Nous ne découvrons qu’au dernier moment le couvent bien caché dans une échancrure de la montagne. Cars, 4×4 encombrent le parking. A l’approche du couvent, des groupes compacts suivent leurs guides.
Les murailles carrées sont celles d’une forteresse. La poterne est une cabane suspendue interdisant l’entrée aux intrus. De nos jours, on ne demande plus aux visiteurs de se hisser à l’aide d’une corde ou d’un panier (souvenir des Météores).On entre, un par un, par une porte basse et étroite. Nous suivons des Japonais bien calmes et disciplinés. Dans la cour intérieure, c’est la cohue. Français, Italiens, Américains essaient de retrouver leur groupe. Nous passons devant le puits sans le voir, portées par le mouvement général qui mène à la basilique.
Les touristes se distinguent des pèlerins. Les touristes consultent des guides, admirent les portes fatimides et le magnifique travail du bois, puis les portes de Justinien plus anciennes. Les pèlerins allument des cierges, se signent et vont voir les icônes. Sur les marches, un groupe de femmes libanaises – drapeau au cèdre – attendent le moment propice, on leur ouvre une travée fermée au public pour qu’elles puissent se recueillir. Pèlerins aussi, les nombreux Grecs ainsi que les Russes, les plus nombreux et les plus bruyants. La nef est décorée de dizaines de lampes d’argent ciselées (des dons ?). Les icônes sont plus difficiles à admirer dans la pénombre, en hauteur et souvent de petite taille.
En suivant la foule nous arrivons par la porte de derrière au sanctuaire où est conservé le « Buisson Ardent » ou tout au moins son descendant. Surprise : le buisson précieux n’est autre qu’un taillis de ronces. Vénérées les ronces ?
Le Trésor du Monastère est inestimable. Jamais pillé ni détruit, ni même atteint par la crise de l’Iconoclasme, c’est une collection inestimable qui a traversé les temps. Bien présentées, accessibles dans des vitrines on peut y voir des icônes et des manuscrits. Une impression datant de 1494 de l’Iliade et de l’Odyssée en Grec m’a beaucoup émue. Etonnée de voir la copie du manuscrit du Prophète Mohamed protégeant Sainte Catherine. Cette protection du prophète a sauvegardé icônes et bibliothèque. Seule concession : la transformation d’une chapelle en mosquée à l’époque fatimide.
Monastère Sainte Catherine : jardins
En rentrant, nous traversons les jardins très verts et bien entretenus puis allons au kafénéio, tonnelle de chèvrefeuille, chaises bleues, tables blanches et drapeau grec.
A mon approche, le chamelier quidormait sur les banquettes de la tente bédouine, se lève prestement. Il n’est pas grand. Sa silhouette est frêle. Il porte une gallabieh sombre et un voile noir comme celui des femmes qu’il enroule rapidement à la manière des Bédouins. J’entrevois son visage juvénile.
Il chuchote doucement au chameau qui s’assied. C’est un animal de grande taille que j’ai bien du mal à enfourcher. Il faut poser le pied sur la couverture de selle. A peine l’ai-je posé, que le dromadaire se lève. Je suis en déséquilibre. Le chamelier ordonne à la bête de s’asseoir à nouveau. Alors on s’organise, le sac à dos et le bâton de marche fixés au pommeau de bois à l’avant de la selle. Nous voilà partis.
Nous tournons le dos au monastère et remontons le long de la route. Drôle de méharée sous les lampadaires ! Je médite sur le développement de l’Egypte qui a des infrastructures développées, des rues éclairées, des routes goudronnées. Peut-être parce que nous sommes dans une zone touristique ? L’irrigation s’étend, les trains arrivent à l’heure.
