Trame d’Enfance – Christa Wolf

FEUILLES ALLEMANDES

Christa Wolf (1929 -2011) est une écrivaine allemande et essayiste réputée de la DDR (Allemagne de l’Est) . Je connaissais son nom et j’ai lu avec grand intérêt ses préfaces et postfaces des livres d‘Anna Seghers.

Trame d’Enfance fut publié en allemand en 1976. 

Trame d’Enfance est un gros bouquin de 629 pages qui raconte l’enfance et la jeunesse de Nelly, écrivaine qui lui ressemble . C’est une fiction inspirée de sa vie. 

« Que faisons- nous de tout ce qui est gravé dans nos mémoires?

Ce n’est pas une question. C’est un appel, peut-être même un appel à l’aide. Ce pour quoi nous avons besoin d’aide en dit plus long sur nous que bien d’autres choses »

En juillet 1971, accompagnée de son mari, de sa fille et de son frère, l’écrivaine retourne pour deux jours dans sa ville natale L. maintenant G. en Pologne. Cette courte visite ravive la mémoire . Il est sans cesse question de mémoire. Nelly cherche dans la ville devenue polonaise ce qui reste du décor familier de son enfance. Elle fait ressurgir sa famille, son père épicier, sa mère Charlotte, personnalité assez rigide désireuse de donner une éducation exemplaire à ses enfants. Et autour, les tantes, oncles, grand-parents. Tout un monde s’anime au fil de leur visite. Au fil des rêves, souvent des cauchemars où se bousculent souvenirs de l’enfance puis de l’adolescence mais aussi témoignages dérangeants.

« Il fallait bien s’attendre à ce que ce travail d’écriture fit remonter en surface les choses les plus basses. vivre aujourd’hui sans se rendre complice du crime est sans doute au-dessus des forces d’un individu. les gens du XXème siècle, comme le dit un Italien célèbre, en veulent à eux-mêmes et aux autres d’avoir fait la preuve de leur capacité à vivre sous des dictatures. mais où commence le maudit devoir du scribe? »

L’histoire se déroule sur de longues années, depuis l’enfance de Nelly jusqu’à la jeunesse. Depuis 1933 jusqu’à l’exode de la famille devant les troupes soviétiques, et ensuite dans l’errance, la faim, le typhus et la tuberculose.

Les rencontres avec des survivants, les déstabilisent : un officier américain sûrement un juif allemand, un détenu d’un camp de concentration :

Comment le détenu de camp de concentration est-il venu vers votre feu? Quelqu’un avait dû l’inviter sûrement. […]Charlotte lui donna une de ses assiettes qu’elle gardait précieusement, celle qui était la moins ébréchée. Elle le servit en premier[…]il avait retiré sa toque ronde et rayée. Ses oreilles se détachaient de son crâne anguleux et rasé. Son nez formait un os puissant dans ce visage décharné. Il était impossible d’imaginer son véritable visage, surtout s’il fermait les yeux, ce qu’il faisait souvent vu son état d’épuisement.

[…]

On vous en a fait voir, hein. Mais si ce n’est pas un secret : vous étiez coupable de quoi?

Je suis communiste, dit l’ancien détenu de camp de concentration.

Ah bon dit la mère. Mais ce n’est quand même pas juste pour cela qu’on se retrouve en camp de concentration. 

Nelly fut étonnée de voir le visage de cet homme se transformer[…]il dit sans y mettre une intonation particulière : Où avez vous donc vécu.

Il semble que tout le livre que Nelly rédige près de 30 ans plus tard tente de répondre à cela.

Deux jours sur les lieux de l’enfance, trois ans pour rédiger le livre. Avec de longue réflexions sur la mémoire, sur le choix des mots, proximité des étymologies, des sons. Digressions pour éveiller des souvenirs, expliquer des partis-pris, des questions que le petite fille se pose alors…Il y a parfois des longueurs, des redites. Forcément.

La présence de Lenka, 16 ans en 1971, permet de donner plus de relief, de réexpliquer, de donner un autre éclairage. Celle de Lutz, le frère, d’évoquer des souvenirs enfouis. C’est un livre foisonnant qui fait appel aux détails du quotidien : la nourriture (ou son absence) joue un grand rôle. Peu ou pas de jugement de valeur : la plupart des personnages sont de braves gens sur lesquels la culpabilité s’impose, ou non.

Lu à la suite de la Septième Croix d’Anna Seghers, Trame d’enfance en est l’antithèse . Des gens ordinaires, s’accommodant plutôt bien du régime, fermant les yeux sur l’inacceptable, tant qu’ils ne sont pas concernés, ou si peu. 

