filmer sans images! Je pense au Cheval de Turin, vécu comme une fin du cinéma alors que le Regard d’Ulysse est une quête des origines du cinéma.

Cette interprétation, avec le livre en miroir, est une des possibles. On pourrait imaginer une autre lecture en relation avec l’histoire du cinéma, des « images animées » , on peut aussi faire l’expérience passive de se laisser porter par des images magnifiques rendues mystérieuse par la nuit, la brume, les ruines….On pourrait chercher aussi des correspondances avec l’Odyssée…. je crois que je visionnerai encore de nombreuses fois ce film qui me fascine!


 

François Maspero : Balkans- Transit

VOYAGER POUR LIRE/LIRE POUR VOYAGER

 

D’emblée, l’auteur se présente « Portrait de l’auteur en Européen » , puzzle d’une Europe rencontrée en un temps où existait encore la Prusse orientale, bien différente de la Communauté des 27 états actuels. Aujourd’hui, quand l’idée européenne vacille sous les buttoirs des financiers, triples A et dettes, et sous les discours souverainistes, lire le livre d’un Européen me fait chaud au cœur.

En compagnie du photographe dromomane, polyglotte et slovène Klavdij Sluban, il a parcouru les Balkans, de Durrës en Albanie à Sofia et Bucarest jusqu’à la Mer Noire. Balkans-Transit n’est pas le carnet d’un voyage, plutôt la somme de cinq ans de périples, de retours, de rencontres, de lectures aussi dans des Balkans secoués par l’implosion de la Yougoslavie et la chute du communisme.

Cet ouvrage fait découvrir des pays méconnus, l’Albanie, Pays des Aigles, et la Macédoine, pays dont même le nom est sujet de conflit. Très loin du voyage touristique, l’auteur ne s’attarde pas sur la description des ruines antiques. En revanche il plonge dans l’histoire de toutes les nations qui composent la mosaïques balkanique.

En Albanie, il raconte Skanderbeg, le héros national contre la progression ottomane (1443-1478),  le roi Zog(1924-1939) mais aussi Byron 1823 et ses fidèles Souliotes, palikares et armatoles qui le suivirent dans la guerre d’Indépendance Grecque. Sur la route de Gjirokaster, ville de Kadaré, ils passeront près du Mont Grammos, frontière entre l’Albanie, la Grèce et la Macédoine où se déroulèrent les batailles de l’ELAS (1949), entre les andartes partisans communistes et les troupes gouvernementales soutenues par les Britanniques évocation de la dictature de Metaxas et du commandant Markos. histoire récente de la Grèce que j’avais oubliée. Dans ces territoires toutes les histoires se chevauchent comme toutes les littératures. Je ne connaissais pas Faik Konika, ami d’Apollinaire…Palimpseste de poésie, de batailles, d’histoire….

Balkans-Transit se lit aussi comme un roman d’aventure quand leur autobus branlant prend en chasse un automobiliste « psychopathe » ou quand les chauffeurs de taxi grecs refusent de les charger…

C’est surtout un récit de rencontres. Rencontres avec des chauffeurs de taxi, des universitaires, des gens ordinaires dans des cafés qui livrent des histoires extraordinaires. Est-il grec ou macédonien le chauffeur de taxi de Florina? Les gens ne livrent pas forcément leurs origines. Origines souvent mêlées. Hellinisations forcées d’Albanais ou de Macédoniens, purification ethniques, serbes ou bosniaques. le choix d’une langue pour communiquer va induire des rapports différents. Le photographe slovène polyglotte maîtrise le Serbo-croate que tous comprennent mais qui peut aussi être source de conflits…

En Macédonie, le puzzle se complique encore. qui sont donc ces Macédoniens qui ont volé le soleil d’Alexandre aux Grecs? Grecs, Slaves, Turcs, Bulgares, Aroumains, Albanais, Roms, Juifs ont coexisté ou vivent encore ensemble. Baïram à Skopje, ou rencontre avec les moines de Prilep. Au hasard d’un carrefour de Prilep, le bust de Zamenhof « Autor dus Esperanto 1859-1919″….