Passé le village, le chameau s’engage dans une étroite vallée. Au premier tournant, les lumières de la ville sont éclipsées. Mes yeux ne sont pas encore habitués à l’obscurité complète. Quand le chameau monte une marche inattendue, cela secoue un peu. Je pense aux « effrayants défilés » des écrivains romantiques avant que la montagne ne devienne un terrain de jeu. Le sentier fraie son chemin entre d’énormes blocs éboulés que l’on contourne. Certains sont hauts de cinq ou six mètres. Les étoiles sont tellement nombreuses que je ne trouve pas tout de suite la Grande Ourse, le Petite Ourse et Cassiopée. La Voie Lactée est impressionnante. A mesure que le sentier s’élève dans la montagne le froid devient plus mordant. Je sens la chaleur de ma monture. Qu’en sera-t-il quand je serai à pied en haut ? Mes yeux distinguent maintenant la piste à la lueur des étoiles. Nous progressons entre deux sommets. Lequel est le Mont Moïse ?Quand il y a une marche ou un obstacle sur le chemin le chamelier chuchote « ch-ch-ch » au chameau ou l’encourage à voix haute « hari ! » (C’est peut être le contraire ?). Il fume presque sans discontinuer en marchant. La fumée de ses Marlboro ne me gêne pas, au contraire. Après combien d’années perd -on le goût du tabac ? Le balancement du chameau me berce dans de lointaines rêveries. Ce serait mieux de me concentrer sur le paysage.
Alors que la pente devient plus raide, le chamelier laisse la longe et passe à l’arrière. Le chameau connaît le chemin mais il me faut anticiper. Sans la conduite ferme du guide, l’animal adopte une allure fantaisiste : il accélère dans les descentes et je suis projetée à l’avant. En montée, il adopte un pas de sénateur.
Tout à coup, un point lumineux surgit de la crête de la montagne. A nos pieds nos ombres sont projetées. Un mince croissant de lune s’est levé. On y voit comme en plein jour. Dans mes pensées vagabondes me vient l’idée que je devrais consulter le calendrier avant de choisir une destination de vacances. Cette méharée en premier quartier de lune ou à la Nouvelle Lune aurait été différente.
Des éclairs proviennent de la montagne sur la gauche. Un peu inquiétants. Puis, au détour d’une arête rocheuse : une chenille lumineuse zigzague sur la pente. Nous avons rejoint le sentier du Monastère. Ce n’est pas un groupe de randonneurs, ni même deux. C’est une procession sans début ni fin qui progresse et occupe toute la piste. Mon chameau se faufile difficilement. Le chamelier interpelle les piétons : « Attention ! Camel ! camel ! » devant une cabane, le dromadaire s’agenouille. Je descend. La frontale refuse de s’allumer. Le chamelier n’est pas content du pourboire. Farag m’avait dit 80LE + 20 de pourboire. Le jeune insiste :
– « J’ai pris la piste la plus longue, c’est 100 LE pour le chameau, donnez pour moi, pour acheter des chicklets »
Sans lumière j’extirpe les billets du porte-monnaie. Il devra se contenter de deux billets de 5LE.
Dans une maisonnette, on vend des barres chocolatées, des lampes de poche et du thé. Il y a aussi des banquettes. Je m’y installe pour enfiler un pull de laine au dessus de la polaire, la chemise, le coupe-vent (5 épaisseurs), les gants, et j’arrive à bricoler ma lampe frontale. Des Japonaises en espadrilles de corde à talon compensé ou ballerines en tissu, se reposent. Elles arborent une élégance « petites filles » très japonaise, jupes transparentes sur des caleçons fleuris, chapeaux aux couleurs acidulées. Un homme masse les chevilles de son amie chaussée de sandales portant un turban doré du meilleur effet. Dans la bande d’éclopés, certains se découragent.
Sur le sentier, je n’ai pas parcouru deux mètres que je butte sur une grosse pierre. Ma lampe frontale éclaire trop loin devant moi et pas mes pieds. Je la prends à la main. La progression est pénible dans la cohue. Chacun pousse celui devant soi. D’autres vont à contre-courant pour retrouver leur groupe. Des Egyptiens se proposent comme guides. Ils barrent la route et gênent plus qu’ils n’aident ; Il faut les éconduire brutalement. Devant moi, une femme tire un gamin. Ils occupent tout le sentier. Elle a mis son bâton de marche dans son sac, la pointe dirigée vers moi. Si les Espagnols derrière me poussent je vais m’empaler.
