Picasso, l’Etranger – Musée de l’Histoire de l’Immigration – Porte Dorée

Exposition temporaire jusqu’au 13 février 2022

affiche

« L’étranger apprend l’art de s’adapter de manière plus approfondie, mais aussi plus douloureuse que celui qui revendique un sentiment d’appartenance »

Georg Simmel, L’Etranger 1908

L’Homme assis à la canne – 1901

« Peu de gens savent que l’artiste n’est jamais devenu français. le 3 avril 1940, Picasso déposa une demande de naturalisation qui lui fut refusée et qu’il ne renouvela jamais.. »

Cette exposition met en scène l’enquête d’Annie Cohen Solal : Un étranger nommé Picasso , Fayard, prix Fémina Essai 2021. La couverture du livre utilise le dossier de Picasso en Préfecture, l’exposition montre des facsimilés  géants. 

Dossier de Picasso

Cette exposition chronologique s’attache à la problématique de l’Etranger et montre comment Pablo Picasso, âgé de 19 ans, ne parlant pas français a débarqué à Paris à l’Exposition Universelle de 1900 où une de ses œuvres est exposée. Il est hébergé par des catalans anarchistes. On voit les nombreuses lettres que le jeune home  échange avec sa mère, elles sont même lues en Espagnol 

1900 – lettres en catalan et dessins

pour nous mettre dans l’ambiance dans une petite salle arrondie sont projetées des images de l’Exposition Universelle.

En 1901 Picasso expose à la Galerie Vollard . Le 17 mai paraît une critique élogieuse dans la Presse, le lendemain est établi le premier rapport de police sur la foi de ragots des indics. Picasso est marqué comme anarchiste et ce rapport va le suivre….

Picasso est séduit par l’ambiance des cafés et des baraques foraines, il visite aussi une prison pour femmes

1901- Femme au bonnet

1902 -1903 : 3ème voyage à Paris « la période Galère » si pauvre qu’il ne parvient pas à payer son loyer sans l’aide de Max Jacob. Une sorte de BD « Une histoire simple de Max Jacob » illustre cette amitié. Le carnet d’adresse de Picasso témoigne aussi des relations que le peintre a nouées. 

« mais qui sont-ils, dis-moi, ces bohémiens, ces gens un peu plus errants que nous-mêmes » Rainer Maria Rilke (1922)

1905 – 4ème voyage : Le Bateau-Lavoir et la rencontre avec Apollinaire. Ses carnets montrent leur fascination pour le cirque qui aboutit au grand tableau des Saltimbanques (à Washington). bienafa malgré eux Apollinaire se trouvent mêlés à des affaires de vol pour la tête ibère de Cerra (qui appartenait au Louvre) et pour le vol de la Joconde. 

Saltimbanque (l’original est à Washington)

Les saltimbanques

Guillaume Apollinaire

Dans la plaine les baladins
S’éloignent au long des jardins
Devant l’huis des auberges grises
Par les villages sans églises.

Et les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe.

Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours, des cerceaux dorés
L’ours et le singe, animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage.

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

1906-1914 – A la tête de l’Avant-Garde

1909 Sacré Coeur cubiste

Picasso rencontre les Stein et Kahnweiler. Ce dernier assure la promotion de ses  œuvres jusqu’à Prague, Moscou et toute l’Europe Centrale. Dans une vidéo on peut écouter Kahnweiler raconter sa rencontre pittoresque avec Picasso  et ses rapports avec Braque. une très jolie collection de statuettes africaine rappelle le goût de Picasso pour l’art africain. 

1957 portrait de Kahnweiler

Première Guerre mondiale : Derain part à la guerre, Apollinaire s’engage. En 1914, le stock Kahnweiler est mis sous séquestre et 700 œuvres de Picasso seront dispersées à bas prix en 1921

« monsieur l’Inspecteur, je crois utile de vous mettre au courant des agissement du sieur Kahnweiler qui, comme ses si sympathiques compatriotes , s’indigne de savoir que l’Etat Français ose decider de la vente de son stock »

la xénophobie, n’est pas loin et suivra Picasso!

