Les vies de papier – Rabih Alameddine

LIRE POUR LE LIBAN

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« La littérature est mon bac à sable. J’y joue, j’y construit mes forts et mes châteaux, j’y passe un temps merveilleux. C’est le monde à l’extérieur qui me pose problème. Je me suis adaptée avec docilité, quoique de manière non conventionnelle, au monde visible, afin de pouvoir me retirer sans grands désagréments dans mon monde intérieur de livres. Pour filer cette métaphore sableuse, si la littérature es mon bac à sable, alors le monde réel est mon sablier – un sablier qui s’écoule grain par grain. La littérature m’apporte la vie, et la vie me tue. »

Aaliya est un personnage singulier. Orpheline de père à deux ans, mariée à 16 à un « insecte impotent », répudiée à 20, elle a passé très vite les étapes assignées à une fille libanaise.

« Le féminisme au Liban n’a pas encore atteint les espadrilles ou les chaussures de course à pied ; les talons plats, voilà où on en est. Le choix de ne pas se marier ne figure pas encore  au tableau. Il est possible qu’il soit en train d’apparaître maintenant, mais je ne le saurais pas… »

Sans chercher un mari plus convenable elle a préféré une vie solitaire et un travail : libraire. Les livres sont devenus les compagnons d’une vie. Non seulement elle lit, éventuellement  vend des livres mais elle entretient avec certains une relation plus intime : elle traduit – pour le plaisir, pour la beauté du geste – des auteurs traduits en français et en anglais,  en arabe. Chaque traduction – chaque projet – est réalisé selon un rituel immuable : elle commence la traduction le premier janvier après avoir allumé deux bougies en l’honneur de Walter Benjamin, puis elle enfermera les feuillets manuscrits dans une boite en carton en compagnie de la traduction anglaise et française, sans chercher à publier son travail.

Au début du récit, Aaliya, a 72 ans.  Par erreur a teint ses cheveux en bleu et elle doit décider quel sera le projet de l’année qui commence….

Sa  vie est  vouée à la littérature,  une vie à Beyrouth à travers guerres civiles et étrangères. J’ai beaucoup aimé cette évocation de la vie à Beyrouth. Amine  Maalouf,  Madjalani et le 4ème Mur de Chalandon, m’ont donné une certaine familiarité avec le Liban  mais leur vision des conflits est plutôt masculine, et politique. Aalyia ne prend pas parti. On devine qu’elle est musulmane et sunnite, cependant elle ne s’engage nullement. Sa seule participation guerrière est l’acquisition d’une kalachnikov qui lui tient compagnie au lit et qui lui servira une fois à chasser des intrus dans son appartement. En revanche, les détails de la vie quotidienne me charment.

Aalyia choisit de traduire des auteurs très variés, elle est familière de Spinoza , de Pessoa qu’elle cite souvent, de Kafka auteurs singuliers et solitaires…Ses horizons sont très variés d‘Anna Karenine (son manuscrit préféré qu’il faudra sauver à tout pris) à Saramego qu’elle trouve facile à traduire alors que je l’ai trouvé difficile à lire. Impossible de lister tous les auteurs et les ouvrages croisé dans la lecture des vies de Papier. J’ai eu des envies de découvrir des auteurs que je n’ai jamais lus :W G Sebald mais vais-je choisir Austerlitz ou Les emigrants? J’ai même commandé Séfarade de Antonio Munoz MolinaJ’aimerais aussi essayer Javier Marias …. et 2666 – drôle de titre! J’aimerais encore visiter cette bibliothèque et noter d’autres lectures. En tout cas, je vais chercher les autres livres de Rabih Alameddine et les télécharger en VO (anglais) sur ma liseuse. J’adore ces livres qui donnent envie d’en lire d’autres!

« Ah splendide Microcosmes, le délice de découvrir un chef d’oeuvre. La beauté des premières phrases, le « qu’est-ce que c’est que ça? », le « comment cela se peut-il? », le coup de foudre, le sourire de l’âme[…]Lire un bon livre pour la première fois est aussi somptueux que la première gorgée de jus d’orange qui met fin au jeûne du ramadan. »

Je me suis attachée à cette vieille dame pas toujours aimable et je suis bien triste de la quitter.

