Sofia : Musée national Historique

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le magnifique plafond sculpté du hall

Le Musée National Historique est très très bien situé et très très bien présenté. J’ai découvert plus tard que ce bâtiment prestigieux avait été construit pour un autre usage, comme résidence du chef de l’Etat du temps du communisme. C’est un bâtiment moderne de béton très plat dans un écrin de verdure, mis en valeur par  pelouses bordées de stèles antiques provenant des tombes de la nécropole de Serdica découvertes en 2007, datant de l’Empereur Constantin (307-337).

La visite est mise en scène avec pompe /  2 groupes de trois Romains, en toge, nous accueillent en haut de l’escalier d’honneur. Les salles sont articulées par ordre chronologique autour d’une vaste entrée ronde au plafond de bois sculpté.

Nous parcourons rapidement celle de la  Préhistoire jusqu’à l’âge de bronze. Thraces et Romains se partagent la seconde salle. Contrairement au Musée Archéologique, ici cartes photos et panneaux accompagnent les objets. Collections thrace de tétra- drachmes d’argent, de casques et armures, armes de bronze et même de cotte de maille confirmant l’impression que les Thraces étaient des forgerons et orfèvres hors pairs ! Des citations de Thucydide et d’Hérodote commentent les campagnes Thrace. Au centre de la pièce, le trésor du roi Kotis (383-359 av. JC) se compose de pièces d’argenterie magnifiques surtout les rhytons d’or et d’argent d’une grande finesse. Une statuette métallique est tout à fait étonnante, très orientalisante avec des motifs animaliers d’influence perse ou syrienne.

Dans la 3ème salle, on voit arriver les Bulgares par vagues vers 630 avec leurs Khans : fac-similé d’un parchemin qui raconte les campagnes de Siméon (914), la prise d’Edirne, des copies des fresques de la Boyana que nous venons de visiter présentent les souverains.

 

Dans une dernière salle sont exposés des objets de l’époque de la domination ottomane : Corans et livres de prière, armes et céramiques d’Iznik aux tulipes et aux œillets bleus ou rouges. J’ai flashé sur une magnifique porte marquetée du 19ème siècle.

L’histoire récente, les révolutions, guerres sont au 2ème étage avec de nombreuses vitrines présentant des uniformes ; armes, imprimés moins intéressants pour qui ne lit pas le Bulgare. Une dernière exposition est consacrée aux costumes et décors du cinéma bulgare.

Ce musée est riche mais surtout le bâtiment est magnifique avec ses plafonds de bois sculptés merveilleux.

Sofia : La Boyanna

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église dela Boyana

La petite église de la Boyana (ou plutôt trois églises accolées) est perchée dans la montagne.  Accessible par une route pavée très raide, et nichée dans un parc qui embaume : thuyas géants, buis, ifs et feuillus…Le gardien nous accueille dans un anglais parfait mais c’est un vieux radoteur. Nous avons l’honneur de tourner trois fois la grosse clé qui ouvre l’église (à chaque tour un vœu puisque nous sommes les premières visiteuses de la matinée). Dans la nef sont peints les deux couples de souverains qui ont commandé l’église le Sebastokrator Kalojan et Desiglava et en face Constantin Asen et sa femme Irina. Le roi porte la maquette de l’église. Un cycle de fresque raconte la vie de Saint Nicolas (que je ne connais pas) je remarque un beau tableau, une barque sur une mer grise houleuse, en face Nicolas descend du bateau et monte un escalier. L’église du fond est construite sur un plan byzantin, dominée par le christ Pantocrator. Nous nous attardons sur la Cène fameuse où les convives ont chacun une serviette dépliée, une tranche de pain triangulaire, des oignons qui ressemblent à des poireaux, et de l’ail. Vue du dehors, la petite église est ravissante avec ses toits qui se chevauchent, à ses pieds la tombe de la Reine Eléonore de Bulgarie. Une plaque commémorative rappelle un archéologue du Collège de France André Grabar (1896-1990).

Sofia : Centre-ville, Sveta Nedelya, Halles, Synagogue, Mosquée des Bains

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Sofia, la sagesse porte sa chouette comme Athéna!