 

 

 

 

Feuilles Allemandes lues avant novembre

 

FEUILLES ALLEMANDES 

Le rendez-vous des Feuilles Allemandes est pris d’une année sur l’autre mais parfois je n’attends pas novembre et il m’arrive de lire de la littérature allemande  que j’ai envie de partager ici.

Anselm Kiefer

Transit d’Anna Seghers  que j’ai lu pour accompagner un voyage à Marseille en février et qui raconte l’errance de ceux qui fuient les nazis et cherchent à embarquer pour l’Amérique, le Mexique ou le Brésil, attendant à Marseille un hypothétique visa, un document de transit ou un bateau

Transit – Anna Seghers

Les Rebelles magnifiques d’Andrea Wulf a tout à fait sa place dans les Feuilles Allemandes. Offert par Babélio dans le cadre de la Masse Critique, j’ai dû le lire dans les 30 jours impartis. Je le recommande chaudement pour tous les germanistes et les apprentis-germanistes et également le précédent livre de la même autrice avec l’Invention de la Nature

Les Rebelles Magnifiques – Les Premiers Romantiques et l’Invention du Moi – Andrea Wulf

Campo Santo de Sebald a accompagné notre voyage en Corse, ce n’est pas un roman mais un recueil de textes assez courts sur le thème des cimetières corses, des ruines. 

Campo Santo – W.G. Sebald

Et puisque je flirte aujourd’hui avec le hors-sujet, deux références cinématographiques, deux films de Wim Wenders, sortis au printemps

Anselm Kiefer : le Bruit et le temps

https://carnetsdemiriampanigel.blogspot.com/search?q=anselm+kiefer

Et Perfect days que j’ai adoré

https://carnetsdemiriampanigel.blogspot.com/2023/11/perfect-days-wim-winders-2023.html

 

 

 

L’Homme qui apporte le bonheur – Catalin Dorian Florescu – Ed. des Syrtes

FEUILLES ALLEMANDES/ ROUMANIE

Catalin Dorian Florescu est né en Roumanie mais demeure depuis 1982 en Suisse, L’Homme qui apporte le Bonheur est traduit de l’Allemand, ce qui explique qu’il figure dans les Feuilles Allemandes comme le Turbulent Destin de Jacob Obertin que j’ai beaucoup apprécié. 

Difficile de rédiger cette chronique : le roman offre des surprises et des rebondissements que je ne veux pas divulguer pour laisser au lecteur le plaisir de la découverte.

Deux histoires se mêlent : l’une d’elle commence la nuit de la Saint Sylvestre 1898 à New York et a pour héros « grand-père », un petit vendeur de journaux, cireur des rues, d’une dizaine d’années. L’autre se déroule dans le delta du Danube en 1919 et met en scène la « grand-mère » qui découvre sa grossesse et veut se protéger du diable en se confiant à une sorcière. Ces appellations de « grand-père » et « grand-mère » ont aiguisé ma curiosité et j’ai cherché pendant la moitié du roman qui pouvait donc être le (la ou les) narrateur(s). .

En Amérique, chaque immigrant, irlandais, italien ou juif, tente sa chance ; il est persuadé qu’il sera riche, célèbre, même si nombreux seront ceux qui seront refoulés ou qui ne survivront pas. Dans le Delta,  la vie s’écoule au rythme du fleuve, on peut prendre des heures à contempler un héron . Ceux qui rêvent d’autre chose, rêvent d’Amérique.

Les deux histoires ont des points communs : le fleuve qui s’écoule et les journaux qui raconte la marche du monde. A New York, le crieur de journaux cherche le sensationnel tandis que Vania, le pêcheur lipovène, déchiffre les nouvelles vieilles de plusieurs années.

Quand? Comment ces deux histoires se rencontreront elles? Il faudra traverser un siècle, un continent, un océan et trois générations. Et même quand Ray et Elena se raconteront, il faudra du temps et de la patience.

Ton grand-père, Ray, n’a jamais rien su du monde de Vania ou de Leni, de cette région où l’on n’était qu’à
un doigt de Dieu, mais aussi du diable. Il y aurait connu un silence qu’il ne pouvait guère s’imaginer dans la métropole. Une tout autre rumeur que celle de l’affairement urbain. Cela commençait par le son de râpe doux et sec des roseaux qui se frottent les uns aux autres, le claquement de bec des cigognes, et le bruissement des saules, des bouleaux et des frênes…

« Grand-père », lui a  vécu dans les cris des rues, les spectacles des vaudevilles Newyorkais, dans les bobards et les bluffs :

Quand Betsy l’attira vers elle et lui demanda quel était son vrai nom, il répondit « Paddy », sans hésiter.
Pour les Italiennes il était « Pasquale » et pour les Juives il était « Berl ». Ça lui était égal que les filles se
doutent qu’il leur racontait des bobards, et les filles aussi, ç’avait l’air de leur être égal d’entendre des
bobards. Raconter des craques était là péché véniel.