1917 – 1939 – Un artiste dans tous ses états

1920 Polichinelle et Arlequin

Entre Ballets Russes et Aristocratie Française : Picasso  devient décorateur pour les Ballets Russes et rencontre Diaghilev,  Cocteau, Satie, Stravinsky. Une vidéo nous permet d’entendre Cocteau raconter les Ballets russes avec une étonnante captation de Parade (2008) Il quitte Montmartre et s’installe Rue La Boétie, dans les  beaux quartiers. 

1921 – la lecture de la Lettre , évocation de l’amitié

Dans l’orbite de l’Internationale Surréaliste il fréquente Breton, Aragon et Eluard tout d’abord et plus tard Dali, Miro et Giacometti. 

le peintre et son modèle 1928-1929

En 1934, il s’installe dans une gentilhommière à Boisgeloup ce qui lui permet de s’éloigner de Paris pendant les émeutes xénophobes de 1934. 

Minotaure mené par une petite fille

1936 A côté des Républicains espagnols

Picasso est nommé directeur honoraire du Prado puis reçoit la commande pour l’Exposition Internationale où il présente Guernica

1939 – 1944 – La France aux Français

En 1940, la demande de naturalisation est refusée et Picasso se replie à Royan

Royan

«  je veux que mes peintures puissent se défendre, résister à l’envahisseur comme si chaque surface était hérissée de lames de rasoir »

1944- 1973 Sur la vague des trente glorieuses

Picasso obtient le statut de « résident privilégié » (renouvelable tous les 10 ans. )

1944 le PCF comme une patrie

Picasso est le dessinateur de la Colombe de la Paix, on le voit au Congrès de la paix en 1949.

les fumées de Vallauris

Il fait ensuite le Choix du Sud et s’installe à Vallauris

la Baie de Cannes

j’ai beaucoup aimé cette exposition tout à fait à sa place dans le musée de l’Immigration.

Si Lewen : La Parade, présentée par Art Spiegelmann au mahJ

Exposition temporaire jusqu’au 8 mai 2022

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La Parade est une série de 55 dessins réalisés en 1950 par Si Lewen

publiée sous forme de livre, épuisé réédité en 2016, par  Art Spiegelmann . 

On peut imaginer le film de cette Parade parade militaire, comme il en fut entre les deux guerres mondiales, avec ses spectateurs curieux, peut-être joyeux où sont présentées les armées de plus en plus menaçantes. De la parade les images montrent la bataille qui se déclenche presque insidieusement, l’arrivée de la mort, jusqu’à la fin, jusqu’à cette image où les deux adversaires s’enlacent et se transpercent de leur lance. 

Art Spiegelman l’auteur du roman graphique Maus, présente dans une longue vidéo la vie de Si Lewen qui était son ami. Il raconte que Si s’était engagé dans l’armée américaine qui l’a utilisé comme traducteur et l’avait monté sur un camion équipé de haut-parleurs afin de persuader les militaires allemands de quitter le combat. Equipée très dangereuse, puisqu’il était pris pour une cible facile. Après la libération des camps, Si blesssé rentre en  Amérique. La Parade est une réponse à sa vision des horreurs de la guerre. 

Art Spiegelman

Albert Einstein a écrit à Si Lewen en 1951 :

« je trouve notre oeuvre très impressionnante d’un point de vue purement artistique. En outre, je trouve qu’elle a le réel mérite de combattre les tendances belliqueuse par le biais de l’art. ni les descriptions concrètes, ni les discours intellectuels ne peuvent égaler l’effet psychologique de l’art véritable. On a souvent dit que l’art ne devait se mettre au service d’aucune cause politique ou autre. Je ne suis pas de cet avis. « 

 

Patrick Zachmann : Voyages de mémoire au mahJ

Exposition temporaire jusqu’au 6 mars 2022

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Patrick Zachmann est un photographe français né à Choisy-le-Roi en 1955, fils d’un juif polonais et d’une mère séfarade d’origine algérienne. 

« Je suis devenu photographe parce que je n’ai pas de mémoire » ai-je copié au début de l’exposition.

« Est-on juif quand on ignore sa religion et sa culture? » 

Pour tenter de répondre à cette question, le photographe va se lancer dans une enquête d’identité.