La promenade dans l’architecture soviétique se termine à l’Hôtel Sheraton (ou des Balkans) sur une place animée. D’un côté l’église Sveta Nedelja (1927) de peu de charme, heureusement animée par un mariage, de l’autre une artère à la circulation infranchissable. Heureusement il y a un passage souterrain qui est aussi la station du Métro. On devine un peu plus loin la coupole de la mosquée Banya Basi(mosquée des Bains) derrière un chantier.

Sofia : mosquée des Bains

Face à cette mosquée, je découvre les Halles (Xalite) avec des commerçants de luxe : poissons crus et cuisinés, étals de fromages, salades préparées sous nos yeux, jus de fruits pressés idem, Ayran. J’achèterais tout. Derrière les Halles se trouve la Grande Synagogue fermée puisqu’on est samedi ; de style mauresque (comme celle de Budapest). Un panneau explique que c’est la plus grande synagogue séfarade etg qu’elle a été inaugurée en 1909 par la famille du Tsar. Moment de confusion avant que je me souvienne que la Bulgarie était gouvernée par des Tsars.

Sofia : synagogue

Je traverse la rue pour visiter la mosquée (burnous prêté aux femmes, il faut mettre le capuchon entier). C’est une jolie mosquée turque carrelée de merveilleux carreaux d’Iznik bleus turquoise, bleus et rouges), construite par Sinan (1489-1588).

A l’arrière se trouve le merveilleux Etablissement de Bains de style Sécession décoré de majolique malheureusement fermé.

Le chauffeur du taxi pris derrière l’église Sveta Nedelya, met en route le compteur mais il ne connait pas le chemin de la Boyana(pourtant site très visité) . A la sortie de la ville, il descend au lieu de monter dans la colline, puis demande son chemin. Nous lui avons montré la carte de notre Hôtel Villa Boyana, mais il n’a pas l’air de se repérer. Le compteur tourne. Devant un autre hôtel, Casa Boyana, nous lui demandons de descendre : 15leva, le double du prix de la course du matin ! Il reste un bon kilomètre à parcourir à pied en montée ! Surtout, nous sommes perdues.

vue sur Sofia de notre hôtel Villa Boyana

Samedi soir, sur la petite place, il y a beaucoup d’animation. Les gens font la queue à la fontaine avec des bombonnes. Le coin des jeux des enfants est plein. Sous nos fenêtres, la pizzeria a mis de la musique. Le dîner vient du comptoir extérieur du supermarché du quartier : poulet et riz aux champignons : 7.70 levas et un yaourt 500g : 0.89 levas.

La nuit tombe. Sofia s’illumine. Des feux d’artifice crépitent.

Sofia Petite rotonde et Musée archéologique

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La Petite Rotonde dans la cour monumentale

Non loin de la rue Saborna, on accède par un passage entre un  restaurant grec et une banque, à la petite église Saint George « la Rotonde » cachée dans une cour monumentale bordée de bâtiments blancs de l’époque communiste. A l’arrière de la Rotonde, se trouvent des ruines romaines : hypocaustes de petits thermes (ou salle de bain privée).

Le porche du Ministère de l’Education, de la Jeunesse et de la Science fait communiquer la cour communiste à une place bordée par la Résidence et le Musée Archéologique. Le sol est pavé des fameux pavés jaunes(en ciment tout à fait ordinaire) qui interdisaient la circulation aux véhicules non officiels. Au centre de la place coule une belle fontaine.

musée archéologique

Le Musée archéologique est installé depuis 1879 dans la Grande Mosquée du 15ème siècle. Les collections sont impressionnantes mais la présentation manque de clarté. Des bornes interactives sont mises à la disposition du visiteur mais cela bogue. Je passe sans transition de la sculpture thrace à la sculpture grecque ou romaine. Tablettes votives ou stèles funéraires portent des inscriptions grecques ou latines (parfois les deux). Une épitaphe en latin se réfère à Serdica (nom romain de Sofia), c’est celle de Titus Decius ancien serviteur de Saint André. Des petits panneaux illustrent la mythologie : ici Héraclès se repose, là, le dieu Nil, plus loin Zeus et son aigle, je pourrai rester des heures à rêver de mythologie.

