J’étais impatiente de lire une jeune auteure israélienne (née en 1982) alors que je suis depuis longtemps l’ancienne génération Amos Oz(né en 1939), Grossman(1954) A B Yehoshoua(1936). Présentée comme militante pacifiste par Le Point. Le livre était qualifié de feel good book et les billets des blogueuses et de Babélio étaient élogieux.
Je me suis donc empressée de le télécharger.
Dès les premières pages, j’ai été plutôt décontenancée. Yaakov Markovitch et son ami Zeev Feinberg, héros et anti-héros m’ont paru plutôt caricaturaux. J’aurais pu m’attacher à Markovitch, le personnage fade que personne ne remarque. Zeev Feinberg dont la caractéristique la plus marquante est d’avoir de belles moustaches m’a franchement agacée. Quand au « numéro2″ de l' »Organisation » -copie-collé de Feinberg, il n’a même pas la moustache. Ces beau machos partent sauver des juives en Europe. Quelle Europe? Existe-t-il un pays qui s’appelle l’Europe? Allemagne, Autriche, Pologne…..on ne sait pas. C’est une Europe mythique, dématérialisée. D’ailleurs la Palestine n’est pas mieux lotie. Je sais qu’il y avait un Mandat Britannique, mais on ne rencontre pas un Anglais, des Arabes, on n’en voit que morts. Quant au « village » il n’a pas de nom ni de localisation précise, c’est « le village ». Sans doute dans le nord, puisque Markovitch va voir une prostituée à Haifa… mais ce village est tellement indéterminé que je n’arrive pas à le visualiser. Quant au village arabe voisin, il n’apparaît que bien tard dans le roman: abandonné.
Même si on veut que le récit soit mythique, plutôt un conte que réaliste, il faut quand même un petit effort de contextualisation.
C’est une histoire – des histoires – d’amour. L’histoire de Markovitch, que le sort lie, pour une traversée à la plus belle femme qui puisse exister, et qui refuse de délier ce sort et reste marié à Bella qui ne veut pas de lui. L’histoire de Sonia, la lionne, à la fragrance d’orange avec Zeev, qui la trompe mais l’aime! Qu’est-ce qu’elle lui trouve?
Histoire de filiations, d’enfants aux géniteurs incertains.
Et que font les femmes là-dedans? Elles ne sont surtout pas des combattantes, ni des agricultrices (monsieur cultive la terre). Elles aiment, font des bébés et accessoirement Sonia milite – pour l’intégration des femmes, pas pour autre chose, et surtout pas dans la politique. Ce n’est pas le souvenir que j’avais des pionnières.
Je remercie Babélio et les éditions TURQUOISE de m’avoir adressé ce livre. C’est un très bel objet : couverture grège ave une gravure en relief, beau papier, édition soignée et les dessins de Renaud Allirand. J’y suis très sensible même si je lis beaucoup en numérique.
Je ne connaissais pas du tout Ömer Seyfettin, officier de l’armée ottomane, qui écrivit entre 1913 et 1920 des nouvelles témoignant de l’effondrement de l’empire ottoman dans les Balkans et en Anatolie. Ne lisant ni le turc moderne, ni l’ottoman, je laisse aux spécialistes le soin de préciser les questions de style et de syntaxe. En revanche cette période, précisément dans les Balkans, à Istanbul et en Anatolie m’intéresse énormément. J’ai donc lu avec beaucoup d’attention ces nouvelles.
Ce recueil est composé de 18 nouvelles, toutes différentes, de longueur et de thèmes variés. J’ai beaucoup aimé la première, Arc-en-ciel, qui raconte la découverte de la féminité et de ses conséquences par Ayse, fille pleine d’énergie, qu’on surnomme « Aysé le lutteur » et qui rêve de se transformer en garçon. A cette histoire sensible et légère, succède La Bombe mettant en scène les komitadjis macédoniens. Cruauté et barbarie, la fin est insoutenable. J’avais déjà entendu parler de ces terribles combattants macédoniens et bulgares, mais la nouvelle va au-delà de l’imaginable. Tout comme Lâlé la Blanche, longue nouvelle qui a donné son titre à l’ouvrage. Même si l’époque, la région, la politique m’intéressent, lire le récit d’un viol est pour moi difficilement supportable.