Les Espagnols (peut être des sud américains) sont bruyants (ce n’est pas une découverte)J’entends claironner :
– « Que pasa Jose, que no to oiga ? »
– « Despacio ! despacio ! Patrizia»
Révisons l’espagnol ! Ce n’est pas franchement ce que je cherchais sur le Mont Sinaï. Des jeunes ont inventé un refrain :
– « Aï -Aï –Sinaï ! ».
Un portable sonne. Quelle chienlit ! Le sentier est très raide. Dans les guides, on parlait de marches. Ce sont plutôt des blocs arrangés en sorte d’escalier, irréguliers recouverts d’une arène glissante. Pour gravir les « 700 » marches on met plus d’une heure. Les guides appellent leurs ouailles. Les groupes sont affublés de noms ridicules « Ali Baba » les Espagnols, « Habibi » les Japonais….
Enfin le sommet !
La petite église est ouverte mais des Russes emmitouflés dans des couvertures en font le siège. A l’intérieur, des liturgies conduite par un pope et des Roumaines. Impossible de se faufiler. Je trouve un parapet pour m’asseoir en attendant le lever du soleil dans le coin des Espagnols. Un homme coiffé d’un chapeau western demande le silence et annonce »Exode 30, » ? , Une fille commence à lire dans le vacarme. On n’entend rien. Le même homme demande d’une voix forte :
– vous entendez ?
– Vous faites trop de bruit! »
Un homme à visage d’Indien relit d’une voix forte. Un jeune sort une guitare de sa housse. Tout le monde chante. Certains lèvent les mains au ciel. L’homme au chapeau (un prêtre ?) fait un long sermon puis les chants recommencent. Des femmes tombent en extase, dans les bras les unes des autres. Certaines pleurent.
Du côté Est, le ciel prend des teintes d’or. Je me sens piégée. Je voudrais voir le lever du soleil. Impossible de poser un pied par terre. Je ne peux quand même pas bousculer ceux qui prient. Je profite du passage du pope qui fend le groupe espagnol et je suis sa soutane à la manière de ceux restent dans le sillage d’une ambulance dans un embouteillage.
C’est complet du côté des Russes, mais en dessous, il y a une terrasse bien orientée. Des randonneurs français y ont dormi. Ils se poussent pour me faire un peu de place. Le soleil se lève dans les nuages. Je devine la boule jaune pâle dans un banc de brume. Puis le disque sort, très brillant, très vite. Le spectacle est terminé .
Mont Sinaï : la descente
A la descente je suis les Roumaines endimanchées derrière leur pope qui saute de roche en roche et fait du « hors piste ». Je ne me serais jamais doutée que ce vieil homme avec sa queue de cheval blanche, ses soutanes et son attirail serait aussi alerte. Les marches sont plus faciles à trouver quand on y voit clair. La piste est encombrée et il n’y a plus de marches du tout. Où sont passées les 3000 annoncées ?
Je viens juste de dépasser les WC à compost qu’il me vient une envie très pressante. La taamyia de Suez devait être pleine de bactéries ou d’amibes. Je dévale les derniers kilomètres avec une seule obsession : arriver à temps au monastère. Juste une petite photo de temps en temps. Je dépasse tout le monde. Au monastère les « lieux » sont disponibles. Ce n’est qu’après que je penserai à enlever l’anorak, le pull et la chemise chaude indispensable en haut où il gelait (il y avait de la gelée blanche).
Foxcamp est tout proche du monastère dans une petite oasis sur un chemin qui s’enfonce dans la montagne. En façade, un bâtiment bas en pierre avec le bureau d’accueil, la cuisine et des réserves.