Certains bas-reliefs tranchent par leur originalité : ceux de Stara Zagora gravés sur du schiste rouge portant un aigle bicéphale, un lion, un pan, un flûtiste. Au dessus de l’escalier qui conduit à la galerie, bien abimé mais spectaculaire : Le Cavalier de Madara (8ème siècle) nous parle des khans bulgares, des steppes …

J’avoue avoir été distraite devant les fresques byzantines de la galerie. Les salles latérales ont éveillé ma curiosité. J’ai enfin trouvé la tête en bronze de Seuthès  qui a motivé notre voyage en Bulgarie après avoir visionné un documentaire sur ARTE. Les Thraces étaient de fameux orfèvres et fondeurs. Le trésor de Golyama découvert en  2004, d’autres tumulus ont livré des objets de bronze, d’argent ou d’or d’une qualité remarquable. J’ai aimé les deux rhytons d’argent à tête de bovins, la couronne en feuille de laurier d’or et le masque funéraire en or de Svelitsa.

les fresques de la coupole de l'église Saint Georges

A la sortie du Musée, il tombe quelques gouttes. Retour dans la cour de l’Hôtel Sheraton (alias cour communiste) pour voir l’intérieur de l’église Saint George avec les 3 ou 4 couches de fresques superposées qui s’enroulent autour de la coupole. Les enduits ottomans les ont cachés pendant plusieurs siècles et par conséquent protégés. Nous serions bien restées plus longtemps à détailler les registres : les prophètes, les anges et le Christ Pantocrator, mais la dame qui vend cierges et cartes postales et qui surveille qu’on ne prenne pas de photos a fermé prématurément (et même enfermé D qui en a profité pour faire des photos).

Sofia: Promenade dans le centre

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marché aux puces

Quittons Alexandre Nevski, de l’autre côté de l’avenue se trouve le Synode des Evêques, bâtiment Art Nouveau décoré d’une frise en majolique et d’une mosaïque figurant des ecclésiastiques voilés de noir. Un peu plus loin, le Marché aux Puces commence par un étalage chatoyant d’icônes à vendre. A côté, des peintres exposent leur production profane, il y a même des figurines et des vélos en fil de fer. Dans  un bric à brac militaire, on trouve des souvenirs de l’Armée Rouge comme des insignes nazis, des casquettes, des chapkas, un  casque allemand même une figurine d’Hitler, des boussoles (perfectionnées), des poignards à cran d’arrêt, des matriochkas(à l’effigie d’Obama et de Sarkozy, la matriochka Hollande n’est pas encore arrivée). Dans ce déballage, je trouve ce que je cherchais depuis longtemps : le remplaçant de mon Laguiole acheté pour mes 50 ans derrière la basilique d’Orcival et perdu il y a moins d’un an, un canif très fin muni d’une tige métallique qu’on peut fixer à sa poche comme un stylo, 10 levas (5€). Au premier plan, des caméras sur pied, derrière sur un tréteau, des appareils-photos anciens d’un modèle soviétique inconnu de nous, au loin la statue du « Victor Hugo » bulgare. Encore plus loin, un groupe de statue de bronze aux silhouettes massives et rugueuses sur une pelouse.

Église russe saint Nicolas

Tournant le dos à Alexandre Nevski, nous nous dirigeons vers le centre-ville, passant devant la jolie église russe Saint Nicolas (1900) aux frises vernissées bleues aux toits brillants et aux bulbes dorés. On passe devant le Musée d’Histoire Naturelle : le squelette d’ un éléphant d’Inde se tient sur ses deux pattes postérieures.

 

Le beau bâtiment jaune aux stucs blancs de la Galerie Nationale se trouve devant un beau jardin où on s’attable pour le premier apéro des vacances. Leçon de Bulgare frappé pour café frappé et vino pour vin. Pour moins de 6levas (3€) nous faisons une pause confortable dans un café chic.

Première priorité : distributeur de monnaie. Curieusement les banques les plus répandues sont les banques grecques Pireus ou Emporiki. Par chauvinisme on va à la BNP (pas de distributeur).

Déjeuner rue Saborna dans un self service qui ne paie pas de mine mais qui doit quand même être chic au vu des magasins qui l’entourent, Cartier est juste en face. Aubergine farcie et une sorte de Moussaka avec des poivrons jaunes et une salade mélangée : concombre, chou et carottes dans du yaourt (8.70 leva). Les passants de cette rue bordée de boutiques de luxe n’ont pourtant aucune prétention à l’élégance : hommes en short bermuda et grosses sandales et à peine mieux pour les femmes.

