Douarnenez : suivez les sardines!

CAP SIZUN ET CORNOUAILLE

Cette très belle journée commence dans la brume lors de la traversée du Cap Sizun. Les bancs de brouillard noient les vallées et les creux tandis que le soleil de face nous éblouit. Heureusement, les arbres magnifique, châtaigniers ou chênes offrent un certain répit à nos yeux éblouis.

L’entrée dans Douarnenez avec ses maisons mitoyennes ouvrières alignées le long de la rue en pente me rappelle l’entrée de Fécamp. Des immeubles très moches percent de temps en temps les quartiers ouvriers. Douarnenez n’est pas une ville chic, c’est une cité ouvrière de pêcheurs et d’ouvriers des conserveries qui s’est construite autour de la richesse locale : la sardine. 

Port Rosmeur

le Topoguide propose une promenade N°5 « Le Chemin de la Sardine » . Il est balisé dans le goudron par des clous ovales en forme de sardines qui guideront mes pas. Impossible de rejoindre en voiture le départ du circuit sur le Quai du Petit Port du Rosmeur : le trafic est réservé aux riverains et le quartier piétonnier. En plus des sardines métalliques, la visite est commentée par des panneaux très bien faits illustrés de photographies anciennes, racontant l’histoire de la ville. 

Dès l’époque gallo-romaine, la sardine était travaillée dans les cuves à garum de Plomarc’h (que je n’ai pas trouvées). Ensuite on a pressé les sardines, pressées et essorées, entassées dans des tonneaux pour être expédiées au loin. Nourriture bon marché qui accompagnait pain ou pommes de terre. Au XIXème siècle avec l’appertisation (découverte en 1795 par Nicolas Appert), les conserveries remplacent le pressage. La ville grandit. Les hommes vont à la pêche, les femmes travaillent aux conserveries. Au début du XXème siècle, avec la grande grève des Penn Sardin(1924), les sardinières entrent dans l’Histoire. Un siècle plus tard, on se souvient encore de leurs luttes et de leurs chants. Grève très politique avec le soutient du Parti Communiste et de Charles Tillon. Grève féministe puisque dès 1925 le PC inscrit une femme sur les listes au conseil municipal alors qu’elle n’avaient pas le droit de voter. Un podcast de RadioFrance raconte la grève CLIC

Et un roman policier Du sang sur Douarnenez enquêtes d’Anatole Lebras CLIC

par les venelles du circuit des sardines

Douarnenez, ville communiste, a perdu nombreuses de ses conserveries mais garde le souvenir dans la toponymie : je grimpe la Rue Barbusse, la rue Charles Tillon, la rue Louise Michel. L’esprit de la gauche flotte encore avec  des affiches soutenant Gaza, des graffitis subversifs, « BLOQUONS TOUT3 (10 septembre 2025), « LE RN EST COMME TON EX IL DIT QU’IL A CHANGE MAIS IL MENT » (sûrement des féministes), plus mystérieux sur le mur en face de l’église « QUE LE PAPE BENISSE LES SUBVENTIONS » (quel pape? quelles subventions?).

En suivant les sardines, je déambule sur les quais du Petit Port pittoresques mais vides en début de matinée ; les restaurants n’ont pas encore sorti les tables en terrasse. Jolies façades, bacs de fleurs. A l’arrière, des galeries d’art. Des vieilles photos sur une fenêtre. propositions de stages d’aquarelle. Artistes et bobos prennent la place des ouvriers ou pécheurs dans les venelles et rues piétonnes abondamment garnies de potées de plantes fleuries ou vertes.

La Chapelle Sainte Hélène est ouverte au public. Façade sculptée aux statues et gravures pas très lisibles. Je cherche els filets de pêche sans les trouver. le visiteur est accueilli en musique. Une souscription est ouverte pour restaurer le plafond étoilé. 

Suivant les sardines je continue la promenade très agréable dans les venelles puis je grimpe la Rue Barbusse et la Rue des Baigneurs pour arriver à la grand église du Sacré Coeur, église XIXème siècle (ces églises XIXème ne m’émeuvent guère). Descente sur l’autre versant pour arriver au Port Rhu, étroit chenal où est installé le Port Musée. 

Port Rhu

Non loin, face à l’Ile Tristan, les petites plages se sont peuplées. Malgré la fraîcheur se baignent une quinzaine de nageurs en maillot.