Perpendiculairement, le bâtiment des chambres. Dans la cour, deux très belles tentes bédouines tendues sur une estrade de ciment. Au centre de chacune d’elle : un foyer. Tout autour, des banquettes recouvertes de tapis, kilims, nattes et coussins. Une paillote ronde au toit de feuilles de palme est construite devant la cuisine. Plus loin encore une paillote et une tente au fond.
L’oliveraie et le jardin des plantes aromatiques donnent tout le charme au campement. Partout oliviers, eucalyptus et palmiers donneront plus tard une belle ombre. Dans des jardinières, des géraniums. Devant les bâtiments des auvents de canisses dessinent des ombres chinoises. A partir de midi ils projettent des rayures élégantes sur la façade et les tables.
Nous profitons de l’ombre de l’oliveraie. Avec nos fauteuils de palmiers et notre table nous sommes « chez nous ». A chaque voyage nous apprécions les étapes longues où nous nous fabriquons des souvenirs de lieux que nous nous sommes appropriés.
Sur le chemin qui s’enfonce dans la montagne, une jeune femme voilée de grenat nous interpelle :
– « Venez ! »
Nous grimpons dans son jardin en haut d’un talus. Elle nous présente tous les arbres fruitiers : pommiers, amandiers, grenadiers, caroubiers, vigne, oliviers, bien sûr. Je prends un cours d’Arabe. Je connais presque tous les noms de fruits, pomme : topheakh (tapouakh en hébreu, raisin Anab (anavim) Caroubier Kharouv (pareil), grenade Remon (rimon) abricot mishmish, pareil pour la pastèque ! Ces mots me sont familiers. Aucun mal pour les retenir ou les prononcer. Ayant acquis un petit trésor de vocabulaire, je vais pouvoir communiquer avec les femmes qui ne parlent jamais anglais.
grenade
Selma nous cueille une rose et nous invite au thé chez elle, une maison de pierre,et nous reçoit dans le salon : seul mobilier en plus des nattes, lirettes et coussins: télévision et un magnétoscope trônent sur une table basse. Les murs ne sont pas crépis : mélange de pierre et de parpaings. Certains moellons sont soulignés de bleu. Dans un coin, à la place d’honneur : la photographie du père de Selma jeune : un bel homme moustachu, très bédouin.
Selma vit avec son père qui garde les troupeaux et sa mère qui travaille au monastère. Seule, elle s’ennuie. Elle nous abandonne pour faire le thé, très contente. Seule, elle n’en aurait pas fait, elle profite de l’occasion de notre visite. A la télé se joue un vieux film égyptien que je m’amuse à suivre. On offre des bonbons. Selma détache un très joli bracelet de perles blanches et vertes et le passe à mon poignet. Je sors le porte-monnaie. Elle ne veut rien. C’est un cadeau ! Si nous revenons demain, elle en coudra un autre . Nous promettons de revenir.
Deux jeunes arrivent : une très jeune femme en T-shirt rose à manches longues mais très collant avec un voile noir, un garçon très brun aux yeux très noirs et aux dents très blanches, tout de blanc vêtu. Selma explique : Khanan, sa sœur a treize ans. Elle est mariée (elle frotte les deux index) à Raja (15 ans). A peine vraisemblable : ce sont des enfants. Des enfants magnifiques et débrouillards ! Khanan attache à nos poignets des bracelets de perles tisées (moins beaux que celui de Selma). Ils sont d’accord pour les portrraits à conditions qu’on ne les montre pas aux Bédouins. Ils veulent regarder le résultat : Khanan ne se plait pas. Elle joue les vamps avec son voile noir. Raja est très photogénique. On lui demande de sourire. Raja s’éclipse et revient avec une besace pleine de cristaux et de géodes qu’il vend aux touristes. Il nous donne un quartz du mont Sinaï (aucun intérêt)et une petite géode. Je lui achète deux cristaux automorphes qui me plaisent.