 

Desorientale – Négar Djavadi

TÉHÉRAN/PARIS

 

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Désorientale : quel beau titre! Orient comme exotisme, désorientée comme exilée, désorientée dans ses identités de fillette persane qui quitte sa tribu pour Paris à 11 ans, qui cherche son identité sexuelle, alors qu’en Iran elle est assignée, promise à une vie d’épouse et de mère, désorientée dans ce service de Procréation Médicalement assistée où elle attend enfin une insémination artificielle….

Le titre m’a tout de suite accrochée.

C’est un roman passionnant abordant de nombreux  thèmes . L’histoire contemporaine de l’Iran au cours de tout le 20ème siècle est racontée avec la saga des Sadr, famille aisée, cultivée et francophone. On voit vivre à l’iranienne cette grande famille où les oncles sont si nombreux que les enfants les nomment par leur numéro dans la fratrie.

On voit aussi le couple que forment les parents de la narratrice, couple de militants, d’opposants qu’elle compare même à Bonnie & Clyde, tant l’action politique est plus forte même que la prudence.

Roman de l’exil, du douloureux voyage, de la réception bien décevante des autorités françaises, alors que la France et sa culture étaient idéalisées…. les réactions des parents et des trois sœurs sont variées. L’exilée peut choisir de vivre dans un Iran rêvé ou de s’intégrer complètement, une option est aussi le cosmopolitisme…

Roman de la maternité, renoncer à faire des enfants paraît impensable à l’héroïne, même lesbienne. Récit détaillé des procédures et du protocole que doivent subir les candidats à la Five…

Ce roman est donc très riche et complexe. L’auteure a compliqué à plaisir le récit avec des flash-backs, retours en arrière dans le temps et l’espace, tournant autour de l’EVENEMENT qu’elle n’ose pas aborder de face.

Les romans compliqués ne me posent pas de problème. Le style, oui. Il manque un je ne sais quoi pour me convaincre et me séduire pleinement. Témoignage ou roman? Fiction sans doute largement autobiographique.

 

Jusqu’à la mort – Amos Oz

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

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Jusqu’à la mort rassemble deux longues nouvelles d’une centaine de pages chacune.

Jusqu’à la mort se déroule en 1096. Guillaume de Touron, à la tête d’une petite troupe de chevaliers et de vilains se dirige vers Jérusalem, Claude-le-bossu tient chronique de cette croisade. Libérer les lieux saints ne semble pas la préoccupation principale des croisés. En permanence, la persécution des Juifs est consignée dans le récit de Claude.

Au le début de l’été, au milieu de la moisson de l’orge, le négociant juif fut l’objet de soupçons. il fut mis à mort en toute justice pour avoir protesté de son innocence avec énergie. Le spectacle du Juif sur le bûcher aurait dû dissiper ‘ennui et l’angoisse qui s’était emparée de nous depuis le printemps….le Juif se consumant, rèussit à tout ternir en proférant une injure typiquement juive à l’adresse du sieur Guillaume[…]Et bien entendu, on ne put châtier le malheureux pour avoir proféré des injures car ces Juifs-là sont de nature à ne brûler qu’une seule fois…. »

Juifs réels ou supposés. Les chevaliers persécutent les Juifs des villages qu’ils traversent et qui se cachent à leur passage. Quand ce sont des commerçants ou un simple colporteur, ils les dépouillent de leur richesse. Une mère et son enfants, dans l’imagination des Croisés deviennent des bêtes sauvages

« une véritable louve extirpée avec son petit de son repaire dans un tas de foin. La juive ouvrait la gueule aux dents blanches pointues qui n’avaient rien d’humain… »

A la suite un pogrom particulièrement terrible où un village est brûlé, même une maison ne renfermant que des livres anciens, la troupe des Croisés rencontre l’hiver , les grandes pluies d’hiver et le froid. Ils perdent de vue l’objectif premier de la libération des lieux saints. Ils vont jusqu’à se soupçonner les uns les autres d’être Juifs…

« quelque chose lui disait que cet endroit lui était étranger et que Jérusalem n’était pas au bout du voyage. …que Jérusalem n’était pas la Cité de Dieu et qu’Andréas était peut être le Juif caché…. »

Équipée hallucinée dont le but ne peut être que la mort.