la Bulgarie est qualifiée de Pays Sans Sourire et pourtant toute la partie du livre qui lui est consacrée contredit ce titre péremptoire, rencontres chaleureuses à Sofia avec une Arménienne (encore une autre ethnie) . L’histoire raconté est un peu différente, guerre de Crimée, insurrection contre les Turcs de 1877, Alliance balkanique 1912, les combattants prennent nom de comitadjis. Alliances hasardeuses du petit Tsar Boris III rencontré par Albert Londres….Et, bien sûr la période communiste Dimitrov, homme lige de Staline. Il passe aussi à Ruse, le Roustchouk d‘Elias Canetti où l’on parlait espagnol depuis le 15ème siècle…

Passant le Pont de l’Amitié sur le Danube il termine le voyage en Roumanie, commençant le chapitre par une citation de Panaït Istrati. Bucarest, ville Lumière de l’Est mais aussi celle de Ceauscescu..

Je ne veux pas raconter ici tout le livre, seulement donner un aperçu de la richesse des références et de la mosaïque des populations balkaniques.

Maspero raconte son expérience dans Sarajevo assiégée, il fait l’impasse sur le Kosovo, où il n’a pu se rendre

« La guerre, elle a hanté mes voyages, elle hante ce livre. Les guerres du passé, avec la résurgence des obsessions nationalistes que le désespoir et la misère alimentent toujours »

écrit-il dans la postface de 1999.

« De ces voyages, je suis sorti, moi qui aime profondément ma patrie, renforcé dans un sentiment : la haine des nationalismes« 

Est la dernière phrase du livre.

Depuis que je l’ai refermé, un mot me vient, fraternité.

 

Balkans-Transit – François Maspero – Le pari du voyage (citation)

INVITATION AU VOYAGE

le ferry s'éloigne de Bari

. » La plus belle récompense d’un voyage extraordinaire est bien de rencontrer des gens ordinaires, disons, comme vous et moi. Des gens qui ont traversé comme ils l’ont pu, sans faire d’histoires et sans forcément faire l’histoire, des évènements pas ordinaires. Qui nous rappellent que ces évènements-là auraient pu aussi bien arriver à nous, en leur lieu et place. Et, vraiment, avant toute chose, on ferait bien de se demander ce qu’on aurait fait en leur lieu et place. Le sentiment de se retrouver partout au milieu de la grande famille de l’espèce humaine n’a pas de prix – ne serait-ce que parce qu’il confirme que celle-ci existe. Ce n’est pas toujours évident.

C’est peut-être cela, le pari du voyage : au-delà de tous les dépaysements, des émerveillements ou des angoisses de l’inconnu, au-delà de toutes les différences, retrouver soudain, chez certains, le sentiment d’être de la même famille. D’être les uns et les autres des êtres humains. parfois, ça rate. parfois même, ça tourne mal. mais le pari vaut d’être fait, non?… »

 

Alexandre Papadiamantis : L’Amour dans la Neige

LIRE POUR LA GRECE

ravine sauvage

Recueil de 12 nouvelles qui s’ouvre sur L’Amour dans la Neige, un peu après le jour des rois et se referme à Noël  par L’Américain , deux histoires d’amour très différentes. j’ai voulu y voir un cycle, 12 mois pour une année? Non! Chacune de ces nouvelles a été écrite à une date différente de 1894 à 1902.

En revanche ce qui les caractérise toutes c’est la nostalgie, la douceur, la simplicité d’une Grèce rêvée. Grèce des îles, Papadiamantis est de Skiathos et 11 des nouvelles semblent s’y dérouler(sauf le Moine à Athènes que j’ai moins aimé). Ses personnages sont des enfants, des bergers, des pêcheurs ou des marins. L’auteur décrit son île avec ses ravines escarpées et ses  grottes où se perdent les enfants, hantées par des démons sylvestres ou le souvenirs de pieux ermites, il sait nommer les rochers du rivage, les sources à l’eau froide. Histoires de noyades, imprudence d’enfants ou naufrages, sauvetages où la solidarité des gens de mer n’est pas en défaut. Histoires d’îles, se déroulant en monde clos où les médisances peuvent aussi anéantir une vie. Histoires de femmes de marins, celles qui attendent ou celles qui n’ont peut être pas attendu….

Papadiamantis ((1851-1911) est un classique dans son pays. Certains lui ont  reproché son conservatisme (il a écrit dans la langue savante) et » sa peinture édifiante et apologétique des mœurs populaires supposés authentiques ».  préface de Bouchet le traducteur.

Touriste, peut être, j’ai beaucoup aimé cette ambiance agreste et marine.