Lire également le récit de nathalie ICI

Illustration musicale dans le blog d’Aifelle ICI

Pointe du Van et Baie des Trépassés- Plogoff

CAP SIZUN ET CORNOUAILLE

Pointe du Van et vue sur la Pointe du Raz

J’ai acheté le topoguide L’ouest Cornouaille à pied. j’avais hésité entre le guide et la carte au 1/25.000ème.

balade n°13 Tour de la Pointe du Van, commencée au point 2 aux Moulins de Trouguer. 

Moulin de Trouguer

Les moulins ont fière allure avec leurs ailes de bois où flotte encore un peu de toile. En saison, la maison d’interprétation fermée en septembre n’ouvrira qu’à la fin juin. Une piste mène à un four à pain de Kériolet au toit arrondi couvert de mousse.  Des haies limitent de vertes prairies, la piste devient sentier. Je découvre la côte déchiquetée de la Pointe du Van. 

Chapelle Saint They

la chapelle Saint They paraît bien austère dans son enclos. De près je découvre son calvaire avec une statue perchée sur une colonne, ce n’est pas un personnage mais deux: une femme regarde la terre tandis qu’un homme se dirige vers l’océan

deux personnages !

Une petite fontaine est encastrée dans un petit enclos. Des roses séchées ont été déposées. Le topoguide signale deux fontaines, je n’en ai trouvé qu’une. Le GR34 est délimité par des fils métalliques pour empêcher le piétinement. Le couvert végétal s’est bien reformé après les travaux de restauration.  Après la fontaine, le GR34 devient plus escarpé, plus difficile autour du « Port Vorlen« Les bâtons de marche s’imposent. Je croise un couple qui marche avec deux bâtons « à nos âges » commente le monsieur.

J’arrive pour l’heure du déjeuner à la Baie des Trépassés où Dominique m’attendait. Elle a gardé un souvenir ébloui d’un séjour à l’hôtel. Du sentier j’ai découvert la belle plage de sable fin qu’un cordon de galets ceinture. Les vagues déferlent, les surfeurs se déchaînent.

La Baie des Trépassés vue du GR34

Le nom sinistre de Trépassés est vite oublié sous le soleil. Le topoguide m’apprend que dans cette vallée centrale du Cap Sizun, se trouve un petit bassin houiller exploité depuis 1759 mais vite abandonné. J’avais prévu de monter par le sentier à la Pointe du Raz et qu’on se retrouve sur le parking. mais nous avons un rendez-vous médical en téléconsultation et nous avons peur qu’Internet ne soit pas assez fiable.

En passant par Plogoff, le fumoir à poisson semble ouvert mais personne ne paraît quand je sonne la cloche. la marchandise exposée dans des vitrines réfrigérées est pourtant très appétissante : truites de mer fumée, thon en tranche et en bloc et surtout sardines entières que je regretterai tout le séjour.  Pause à la Plage du Loc’h. Ici, le GR34 s’est éboulé, il faut contourner les maisons sur la route, ce qui me dissuade de continuer. Je préfère marcher aller et retour les pieds dans l’eau. Certains se baignent. Ils sont bien aguerris! Je remarque les mouettes qui piétinent, pédalent dans le sable mouillé d’une pellicule d’eau pour faire remonter des minuscules proies. 

Arrivée à Audierne, notre gîte à Esquibien

CAP SIZUN ET CORNOUAILLE

Pique-nique à ‘entrée de la presqu’ile de Quiberon à marée basse. Deux heures de route sur la 4 voies bretonne gratuite qui contourne Lorient. Nous arrivons sous le soleil à Audierne. Après avoir longé les quais nous posons la voiture sur un grand parking à l’entrée du port? Promenade sur une longue digue empierrée jusqu’à un petit phare blanc et rouge : la Jetée de Raoulic. La marée monte; Des surfeurs s’élancent sur la vague qui déferle sur le port longuement comme un mascaret.

Le port d’Audierne

Des panneaux émaillés racontent l’histoire d’Audierne. 

Port marchand dès le XVème siècle exportant au loin sel et marchandises. Puis vint le temps de la pêche. Du XVIIIème au début du XXème siècle, la sardine fit la richesse dAudierne. Dès le début du XXème siècle les bancs de sardines se sont raréfiés. Les pêcheurs ont alors pêché la langouste dont les effectifs ont aussi décliné, remplacés par le thon. Ces reconversions m’ont rappelé les analyses d’Anita Conti sur la prédation de la ressource.