La seconde nouvelle Un amour tardif  a pour personnage un conférencier vieillissant et solitaire qui va de kibboutz en kibboutz animer des soirée sur le thème des juifs russes persécutés dans les années 50 ou 60, injuriant les Bolcheviks qu’il a bien connu, ayant lui même fait la Révolution en Russie.

Après l’antisémitisme médiéval de la première nouvelle , voici l’antisémitisme politique soviétique, doublé de l’antisémitisme traditionnel russe. C’est donc cette permanence de la haine des juifs qui fait l’unité du recueil de nouvelles. Aussi ce glissement vers la mort de l’arrivée de la vieillesse, de la maladie, la décadence.

Autant le style de Jusqu’à la mort est dépouillé, incisif, autant un amour tardif  fait languir le lecteur. J’ai pensé l’abandonner avant la fin, vraiment démodé et désuet? Qui se souvient de Berl Katzenelson, dont le portrait orne le bureau du vieux conférencier. Qui se souvient que Golda Méir fut Golda Meyerson?

 

 

 

Amos Oz – diverses lectures d’après mes vieux carnets….

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

 

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Lire le Monde a choisi Amos Oz pour thème de lecture commune.

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Je suis cet auteur depuis très longtemps, depuis Mon Michael (1968)qui est un des rares livres que j’ai lus en VO en hébreu. Il faudrait que je le relise d’ailleurs car j’ai plus souvenance de mes efforts de déchiffrage que de l’histoire.

 

 

 

 

Seule la mer (2002)

amos-ozseule-la-mer_Noté roman, par l’éditeur. Surprise, j’ouvre le livre et découvre des poèmes en vers libres. ! C’est pourtant un roman, très beau. Poésie israélienne, très prosaïque en même temps très littéraire, biblique. Les références au Cantique des Cantiques à l’Ecclésiaste à Job et à la Genèse sont flagrantes. Les amours pudiques, inachevées. J’ai beaucoup aimé.

 

Une Histoire d’Amour et de Ténèbres (2004)

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Je n’ai pas été déçue ! Parfois, rarement, il me semble qu’un livre a été spécialement écrit pour moi. C’est le cas ici. Et il tombe également au bon moment. Je l’ai entamé en même temps qu’Arafat s’est éteint à Paris. Cette lecture me paraît l’antidote à la célébration mortifère de l’ancien dirigeant palestinien. Je ne peux me départir d’un certain scepticisme. Et en tout cas, pas de cette négation totale d’Israël. Sans rien ôter à la grandeur du personnage, j’ai besoin du contrepoids du camp de Shalom Akhshav que représente Amos Oz. Cela pour le contexte politique actuel.

Même dans d’autres circonstances, j’aurais été aussi admirative de ce livre. Tout un univers est ouvert : aussi bien au début l’univers de toute la littérature hébraïque : Agnon, Tchernikowski, Bialik ainsi que tout le contexte du schtetl sans lequel on ne peut pas comprendre la génération des premiers pionniers d’avant la création de l’Etat Juif.

Vilna, Odessa, la Pologne, la Russie du début du 20ème siècle sont magistralement évoqués.

Puis à Jérusalem, je découvre toute une frange de la société lettrée, même érudite, que je soupçonnais sans la connaître : frange révisionniste alors que je ne connaissais que le côté travailliste et haloutsique de la construction du Yechouv. Intéressante évocation de Menahem Begin au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Je n’ai toujours connu que le point vue de  de l’Hashomer Hatzair.

Émouvante évocation des parents de l’auteur. Histoire tragique du suicide de la mère. Comment un petit garçon devient un immense écrivain. Et comment le fils de professeurs de droite devient un kibboutznik !

 

Une panthère dans la cave (1997)

amos-oz-une-panthere-dans-la-caveEcrit avant  : Une Histoire d’Amour et de Ténèbres, mais que j’ai découvert quelques temps plus tard. Dans la même veine que le précédent. Un enfant, en 1947, dans une famille d’intellectuels polonais, se fait traiter par ses copains de « traître » parce qu’il échange des leçons d’hébreu contre des leçons d’anglais avec un sergent britannique. Jérusalem de la fin du Mandat britannique. Lieux et période familiers… il me semble que cette époque fait déjà partie de mon histoire personnelle même si elle se déroule avant ma naissance. Jérusalem des années d’après guerre  m’est moins étrangère que ce qu’elle peut devenir actuellement. L’enfant amoureux des mots, des dictionnaires et des encyclopédies est extrêmement attachant.