J’ai donc lu très lentement le livre, avec de longues pauses entre les nouvelles.
Même si je suis très motivée, j’ai peine à poursuivre. Et pourtant c’est un grand livre. Le style est sobre, incisif, percutant et très élégant. J’ai été aussi sensible à l’ironie, à la critique de la société de l’époque. Heureusement la variété des sujets, les nouvelles plus légères comme Pot-de-vin ou Harem donnent une respiration dans la lecture.
Ce recueil peut aussi être lu comme un témoignage de l’effondrement de l’empire ottoman, comme critique du colonialisme européen Le Bâtard et Primo, l’enfant turc. Ce dernier, à Salonique, se déroule en 1912 quand l’empire ottoman perd la Libye, envahie par l’Italie. Une chronologie précise des événements est fournie en fin de livre. Le point de vue le plus souvent soutenu est celui du nationalisme turc vis à vie de l’empire multinational. On comprend mieux ainsi la suite : la guerre entre Grecs et Turcs à la fin de la Première guerre mondiale, l’avènement de Mustafa Kémal (justement natif de Salonique), le dépècement du Moyen Orient et son partage entre les Alliés. Ömer Seyfettin s’éteignit en 1920 et n’eut donc pas l’occasion de raconter l’histoire tragique qui s’en est suivie.
J’ai envie d’offrir ce livre à toutes mes élèves kurdes que j’ai rencontrées au collège.
J’ai envie de faire lire l’histoire de Nujeen à tous ceux qui ne sont pas persuadés que les migrants, les réfugiés, les Syriens (ou Irakiens, ou Afghans….) ne sont pas capables d’offrir plus à leur pays d’accueil que leur simple force de travail.
Leçon de vie aussi, que celle de la jeune fille du 5ème étage d’Alep. Clouée par son handicap à la maison, elle a été capable non seulement de parcourir tout le périple d’Alep à la Rhénanie sur son fauteuil roulant. Elle a vécu cette Odyssée non comme une épreuve mais comme une aventure. Aventure pleine de premières fois excitantes.
Nujeen à cause de son handicap, n’a pas pu aller à l’école, n’a pas pu nouer d’amitié avec des enfants de son âge, mais elle a tiré profit de ses heures passées à regarder un feuilleton télévisé pour apprendre l’Anglais seule et cette compétence la rendra, non seulement utile comme traductrice pour sa famille et son entourage, mais même célèbre (je ne spoile pas, cela ressemble à un conte de fées). De sa solitude, et de son éloignement des enfants, elle a accumulé, grâce à Internet, une culture étonnante. Culture hétéroclite, dispersée mais tellement étendue!
Comment ne pas imaginer que Nujeen s’adaptera en Allemagne et qu’elle fera de sa vie quelque chose de bien!
Je me suis attachée à l’héroïne du roman : Noga, la harpiste, qui vient pour trois mois occuper l’appartement de son enfance à Jerusalem tandis que sa mère fait un essai dans une maison de retraite à Tel Aviv. L’univers de AB Yehoshua, m’est un peu familier, je suis ses romans toujours avec plaisir.
Plusieurs thèmes traversent le livre. La musique, bien sûr puisque le personnage principal est une musicienne. Jolie interprétation de la Mer de Debussy avec des variations inattendues, la musique comme exorcisme du tsunami, la mer/la mère…Evocation agréable de la vie d’un orchestre, la vie quotidienne, les déplacements, aussi les temps morts des interprètes d’instruments qui ne sont que rarement sollicités comme la harpe.
Le désir d’enfant ou le refus d’en porter joue un rôle croissant à mesure qu’on progresse dans la lecture. Noga, femme libre, la quarantaine, n’a jamais voulu avoir d’enfant. Au début cela paraît très simple, il s’avère que la question est plus complexe…
Le quartier où Noga a grandi, se « noircit » se peuple de plus en plus de juifs orthodoxes, la coexistence entre les laïques et les religieux est-elle impossible? Cette question se pose à Jérusalem. La réponse de la mère de Noga est d’une grande tolérance. Ses voisins orthodoxes sont finalement plus ouverts qu’on ne l’imagine.