Plus loin j’ai découvert la ville, ses commerces, la Mairie et les halles.

Notre gîte est à Esquibien, sur la route de la Pointe du Raz. En 1960 j’avais fait un camp de Petites ailes dans l’école d’Esquibien qui avait laissé le souvenir d’un petit village. Avec Leclerc, Biocoop et Liddl , je découvre plutôt une banlieue d’Audierne. Nous logeons dans une maison moderne dans un lotissement, le Cabestan, allée Surcouf. maison modeste, moderne mais bien typique crépie de blanc avec des volets bleus. A l’intérieur, pas de chichis, c’est clair, fonctionnel. A l’arrière un carré de jardin, tables et des fauteuils en plastique et de très confortables chaises longues. C’est parfait.

Mégalithes :Alignements de Carnac

CAP SIZUN ET CORNOUAILLE 

Depuis le 12 juillet 2025, les Alignements de Carnac sont inscrits au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, . La précédente visite, en 2010, sous la pluie, CLIC n’avait pas laissé un souvenir impérissable, les menhirs se voyaient de la route dans une végétation assez dense, mal mis en valeur.

10h, à l’ouverture du Musée de la Préhistoire au centre du bourg, j’espère trouver une visite accompagnée. Elle est à 15 h hors saison, et il faut s’inscrire en ligne. Musée de la Préhistoire et Maison des Mégalithes sont deux entités séparées.

Comme tous les grands sites, les alignements sont encadrés de grands parkings arborés, d’un petit train touristique, bus à impériale. En saison, il doit y avoir la foule mais fin septembre, même le dimanche, l’affluence est raisonnable.

La Maison des Mégalithes se trouve sur place hors de Carnac. Une vidéo prépare la visite individuelle balayant les mythes et les idées fausses comme celle des pierres tombées du ciel, les théories astronomiques sont aussi mises de côté. Une nouvelle hypothèse : les stèles formeraient une barrière stratégique ceinturant un territoire. Il faut aussi tenir compte des variations du zéro marin au Néolithique (4800 – 2500 av. JC), de nombreuses stèles se trouveraient immergées. La vidéo montre aussi les fouilles du tumulus Saint Michel une seule tombe contenant du mobilier de prestige. Le sel était déjà une contrepartie d’échange mais on ne peut pas parler de commerce, plutôt des cadeaux diplomatiques. Une belle exposition de photographies des années 50 et 60 montrant une grande familiarité des habitants de Carnac qui se sont tiré le portrait en famille assis sur les stèles, les enfants grimpés sur les menhirs. Certains sont en costume local. 

Alignements de Ménec

Un sentier piétonnier longe le grillage. le circuit est d’une dizaine de km (8 + un détour pour voir le Géant et le Quadrilatère de Manio en forêt). Il part de la Maison des Mégalithes, passe par le village de Menec où les blocs se dressent presque dans les maisons. Les plus grands sont mis en valeur par l’herbe rase. Plus loin, ajoncs et genets gagnent. 

Des cartels racontent l’histoire des aménagements du site. Les habitants n’ont pas toujours vu d’un bon œil ces installations : les expropriations et les grillages. Une association Menhirs libres a contesté ces grillages ainsi que la construction de belvédères d’observation. Il s’en est suivi une gabegie financière : enlèvement des grillages, destruction des belvédères, un véritable feuilleton local. Sans parler de l’histoire ancienne quand on réemployait les blocs pour la construction. D’autres avertissements décrivent la fragilité du site : le déchaussement des stèles justifie leur protection. En revanche, rien sur l’archéologie. Il aurait fallu aller au Musée de la Préhistoire. Carnac mérite plus qu’une matinée ! Sans parler des sites voisins à Locmariaquer (Table des Marchands etc…)

Le géant

Promenade très agréable sur un chemin sablé, parfois des planches avec une partie en sous-bois pour le Géant et le Quadrilatère de Manio. Les champignons colonisent les souches.

Le soleil a dispersé les nuages, le retour sous une lumière vive offre de nouvelles perspectives. Je pense aux autres sites mégalithiques en Corse, en Sardaigne, à Malte ou au Musée de Rodez…Plus j’en visite et plus le mystère s’épaissit et plus je suis ravie d’en découvrir de nouveaux

 

En Route vers l’Ouest, halte dans le Golfe du Morbihan

CAP SIZUN ET CORNOUAILLE

Voiliers à Locmariaquer

Autoroute A11, par Angers, Nantes, puis belle 4 voies bretonne gratuite Vannes, Auray. Pause déjeuner sur l’aire de Marsan, d’où partent des sentiers de randonnées avec une belle vue sur le pont qui franchit la Vilaine. 