Il  photographie d’abord les Juifs portant l’identité la plus visible, les Loubavitch, porteurs de barbes et de chapeaux, dans leurs réunions et leurs fêtes. En 1981, à Jérusalem au Rassemblement des Rescapés de la Shoah, il fait leur portrait avec leur matricule tatoué. Enfin, il prend pour sujet des Juifs français plus anonymes, plus discrets : les linotypistes du journal yiddisch Naye Press, les commerçants du Sentier dans leurs boutiques, les musiciens, un psychanalyste, des ashkénazes se retrouvant aux Buttes Chaumont, des bals communautaires….

Ce n’est qu’après la publication de son livre Enquête d’identité qu’il abordera avec son père l’histoire familiale, histoire triste puisque ses grands parents furent déportés et sont morts à Auschwitz ; il en fera un film : La mémoire de mon père dont la musique Klezmer accompagne nos pas dans l’exposition. 

Les voyages de mémoire conduiront le photojournaliste en Afrique du Sud, à la libération de Mandela, au Chili, sur les traces disparues des victimes de Pinochet, au Rwanda où il fait le portrait des victimes tutsis.

D’impressionnantes photos panoramiques enneigées d’ Auschwitz font face à celle de Drancy où rien ne rappelle le passé.

Bouclant sa quête d’identité, Zachmann fait le voyage à l’envers à la recherche des origines de sa mère en Algérie et au Maroc où il retrouve les lieux et les synagogues, transformées en mosquées. Cette traversée de la Méditerranée est aussi le sujet d’un film Mare Mater où il interroge sa mère mais aussi les mères des migrants, restées au pays tandis que leurs fils ont pris tous les risques dans des traversées dangereuses. Témoignage de la mère, des migrants mais aussi de la séparation douloureuse de la mère et du fils. 

Les photos sont magnifiques, mais surtout l’installation raconte une histoire touchante. C’est une belle rencontre avec Zachmann . https://www.mahj.org/fr/media/patrick-zachmann

ou si vous préférez l’écouter en podcast

 

 

Histoire Dessinée des Juifs d’Algérie de l’Antiquité à nos jours -Benjamin Stora Nicolas Le Scanff

MASSE CRITIQUE DE BABELI

 

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Cette histoire dessinée est passionnante!

Tout à fait pédagogique avec des repères chronologiques très clairs, des cartes si nécessaires, et surtout un récit intégrant les données nombreuses d’une histoire complexe.

Nous feuilletons l’album-photos d’une famille sans rester dans l’anecdote d’un récit familial. Le complexe politique est parfaitement expliqué. Cette histoire est riche, j’en ignorais de nombreux évènements. j’ai retrouvé avec plaisir de nombreux personnages comme Jean Daniel, jacques Derrida, ou Camus.

L’histoire des Juifs d’Algérie s’inscrit aussi dans la lutte pour l’Indépendance de l’Algérie qui est aussi évoquée.

La fin est bien sûr l’exil. L’installation à Sarcelles est graphique (dans le sens de photogénique) .

merci à Babélio et à La Découverte

Tromperie – Philip Roth (1990)

LITTERATURE AMERICAINE

Dès que j’ai vu l’affiche du film de Desplechin d’après le livre de Philip Roth qui est un de mes écrivains favoris je me suis précipitée pour télécharger le livre . 

Surprise : des dialogues  se succèdent ; les interlocuteurs ne sont pas identifiés (une initiale m’aurait suffi). Il me faut au moins un chapitre pour comprendre que Philip Roth converse avec plusieurs femmes (séparément) , propos intimes, parfois répétitifs. L’auteur n’a même pas pris le soin de paraître sous son alias Nathan Zuckermann comme souvent.

Je n’arrive pas à identifier les diverses partenaires, femme actuelle, ex-, étudiante, maîtresse actuelle. Reviennent des phrases banales, « tu as maigri » ou « grossi« , les comptes-rendus tout aussi prosaïques de rendez-vous chez le médecin, l’avocat, le psy…les doléances de la femme lassée de son mari, celle qui n’a plus d’orgasme. Je devine que ces conversations se déroulent en divers lieux, New York, Newark, Londres, Prague, encore là je me perds. Au bout d’une cinquantaine de pages de platitudes, j’ai envie d’abandonner. Ma PAL est remplie, à quoi bon continuer? Mais il y a ce film qui va sortir : ma curiosité est aiguisée. Que va faire Despléchin? quelle femme jouera Lea Seydoux et Emmanuelle Devos?