Noga, pour meubler les trois mois sans activité, fait de la figuration dans des films. Les épisodes des tournages montrent le milieu du cinéma sans prétention artistique, sans égo des acteurs ni exigences des metteurs en scène. Parmi ses collègues-figurants, une amitié pourrait se nouer. Rien n’est vraiment important : Noga dans cette parenthèse provisoire est figurante dans les films tournés mais aussi dans sa vie.
Le titre un peu bizarre fait allusion à une blague (mauvaise) que Dovelé raconte dans son spectacle. Le roman relate un « stand up » dans une boîte de Netanya. Pas plus que le narrateur – Avishaï, un ancien juge, ami d’enfance de Dovelé – je ne prise ce genre de spectacle. Je suis entrée sans enthousiasme dans le récit.
Au début Dovelé, se pliant au genre, en fait des tonnes, interpelle des spectateurs, les provoque , gesticule, trépigne, gigote sur le mode grivois, même vulgaire
« Dis-moi, poupée, ça te paraît normal? je suis là à me casser le cul à te faire marrer et tu envoies des textos »
Alors qu’il s’acharne sur une petite dame au maquillage trop rouge et à la coiffure un peu ridicule, il découvre (?) que cette dame était sa voisine du temps de son enfance
« tu es l’enfant qui marchait sur les mains »
« le public fasciné par ce qui se déroule devant lui : le tissu de la vie qui se métamorphose en une bonne blague »
Des blagues, c’est cela que le public vient chercher!
« merci d’être là, on va passer une soirée d’enfer! »
Et là, il en fait des tonnes, « Minute qui est resté à la maison pour cogner sur les Arabes? Comme cela, au débouté, vous venez rigoler avec nous, vos dédommagements pour l’évacuation des implantation, c’est maintenant! »
C’est trop! Dovelé continue sur cette veine démagogique et me met mal à l’aise. Heureusement que je connais Grossman et que je lui fait entière confiance! « Cela vous dit de boucher les puits palestiniens pour le petit déjeuner, braves gens? » le public le suit avec enthousiasme. Mais la bonne fée est lunatique « C’est nous qui allons chanter Biladi, biladi…« Le public cogne sur les table, siffle.
L’humoriste change de registre, il sait reconquérir son public, raconte des blagues. C’est ce que les spectateurs attendent….
Un stand up comme une psychanalyse. C’est aussi cela le spectacle : du sentiment, des émotions. Là encore, Dovelé en fait beaucoup. Il livre en pâture son enfance, son père, le coiffeur qui recyclait aussi des textiles, sa Maman qui a passé la Guerre cachée dans un wagon en Pologne….les berceuses en yiddish…Il en arrive à l’épisode le plus intime : son premier enterrement. Peut on faire rire avec un enterrement? Apparemment oui, même si c’est difficile et risqué. Le public suit encore « ap-plau-dis-sez la mort! » « Et presque toute « l’assistance hurle et bat des mains en rythme« .
La deuxième partie du livre prend une nouvelle tournure. On oublie le comique, le récit est poignant. Une partie de l’assistance déserte la salle. On suit l’enfant – « l’orphelin » – dans la camionnette qui l’emmène à l’enterrement sans qu’il ne sache lequel de ses parents est décédé. Les blagues sont pathétiques. Pourquoi l’humoriste se livre-t-il ainsi?
J’ai préféré Une femme fuyant l’annonce qui est un livre magnifique mais Un cheval entre dans un bar m’a scotchée.
De Charif Majdalani, j’ai beaucoup aimé Caravansérail : « C’est une histoire pleine de chevauchées sous de grande bannières jetées dans le vent, d’errances et de sanglantes anabases…. » ainsi que Le dernier seigneur de Marsad saga d’une famille de chrétiens-orthodoxes vivant dans la banlieue de Beyrouth de la fin du 19ème siècle à la guerre civile dans les années 1975 et après.