Galettes saucisse pour commencer ces vacances bretonnes.

Locmariaquer

Nous traversons Vannes à 14 h, trop tôt pour chercher un hôtel et continuons vers la mer, ou plutôt le Golfe du Morbihan.  Locmariaquer. est une station balnéaire tranquille, le seul établissement qui possède des chambres en rez de chaussée est le Neptune, au bout de l’embarcadère du Guilvin. Très bien situé, un peu vieillot, charmant mais complet. Nous réservons au Lodge Kérisper – 4* à La Trinité-sur-Mer une chambre aménagée PMR. 

Entre temps, très belle promenade au soleil. Le sentier côtier quitte le bord de mer pour contourner les fermes ostréicoles. Au club nautique, de très nombreux petits catamarans sont sur le pré pour leur repos hivernal tandis que dans le Golfe et sur la mer ouverte croisent des dizaines de voiliers, certains très grands. Je continue jusqu’à la Pointe de Kerpenhir, si j’avais disposé de plus de temps je serais arrivée à l’Allée couverte des Pierres Plates et voir d’autres dolmens. Locmariaquer est un site mégalithique important.

la Trinité-sur-Mer

le soir tombe sur Saint Philibert vu du Pont kerisper

Le pont Kérisper enjambe la rivière Crac’h. Notre hôtel Le Lodge Kérisper se trouve sur la colline. Un groupe de maisons anciennes de pierre ont été regroupées dans un jardin. Une piscine y est nichée, chauffée même fin septembre. Un peu fraîche, j’ai essayé sans réussir à m’y plonger complètement.  

 

Tout ce qui vous est resté – Ghassan Kanafani

PALESTINE

Très court roman : 71 pages en numérique.

Isabella Hammad, dans le Tract Gallimard -Reconnaître l’étranger a évoqué longuement un autre livre de Ghassan Kanafani : Retour à Haïfa que j’ai cherché : indisponible en Français  J’ai donc trouvé Tout ce qui vous est resté

Dès la première page, dans une « Clarification » l’auteur présente son roman

« Comme on le verra, dès le départ, les cinq personnages de ce roman, Hamed, Maryam, Zakaria, l’Horloge et le Désert n’évoluent pas selon des lignes parallèles ou opposées. Dans ce roman, nous trouvons à la place une série de lignes entrecroisées qui se rejoignent parfois de telle manière qu’elles semblent ne former que deux brins et pas plus. Ce processus de fusion implique également les indications de temps et de lieu, de sorte qu’il ne semble pas y avoir de distinction claire entre des lieux et des temps en même temps…. »

Le lecteur est prévenu. Il va nager en pleine confusion (et pas fusion). Pour l’aider, un visuel est prévu avec des changements de police : italique, gras, petites lettres, plus grandes. Quand les caractères changent, un autre personnage monologue ou plus rarement dialogue. Et ce n’est pas du tout évident de savoir qui parle, et à qui le narrateur s’adresse. Gaza où ont abouti les personnages, Jaffa d’où ils ont fui, le désert que traverse Hamed, à pied tentant de rejoindre la Jordanie où vit sa mère qu’il n’a pas vue depuis 20 ans.

Famille éclatée, nostalgie, exil, une mosaïque mal assemblée pour un tableau impressionniste de soleil levant dans le désert.  Dans le désert Hamed croise un soldat israélien et le prend en otage. Incompréhension totale, l’un et l’autre ne parlent pas la même langue. Peur réciproque. Quant à l’horloge, comparée à un cercueil, je n’ai pas bien compris son histoire.

Etrange!

 

Alice Guy – Catel&Boquet – Casterman

LES CLANDESTINES DE L’HISTOIRE

J’ai découvert cette série de romans graphiques avec Olympe de Gouge puis Anita Conti qui ont été des coups de cœur, j’ai aimé Joséphine Baker, un peu moins le personnage de Kiki de Montparnasse. Dès que j’ai trouvé Alice Guy à la médiathèque je me suis précipitée. 

Je connaissais le nom d‘Alice Guy, mais juste son nom, ni ses films ni sa vie. 