Sofia : Musée des icônes dans la crypte d’Alexandre Nevski

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les saints cavaliers Démétrios et Georges

A 10h, la crypte d’Alexandre Nevski ouvre ses portes.

Ce musée des icônes renferme une collection, bien mise en valeur dans cette crypte par un bel éclairage. Malheureusement très peu d’explications sont données, seulement la date, le titre et l’église d’où elles proviennent.

Les icônes sont plus récentes que celles que nous avons admirées en Crète récemment. Les plus anciennes datent  du 18ème mais la plupart 19ème . Elles sont originales, différentes des icônes grecques que nous connaissons ou des fresques roumaines. Plus naïves, plus colorées. Les têtes de Saint Georges et de Saint Démétrios sont disproportionnées, comme celles de Jésus et de la Vierge. Les tons sont très vifs : rouge tranche sur orange avec deux bleus francs.

Entrée à Jérusalem

Saint Georges de Yoanina est très original avec sa jupe plissée comme les fustanelles des evzones. Dans le coin, un ange lui lance un collier de perles un peu comme s’il l’attrapait au lasso.

jugement de Pilate

Un Jugement de Ponce Pilate est tout à fait intéressant : les personnages brandissent de sortes de cartons, un peu comme des bulles de BD . Sur un trône, un personnage coiffé d’un turban est vautré dans un coin Jésus, mains liées, est assis sur un tabouret. Au milieu du tableau se tient un personnage énigmatique – une femme ? – La profusion de coiffures exotiques, turbans, chapkas, bonnets, toques, et barbes donne une atmosphère orientale.

 

La Vierge Source de Vie est un thème que nous avons vu récemment en Crète à Aghia Triada, près de Hania. La Vierge Crétoise occupait le centre du tableau, ici elle a été recouverte de dorures qui se sont effacées sa silhouette est évanescente tandis que la fontaine luxuriante se déverse dans un

Sofia : Alexandre Nevski et Sveta Sophia

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Cathédrale Alexandre Nevski

Notre première visite est la Cathédrale Alexandre Nevski, emblématique de Sofia.

Tout un enchevêtrement de dômes et coupoles verts ou dorés qui ondulent, surmonte un édifice de pierre blanche ciselée, avec des bandeaux en frise comme certaines églises de  Roumanie.

Le narthex est revêtu de mosaïques Art Nouveau aux couleurs pastel qui me rappellent celles de la cathédrale de Liepaja (Lettonie) construite à la même époque 1904 de dimensions analogues.

les marbres de la cathédrale Alexandre Nevski

L’intérieur de l’édifice est très sombre. Un grand lustre est entouré de 4 moyens et d’autres plus petits, seuls deux d’entre eux sont allumés. Les vitres translucides des ouvertures verticales ne dispensent que peu de lumière. L’iconostase, la chaire, les baldaquins sont très richement ornés et faits de marbres précieux. Le marbre blanc de l’iconostase est rythmé de colonnettes de marbre vert et de porphyre. Il est ciselé de motifs variés de pampre de vigne, d’oiseaux de paons. De nombreux animaux sont sculptés : taureau, aigle, lion (pour les évangélistes). Toute la hauteur des tambours des dômes sont peints de grandes fresques – entre pompier et symbolistes – qui ne me disent rien. Il règne dans cette église une curieuse ambiance : peu de fidèles, plutôt des touristes mal fringués, un groupe d’Israéliens avec une palestinienne voilée, une famille va embrasser les icônes mais laisse le petit garçon au volant de sa voiture électrique. Cette église plutôt russe au nom d’un guerrier russe du 13ème siècle est un peu étrange.