Villa des Femmes reprend la thématique de ce dernier livre.
incipit :
« je me suis tenu là, tout le temps nécessaire, gardien de la grandeur des Hayek, témoin involontaire de leurs déchirements et de leur ruine, assis en haut du perron de la villa… »
Le narrateur est Noula, chauffeur du patron Skandar Hayek, le patron des usines textiles, le chef de famille incontesté, autorité quasi-féodale qui fait les municipalités, négocie la paix entre Palestiniens et Chrétiens. La première partie du roman narre donc la geste de la famille Hayek, sa grandeur et ses secrets cachés, Mado la fiancée sacrifiée, Marie et son mariage de convenance…les familles apparentées.
Skandar, au faîte de sa gloire, s’écroule. Son fils, incapable de lui succéder, ruine la famille. Les tensions entre Palestiniens et Chrétiens tournent à l’affrontement. La guerre éclate, larvée puis violente. Mado , Marie, Karine, la fille et Jamilé résistent dans cette villa des femmes.
Roman très bien conduit qui tente de nous faire comprendre l’incompréhensible que cette guerre fratricide. Des personnalités sont diverses et intéressantes, des femmes fortes. j’ai aimé le charme de ce domaine dans les orangers. Cependant l’effet de surprise ne joue plus. Ce roman ressemble un peu trop au Dernier Seigneur de Marsad.
Merci à Babelioet aux éditions Gallimard de m’avoir permis de lire en avant première Judas d’Amos Oz avec le plaisir de la la découverte!
Amos Oz est un auteur que je suis depuis longtemps. J’ai toujours plaisir à me plonger dans son univers. Judasse déroule à Jérusalem dans l’hiver 1959-1960. La ville est encore divisée. Le souvenir de La Guerre d’Indépendance et du siège de Jérusalem est encore présent.
Schmuel Asch est étudiant. Il rédige un mémoire sur Jésus dans la tradition juive. Son amie vient de le quitter, son père, de faire faillite. Il trouve un travail singulier : tenir compagnie à un septuagénaire infirme, Wald, quelques heures en soirée, lui faire la conversation, lui servir du thé… en l’échange du gîte et du couvert. Dans la maison règne Atalia, femme belle mais étrange, qui fascine Schmuel.
Schmuel est un garçon sensible mais véléitaire, maladroit, révolutionnaire, solitaire. J’ai mis du temps à m’attacher au personnage « révolutionnaire de pacotille, tout juste bon pour le café du commerce… » . Son histoire d’amour pour Atalia, plus âgée que lui, indépendante qui joue de son pouvoir de séduction, ne m’a pas intéressée. Ce genre d’histoire ne mène à rien, Wald l’avait prévenu dès le début.
Un des thèmes de ce roman est la perception de Jésus par les Juifs au cours des siècles et les rapports entre le christianisme et la judéité de Jésus. Controverses moyenâgeuses perverses auxquels les rabbins et érudits doivent se soumettre…
« Ce qui ne m’empêche pas de me demander ce que seraient devenus le monde et les Juifs s’ils n’avaient pas rejeté Jésus. Je n’arrête pas de penser à celui qui l’a livré à ses ennemis pour trente pièces d’argent. Cela vous paraît logique à vous?Judas était riche et possédait des terres à Kerioth, paraît-il. Trente pièces d’argent! Trois fois rien. Le prix moyen d’un esclave.
Le personnage de Judas : le traître, dans la tradition chrétienne, le Juif, lui paraît essentiel. Que Jésus soit juif ou pas, n’est pas le plus important dans le rejet des Juifs par les Chrétiens, c’est plutôt l’identification des Juifs à Judas, le traître. L’hypothèse de Schmuel est que Judas est au moins aussi important que Jésus dans la naissance de la nouvelle religion.
Ce serait lui qui aurait orchestré la crucifixion croyant que le miracle aurait lieu qui persuaderait toute l’assistance, et tout Jérusalem, de la mission de Jésus. Judas aurait eu trop confiance. Plus que Jésus lui-même, qui ne voulait pas aller à Jérusalem.