 Soudain dans la forêt profonde (2005 en français 2008)

amos-oz-dans-la-foret-profondeUn conte dans un village imaginaire. Les animaux ont disparu. Interdit de les évoquer ou d’imiter leur chant sous peine de réveiller des sentiments mêlés de culpabilité ou de moqueries. Un enfant, un peu simplet, s’enfuie dans la forêt, il revient atteint d’une étrange maladie : il hennit comme un poulain et se coupe de la société des hommes. L’institutrice, vieille fille moquée, tente d’instruire les enfants en leur montrant des images d’animaux. Deux enfants partiront chercher les animaux dans une étrange forêt enchantée.

Après j’ai consigné mes lectures dans mon blog et je colle ici quelques liens:

 

Vie et mort en quatre rimes 

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Dernièrement Judas qui est un très grand livre.  Je suis surprise en relisant mes notes de retrouver le lien avec la panthère dans la cave dans le thème du Traître.amos-oz-judas

Pour la Lecture commune, j’ai cherché un titre ancien que je n’avais pas lu : Jusqu’à la mort (1971) composé de deux nouvelles d’une centaine de pages chacune, la première se passant au temps des Croisades la suivante Un amour tardif ayant pour personnage un conférencier vieillissant dans le mouvement kibboutzique.

Par ailleurs, je ne retrouve plus le billet sur les Scènes de la Vie villageoise (2010).

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Gertrude Bell – The Desert and the Sown

VOYAGE EN ORIENT

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Quel plaisir de voyager dans les contrées dont la télévision ne nous  montre aujourd’hui que ruines et destructions….

Le Voyage en Orient est mon sujet de  lecture de prédilection, et encore plus quand  une exploratrice raconte  ses aventures. The Desert and the Sown(1907) non traduit en français est le récit d’un voyage en Palestine, Liban et Syrie en 1905.

Gertrude Bell est partie de Jérusalem en Février 1905 et son périple s’est terminé à Antioche en avril (elle a rejoint Konya mais ce n’est pas raconté dans le livre). Elle se déplace à cheval dans une véritable caravane avec guide, cuisinier, muletiers sans compter les escortes que lui accordent les dignitaires ou les zaptiehs (gendarmes ottomans) qu’elle doit éventuellement rémunérer. Elle transporte des tentes et tout le matériel de camping mais profite aussi de l’hospitalité qu’on lui offre généreusement surtout quand il pleut. Car il pleut beaucoup en hiver et au printemps et qu’il fait bien froid dans la montagne libanaise et druze. C’est amusant de la voir pester contre la boue, les marais et la pluie en pays méditerranéen qu’on imagine plutôt desséché.

Pendant les premiers chapitres, je n’ai pas saisi d’emblée le but de son expédition : tourisme ou archéologie? Gertrud Bell est parfaitement arabophone, elle est capable de saisir les variantes des parlers des bédouins ou des seigneurs de la montagne. Elle n’est pas une voyageuse naïve, elle est tout à fait au courant des moeurs des différentes populations. Comme pour Ella Maillart ou Alexandra David-Neel, être une femme ne semble pas lui avoir fermé de portes. Sa personnalité, son aisance et sa nationalité britannique inspirent le respect des hommes qui l’invitent dans les salons où seuls les hommes se réunissent. Le fait d’être une femme lui permet de fréquenter les femmes qui recherchent sa compagnie.

Dans le début du voyage, elle rencontre surtout les tribus du désert, rendant compte de leurs habitude, de leur merveilleuse hospitalité, leur accueil sans condition, même sans question, le café sous la tente mais aussi les razzias, les vendettas. »les Arabes n’ont pas de nom pour le désert comme nous. Pourquoi en auraient-ils? Pour eux, ce n’est ni un désert ni un endroit sauvage, c’est la terre dont ils connaissent tous les détails, une mère-patrie dont le moindre produit a un usage suffisant à leurs besoins »

Les Druzes sont plus mystérieux, leur religion cachée, seuls les initiés y ont accès. Comment Gertrude Bell reconnaît-elle un initié? Il ne fume pas. Elle tient en grande estime les Druzes dont elle connait les dignitaires.