Mais je ne quitte pas comme cela la compagnie de Philip Roth! J’aime son humour juif. Ses obsessions (l’antisémitisme, la culture juive, l’esprit Mitteleuropa transplanté aux USA) me sont familières. J’ai envie de savoir où il veut en venir parce que c’est un grand écrivain et qu’il n’a pas commis ce roman sans but. Et tranquillement,  je lis les 150 pages suivantes avec plaisir, pour arriver à la conclusion qui est encore une réflexion sur l’écriture.

« Il n’a pas écrit un seul de ses livres. Ils ont été écrits par toute une série de maîtresses. J’ai écrit les deux derniers et demi. Et même ces notes qu’il a ajoutées de sa main l’ont été sous ma dictée.”

Tromperie est sorti en 1990. Comment serait-il accueilli aujourd’hui à l’ère de Metoo ? Il est tout à fait politiquement incorrect. L’auteur avoue sans complexe avoir couché avec ses étudiantes, pas abusé, elles étaient majeures et consentantes, mais sous l’influence de l’autorité du professeur. Ce serait-il acceptable de nos jours? Il est aussi terriblement macho, limite raciste quand il parle de l’amant noir de la femme de son ami. N’est-il pas simplement provocateur? Est-ce qu’il teste les limites de la censure? De la tolérance des bien-pensants de gauche (avec Israël), de celle des grands bourgeois londoniens vis à vis des juifs? 

Tromperie n’est pas du calibre des grands romans de l’auteur que j’ai tant aimé. Ou peut être plus dans l’esprit du temps.

Mais tu ne peux pas… Tu ne peux pas avoir ainsi simultanément une vie imaginaire et une vie réelle. Et c’était probablement la vie imaginaire que tu avais avec moi et la vie réelle que tu avais avec elle. Écoute, il est impossible de noter de cette façon tout ce que dit quelqu’un.

Le Typographe de Whitechapel – Rosie Pinhas Delpuech – Actes Sud

LIRE POUR ISRAEL

« Il s’appelle Yossef Hayim Brenner. Il est né en 1881 à Novy Mlini, à la frontière entre la Russie et la Biélorussie.
Il est avec H. N. Bialik et S. Y. Agnon l’un des trois grands écrivains fondateurs de l’hébreu contemporain, et sans doute le plus audacieux. Sa vie est brève, il meurt assassiné lors d’émeutes arabes à Jaffa en 1921. »

Rosie Pinhas Delpuech raconte la vie de Brenner mais cette biographie, trame du livre, est entrelacée par une réflexion sur la langue hébraïque. L’auteure, traductrice de l’hébreu, s’implique personnellement dans la narration ;  elle  nous fait entendre l’hébreu actuel, le Brouhaha d’un autobus déchiffrant les accents, les langues qui se mêlent. 

« Dans mon métier – je suis transporteuse de langues –, les vacances sont rares, nous mettons longtemps à
transporter notre cargaison de mots d’une rive à une autre,

[…]
Pourquoi cette langue, l’hébreu, pourquoi ça ne me lâche pas, pourquoi ce livre sur un écrivain que je ne parviens même pas à lire, ni à traduire, mais autour duquel je tourne depuis des années ? »

Avant d’être la langue de la vie de tous les jours en Israël, l’hébreu était la langue de la religion et le retour à la Bible est une évidence. Les références anciennes, au personnage de Moïse, le bègue traversent le récit.

L’auteure situe le personnage de Brenner dans son contexte, écrivain juif russe, exilé à Londres arrivant à Whitechapel. Brenner écrit en hébreu, ce n’est pas une évidence à l’époque, le yiddish est beaucoup plus pratiqué alors, en hébreu manquent encore des vocables de la vie quotidienne, cependant. D’autres alternatives existent comme l’Espéranto  ou lz langue du pays de résidence, allemand, russe, anglais….