En revanche, Shealtiel Abravanel, le père d’Atalia, est un personnage original et passionnant dont on découvre l’identité et les idées au cours du roman. Schmuel va mener l’enquête aux archives pour comprendre comment ce dirigeant sioniste a disparu de l’actualité à la veille de la résolution de l’ONU donnant naissance à l’Etat d’Israël. L’unanimité s’est faite autour de Ben Gourion pour la partition de la Palestine et la création d’un Etat juif. Unanimité sauf Shaltiel Abravanel contraint de démissionner. Abravanel, le traître, qui s’est cloîtré dans la maison où travaille Schmuel.
« Ils l’appelaient traître parce que, en 1947 et même en 1948, en pleine guerre d’indépendance, il ne démordait pas de l’idée que la décision de créer un Etat juif constituait une erreur tragique. »
Le thème du traître met en parallèle Judas et Shaltiel Abravanel. Encore faut-il définir la traîtrise!
« Il écouta Schmuel s’étendre sur le mot « traître » qu’il fallait plutôt interpréter comme un titre d’honneur. »
Traîtres, le Général de Gaulle, qui a donné l’indépendance aux Algériens? Le prophète Jérémie? Abraham Lincoln?, les officiers allemands qui tentèrent d’assassiner Hitler? Théodor Herzl fut accusé de traîtrise parce qu’il avait envisagé la création d’un Etat Juif hors de Palestine. Même Ben Gourion quand il accepta la partition du pays en deux états…..
Ce livre s’inscrit aussi dans une réflexion sur la création de l’Etat Juif, remet en causse une unanimité aussi bien dans la Communauté juive que dans le concert des nations à l’ONU en 1947-48.
Abravanel : « Après de longues années de discussions avec ses amis en Palestine et dans les pays voisins, il était parvenu à la conclusion que la principale préoccupation des Arabes tournait autour de la supériorité des juifs en matière de compétence, de technologie, d’ingéniosité et de motivation[….]d’après lui, il redoutait moins le petit embryon sioniste que le géant destructeur qu’il contenait en germe… »
Abravanel, qui se disait sioniste et qui avait travaillé dans les institutions sionistes du temps du Mandat britannique en arrivait à une remise radicale de la notion d’Etat :
« Abravanel ne croyait pas à l’idée d’un état. Pas même binational. ni à une confédération judéo-arabe. Pour lui, un monde morcelé en une centaine de pays avec des postes-frontières, des barbelés, des passeports et des drapeaux, des armées et des monnaies différentes était une illusion archaïque, primitive, meurtrière, un anachronisme qui ferait long feu…. »
Les idées d’Abravanel, si décalées, si minoritaires, peuvent elles trouver un écho actuellement? Le roman qui se déroule il y a plus d’un demi-siècle, ne le dit pas.
LE TRÔNE D’ADOULIS – LES GUERRES DE LA MER ROUGE A LA VEILLE DE L’ISLAM
Envie d’exotisme? d’aventure? d’inconnu?
Ce trône d’Adouliscorrespondait à une humeur d’évasion : les bords de la Mer Rouge, Yemen, Erythrée, Aden ou Ethiopie…sont des contrées que je n’explorerais qu’en lecture. Evasion aussi dans une période que je ne connais pas : royaumes hellénistiques des Ptolémées, au IIIème siècle avant Jésus Christ à la veille de la naissance du Prophète au VIème siècle.
Les pouvoirs politiques, les rivalités entre Byzance, les Perses, les Éthiopiens d’Aksûm, mettent en oeuvre des alliances étonnantes. Sur la route de la Soie, les commerçants font halte dans des ports inconnus…
Enjeux religieux, les monothéismes s’étendent et rivalisent. Chrétiens nestoriens, ou chalcédoniens s’opposent ou s’allient contre les Arabes juifs ou Juifs arabes, zoroastriens perses viennent aider les Juifs…persécutions de ces derniers contre les chrétiens et expéditions vengeresses d’Aksûm qui cherche à étendre son influence sur la péninsule arabique….