En plus des sortilèges et diableries du Delta, des décennies de communisme ont aussi retenu les paroles qu’Elena ne livre pas facilement :

Qui plus est, je ne sais pas raconter comme vous. Là d’où je viens c’était dangereux de raconter. On ne
savait jamais qui pouvait vous entendre. Vous pouviez vous retrouver derrière les barreaux, à raconter des
choses qu’il ne fallait pas. Ici en Amérique vous pouvez inventer ce que vous voulez, ça n’a aucune
importance de toute manière.

Et le bonheur là dedans? Il vous faudra lire le livre, je ne spoilerai pas.

Et vous ne regretterez pas cette lecture. C’est un excellent roman!

Et si les paysages du Delta du Danube vous tentent, un film se joue actuellement sur les écrans Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde, il a même été primé au Festival de Cannes. CLIC

Transit – Anna Seghers

MARSEILLE

« Un transit, c’est l’autorisation de traverser un pays, lorsqu’il est bien établi que l’on ne veut pas y rester. »

Anna Seghers (1900-1983) est une écrivaine de langue allemande, juive communiste. Après son arrestation par la Gestapo, elle fuit en Suisse puis en France. Son mari est interné en 1940 dans le Camp du Vernet, elle se réfugie à Marseille et prépare leur exil au Mexique.

Transit se déroule à Marseille en 1940-1941. Son héros anonyme s’est échappé d’un camp de concentration en Allemagne, puis d’un autre en France. C’est un anonyme, ni juif, ni militant, il s’est opposé aux autorités nazies, a été interné, s’est évadé. Après des pérégrinations à travers la France, il arrive à Marseille. Il s’y établirait volontiers.

Une foule de réfugiés juifs, communistes, républicains espagnols, campe à proximité du port dans l’attente du bateau qui les conduira hors de l’Europe. Foule hétéroclite, qui s’entasse dans les cafés ou qui part assiéger les consulats à la recherche d’un hypothétique visa. Pour avoir le droit de séjourner provisoirement à Marseille, il faut fournir des preuves qu’on désire émigrer. Il faut donc un visa, pour l’obtenir un contrat de travail est souvent exigé, il faut aussi un billet, un transit et l’autorisation de quitter le territoire. quand on obtient le visa le bateau est parti, quand on a le transit c’est le visa qui est périmé.

« Partir, partir de ce pays écroulé, de cette vie écroulée, de cette planète ! Les gens vous écoutent avidement
tant que vous parlez de départs, de bateaux capturés qui jamais n’arriveront au port, de visas achetés et de
visas falsifiés, et de nouveaux pays de transit. Tous ces racontars servent à abréger l’attente, car les gens
sont rongés par l’attente. »

Une galerie de personnages originaux défile, une femme cherche désespérément son mari, un chef d’orchestre polonais erre dans son costume défraîchi. Et puis ce sont les ragots, les racontars qui occupent les conversations. Les queues devant le Consulat mexicain…

« C’étaient les antiques commérages des ports, aussi vieux que le Vieux-Port lui-même, encore plus vieux,
peut-être. Merveilleux et antiques ragots des ports, qui jamais ne se sont tus, depuis qu’il y a une
Méditerranée, ragots phéniciens et crétois, ragots grecs et romains, jamais la race des bavards ne s’était
éteinte, de ceux qui tremblaient pour leur place »

Surtout ne négligez pas la Postface de Christa Wolf qui éclaire d’un jour  nouveau  ce texte littéraire mettant des noms souvent très connus sur ces visages qui composaient la foule des émigrants de Marseille des années 40. 

Transit est un formidable témoignage mais c’est aussi un texte littéraire qui conservera sa valeur littéraire universelle tellement sont bien illustrée les sentiments d’incertitude, l’angoisse des migrants, et toujours teinté d’ironie, on pense à l’humour juif

« Vous connaissez peut-être le conte de l’homme mort. Il attendait dans l’Éternité que le Seigneur décidât de
lui. Il attendait, attendait toujours. Un an, dix ans, cent ans. Puis il implora son verdict. Il ne pouvait plus,
disait-il, supporter l’attente. On lui répondit : « Qu’est-ce que tu attends donc ? Il y a longtemps que tu es
en enfer ». Et l’enfer, c’était cela : l’attente imbécile de rien. Quoi de plus infernal ? La guerre ? Elle vous
rejoint d’un bond par-dessus l’océan. Maintenant, j’en ai assez ! Je veux rentrer chez moi. »

 

Campo Santo – W.G. Sebald

LIRE POUR LA CORSE

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Avant de boucler ma valise pour un voyage, je charge la liseuse de lectures qui accompagneront mes promenades et mes découvertes. J’ai  trouvé Campo Santo dans les listes de Babélio.