J’ai donc découvert sa biographie dans le gros roman graphique de Catel&Boquet qui retrace l’histoire du cinéma, avec les essais, les tâtonnements, les machines aux noms savants à racines grecques Chronophotographe,  Biographe, Bioscope, Phonoscope, et j’en passe. Chacun brevetant un appareil soi-disant original, avec querelles menant au tribunal. Intéressante rivalité entre les scientifiques perfectionnant la technique et les créateurs. Après les premiers films des Frères Lumière, Alice Guy, la première à imaginer des fictions à embaucher des scénaristes et avec Léon Gaumont à envisager la production à grande échelle, la construction de studios de tournage aux Buttes Chaumont. Comme toujours Catel et Boquet contextualisent leur biographie dans les décors précis et soignés, nous racontent l’Exposition Universelle de 1900, ou l’incendie du Bazar de la Charité. 

Comment une personnalité aussi originale et importante a disparu de l’Histoire du Cinéma alors qu’on se souvient des Frères Lumière ou de Méliès? Sa déconfiture financière à son retour des Etats Unis explique peut-être cet oubli?

Histoire du Cinéma, mais aussi Histoire des Femmes. A toutes les étapes de sa vie Alice Guy a été confrontée au machisme. On imaginerait Meetoo quand jeune secrétaire, elle fait face à des personnages grossiers. on imagine la force de caractère pour s’imposer dans ce milieu masculin sans jamais faire de concession. C’est beaucoup plus tard, aux USA, mariée, mère de famille que le patriarcat la rattrape quand son mari fait mauvais usage de sa fortune et la trompe. Rentrée en France, elle ne retrouve pas sa position d’avant son départ en Amérique

Histoire passionnante, accompagnée comme toujours dans cette collection de chronologie et de fiches biographiques des personnages secondaire. Si c’est peut être moins un coup de coeur que pour les deux premiers ouvrages, c’est peut-être seulement parce que l’effet de surprise s’est émoussé. Peut être aussi parce que la longue introduction : enfance ballottée de France au Chili, en Suisse et les études dans différents couvents m’a paru un peu longue. On entre dans le vif du sujet uniquement après 90 pages. J’aurai préféré un plan resserré sur l’enfance et plus de détails sur la dernière partie de la vie d’Alice.

Reconnaitre l’étranger – Isabella Hammad – Tracts (N°70) Gallimard

PALESTINE

Isabella Haddad est une romancière Anglo-Palestinienne. Son roman Enter Ghost vient d’être traduit en Français et figure à la Rentrée Littéraire 2025. Je l’ai lu avec grand intérêt et grand plaisir. Les images catastrophiques qui parviennent sur nos écrans de télévisions ne permettent pas de faire connaissance avec les Palestiniens présentés soit comme terroristes, soit comme victimes de guerre mais rarement comme individus. 

Où est notre humanité? L’absence d’empathie pour les victimes et les otages du  7 Octobre, et plus tard, vis à vis de la population de Gaza, affamée et bombardée. Sommes nous encore des êtres humains capables de reconnaître l’étranger comme être humain? Vivons nous sur terre ou dans des bulles étanches, bulles de vengeance, de religion, d’idéologie?

Après le Tract N°60 d’Eva Illouz – le 8-octobre Généalogie d’une haine vertueuse. J’étais très curieuse du tract d’Isabella Haddad qui me semblait lui répondre. Attention : Reconnaître l’étranger est composé de plusieurs textes : une conférence tenue en septembre 2023 consacrée à Edward Said (donc juste avant les évènements), puis d’une postface Gaza novembre 2023, enfin, un Post-scriptum, mai 2025. 

Communément considéré comme une figure radicale aux États-Unis, Said a d’abord et surtout été un
théoricien de la littérature. Le rapport entre les représentations traditionnelles de l’Europe, en matière
de littérature notamment, et les conquêtes du pouvoir impérialiste est l’objet d’étude sur lequel il a
choisi de braquer notre regard. Il n’en reste pas moins que le roman demeurait son sujet, un sujet de
prédilection.

l’Orientalisme CLIC m’a impressionnée mais que j’aurais plutôt classé dans la catégorie Essais que Roman. Isabella Hammad est romancière, elle expose ici les clés de sa propre création littéraire, l’une d’elle est la Construction de scènes de Reconnaissance ou moments d’anagnorisis  concept hérité d’Aristote. Elle explicite de terme savant en l’illustrant d’exemples universels comme le mythe d’Œdipe

il a nommé anagnorisis l’instant où la vérité se fait jour pour un personnage, cet instant qui aimante l’
intrigue, ce noeud de tous les mystères. Dans le schéma classique où l’action culmine avant de retomber
avec le dénouement, c’est bien au sommet, au moment du retournement tragique, que l’anagnorisis se
produit en général.