Sveta Sophia

L’église de brique Sveta Sofia  est l’antithèse de la grande cathédrale. D’abord, elle est très, très ancienne. C’est elle qui aurait donné son nom à Sofia.  Fondée au 4ème siècle d’après des panneaux, de Justinien selon le Petit Futé. Bâtie en brique rouge aux lignes très simples contrairement aux dômes et coupoles. Aussi lumineuse que sa voisine est sombre. Impression d’espace, de respiration mais aussi de recueillement. Son plan en croix s’apparente à celui d’une église latine. La nef est très haute, très lumineuse, d’une grande sobriété. Une belle animation règne dans les parages. Des femmes habillées de belles robes brandissent des bouquets. Un taxi livre des boites de gâteaux. Un baptême vient  de se terminer. Une vieille dame en long manteau et en fichu toute courbée vide les fons baptismaux en étain dans un seau en plastique blanc. Le pope vient chercher une nouvelle bouteille de vin et une d’huile de tournesol (ordinaire). Une nouvelle famille se présente avec une jolie petite fille en robe rose imprimée. A la tribune, une chorale de femmes chante. Les gens allument de fins cierges les uns aux autres.

Un guide raconte à des touristes italiens que cette église est préférée des Bulgares: elle a toujours été un lieu chrétien et c’est là qu’ils préfèrent effectuer leurs cérémonies familiales. Ce n’est pas tout à fait vrai. Sveta Sofia fut transformée en mosquée au 16ème siècle. La basilique byzantine fut détruite et reconstruite à plusieurs reprises (1818 – 1859), la dernière restauration est très récente.

Devant l’église Sveta Sofia une inscription en Latin et un texte en Grec attirent mon attention : ce sont les Edits de Lactance (311), premier acte de reconnaissance du christianisme par l’empereur  Galerius à Serdica (nom romain de Sofia) où il était en cure. Cet édit a été proclamé dans la capitale Nicomédie  devant les 4 Augustes Galerius, Maximus  Daia, Lucinus et Constantin, deux ans plus tard en 313 fut proclamé d’Edit de Milan.

retour des Balkans: une promenade dans Istanbul : Orhan Pamuk le livre noir

De retour des Balkans, je rêvais d’Istanbul, Byzance, Constantinople, Tsarigrad…Il était temps d’ouvrir le Livre noir qui attendait son tour sous la pile, acheté à la suite de la lecture de  Mon Nom est Rouge qui m’avait enthousiasmée.

Je ne suis pas entrée d’emblée dans ce gros livre (716p). L’intrigue m’a d’abord paru mince : Rouya, femme au foyer, disparaît du domicile conjugal, son mari Galip, avocat un peu terne, la cherche dans la ville, chez son premier mari, ses amies d’enfance…Cette quête est le prétexte de déambulations dans Istanbul – ce que je cherchais.

Là où la lecture se complique, c’est que des chroniques d’un journaliste célèbre, Djelâl,  le cousin de Galip et le demi-frère de Rouya, interrompent le cours logique du livre. On ne sait plus qui est le narrateur, Galip ou Djelâl ? Ces chroniques sont parfois fort anciennes. Spirituelles,  elles racontent Istanbul avec originalité. Je me laisse porter par ces nouvelles qui évoquent les Mille et Unes Nuits. Elles enchaînent de courts épisodes triviaux comme la description d’une épicerie de quartier, ou le puits d’aération d’un vieil immeuble, avec des digressions fantastiques : le jour où les eaux du Bosphore se retireront….et des critiques politiques. On oublie Galip et Rouya, on se passionne pour un prince ottoman. Le plus étrange est que Djelâl a, lui-aussi, disparu et que sa recherche mobilise plus le mari délaissé que celle de sa femme.

Au bout de 200 pages, je suis emportée, après 400, conquise.

Dans la deuxième partie, Galip enfermé dans l’appartement de Djelâl, cherche des indices dans les chroniques. Et les mots « indices », « signes » et « mystères» font des apparitions plus que récurrentes dans le texte. Il s’agit de déchiffrer des signes, dans les textes mais aussi dans les photos que le journaliste a collectionnées. Des Mille et Unes Nuits, le lecteur se trouve propulsé dans les textes fondateurs et dans le Mesnevi du poète mystique Mevlâna :

« Tout comme les Mille et Unes Nuits, le Menesvi est une composition étrange et désordonnée, où une deuxième histoire commence alors que la première n’est pas terminée, où l’on passe à la troisième avant la fin de la deuxième….tout comme on se lasse d’une personnalité pour en choisir une autre… »

« l’important  n‘est pas de créer mais de pouvoir dire quelque chose d’entièrement nouveau à partir de chef d’œuvres merveilleux créés au cours des siècles… »