Ce livre n’est pas un catalogue des coutumes et des traditions des différentes population. Le cuisinier la chapitre:

« Quand vous écrirez un livre, ne dites pas « ici il y a un  grand château ou une belle église » les nobles le voient par eux-mêmes. Dites dans ce village, il n’y a pas de poules, comme cela ils verront quelle sorte de pays c ‘est »

Gertrude Bell est attentive aux équilibres politiques, elle souligne l’absence de sentiment national au sein des populations de l’empire ottoman en 1905.

« ...dans un pays habité par des Turcs, il n’y a pas de pays Turquie….les parties où les turcs sont en majorité sont peu nombreux ; généralement un gouvernement étranger gouverne à l’eaide de soldats étrangers, une collection de populations hostiles au pouvoir et hostiles entre eux … »

Le voyage  se déroule pendant le conflit Russo-Japonais. Ses hôtes sont friands de discussions autour de cette guerre. A l’exception des Chrétiens orthodoxes qui soutiennent la Russie, les autres sont ravis de voir une Puissance occidentale mise en échec par des Orientaux.

Entre les longues cavalcades dans les montagnes et les déserts, Gertrude Bell visite les grandes villes syriennes, Damas, Hama, Homs, Alep et Antioche. Je me suis laissée emporter dans ses promenades dans ces villes anciennes (maintenant ravagées par la guerre actuelle).

Gertrud Bell n’est pas uniquement une aventurière ou une exploratrice. C’est aussi une archéologue qui décrit avec précision les temples antiques de Baalbek, les ruines Séleucides ou romaines ainsi que les villages chrétiens byzantins, les églises primitives du 6ème siècle. Elle a le privilège de loger dans le Krak des Chevaliers, forteresse des Croisés, des Hospitaliers.

Attentive à l’équilibre des différentes populations qui forment une mosaïque, elle se trouve aussi à l’aise avec les Kurdes, se renseigne sur la religion Yezidi ou celle des sectes Ismaéliennes ou des Bahai. Elle conseille à tous les voyageurs de se tenir « éloigné des mèches du filet de la Question Arménienne » comprenant comme elle est délicate à cette époque. C’est d’ailleurs ) cette seule occasion, qu’on lui a réclamé son passeport – qu’elle avait perdu. Monde bien étrange pour nous où l’on pouvait voyager sans passeport dans tout le Moyen Orient, alors empire turc.

Une personnalité fascinante, surtout quand on sait qu’elle fut également  archéologue, alpiniste, suffragette, espionne et qu’elle négocia à l’égale de Lawrence d’Arabie le partage de l’Empire Ottoman après la Première Guerre mondiale. Comme écrivaine, toutefois, je préfère Ella Maillart.

Aventuriers des Mers de Sindbad à Marco Polo à l’Institut du Monde Arabe

EXPOSITION TEMPORAIRE

jusqu’au 26 février 2017*

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Un boutre omanais, en figure de proue sur le parvis de l’IMA, la Nizwa invite à la visite. Les aventuriers des mers ont sillonné la Méditerranée, la Mer Rouge, l’Océan Indien du 6ème au 16ème siècle. Marchands ou marins, géographes ils ont repoussé les limites du monde connu.

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Sindbad est un personnage des 1001 Nuits, marin de Bassorah, personnage mythique du temps d’Haroun-ar-Rachid (765-809). On peut voir dans une  vitrine le manuscrit ayant appartenu à Antoine Galland qui traduisit les 1001 nuits entre 1700 et 1715. Sindbad nous parle d’une vitrine noire (ces hologrammes parlants ne sont pas de mon goût, ils m’avaient déjà passablement agacée dans l’exposition Quoi de neuf au Moyen Âge? à la Villette).

Le même procédé nous fait entendre Ibn Jubayr, natif de Valence qui raconta son pélerinage à la Mecque en 1184-1185, en passant par Saint Jean d’Acre, Damas, Alep, Djeddah  et qui fait naufrage devant Messine.

Marco Polo (1254-1324)

Les voyages d’Ibn Battûta (1304 à Tanger – 1377 à Marrakechsont représentés par un très joli spectacle d’ombres chinoises .

Ibn  Mâjid né en 1432 était un géographe et un cartographe reconnu qui avait écrit des ouvrages de navigation et servit de pilote à Vasco de Gama sur la route des Indes.