Le nom de Sebald a suffi pour déterminer mon choix. A la saison des Feuilles Allemandes je lis un de ses ouvrages, j’avais aimé Les Emigrants, Austerlitz a été un coup de cœur. je m’attendais donc à suivre l’auteur dans ses pérégrinations souvent mélancolique dans l’Île de Beauté. J’aurais peut-être dû être plus attentive au titre : Campo Santo c’est le cimetière, et des cimetières, en Corse, il y en a de spectaculaires. Avec ce sujet, on ne peut pas s’attendre à un livre joyeux.  Sebald n’est pas un joyeux drille,  donc la  promenade est plutôt mélancolique…

Petite déception, seuls quatre textes concernent la Corse, les autres racontent d’autres ruines comme la destruction par l’aviation alliée de Hambourg. J’avoue avoir abandonné ces textes du théâtre des ruines.

La petite excursion à Ajaccio est celle d’un touriste qui visite Le Musée Fesch et la Maison Bonaparte avec la touche littéraire de l’observateur qui remarque que l’arbre généalogique était décorée de vraies fleurs séchées du maquis, et qui imagine que la caissière somnolente aurait pu chanter lasciate mi morir sur une scène d’opéra. 

Campo santo est une visite au cimetière de Piana

« Mais au cimetière de Piana, parmi les maigres tiges, les pailles et les épis, de loin en loin l’un des chers
disparus vous regardait du fond de l’un de ces portraits sépia ovales bordés d’un fin filet d’or, que dans les
pays latins on a placés sur les tombes jusque dans les années 1960 : un hussard blond en uniforme au col
montant, une jeune fille morte le jour de ses dix-neuf ans, le visage aux trois quarts effacé par la lumière et
la pluie, un personnage presque sans cou, avec un gros bouton de cravate, employé colonial à Oran
jusqu’en 1958, un petit soldat, le calot de travers, qui est revenu gravement blessé de la jungle où il avait
vainement défendu Diên Biên Phu. »

 

J’ai pensé à ce texte quand j’ai longé le cimetière de Corbara et surtout à Isolaccio avec tous les monuments aux morts. lrauteur note les traditions de veillée funèbre et les rituels qui ont impressionné les voyageurs

Sebald nous emmène aussi dans les calanques de Piana si pittoresques

Les monstrueuses formations géologiques des calanques, qui surgissaient des profondeurs à trois cents
mètres, taillées dans le granit au cours de millions d’années par le vent, les embruns et la pluie, brillaient
d’un rouge cuivré, comme si la pierre elle-même était en flammes, embrasée par un feu intérieur.

Cimetières, mais pas seulement, aussi les sombres forêts. Les pins de la forêt Bavella célébrée autrefois, mise à mal par les coupes et les incendies. occasion de fustiger les chasseurs

tous les ans au mois de septembre, la fièvre de la chasse explose en Corse. Lors de mes excursions à
l’intérieur de l’île, j’ai chaque fois eu l’impression que toute la population masculine participait à un rituel
de destruction depuis longtemps dépourvu de finalité.

 qu’il compare aux « cowboys Malboro de la guerre en Yougoslavie »

J’ai retrouvé la musique de Sebald, là où je ne l’attendais pas.

 

Les Rebelles Magnifiques – Les Premiers Romantiques et l’Invention du Moi – Andrea Wulf

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

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Andrea Wulf est l’auteure de L’Invention de la Nature qui m’avait enthousiasmée il y a quelques années : brillante histoire des sciences dans le sillage de Alexander von Humboldt, suivi de Darwin, Haeckel et bien d’autres. J’ai donc coché la case sur la liste de la Masse Critique et me suis réjouie à la réception du livre. Je n’ai pas été déçue. C’est un livre magistral. Seul regret : qu’il soit arrivé en juin alors que le Challenge des Feuilles Allemandes est en novembre. Il y aurait tout à fait trouvé sa place.

Littérature, Philosophie et Histoire, il y a de tout dans ce volume, même des histoires d’amour, des drames, des jalousies entre ces personnages hors du commun.

Qui sont-ils, ces Rebelles Magnifiques?