Soudain, les diverses prédictions de la pièce s’imbriquent, la vérité éclate, Œdipe a d’ores et déjà tué son père et épousé sa mère. C’est l’instant de la reconnaissance

 Cet épisode de la reconnaissance est aussi à la base du roman de Ghassan Kanafani, Retour à Haïfa, (malheureusement indisponible en français) où deux réfugiés de la Nakba retournent dans leur maison de Haïfa où ils avaient abandonné leur bébé, Khaldoun, lors de leur fuite.  Khaldoun devenu Dov refuse de les suivre. 

Telle est l’histoire du roman de Ghassan Kanafani Retour à Haïfa,

Comme celle de l’histoire d’Œdipe, cette intrigue repose sur des retrouvailles familiales perverties. […]
Dans ces cas-là, il s’agit de l’identité de tel ou tel : celui qu’on prenait pour un étranger fait partie de la
famille.
[…]
Dans la tragédie, comme dans le roman, comme dans la vie, les forces humaines ne font pas le poids face à celles du destin, des circonstances ou du hasard »

Reconnaissance dans la tragédie familiale mais aussi reconnaissance de l’autre comme humain dans la tragédie politique

J’ai autrefois entendu Omar Barghouti, activiste palestinien et cofondateur du mouvement BDS,
Boycott, Désinvestissement et Sanctions, parler d’un « instant mes yeux s’ouvrent », que j’appellerai
pour ma part, vous l’aurez compris, l’instant de reconnaissance. Il parlait plus précisément du tournant
dans l’action où l’Israélien réalise que le Palestinien est un être humain au même titre que lui.

L’autrice raconte l’écriture d’une nouvelle inspirée par la rencontre avec un soldat déserteur. Elle « fait intervenir l’idée d’épiphanie »

« l’instant épiphanique n’est pas tant l’instant où l’on comprend que celui où s’introduit un changement
de perspective.
Le problème, avec le soldat israélien de Barghouti et celui de ma nouvelle, c’est qu’on prend pour sujet de
l’épiphanie un non-Palestinien, qui se décentre et reconnaît brutalement l’humanité du Palestinien. »

Isabella Hammad évoque un premier roman biographique racontant son grand père (pas traduit en français). Elle se réfère à la littérature mondiale : entre autres L’amie prodigieuse .

A l’inverse de la Reconnaissance, le Déni

 » Le déni, c’est, pourrait-on dire, le contraire absolu de la reconnaissance. Pourtant, le déni lui-même
repose sur un mode de savoir. C’est une façon de se détourner délibérément, par peur peut-être, d’un
savoir potentiellement destructeur. Ainsi de Khaldoun-Dov, qui renie ses parents enfin de retour à
Haïfa. Ainsi de Pierre reniant le Christ. Ainsi des climatosceptiques. Ainsi des propriétaires d’esclaves et
économistes du XIXe siècle affirmant que mettre fin à la servitude des hommes n’est pas viable
économiquement »

Les deux postfaces sont des constats terribles des ravages de la guerre et une affirmation ferme de l’identité palestinienne. Des constats terribles  qui n’apportent que peu d’ouvertures pour la paix.

Hamlet le long du mur – Isabella Hammad – Gallimard

PALESTINE

Enter Ghost : le titre en VO, plus shakespearien que VF

Le Théâtre comme Résistance,  cérémonie politique, catharsis. C’est la vocation première du théâtre antique. Thème du Quatrième Mur de Sorj Chalandon où une troupe multicommunautaire répétait Antigone dans Beyrouth en guerre. Souvenir ancien d’une Antigone de Sophocle jouée par le Théâtre National Palestinien CLIC 

En ce lendemain de Reconnaissance de la Palestine par la France, par delà les débats stratégiques, diplomatiques, je suis avide de connaître les Palestiniens, côté culture, ou vie quotidienne. En passant, citons les Chroniques de Haïfa, film de Scandar Copti CLIC en salles actuellement. 