« Comme si, à l’orée du XXe siècle, le peuple juif laborieux, ouvrier, se découvrait non seulement sans terre et sans
abri, mais dans une détresse linguistique semblable à une détresse respiratoire. »

Whitechapel est le quartier des pauvres. Brenner s’installe en même temps que Jack London. De quelques semaines d’expérience, London rapporte Le Peuple de l’Abîme.  Brenner s’installera le 2 avril 1904 parmi les juifs démunis travaillant dans les sweatshops pour des salaires dérisoires provoquant le rejet et l’antisémitisme des ouvriers locaux qui voient en eux des immigrés gâchant les conditions de travail.

 

Même si les conditions de vie sont misérables, des journaux circulent parmi les juifs. Dès 1976, Aaron Liberman fonde avec dix ouvriers dont quatre imprimeurs l’Union des Socialistes hébraïques, en 1884 un journal rédigé en yiddish est destiné au public ouvrier; en 1885, paraît  l’Arbeter Fraynt de tendance anarchiste et yiddishisant . On croise un personnage singulier Rudolf Rocker, catholique allemand qui épouse le destin des anarchistes juifs et devient directeur de l‘Arbeter Fraynt. Brenner s’installe au dessus du local de l’imprimeur Narodiski et apprend le métier de typographe. Brenner raconte ce monde des petits journaux dans son roman Dans la détresse . Il crée une revue littéraire en hébreu qui a des abonnés en Europe et en Amérique. Malgré l’aspect artisanal de sa fabrication Brenner est célèbre. Lorsque Freud est de passage à Londres, ils se donnent rendez-vous devant les dessins de Rembrandt. Et encore, en filigrane, apparaît le personnage de Moïse

Rembrandt : le festin de Balthazar

« Dieu écrit directement avec son doigt, comme un artisan, et rien ne m’intrigue autant depuis mon enfance que ce doigt de Dieu qui montre une direction, qui écrit. Rembrandt le peint dans Le Festin de Balthazar, »

J’ai adoré cet entrelac d’histoire et d’exégèse de la Bible alors que justement la renaissance de l’Hébreu se veut laïque

Faire renaître un hébreu simple, encore gauche, détaché de son contexte religieux, ancré dans la réalité prosaïque
de l’humain. La langue, toute langue, ne peut qu’être humaine, ramassée dans la poussière et la sueur de la rue. 

Brenner quitte Londres en 1908, passe à Lemberg une année, hésite entre Ellis Island et la Palestine. Il accoste en février 1909 à Haïfa. 

Commence alors une nouvelle histoire, celle de la Seconde Aliya, celle des coopératives  agricoles, des communautés ouvrières. L’hébreu est alors la langue quotidienne, de Hedera au Lac de Tibériade, il n’existe pas toujours de mots pour désigner les choses. l’hébreu est façonné par des eshkenazes, L’écrivaine note

Il faudra aussi l’éclatement de l’utopie cinq ans plus tard, en 1967, pour que l’espace se fissure et que par
l’interstice s’engouffre l’arabe palestinien

Cette irruption de l’arabe remet en circulation l’ « l’arabe honteux des juifs orientaux » La traductrice ne se lasse pas d’interroger l’évolution de la langue, et j’apprécie ses digressions 

Brenner aboutit dans une cité-jardin Ein Ganim et vit dans une communauté laïque

Il se lie d’amitié avec deux grandes figures fondatrices du sionisme socialiste : A. D. Gordon et Berl Katznelson.

Elle note que sur le sionisme ils sont lucides

Herzl s’est trompé, ce n’est pas une terre sans peuple pour un peuple sans terre. Il y a des habitants, ici, les Arabes, ils tiennent à cet endroit. 

Le 1er mai 1921, les ouvriers juifs défilent avec des drapeaux rouges, la population arabe réagit, c’est une journée sanglante

Brenner succombera, victime des journées d’émeutes.

Merci à Aifelle de m’avoir signalé ce livre qui traite de trois sujets que je poursuis : l’histoire du peuple juif, l’hébreu et le rapport de la traductrice à la langue.

Personnellement, j’aurais mis 5* sur Babélio mais peut être suis-je trop subjective!