Tout d’abord les plus anciens, les personnages tutélaires : Goethe et Schiller, écrivains reconnus, piliers du Cercle de Iéna. Fichte, le professeur charismatique de l’Université de Iéna, qui a élaboré la Philosophie du Moi, le « Bonaparte de la Philosophie » qui attire dans cette petite ville des étudiants enthousiastes même de l’étranger. Les deux frères von Humboldt, le professeur Wilhem et l’explorateur Alexander, dans le sillage de Goethe qui s’intéresse à la science expérimentale. Les deux frères Schlegel, August Wilhlem  et sa femme Caroline, qui publient les traductions de Shakespeare en vers, Friedrich au mauvais caractère. Amis des Schlegel, Schelling philosophe professeur à l’Université de Iéna.  Novalis, poète emblématique du Romantisme Allemand, Tieck, autre poètes. 

Il faut ajouter à ces hommes célèbres des femmes, moins connues parce qu’elles n’ont pas publié sous leur nom propre alors qu’elles étaient plus que de simples collaboratrices de leurs maris ou des muses de salons littéraires. Figure centrale de ce Cercle de Iéna : Caroline Böhmer-Schlegel-Schelling,  admiratrice de la Révolution Française, fuyant Mayence où sympathisante de la Révolution elle fut emprisonnée enceinte avec sa fille Auguste, mariée à August Wilhelm Schlegel, puis amoureuse de Schelling… Dorothea Veit-Schlegel, (née Brendel Mendelssohn) également écrivaine et traductrice. Et bien sûr Madame de Staël « comme un feu d’artifice au dessus de Weimar » qui proposa à August Wilhelm Schlegel de la suivre comme précepteur de ses enfants.

Le Cercle de Weimar où l’on « symphilosophait » dans les jardins, en promenade ou dans les maisons des uns et des autres, se constitua en 1794 avec l’arrivée de Fichte, puis s’enrichit en 1796 de Novalis et des Schlegel . Théorie et pratique: Goethe et Humboldt se livraient à des expériences scientifiques. Schiller publiait dans sa revue littéraire essais théoriques, poésies et traductions. Théories de la Science, théorie du Moi, de Fichte, ou poésie et romans, fragments. Le Romantisme s’élabore avec le goût de la Nature 

p.265 Schelling, en cours dans un amphithéâtre, devant des étudiants enthousiastes :

« il rassemblait ce que la révolution scientifique avait désuni: la nature et les hommes »[…]Quelle que soit la nature est capable d’apaiser, de guérir ou simplement de remplir de joie.

Et, ce faisant, sa philosophie de l’unité devint le cœur battant du Romantisme »

Romantisme comme roman, on ne se contente pas de philosopher mais on écrit de la littérature, des romans où les expériences amoureuses sont publiées: p.300

Novalis, Friedrich, Caroline et Dorothea étaient convaincus que leurs expériences personnelles étaient le reflet d’un monde plus vaste[…]Tel un faisceau de lumière réfracté par un prisme ou un spectre de couleurs, l’accent mis sur le Moi reflété par leurs écrits ouvrait sur des perspectives plus larges….

Mais la belle entente, dans un groupe si intimement lié, ne pouvait pas durer. Les personnalités si affirmées de Schiller, Fichte ou des Schlegel, Schelling ont fini par se heurter. Il a fallu la diplomatie et la forte personnalité de Goethe pour adoucir certains conflits. Pamphlets et affrontements divers opposèrent ceux qui étaient les meilleurs amis du monde. en 1801-1802,  p. 384

« N’était-ce pas distrayant, demanda un autre, quand les philosophes se mettent à se dévorer les uns les autres comme des rats affamés »

Intrigues amoureuses, jalousies, divorces et aussi maladies ont raison du Cercle de Iéna. C’est l’arrivée des armées de Napoléon, la victoire de Iéna, qui sonneront le glas de cette période enchantée. Mais les idées essaimeront à Berlin, en Angleterre avec Coleridge et même jusqu’en Amérique avec Thoreau

Cet ouvrage est admirablement construit. Pour qui n’est pas familier de la philosophie ou de la littérature allemande, de courts chapitres autour d’une idée principale, d’une anecdote ou d’une personnalité rendent la lecture facile. Au début, je confondais les personnages, j’avais besoin de souffler. Ces chapitres donnent une respiration au lecteur. J’en lisais un, deux, avant de poursuivre. Ensuite, quand j’ai bien identifié les personnages, je me suis laissé entrainer dans leur roman personnel et dans le récit très vivant riches en détails de la vie quotidienne d’alors.