Nous ferons aussi la connaissance Zheng He (1371-1433)de Vasco de Gama (1469- 1524 à Cochin) . 

Après la prise de Constantinople (1453) et la découverte du Nouveau Monde(1492), l’épopée se terminera par la Bataille de Lépante (1571) et la création de la Compagnie Neerlandaise des Indes (1602).

Si cette exposition s’intitule Les Aventuriers des Mers, elle va plus loin que l’évocation des explorateurs (ce que j’ai le moins apprécié). Elle raconte ces navigations avec de nombreux objets, cartes, manuscrits remarquablement disposés. Plus je visite d’expositions, plus je suis sensible à la scénographie. L’exposition occupe deux niveaux.

La première salle s’intitule LA MER ÉTRANGE ET REDOUTABLEUn mur est occupé par une mer déchaînée filmé par Arthus-Bertrand, des monstrueuses mâchoires de requins, des monstres marins sur des miniatures illustrent ce propos. On voit aussi des esclaves des pirates, de merveilleuses miniatures indiennes et persanes de naufrages.

NAVIGUER : UNE INTELLIGENCE DU MONDE montre l’évolution de la cartographie.

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mappemonde vénitienne (Europe et Méditerranée)

Un plafond bleu nuit est illuminé des constellations qui servaient aux marins pour s’orienter. Dans des vitrines, les maquettes des embarcations sont très jolies: bateau cousu et pirogue à balancier….Aux murs, la grande mappemonde vénitienne de Fra Mauro,1459 avec  le nord en bas, comme le planisphère du Roger II de Sicile 1138 réalisé par Al-Idrisi où la Sicile et la botte italiennes sont tout à fait disproportionnées.

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Feu grégeois

Le centre de la pièce est occupée par une vitrine composée de huit compartiments répartis autour d’une carte centrée sur l’Arabie. On y voit des manuscrits : le Traité de géographie de Ptolémée traduit par Al Khwârizmi(ancienne connaissance de Khiva) et le Traité des étoiles fixes de Al Sâfi 1551 (souvenir de lecture de Luminet : Ulugh beg), ainsi que de très beaux instruments , boussole et astrolabes.

A l’étage MARCHANDISES ET CONVOITISES

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jeu d’échec de Charlemagne

Changement de couleur : murs gris, vitrines rouges, impression d’être dans la cale d’un bateau. Les marchandises : épices et pierres précieuses sont contenue encore dans une vitrine découpée en  six compartiments autour d’une balance. ON associé muscade, girofle, cannelle et poivre tantôt aux diamants et à l’or, tantôt aux saphirs et aux cauris qui servaient de monnaie d’échange, gingembre, curcuma, riz et garance vont avec rubis d’une part soufre de Sicile et orpiment de l’autre tandis que les deux autres cases renferment camphre, myrrhe, oliban et benjoin odoriférants sont associés au lapis-lazuli et au cristal de roche.

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Bateaux sur une faïence d’Iznik

Aux murs, diverses cartes montrent les échanges commerciaux à travers les siècles, des Romains, Byzantins, Omeyades, aux républiques italiennes…et des vitrines contiennent des objets variés. J’ai beaucoup aimé une ancre de pierre, une lettre rédigée en judéo-arabe faisant un inventaire, le jeu d’échec en ivoire de Charlemagne en ivoire parmi de nombreux objets précieux.

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autel indien

Une vidéo montre aussi les recherches des épaves. Une autre la reconstitution de la rencontre entre Richard Coeur de Lion et Saladin. Plus loin, de magnifiques meubles en marqueterie damasquinée et des céramiques chinoises sont de toute beauté. Tant de trésor que je ne peux énumérer….

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La bataille de Lépante

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Une nuit Markovitch – Ayelet Gandar Goshen

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

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J’étais impatiente de lire une jeune auteure israélienne (née en  1982) alors que je suis depuis longtemps l’ancienne génération Amos Oz(né en 1939), Grossman(1954) A B Yehoshoua(1936). Présentée comme militante pacifiste par Le Point. Le livre était qualifié de feel good book et les billets des blogueuses et de Babélio étaient élogieux.

Je me suis donc empressée de le télécharger.