 

 

 

 

 

 

La Pitié Dangereuse – Stefan Zweig

FEUILLES ALLEMANDES

« Il y a deux sortes de pitié. L’une, molle et sentimentale, qui n’est en réalité que l’impatience du cœur de se débarrasser au plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui, cette pitié qui n’est pas du tout la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère.
Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice, qui sait ce qu’elle veut et est décidée à
persévérer avec patience et tolérance jusqu’à l’extrême limite de ses forces, et même au-delà. C’est seulement
quand on va jusqu’au bout, quand on a la patience d’y aller qu’on peut venir en aide aux autres. C’est seulement
quand on se sacrifie et seulement alors…

Je poursuis, et toujours avec autant de bonheur, la lecture de Zweig initiée par les Feuilles Allemandes de Et si on bouquinait et Passage à l’Est. Les mêmes proposant des lectures communes Autour du Handicap, La Pitié dangereuse peut figurer dans ces deux challenges. 

Golovien : paysage pavlosk

En 1938, lorsque les bruits de bottes se font entendre, l’auteur rencontre un « héros » de la Première Guerre mondiale qui lui confie son histoire : jeune lieutenant pauvre, dans une ville de garnison, il se fait inviter au château  . Ebloui par la richesse, dans l’ivresse de la fête,  sans se rendre compte que la fille de la maison est paralysée, il l’invite à danser. Voulant réparer cette bévue, il revient s’excuser auprès de la jeune fille et devient un familier de la maison et lui tient compagnie. Naïf et inexpérimenté, il ne se rend pas compte de la passion que la jeune fille va ressentir. Il n’ a jamais imaginé qu’une jeune paralysée puisse éprouver les mêmes sentiments que n’importe quelle femme. Point de désir ou de séduction, à la place de la pitié. Cette pitié occupe le jeune homme:

« chaud jaillissement de l’intérieur, cette vague de pitié douloureuse, épuisante et excitante à la fois, qui s’empare
de moi dès que je songe au malheur de la jeune fille. »

La vie militaire se résume à une routine d’exercices, de camaraderie et de cartes au café qui ne contente pas le jeune lieutenant, trop modeste pour se payer le voyage jusqu’à Vienne. Absurdité de ces manœuvres qui n’ont guère de sens pour lui. En revanche son rôle auprès de la jeune handicapée donne un sens à sa vie.

« Tout ce que je comprenais, c’était que j’étais sorti du cercle solide où j’avais mené jusqu’alors une vie calme et tranquille, et que je pénétrais dans une zone nouvelle, passionnante et inquiétante à la fois, comme tout ce qui est nouveau. Je voyais ouvert devant moi un abîme du sentiment qui m’attirait étrangement, »

La pitié s’adresse à la jeune fille mais aussi à son père, cardiaque, fragile, émouvant. Le jeune homme passez par des phases d’exaltation à des moments dépressifs quand il se sent piégé par des responsabilités qu’il n’a jamais souhaitées.

« Ce soir-là, j’étais Dieu. J’avais apaisé les eaux de l’inquiétude et chassé de ces cœurs l’obscurité. Mais en moi-
même aussi j’avais banni la crainte, mon âme était calme comme jamais elle ne l’avait été […]

Pourtant à la fin de la soirée, lorsque je me levai de table, une légère tristesse s’empara de moi, la tristesse
éternelle de Dieu le septième jour, lorsqu’il eut terminé son œuvre – et cette mélancolie se refléta sur tous les
visages. Le moment de la séparation était venu. Nous étions tous étrangement émus, comme si nous savions que
quelque chose d’unique prenait fin, »

Mais cette pitié est aussi humiliante pour Edith qui veut être aimée et non l’objet de pitié. Elle se rebelle, passe par des crises très éprouvantes.

« Je ne veux pas que vous vous croyiez obligé de me servir ma portion quotidienne de pitié, je me fiche pas mal de
votre pitié – une fois pour toutes, je m’en passe »

Zweig analyse tous ces sentiments avec une grande finesse. Merveilleux conteur, il va faire surgir des personnages complexes : le père, le médecin, le colonel. Il décrit aussi l’Empire à la veille de son écroulement avec les nuances des classes sociales et les rapports entre aristocrates et bourgeois : en filigrane, mépris et antisémitisme.

Encore un grand livre!

les Flammes – L’Âge de la Céramique -Musée d’Art Moderne de Paris

Exposition temporaire jusqu’au 6 février 2022

Ron Nagie Californie -Captive Morgan

La Céramique dans tous ses états, du Néolithique à nos jours! Poteries, sculptures, plats ou même débris dialoguent  au fil des salles, au mépris de la chronologie et de la géographie. Pièces d’anonymes ou des grands maîtres, de Gauguin, Dufy ou Duchamps, il y a même une prothèse de hanche! 