La structure du livre s’explique. La promenade dans Istanbul traverse les siècles. Et prend tout son relief ! Ce n’est pas la ville touristique, ni celle des romans historiques. Mais toute une accumulation, une stratigraphie dans les sédiments qui se sont accumulés, les tunnels secrets. C’est aussi un imbroglio de secrets, conspirations, et même de sectes comme ce Houroufisme, de Fazllalah d’Esterabad(1339), prophète,  faux Messie,  dans le chapitre « Les secrets des lettres et la disparition du secret » où les adeptes de cette secte et peut être Djelâl, lisent des lettres sur les visages pour y découvrir des signes. En 1928, la Turquie adopta l’alphabet latin mais la lecture des lettres sur les photos ne s’interrompt pas pour autant. Plaisir des jeux de lettres poussé à l’extrême : Djelâl était aussi auteur de mots croisés pour son journal. Ce livre-fleuve déborde aussi sur d’autres thèmes « être soi-même » est une recherche constante des personnages. Galip devient Djelâl. Et si « être soi-même c’était raconter des histoires ? On revient au plaisir de l’écriture.

«… Car rien ne saurait être aussi surprenant que la vie. Sauf l’écriture, oui bien sûr, sauf l’écriture qui est l’unique consolation. »

Aux Frontières de l’Europe – Paolo Rumiz

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Niémen

Aux frontières de l’Europe m’a accompagnée pendant notre tour de Bulgarie, je l’avais choisi parce que nous partions aux confins de l’Europe (ou tout au moins de la Communauté européenne), continuant cette exploration de cette Europe de l’Est, commencée en Hongrie, Roumanie,  et les pays baltes. Echo d’un voyage similaire ?

C’est un ouvrage à ranger, dans une bibliothèque idéale où les livres seraient classés par affinités entre Patrick Leigh Fermor et Primo Levi, non loin de Balkans-transfert de Maspero. Relation d’un voyage de 6000km de la Laponie à Odessa sur la « fermeture éclair »de l’Europe, la nouvelle frontière, frontière de l’espace Schengen…

Paolo Rumiz est de Trieste.L’histoire de Trieste est aussi une histoire de frontières, limite entre l’empire austro-hongrois où il note que sa grand-mère avant 1918, sans passeport se rendait en train jusque dans les Carpates : une journée de train, de Trieste à la Transylvanie. Trieste à la limite de la Slovénie, maintenant membre de l’Union Européenne, mais dans un temps pas si lointain, Yougoslave, derrière le « rideau de fer ». C’est d’ailleurs au cours du démantèlement de ce poste frontière que le voyage « Aux frontières de l’Europe » s’est décidé.

Plus que paysages ou de monuments, Rumiz note ses rencontres : « Ce voyage à l’est a été un bain d’humanité. Cette fois, plus que jamais, ce voyage  ce n’est pas moi qui l’ai fait, mais les personnes que j’ai rencontrées. C’est même un peu comme s’il s’était fait tout seul. Peut-être a-t-il fonctionné parce que je suis parti sans savoir grand-chose, peut-être les voyages qui réussissent le mieux sont-ils ceux qu’on n’a pas le temps de préparer. Ceux qu’on affronte sans aucun fatras livresque… » Là, je ne suis pas d’accord ! Rumiz était plus que prêt à ses rencontres, d’abord avec une connaissance de la langue russe, lingua franca dans cette région, et toute cette culture slave qui lui a permis de trouver une langue commune avec tous ces inconnus.

Voyage de rencontres, voyage de mémoire, de ces empires démantelés : « partout je trouvais les épaves des frontières mouvantes d’anciens empires – russe, allemand, turc et austro-hongrois abandonnées là comme des blocs erratiques des Préalpes…. »

Voyage de recherche des absents aussi, des soldats triestins ayant combattu entre 1914 et 1917 dans l’armée autrichienne, de ceux qui sont allés sur le front de l’est derrière les armées nazies, de ceux qui sont rentrés des camps….Et cette grande absence qui plane encore avec des images de Chagall, de la Lituanie, la Galice, l’Ukraine, de Vilna à Minsk, de la communauté juive…

Rumiz raconte les frontières actuelles ou perdues. Dans  l’arrière pays, il ne s’attarde pas. Nous ne saurons rien de son passage à  Saint-Pétersbourg, peu sur Vilna, en Lettonie il rencontre des Russes et ne pousse pas jusqu’à Riga. En revanche il est fasciné par Kaliningrad, l’enclave russe dans l’Europe de Schengen. Pour les visites de Grodno, il n’y aura qu’un service à la Synagogue chorale et au cimetière juif, un regard vers les églises des Polonais catholiques et orthodoxe. Rumiz ne fait pas de tourisme !