Lutz Seiler – Stern 111 – Verdier

FEUILLES ALLEMANDES 2023

Merci à Patrice et Eva Et si on bouquinait qui m’ont fait découvrir ce livre lors des Feuilles allemandes 2022! Les Feuilles allemandes sont une occasion de découvrir la littérature allemande que l’on ne connait pas bien ici. Surtout la littérature contemporaine. 

Un gros pavé 570 pages que j’ai dévoré en 3 jours. Seuls reproches à ce livre : son format et son poids. Bien trop gros pour lire dans le métro sauf à vider le sac à dos de tout le superflu (porte-cartes, porte monnaie, étui à lunettes). Passé 500 pages, l’éditeur devrait vraiment songer à une édition électronique que Verdier snobe (même problème avec le Lilas rouge de Reinhard Kaiser-Muhlecker 700p. proposé en lecture commune).

Lutz Seiler nous embarque dans les derniers jours de la RDA dans une petite ville de Thuringe où la famille Bischoff a vécu une existence ordinaire jusqu’à la Chute du Mur. Carl, 25 ans, se voit confier la garde de la maison et de la voiture, une Shiguli (Lada) tandis que Inge et Walter, les parents,  cinquantenaires quittent le foyer munis de sacs à dos, de chaussures de randonnées et d’un accordéon. Ils partent vers l’Ouest . Première surprise : dans la vie ordinaire, ce sont les enfants qui quittent le logis parental à l’aventure.

Carl restera le temps de manger les provision qu’Inge lui a laissé. Au volant de la Shiguli, il gagne Berlin, fait le taxi clandestin, et atterrit dans le repaire de squatters dans des immeubles désertés de Berlin. Ayant travaillé comme maçon, emportant les outils de son père, il est adopté par la communauté qui s’installe dans des caves une sorte de café Le Cloporte. Animés par une idée confuse A-Guerilla, A pour anarchistes, alternatifs, le Cloporte se dispose à accueillir des travailleurs. Les travailleurs ne s’y bousculent pas, plutôt les marginaux, les russes qui occupent encore la RDA, les prostituées, des artistes et toutes sortes de personnages pittoresques comme le Berger et sa chèvre Dodo, le Bon Peintre… Carl est adopté d’abord comme maçon, puis comme serveur. Il a une autre occupation : il est poète et compte bien être publié. Le Cloporte est aussi une galerie d’art. Carl y retrouve Effy,  une ancienne camarade d’école, peintre graveuse, performeuse. Stern 111 est aussi un roman d’amour. 

Entre temps, le couple des parents vit des aventures à l’Ouest. Accueillis d’abord comme réfugiés dans des camps, ils trouvent d’abord dans des emplois précaires correspondant plus ou moins à leurs qualifications. Inge,  très courageuse, ne dédaigne aucune occasion, femme de ménage, garde malade, rien ne la rebute. Walter surprend les employeurs par ses connaissances en informatique, on lui confie des missions d’enseignement sans le payer à sa juste valeur. Je me suis attachée à ce couple courageux et original. La fin de leur périple est tout à fait extraordinaire, mais je ne révèlerai rien. A vous de découvrir. 

Finalement l’anticonformisme ne se rencontre pas forcément dans les taudis de Berlin qui va progressivement s’embourgeoiser.

Roman touffu, surprenant, parfois érudit, passionnant! Surtout très dépaysant  : il vous fera voir les aspects de la RDA que nous ne soupçonnons pas,  des objets singuliers comme Stern 111, le transistor qui apportait un peu de musique occidentale à l’Est ou la Shiguli, voiture rustique que n’importe quel bricoleur pouvait entretenir lui-même dans son garage. 

 

42 Degrés -Et si l’eau venait à manquer ?- Wolf Harlander – Hervé Chopin

LETTRES ALLEMANDES

Thriller addictif, j’ai dévoré les 545 pages en moins de trois jours.

Dystopie : et si l’eau venait à manquer en Allemagne et dans l’Union Européenne ? 

Prémonitoire? rédigé en 2019 – 2020, paru en France en mai 2022 à la veille de l’été le plus chaud que les météorologistes ont enregistré. 

Les premiers chapitres paraissent tout à fait réalistes : les cours d’eau s’assèchent, l’eau courante vient à manquer au robinet, la canicule et la sécheresse s’installent sur l’Europe occidentale. Des incendies sporadiques se déclarent. Et si cette situation se généralisait tous les étés?

Si seulement les ressources en eau manquaient, les régies municipales, les compagnies des eaux subissent des bugs dans les systèmes d’exploitation. Les logiciels semblent défaillir les uns après les autres….

Les autorités, par peur de la panique, nient les évidences et laissent s’installer la pénurie. Les premiers réfugiés de l’eau parcourent les routes à la recherche de régions épargnées, de lacs encore à flot…

J’arrête. J’ai peur de spoiler….