Trois thématiques : Techniques, Usages et Messages. 

Figure féminine néolithique Fort Herrouard France -4500/3500 avant notre ère-

Ce classement permet à une figure féminine du Néolithique de voisiner avec Ariane endormie de Chirico.

Des vidéos et des installations montrent le travail au tour, aux colombins, l’émaillage, la cuisson

Sont-ils des fours?

Un grand extrait du film les Contes de la lune vague après la pluie – Mizoguchi 1953

Marguerite Wildenhein Vase Visage

Usages : cette section permet de présenter les objets sous trois rubriques : utilitaire, artistique, rituel 

Carol McNicoll (UK) Pile Up

Ces vases sont très séduisants, amusants.

Enzo mari – fatti a mano /Samos
Nicole Giroud – Fontaine Textile et porcelaine

Certaines mettent en œuvre des techniques audacieuses comme ce mélange de textiles et d’argile, les tissus disparaissant à la cuisson.

Certains ont été signés par des noms célèbres :

jardin d’appartement – Raoul Dufy
Vase à deux ouvertures – Gauguin
Seraphin Boudbinine Russie : Vide poche

Du côté des objets rituels certains sont de toute beauté, carreaux d’Iznik,

Statuette funéraires chinoises dynastie Tang

Ces chinoises pourraient donner la réplique à mes tanagras préférées….

Messages est la dernière section de l’exposition. Dans les tendances contemporaines le style Sloppy: ( négligé volontaire et esthétique du difforme)  ne m’a pas convaincue  après avoir vu tant de beaux objets.

jean Luc Verna : Vase misère

U n dernier aspect est le message politique « dire c’est faire » ou son corollaire « faire c’est dire »

Choisir la céramique signerait un engagement politique, une production raisonnée, écologiquement responsable, d’une part, mais le « fait main » peut aussi être une position réactionnaire et conservatrice. 

L’exposition se termine par des œuvres du Trans féminisme Camp & queer. Je n’ai pas pu illustrer tous les aspects! A vous de les découvrir cette exposition est vraiment très riche.

Eté rouge – Daniel Quiros

LIRE POUR LE COSTA RICA

Costa Rica : plage sur la côte Pacifique

Il fut difficile de trouver un livre pour nous accompagner au Costa Rica! Arte, dans ses invitations au voyage, nous a fait rencontrer l’auteur costaricien Daniel Quiros qui présentait son livre Eté rouge. 

C’est un roman policier qui se déroule au Guacanaste – province située entre la Côte Pacifique et la frontière du Nicaragua. Le Guacanaste est aussi un arbre Enterolobium cyclocarpum de la famille des Mimosacées, Fabacées dont le port est spectaculaire.

la route vers Libéria

Daniel Quiros évoque la Révolution Sandiniste, les Contras et les actions de la CIA écornant la neutralité du Costa Rica, très fier d’être un état sans armée, mais très proche du théâtre des combats. Don Chepe, le détective est un ancien guérillero. La victime du meurtre, une Argentine qui a aussi été active dans ces luttes, au Nicaragua et en Argentine. Cet aspect historique est extrêmement intéressant, quoique difficile à suivre pour moi. Heureusement,  je lis avec mon téléphone intelligent qui me rafraîchit la mémoire. 

Autre sujet abordé : le développement du tourisme de masse sur la Côte Pacifique, et l’urbanisation de la station de Tamarindo avec son cortège de nuisances et la banalisation des lieux. 

En revanche, l’intrigue du polar démarre très doucement : chaleur, poussière, ennui dans ce village où la seule occupation semble de s’asseoir au bar et d’écluser des bières. El Gato, le policier, dort. L’enquête traîne. Le roman ne s’anime que plus tard. Amateurs de thrillers, il faudra être patient! Quand on aura compris que l’attentat de La Cruz contre Eden Pastora a vraiment eu lieu en 1984, que ce dernier « Commandante Cero » a été une personnalité de premier plan dans l’histoire de l’Amérique Centrale (Nicaragua et Costa Rica) , on suivra avec intérêt le déroulement de l’enquête.