Il n’est pas insensible aux paysages, ses pages sur le Grand Nord sont très dépaysantes. Sensible à la compagnie de l’eau : « L’Occident n’a pas perdu que le temps qui lui coule entre les doigts, mais aussi la compagnie rassurante de l’eau. Elle ne murmure plus, ne tonne plus, ne berce plus. La « tubocratie » l’a vaincue sur toute la ligne. Alors qu’ici le chant du premier élément me suit et m’invite ; le Boug, La Vistule, la Bérésina, le Dniestr…. »

Voyage finalement si différent de ceux que nous faisons, recherchant une Europe commune à tous, sans frontières, avec la carte d’identité pour tout passeport !

 

 

 

 

 

La sagesse du nomade – bruce chatwin

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Chatwin est un écrivain qui me fascine, je me suis donc emparée de ce volume de  sa correspondance   avec jubilation.

Comment devient-on « écrivain-voyageur »?

Passons sur les cas de Goethe, Chateaubriand, Lamartine, Byron….qu’on range plutôt dans la catégorie des Génies de la Littérature, et qui ont écrit de merveilleux récits. Loti avait choisi la Marine, Durrell, le service de Sa Gracieuse Majesté. Chatwin en commun avec Malraux, le commerce des œuvres d’art exotiques. Véritable aventurier, Chatwin a commencé sa carrière comme employé chez Sotheby comme chargé du numérotage des œuvres d’art. Excellente école pour fréquenter les chefs d’œuvre les plus divers, acquérir un excellent goût, une grande culture et aussi un carnet d’adresses fourni parmi les  amateurs, le plus souvent très riches. A la recherche de trésors, ou simplement parce qu’il a la bougeotte, il parcourt le Moyen Orient, la Grèce et même l’Afghanistan tout d’abord et sillonne toute la planète en itinéraires surprenants.

Le titre la sagesse du nomade qui raconte la vie de Chatwin, est paradoxal. Nomade, Chatwin? Certes, mais sage? Sûrement pas.

A peine a-t-il acquis une notoriété dans le commerce de l’art qu’il se met en tête d’étudier l’archéologie. Cette nouvelle passion se traduira encore en voyages, mais pas en recherches suivies. Au lieu de s’engager dans une fouille précise, il décide d’écrire un bouquin sur l‘Alternative nomade, anthropologie, sociologie, histoire….cet ouvrage le sédentarise plusieurs années où il renonce à des expéditions et des voyages lointains pour écrire. Encore une contradiction! Saisissant la chance au bond, il devient journaliste au Sunday Times, filme un documentaire en Afrique, fait des rencontres avec des artistes et des écrivains. Sa culture est immense. Et brusquement, Parti en Patagonie

la Sagesse du nomade n’est pas un ouvrage élaboré par l’écrivain. C’est une somme de lettres choisie par Elisabeth Chatwin et par Nicholas Shakespeare. Ouvrir une correspondance qui ne vous est pas destinée est un geste un peu gênant de voyeur. On y découvre un homme qu’on ne soupçonnait pas. Je n’aurais jamais imaginé l’écrivain-voyageur marié, préoccupé par la taille de ses haies dans sa ferme anglaise. Indiscrétion quand je lis les lettres destinées à Paddy Fermor à qui je voue une véritable admiration, à James Ivory? Certaines lettres s’apparentent un peu à un commérage mondain, cependant certains destinataires me sont familiers.

Le contenu est inégal, le style moins soigné que pour les écrits devant être publiés, mais certaines m’ont fait rire aux éclats. Les réflexions sur l’art et la valeur de certains objets sont intéressantes mais ce qui m’a passionné c’est le travail de l’écriture, voir s’élaborer un livre, laborieusement parfois, avec ses références bibliographiques…Et puis les digressions, tout intéresse Chatwin, les hommes comme les fossiles. Variété des goûts: des textiles indiens à une sculpture de phoque eskimo….Sagesse ou curiosité?