Les chapitres courts qui sautent d’une région à l’autre contribuent au rythme haletant de la lecture. Nous assistons à l’emballement de la catastrophe qui nous menace dans la « vraie vie ».

Lisez-le!

Un seul bémol :  la fin est un peu téléphonée, j’avais deviné le coupable bien avant la fin. Ce n’est pas rassurant pour autant!

 

Tyll Ulespiègle – Daniel Kehlmann – Actes sud

LETTRES ALLEMANDES 

 

 

Daniel Kehlmann est l’auteur de les Arpenteurs du Monde que j’avais beaucoup apprécié. A la suite de la recommandation du blog Et si on bouquinait un peu (CLIC) j’ai téléchargé Tyll Ulenespiègle  dont j’ai bien du mal à prononcer le titre parce que je suis habituée au nom de Till Eulenspiegel. Oubliant les chouettes et miroirs, il est vrai que le jeu de mot est savoureux. 

Le roman historique se déroule pendant la Guerre de Trente Ans (1618 -1648) ravageant toute l’Europe, Impériaux Catholiques contre Princes Protestants, débutant en Bohème  et se terminant avec la Paix de Westphalie. La Peste, la faim et les ruines complètent les cortèges  de ruines. Tyll Ulenespiègle est un acrobate, un jongleur, un menteur, forain se déplaçant avec une troupe de comédiens, musiciens. Il est si doué qu’il est le bouffon attitré du Roi Frédéric de Bohème, le Roi d’hiver nommé ainsi puisqu’il n’a régné qu’une seule saison, puis recherché par l’Empereur Ferdinand III , on le retrouve à Osnabrück.

Ma lecture a été laborieuse parce que je ne dispose pas de la culture germanique et historique.  Je me suis souvent perdue à rechercher les différents personnages. Qui est donc ce Wallenstein? Est-ce celui qui a inspiré Schiller? Et Fréderic V Wittelsbach, Electeur Palatin, le fameux Roi d’Hiver. Les lecteurs germanophones sont sûrement plus familiers que moi et ont donc une lecture plus fluide. De même, Elizabeth Stuart, reine de Bohème est une figure centrale dans le roman. Il a fallu me documenter sur la cour d’Angleterre, la Conspiration des Poudres (1605) . 

L’histoire commence dans un moulin : le meunier Claus Ulenespiègle, le père de Tyll, s’intéresse plus aux anciens grimoires qu’à moudre la farine. Il est convaincu de sorcellerie par un tribunal itinérant. Tyll, encore enfant, s’enfuit avec des comédiens ambulants.

« n’importe quelle maladie, un marchand de fruits, un marchand d’épices, un deuxième guérisseur qui, n’ayant malheureusement pas de thériaque, en est pour ses frais, un quatrième rémouleur et un barbier. Tous ces gens font partie de l’artisanat ambulant. Celui qui les dépouille ou les tue n’est pas poursuivi. C’est le prix de la liberté. Au bord de la place, on aperçoit encore quelques personnages douteux. Ce sont les gens malhonnêtes, les musiciens, par exemple, avec leur fifre, leur cornemuse et leur violon. Ils se tiennent à l’écart, mais Nele a comme l’impression qu’ils ricanent et se paient la tête de Gottfried. Un conteur est assis »

On le retrouve, adulte à la cour du Roi d’hiver. Il est aussi question d’un âne parlant (ventriloquie) d’une vieille qui suit les forains itinérant et d’une jeune fille qui a suivi Tyll… Il est aussi question de draconologie ou poursuite des dragons par des érudits qui se guident plus avec leurs grimoires qu’avec des preuves tangibles. Tout cela est amusant dans un style ironique et plein d’humour. Les horreurs de la guerre ne sont pas épargnées au lecteur, très gore mais amusant! 

« Plus un dracontologue connaît son métier, dit le Dr Tesimond, plus il peut compenser l’absence du dragon par la substitution. La compétence suprême consiste à utiliser non pas le corps du dragon, mais son… quel est le mot ?  Savoir, dit le Dr Kircher. — D’utiliser son savoir. Pline rapporte… »

Une lecture instructive, pleine d’allusions littéraires aussi qui restent légères et font sourire quand on a saisi

 

 

L’Affaire Maurizius – Jakob Wassermann

FEUILLES ALLEMANDES

C’est un grand livre qu’a signé Jakob Wassermann (1873-1934). Premier livre d’une trilogie L’Affaire Maurizius (1928) est suivi de Etzel Andergast (1929) et de Joseph Kelkhoven (1934) . C’est un pavé de 624 pages si on compte la postface d’Henry Miller.