Dès les premières pages, j’ai été plutôt décontenancée. Yaakov Markovitch et son ami Zeev Feinberg, héros et anti-héros m’ont paru plutôt caricaturaux. J’aurais pu m’attacher à Markovitch, le personnage fade que personne ne remarque. Zeev Feinberg dont la caractéristique la plus marquante est d’avoir de belles moustaches m’a franchement agacée. Quand au « numéro2″ de l' »Organisation » -copie-collé de Feinberg, il n’a même pas la moustache. Ces beau machos partent sauver des juives en Europe. Quelle Europe? Existe-t-il un pays qui s’appelle l’Europe? Allemagne, Autriche, Pologne…..on ne sait pas. C’est une Europe mythique, dématérialisée. D’ailleurs la Palestine n’est pas mieux lotie. Je sais qu’il y avait un Mandat Britannique, mais on ne rencontre pas un Anglais, des Arabes, on n’en voit que morts. Quant au « village » il n’a pas de nom ni de localisation précise, c’est « le village ». Sans doute dans le nord, puisque Markovitch va voir une prostituée à Haifa… mais  ce village est tellement indéterminé que je n’arrive pas à le visualiser. Quant au village arabe voisin, il n’apparaît que bien tard dans le roman: abandonné.

Même si on veut que le récit soit mythique, plutôt un conte que réaliste, il faut quand même un petit effort de contextualisation.

C’est une histoire – des histoires – d’amour. L’histoire de Markovitch, que le sort lie, pour une traversée à la plus belle femme qui puisse exister, et qui refuse de délier ce sort et reste marié à Bella qui ne veut pas de lui. L’histoire de Sonia, la lionne, à la fragrance d’orange avec Zeev, qui la trompe mais l’aime! Qu’est-ce qu’elle lui trouve?

Histoire de filiations, d’enfants aux géniteurs incertains.

Et que font les femmes là-dedans? Elles ne sont surtout pas des combattantes,   ni des agricultrices (monsieur cultive la terre). Elles aiment, font des bébés et accessoirement Sonia milite – pour l’intégration des femmes, pas pour autre chose, et surtout pas dans la politique. Ce n’est pas le souvenir que j’avais des  pionnières.

Feel good book? moi, il m’a agacée.

 

 

Ömer SEYFETTIN – Lâlé la blanche – Nouvelles – ed. TURQUOISE

Mise en page 1 (Page 1)Je remercie Babélio et les éditions TURQUOISE de m’avoir adressé ce livre. C’est un très bel objet : couverture grège ave une gravure en relief, beau papier, édition soignée et les dessins  de Renaud Allirand. J’y suis très sensible même si je lis beaucoup en numérique.

 

Je ne connaissais pas du tout Ömer Seyfettin, officier de l’armée ottomane, qui écrivit entre 1913 et 1920 des nouvelles témoignant de l’effondrement de l’empire ottoman dans les Balkans et en Anatolie. Ne lisant ni le turc moderne, ni l’ottoman, je laisse aux spécialistes le soin de préciser les questions de style et de syntaxe. En revanche cette période, précisément dans les Balkans, à Istanbul et en Anatolie m’intéresse énormément. J’ai donc lu avec beaucoup d’attention ces nouvelles.

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Ce recueil est composé de 18 nouvelles, toutes différentes, de longueur et de thèmes variés. J’ai beaucoup aimé la première, Arc-en-ciel, qui raconte la découverte de la féminité et de ses conséquences par Ayse, fille pleine d’énergie, qu’on surnomme « Aysé le lutteur » et qui rêve de se transformer en garçon. A cette histoire sensible et légère, succède La Bombe mettant en scène les komitadjis macédoniens. Cruauté et barbarie, la fin est insoutenable. J’avais déjà entendu parler de ces terribles combattants macédoniens et bulgares, mais la nouvelle va au-delà de l’imaginable. Tout comme Lâlé la Blanche, longue nouvelle qui a donné son titre à l’ouvrage. Même si l’époque, la région, la politique m’intéressent, lire le récit d’un viol est pour moi difficilement supportable.

J’ai donc lu très lentement le livre, avec de longues pauses entre les nouvelles.

Même si je suis très motivée, j’ai peine à poursuivre. Et pourtant c’est un grand livre.  Le style est sobre, incisif, percutant et très élégant. J’ai été aussi sensible à l’ironie, à la critique de la société de l’époque. Heureusement la variété des sujets, les nouvelles plus légères  comme Pot-de-vin ou Harem donnent une respiration dans la lecture.