Le Trône d’Adoulis n’est pas d’une lecture facile. C’est un livre érudit. Je manque de références et, souvent, me trouve perdue dans les précisions épigraphistes, la graphie du gez ou l’emploi du grec dans ces contrées si éloignées …L’art de l »auteur est de mettre en scène, non pas seulement des personnages, mais aussi, et surtout le travail des archéologues, qui confrontent des écrits sur des stèles, des récits de marchands, des textes théologiques, des histoires d’éléphants. Je les imagine déchiffrant les écrits, démêlant les faits historiques et les vantardises des souverains qui les ont fait graver…et c’est aussi passionnant que les romans policiers que je viens de terminer.
« Ce livre est une réponse? Une réponse à une question que l’on m’a posée très souvent :
-Ainsi vous faites des fouilles en Syrie, n’est-ce pas? Vous devez tout me raconter. Comment vivez vous là-bas? sous la tente? «
Point de mystère, point d’enquête à la Agatha Christie, point de leçon d’archéologie, nous en apprendrons bien peu sur les civilisations assyriennes ou hittites, sur les anciens qui ont bâti les villages enfouis sous les tells . En revanche, nous partagerons le quotidien des archéologues et des ouvriers employés pour les fouilles, ainsi que les villageois qui les entourent.
C’est un récit très réjouissant, le sourire ne m’a pas quitté de tout le week end. Humour britannique garanti, figures pittoresques, épisodes cocasses. Avant de prendre l’Orient Express, il faut faire les valises, et les courses. Agatha Christie se décrit en délicatesse avec les fermetures Eclair, aux prises avec un bataillon de souris, ou découvrant les joies du camping. C’est toujours très drôle.
Elle décrit avec vivacité toute la petite société qui gravite autour des fouilles : les domestiques, chauffeurs ou cuisiniers qui seront leurs compagnons pendant plusieurs saisons, jamais stylés mais toujours inventifs, les ouvriers, les fonctionnaires, postiers, banquiers ou douaniers, les autorités françaises (la Syrie est sous mandat français). Et bien sûr des chiens, des chevaux …
A Palmyre, peut être ont-ils raté de peu Ella Maillart et Anne Marie Schwarzenbach? (rencontrées à nouveau dans la Boussole d’Enard). Ils passent cinq saisons à la frontière avec la Turquie dans des contrées dont nous ne connaissons les paysages aujourd’hui que dévastés par la guerre. Population d’origines variées, villages arabes, kurdes, arméniens ou yezidis. Sa description des femmes kurdes très libres me fait comprendre mieux les combattantes kurdes actuelles. Ils sont passés par Raqqa, maintenant triste capitale de Daech, alors « cité entièrement préservée », ville ravissante avec ses briques de boue aux formes orientales« sans électricité ni hôtel capable d’accueillir des occidentaux. C’est donc un pittoresque voyage dans des endroits que je ne suis pas prête de voir de mes propres yeux.
Dans un épilogue écrit en 1944 elle conclut :
« j’aime ce pays fertile et paisible, le naturel de ses habitants qui savent rire et apprécier la vie, qui sont indolents et gais, dignes et bien élevés, dotés d’un grand sesn de l’humour, et pour qui la mort n’a rien de terrible »
Que pensent les femmes de l’état de guerre permanent qui règne à Gaza?
Comment vivent-elles?
Elles vont chez la coiffeuse, l’esthéticienne, se font maquiller, épiler. Dans le petit salon Christina, elles sont nombreuses. Il y a la mariée, sa mère sa belle-mère. Il y a aussi une divorcée – Hyam Abbas (je suis fan) et puis deux autres groupes de trois femmes, venues, on ne sait pas pourquoi, surtout celle qui refuse d’ôter son voile et qui ne veut ni se faire couper les cheveux, ni se faire épiler, encore moins maquiller… Sans doute pour sortir de chez elles, pour bavarder, médire des maris.
Un lion devant le salon, situation loufoque. L’amoureux de la belle esthéticienne le tient en laisse, une autre faction veut le reprendre. Les rivalités factieuses tournent mal. On se bat avec des armes de guerre….pour un lion.
L’électricité est coupée, la climatisation tombe en panne. Le huis clos devient étouffant.
L’arme de ces femmes : l’humour! C’est finalement très drôle.