Le père de Selma a décoré la porte avec des dessins naïfs en couleur. Je sors le carnet moleskine et montre mes dessins. Raja reconnaît l’église de Jard (Vendée) « Deir ! » s’exclame t il ! (Pas difficile,avec les croix). Ils veulent que je leur refasse mon dessin de la montagne. J’exécuterai cette commande et nous reviendrons le lendemain.
Sur le chemin du retour, nous rencontrons le troupeau. Les sœurs de Selma reconnaissent les bracelets et réclament des cadeaux. Elles veulent des crèmes. Elles nous montrent leurs pieds crevassés et leurs mains. Je file à la chambre et sors tous les échantillons que nous avons apportés de France justement pour offrir. On garde les plus jolis pour Selma quand nous reviendrons demain.
Farag nous a organisé une expédition dans le désert en « jeep »: départ 8 heures. A l’heure dite, tout le monde dort. Nous partirons un peu plus tard après le petit déjeuner. Mansour, le chauffeur, parle un peu l’anglais. Il emmène avec lui un copain. Tous les deux portent un keffieh rouge à damier. Ici, c’est plutôt le keffieh violet clair qui est à la mode. J’essaie de leur demander la signification des couleurs mais je n’obtiendrai pas de réponse. Pour partir, on attend un petit garçon (gallabieh beige), dix ans qui s’installe au fond du break sans un mot.
Après avoir passé deux barrages de police, nous quittons la route de Nuweiba.
Notre « jeep » est un taxi Peugeot 504 break peint en bleu vif dans le genre des taxi-brousse béninois. Le conducteur fait remarquer que les Peugeot sont de bonnes voitures puis s’engage dans une piste très difficile pleine de bosses et de descentes vertigineuses. Parfois la voiture cale, il faut prendre de l’élan.
Géologie
Le spectacle est grandiose. Les montagnes de granite rose Précambrien (800 MA) bornent l’horizon. Elles sont recoupées par des dykes de basalte Miocène correspondant à l’ouverture du golfe de Suez et à celle de la Mer rouge. Ces dykes forment des bandes sombres noires à vertes aux arêtes beaucoup plus vives que le granite encaissant. Parfois les lignes foncées se recoupent. Parfois, une faille les a découpées et décalées, on voit nettement le rejet. Dans le granite, les miroirs de faille verticaux sont observables. La géologue en moi exulte ! Un dyke court sur des kilomètres se détachant sur le granite formant l’arête d’une colline. Il existe aussi du granite beaucoup plus clair, très érodé, formant des chaos avec de grosses boules et des cavités aux formes étranges. Ce granite s’observe en affleurements discontinus de place en place. Enfin, dans ls creux on voit les sédiments arrachés par les wadis à la montagne. Accumulations parfois de plusieurs dizaines de mètre qui ont été à leur tour ravinés, sculptés. On imagine les tours d’une forteresse, un sphinx fantôme…Un bloc erratique a été emporté par l a violence d’une inondation.
Variété des formes mais aussi des couleurs. Les montagnes roses prennent, à l’ombre, des teintes brunes ou violettes, orange en plein soleil. Plus près de nous, le granite clair blanchit à la lumière. Le basalte a été découpé en éclats aux arêtes vives qui jonchent la pente. Ces champs de cailloux paraissent noirs ou verts selon l’éclairage.
Mansour arrête la voiture sur une plateforme dégagée pour qu’on voie les crêtes à l’horizon d’un panorama étendu. Il nous montre le mont Tarbouche, la montagne la plus haute de la région dont la forme est bien reconnaissable.