Ce recueil peut aussi être lu comme un témoignage de l’effondrement de l’empire ottoman, comme critique du colonialisme européen Le Bâtard et Primo, l’enfant turc. Ce dernier,  à Salonique, se déroule en 1912 quand l’empire ottoman perd la Libye, envahie par l’Italie. Une chronologie précise des événements est fournie en fin de livre. Le point de vue le plus souvent soutenu est celui du nationalisme turc vis à vie de l’empire multinational. On comprend mieux ainsi la suite : la guerre entre Grecs et Turcs à la fin de la Première guerre mondiale, l’avènement de Mustafa Kémal (justement natif de Salonique), le dépècement du Moyen Orient et son partage entre les Alliés. Ömer Seyfettin s’éteignit en 1920 et n’eut donc pas l’occasion de raconter l’histoire tragique qui s’en est suivie.

Nujeen – L’incroyable périple – Nujeen Mustafa avec Christina Lamb

515ike91dwl-_sx210_J’ai envie d’offrir ce livre à toutes mes élèves kurdes que j’ai rencontrées au collège.

J’ai envie de faire lire l’histoire de Nujeen à tous ceux qui ne sont pas persuadés que les migrants, les réfugiés, les Syriens (ou Irakiens, ou Afghans….) ne sont pas capables d’offrir plus à leur pays d’accueil que leur simple force de travail.

Leçon de vie aussi, que celle de la jeune fille du 5ème étage d’Alep.  Clouée par son handicap à la maison, elle a été capable non seulement de parcourir tout le périple d’Alep à la Rhénanie sur son fauteuil roulant.  Elle a vécu cette Odyssée non comme une épreuve mais comme une aventure. Aventure pleine de premières fois excitantes.

Nujeen à cause de son handicap, n’a pas pu aller à l’école, n’a pas pu nouer d’amitié avec des enfants de son âge, mais elle a   tiré profit de ses heures passées à regarder un feuilleton télévisé pour apprendre l’Anglais seule et cette compétence la rendra, non seulement utile comme traductrice pour sa famille et son entourage, mais même célèbre (je ne spoile pas, cela ressemble à un conte de fées). De sa solitude, et de son éloignement des enfants, elle a accumulé, grâce à Internet, une culture étonnante. Culture hétéroclite, dispersée mais tellement étendue!

Comment ne pas imaginer que Nujeen s’adaptera en Allemagne et qu’elle fera de sa vie quelque chose de bien!

La Figurante – Avraham B Yehoshua

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

la figurante

Je me suis attachée à l’héroïne du roman : Noga, la harpiste, qui vient pour trois mois occuper l’appartement de son enfance à Jerusalem tandis que sa mère fait un essai dans une maison de retraite à Tel Aviv. L’univers de AB Yehoshua, m’est un peu familier, je suis ses romans toujours avec plaisir.

Plusieurs thèmes traversent le livre. La musique, bien sûr puisque le personnage principal est une musicienne. Jolie interprétation de la Mer de Debussy avec des variations inattendues, la musique comme exorcisme du tsunami, la mer/la mère…Evocation agréable de la vie d’un orchestre, la vie quotidienne, les déplacements, aussi les temps morts des interprètes d’instruments qui ne sont que rarement sollicités comme la harpe.

Le désir d’enfant ou le refus d’en porter joue un rôle croissant à mesure qu’on progresse dans la lecture. Noga, femme libre, la quarantaine, n’a jamais voulu avoir d’enfant. Au début cela paraît très simple, il s’avère que la question est plus complexe…

Le quartier où Noga a grandi, se « noircit » se peuple de plus en plus de juifs orthodoxes, la coexistence entre les laïques et les religieux est-elle impossible? Cette question se pose à Jérusalem. La réponse de la mère de Noga est d’une grande tolérance. Ses voisins orthodoxes sont finalement plus ouverts qu’on ne l’imagine.

Noga, pour meubler les trois mois sans activité, fait de la figuration dans des films. Les épisodes des tournages montrent le milieu du cinéma sans prétention artistique, sans égo des acteurs ni exigences des metteurs en scène. Parmi ses collègues-figurants, une amitié  pourrait  se nouer. Rien n’est vraiment important : Noga dans cette parenthèse provisoire est figurante dans les films tournés mais aussi dans sa vie.