L’Affaire Maurizius est une erreur judiciaire. Leonard Maurizius a été condamné à perpétuité pour le meurtre de sa femme. Il  croupit en prison depuis 18 ans. Il a toujours clamé son innocence. Seul son père se démène pour une révision du procès. 

Etzel Andergast, 16 ans, fils du procureur qui a obtenu la condamnation de Maurizius entre en contact avec le père de Leonard. Elève brillant, garçon docile, il est élevé de manière très rigide par son père qui le tient éloigné de sa mère coupable d’adultère et interdite de contact. Arrivé à l’adolescence, Etzel recherche sa mère. L’Affaire Maurizius lui fait prendre conscience de la personnalité de son père et de sa situation familiale singulière:

« C’était la méthode du silence. Cette anormale situation de famille avait pour résultat que les habitants de la
maison semblaient pratiquer de plein gré l’espionnage ; fournisseurs, commissionnaires, facteurs, huissiers, tous étaient assujettis à cette volonté supérieure partout sensible et qui gouvernait sans déclarer ouvertement sa toute-puissance ni prendre la peine d’en instruire chacun en particulier. Ils étaient amenés à l’obéissance et dressés à la délation par le seul fait qu’elle régnait là, écrasante et grandiose comme une montagne. »

Etzel, intelligent, révolté par l’injustice avait déjà manifesté, enfant, en camp de vacances des talents de justicier :

« Il s’y trouvait un garçon de dix-sept ans, Rosenau, camarade de chambre d’Etzel. Il n’était pas particulièrement estimé, comme Juif d’abord, puis à cause de son air grincheux et méfiant et enfin parce qu’il faisait des vers, de la pacotille, fade délayage selon les modèles célèbres et mêlé au surplus d’un brin d’érotisme ; aussi les railleries dont les gamins le poursuivaient n’étaient-elles pas tout à fait sans fondement, mais naturellement, cela ne faisait que l’aigrir davantage. Au reste, c’était un brave garçon sans la moindre méchanceté. Mais on le détestait tout
simplement et il n’y avait rien à y faire, le plus grand nombre voulait se débarrasser de lui ou du moins lui rendre le séjour insupportable. »

Il avait innocenté ce jeune juif, victime des menées antisémites de ses camarades en fournissant des preuves après une enquête judicieuse.

Etzel part à Berlin, sur les indications du père de Leonard Maurizius à la recherche d’un témoin capital de l’assassinat dont le témoignage a été déterminant dans la condamnation de Maurizius. Il envoie une lettre à son père lui expliquant sa démarche mais sans lui donner d’indice permettant de le retrouver.

« Il y a encore quelque chose dont il faut que je te parle, c’est de l’abominable quantité d’injustices qui vous viennent tous les jours aux oreilles. Il faut que tu saches que l’injustice est la chose du monde qui m’inspire le plus d’horreur. Je ne peux pas t’expliquer ce que je ressens quand je suis témoin d’une injustice, à mon égard ou à l’égard des autres, n’importe. »

La fugue de son fils est un véritable choc pour le procureur qui ressort le dossier Maurizius et va même le visiter en prison. 

Cette intrigue compliquée fourmille de personnages complexes. L’auteur analyse tous les aspects psychologiques, les personnalités et leurs contradictions, leurs évolutions. Seul bémol d’ailleurs que cet approfondissement de chaque situation, chaque protagonistes. Je me suis parfois perdue.

Aucun manichéisme si ce n’est la rigidité du juge, et d’ailleurs ce dernier évolue avec l’histoire. Etzel, le jeune garçon qui poursuit la justice craque à la fin du roman. Cherchait-il la justice pour Maurizius ou la vengeance vis-à-vis de son père. Maurizius offre lui-aussi divers aspects pas toujours sympathique de sa personnalité. Et que dire de la duplicité de Waremme-Warschauer, juif renégat qui se lie avec les pires nationalistes puis revient à ses origines, manipulateur, séducteur et menteur, mais sensible au racisme…

« Warschauer contre Waremme, comprenez-vous ? Là-bas, comme ici, deux antagonistes. L’Europe et le passé,
l’Amérique et l’avenir « 

Ce roman est d’une grande richesse. Enigme policière. Roman à tiroirs : chaque protagoniste apporte son histoire. On navigue des salons universitaires au quotidien des forçats à la prison où est incarcéré Maurizius. Là, on découvre un personnage touchant : le gardien Klakusch rempli d’humanité.

J’ai dévoré ce pavé. Il me reste encore les deux autres livres de la trilogie!