Premier arrêt dans un jardin.( Je réserverais plutôt le nom d’oasis à une palmeraie autour d’une source.) Ici, un forage et une pompe irriguent un jardin de cultures maraîchères, oignons, courgettes et aromatiques, romarin et sauge. De petits arbres fruitiers prospèrent. C’est la pause ; Les Bédouins mangent des oignons verts hachés avec leur pain. Une femme est assise à l’écart. Elle porte les bouchées à sa bouche en se cachant de son voile. Je tente une conversation en énumérant le nom des arbres que m’a appris Selma hier. L’échange de paroles est minimaliste mais il a le mérite d’exister. La femme est affectueuse. Elle ramasse ensuite un gros sac rempli de fourrage pour ses animaux, met son énorme baluchon d’herbe dans un voile noir, sur son épaule. Avec ses deux paquets elle s’éloigne rapidement. Nabatéens
La piste continue dans ce désert coloré. Des maisons de pierre paraissent abandonnées. Je demande le nom du village à Mansour.
– « Ces maisons ont deux mille ans », me répond il
Je crois avoir mal compris. Non, c’est bien 2000 ans, c’est un site nabatéen. Tout ce que je sais des Nabatéens c’est qu’ils avaient une grande maîtrise de l’hydrologie et savaient exploiter les ressources réduites à Pétra, en Arabie et dans le Néguev. Pique-nique au jardin
Nous arrivons dans un autre jardin encore plus verdoyant que le premier. Sous une tente toute simple( une bâche tendue sur des piquets de bois), deux tapis, tout autour une petite tranchée et une rangée de plantes irriguées par un goutte à goutte.
A une cinquantaine de mètres de la tente, un abri de roseaux et le foyer. Je suggère d’aller dire bonjour aux femmes. Il n’y a qu’une dame entourée de ses enfants en train de pétrir le pain dans une cuvette en aluminium ; un bidon d’huile découpé. Elle ajoute de la farine et fait une grosse miche. Sur un feu la bouilloire chauffe le thé. Un enfant vient porter le thé aux hommes. La dame sert trois verres pour nous, puis tisonne le feu. Près du foyer, un trépied et une plaque métallique. Comment va-t-elle s’y prendre ? Quand il y a suffisamment de braises, elle les repousse, pose la miche sur la plaque qu’elle a farinée auparavant. Elle recouvre le pain de braises. Le pain cuit sous la cendre pendant un quart d’heure. Ensuite, elle balaie doucement les cendres avec le tisonnier. Le pain est craquant ; elle le partage à la main. Pendant la cuisson elle a émincé des tomates, coupé des oignons et du persil. Dans une écuelle elle a aussi versé le contenu d’une boite de thon en miettes.
Les hommes mangent en trempant le pain. Par politesse nous prenons du pain mais les légumes, pourtant très frais et appétissants, ne nous inspirent pas confiance..
Après le repas, les enfants sont chargés de nous emmener dans le wadi. Ramadan porte d’autorité mes bouteilles d’eau deux autres nous suivent. Avec ma petite escorte j’entre dans un canyon étroit. Les enfants veulent se faire prendre en photo perchés sur un rocher. Ramadan veut faire mon portrait. Je lui passe l’appareil. Au retour il veut à nouveau l’appareil, c’est urgent. Il me demande où est le téléobjectif puis se sauve. L’oiseau s’envole. L’enfant le poursuit. Il court mon Olympus à la main. Raté !
Un lézard passe. Encore une fois Ramadan veut l’appareil. Notre promenade devient un safari-photo. Les deux autres enfants s’en mêlent et servent de rabatteurs. Ils jettent de grosses poignées de sable sur un buisson où le reptile s’est réfugié. Le petit animal finit par s’enfuir et s’enterre dans un trou. Les enfants creusent. On voit la queue qui ne se casse pas. Le lézard s’échappe. Les enfants insistent. Le safari- lézard se prolonge
D attend sous une tonnelle de vigne. Les hommes ont fait la prière après leurs ablutions. Maintenant, ils bavardent en fumant tranquillement. C’est fou ce que les bédouins peuvent passer de temps à fumer et à parler.