Isabella Hammad est une écrivaine Anglo-Palestinienne de langue anglaise. Elle maîtrise donc la pièce de Shakespeare qui est la trame du roman. Comme je ne suis pas familière du théâtre élisabéthain, j’ai dû télécharger le texte de la pièce pour m’y retrouver dans les personnages et la progression des actes et des scènes. 

« Tu veux dire que Hamlet est un martyr comme un martyr palestinien ?

waël : (Il hausse les épaules.) C’est ça.

mariam : OK. On en discute un peu.

waël  : Moi je dis ça dans l’idée d’Ibrahim.

mariam : Rien de ce que vous avez dit n’est faux. C’est même très intéressant, je trouve.

ibrahim :  Quelle vision optimiste de la libération nationale ! Tout le monde meurt à la fin.[…] Il libère quelle nation, Hamlet ? Pause. george : Le Danemark, non ? majed  : Mais tu es sûr que tuer Claudius libère le Danemark ? Est-ce que tuer Claudius ne donne pas le Danemark à Fortinbras, au contraire ?

mariam :  Alors…

majed : Et puis est-ce que le Danemark est la Palestine ? Ou bien Israël ? Ce temps « désarticulé », ce qui est pourri dans l’État, l’État d’Israël ? Je ne fais pas d’ironie, hein, ce sont de vraies questions. « 

Sonia Nasir, comme l’autrice, est Anglo-Palestinienne. Elle débarque à Haïfa munie d’un passeport britannique pour passer des vacances chez sa sœur, une universitaire. Elle est actrice, en attente du rôle de Gertrude dans Hamlet que doit monter Harold, son amant. Elle renoue avec sa famille, entre Haïfa dont elle est originaire et Ramallah. Le roman va se dérouler en Israël, Cisjordanie et Jérusalem. Isabella Hammad a commencé le roman en 2017  avec la fermeture de l’Esplanade des Mosquées et les évènements qui en ont découlé. Période de tension mais pas de guerre ouverte comme maintenant. La circulation entre ces différentes zones n’est pas impossible surtout avec les passeports britanniques ou israéliens, mais les checkpoints la compliquent sérieusement. 

Sonia fait la connaissance d’une metteuse en scène, Mariam, qui monte Hamlet en Cisjordanie. Sa troupe est presque complète mais il lui manque Ophélie et Gertrude. Mariam propose à Sonia de les dépanner pendant la première lecture en lisant les rôles des actrices manquantes. 

Le roman raconte le montage de la pièce, les répétitions. Tout le travail est décrit avec les tensions dans la troupe, jalousies, origines sociales différentes. Trouver des financements n’est pas évident, surtout dans cette période de tension. Les différents exercices préliminaires sont particulièrement intéressants. De même que les interprétations de la pièce.

« Je n’en peux plus, de ces symboles. Les clefs, les keffiehs, c’est vrai, quoi, c’est tout ce qu’on a ? Des
oliviers ? On n’a vraiment rien d’autre ? » Sa réaction me paraissait si outrée que j’allais lui demander si
elle allait bien, mais je me suis entendue lui dire : « Ah, allez, tu peux pas dire ça. C’est notre héritage.

On n’a qu’à mettre une ceinture d’explosifs à Ophélie, et ce sera parfait. »

Sonia est venue retrouver sa sœur, sa famille, ses origines. Ces retrouvailles avec ses racines sont parfois difficiles. Une histoire tragique. Des secrets qu’elle découvre.. Des souvenirs d’enfance qui surgissent. Roman très sensible.

« Je suis allée jusqu’à la maison. Je suis allée voir qui y habitait. » Je lui ai laissé le temps de répondre, mais il
n’a rien dit. « C’était un Juif, avec sa famille. Il n’a pas aimé nous voir traîner devant. — Tu lui as dit qui
tu étais ? — Bien sûr. — Très bien. » Il a émis un claquement de langue, et ri dans un souffle. « Il a eu peur
de toi. Tu es un spectre, pour lui. — C’est moi, le fantôme ? — Nous les hantons. Ils veulent nous tuer
mais nous refusons de mourir. Même aujourd’hui, alors que nous avons presque tout perdu.

Ce n’est pas une lecture facile par manque de références.  Une fois que j’ai téléchargé et relu Hamlet, et identifié les rôles et les différents acteurs (certains jouent plusieurs rôles) je me suis laissée entrainer dans le cours de ce roman touffu et je ne l’ai plus lâché. Lecture addictive. Et j’ai bien aimé!