Dernière étape : Wadi Gheraba à l’écolodge : une étape pour les méharées ou le trekking. Très belle maison de pierre : salle à manger extérieure sous un auvent avec tables et bancs en bois brut sculpté. Les toilettes sont une œuvre d’art, la douche, une vasque de pierre. La cuisine est également photogénique. Le problème est d’arriver !
Devant le gîte, des femmes ont installé leurs étals de sacs brodés de perles ou d’ aumônières. J’ai trouvé le voile de mes rêves : fin noir, rebrodé de perles, petites discrètes, assez sophistiqué pour qu’il n’évoque pas la pénitence. Je marchande. La vendeuse me le laisse à 40 au lieu de 50 mais elle n’a pas la monnaie. Elle ajoute un paquet de thym. Je lui montre que je ne suis pas contente, elle ajoute un deuxième paquet de thym. D’autorité, je vais choisir une pochette noire brodée assortie au voile.
J’observe avec amusement les costumes des hommes installés sous la paillote du petit déjeuner. Les bédouins ont combiné les vêtements européens avec leurs costumes traditionnels. Slimane arbore une belle polaire blanche sur un jean, Farag jeans, surchemise de flanelle écossaise n’a pas abandonné le keffieh mais en porte en écharpe enroulé autour de son cou. Un autre, survêtement bleu, chemisette a fait un turban avec son keffieh au sommet de son crâne. Mansour, jeans, chemise à carreaux porte le voile rouge et blanc largement étalé sur ses épaules. Un vieil homme en galabieh beige porte son voile blanc avec une cordelette noire, façon saoudienne, Mahmoud a replié son keffieh rouge et blanc sur sa tête, lui aussi est en galabieh. Le cuisinier est affublé d’une casquette de base-ball et ressemble plus à un maçon qu’à un cuisinier. Le serveur, pantalon noir et chemise blanche est, lui, habillé en serveur.
Assis de travers, un nouveau personnage est apparu. Costume noir impeccable, il joue avec son téléphone mobile, un cure-dents entre les lèvres. Cheveux courts, œil noir, il se donne des airs d’agent secret. Impression confirmée par l’énorme pistolet à sa ceinture. C’est sans doute à cause de l’arme qu’il est forcé de prendre cette pose de guingois. En tout cas c’est un policier ou un militaire.
Friande de thrillers et de romans d’espionnage, je m’amuse à broder et à associer sa présence à l’arrivée hier soir de trois Israéliens aux cheveux courts et air martial, prototype d’officiers de Tsahal. Ils ont débarqué avec tout un équipement de camping, barbecue, casseroles et poêles, bougie et whisky. Je n’ai pas résisté au plaisir d’échanger quelques phrases en hébreu (bavarde impénitente) J’ai été leur demander de la monnaie mais j’ai écourté la conversation.
Cette présence israélienne m’a étonnée. Elle est beaucoup plus banale que je ne l’imaginais. Farag leur parle en hébreu le plus naturellement du monde. A Dahab, à côté de l’affichage en allemand (la propriétaire est suisse), et en anglais, il y a des annonces placardées en hébreu, preuve que les touristes israéliens sont nombreux. La présence d’américains à Cuba m’avait aussi étonnée. Comme quoi, les choses ne sont pas aussi tranchées entre voisins. Dès que les hostilités cessent les gens passent d’une frontière à une autre. Et puis la paix entre l’Egypte et Israël a près de 30 ans !
Sur la route de Nuweiba, le paysage change, les montagnes granitiques font place à des formations sédimentaires tabulaires entaillées en canyon, décor de western. Le sable clair tapisse le lit des wadis. Quelques acacias déploient leur silhouette décharnée aux endroits les plus imprévus. Les grès sont façonnés par l’érosion, donnant des séries de trous – peut être les animaux ont-ils creusé des terriers ou des nids, Vers la mer on retrouve des montagnes déchiquetées parcourues d’intrusions volcaniques souvent chloritisées d’un vert un peu gris. La roche encaissante est plus difficile à déterminer vue du taxi. Elle est découpée en blocs à angles vifs.