L’homme qui m’aimait tout bas – Eric Fottorino

l-homme-qui-m-aimait-tout-bas-de-eric-fottorinoC’est un livre fort tendre, le livre d’un fils à son père qui vient de mourir. Un livre de souvenirs d’enfance. Une recherche d’explications. Le père, juste septuagénaire, s’est suicidé. Refusait-il le vieillissement, la retraite, ou la honte d’une faillite.

« C’était là, simplement, une certitude, une obligation qui s’était imposée à moi dès l’instant où j’avais appris la nouvelle. je pensais : mon père est parti. si je ne fais pas quelque chose, vite, sa vie entière va disparaître avec lui »

C’est un livre d’hommes, de foot, de vélo mais jamais de cette virilité agressive et machiste qui m’insupporte. Seulement des hommes qui vivent avec joie les possibilités qu’un corps bien entretenu leur apporte, course ou natation, foot ou vélo. Bien entretenu puisque Michel, le père est kiné.

Fottorino est un « spécialiste » de l’amour filial : il révère ses deux père, son père adoptif qui l’a élevé et son père biologique qu’il n’a connu que sur le tard. J’avais lu Le marcheur de Fès, récit d’un voyage-pèlerinage avec ce dernier. J’étais alors au Maroc et j’avais beaucoup aimé ce livre, et téléchargé L’homme qui m’aimait tout  bas qui a attendu sagement dans ma liseuse. Natif de Nice, Fottorino raconte une Méditerranée qui est celle de ses racines, Michel, son père adoptif est originaire de Tunisie. Il raconte Gafsa, l’imagine nageant aux îles Kerkennah, les dattes de Tozeur, la sieste ou la choukchouka….

« Rarement effort d’intégration a été aussi constant dans le sens de la France vers l’Afrique du Nord » écrit-il en parlant de lui-même.

Une évocation sensible,  comme une balade de l’Afrique du nord au sud-ouest de la France, de Bordeaux à la Rochelle.

 

L’ombre d’Hannibal – Paolo Rumiz

VOYAGER POUR LIRE? LIRE POUR VOYAGER?

Hannibal au Musée du Capitole
Hannibal au Musée du Capitole

Rumiz s’attache aux pas d’Hannibal pour un voyage qui commence aux cols des Alpes, au passage des fameux éléphants, en introduction. De Sardaigne à Sant’Antioco, cité punique, à Carthage, bien sûr, à Carthagène, logiquement, il traverse l’Espagne, les Pyrénées, le Rhône, il hésite (Durance ou Savoie?), Piémont (où il hésite encore devant la Trébie). Il trouve à Bologne « l’homme qui se prenait pour Hannibal » avec qui il cheminera jusqu’aux champs de bataille célèbres du Lac Trasimène, à Cannes, goûtera au délices de Capoue….Campanie, Sicile, et retour en Tunisie, pour suivre Hannibal en exil jusqu’en Arménie et en Turquie.

Voyage dans l’espace et aussi dans le temps. Hannibal n’a laissé que peu de traces tangibles, et pourtant la toponymie garde son souvenir, Rumiz cherche donc les « ponts d’Hannibal« , les « fontaines d’Hannibal », ou les noms « barca » dérivés du nom du conquérant.

« tu crois qu’on est fou? [….]Si l’on poursuit un mythe, c’est normal de s’égarer » [….] »mais aujourd’hui, le mythe n’existe plus. Personne ne le cherche.Et, lui La mort du mythe est le phénomène le plus obscène des temps modernes. C’est la fin de l’enchantement  de l’imagination, du désir »

Ils partent à l’aventure avec Polybe et Tite-Live en guise de guides touristiques – heureux érudits qui peuvent les lire dans le texte – et que la lecture des anciens transporte en l’absence de toute évidence du passage d’Hannibal.

Confrontation  entre le monde moderne où ils circulent (en voiture, pas d’éléphant) et le monde antique. Voyage à la limite des souvenirs des anciens qui s’estompent dans la modernité du 21ème siècle, plutôt qu’une carte ou un GPS, il interroge les paysans.

« vingt deux siècle, ce n’est qu’un souffle dans l’histoire humaine. Je repense à ce que me racontaient mes grands-parents et je m’aperçois qu’il existe encore un fil rouge qui me relie à l’Antiquité. Je ne sais pas si mes fils pourront en dire autant, dans cette société qui tue le temps avec l’hypervélocité télématique ».

Interrogation sur le temps qui passe,  interrogation aussi sur l’irrésistible conquête du monde méditerranéen par Rome, qu’il compare aux Américains. Comment Rome, battue par le grand chef de guerre, non seulement n’a pas reconnu sa défaite et s’est retrouvée vainqueur?

Rumiz, L’écrivain voyageur que j’avais découvert dans son voyage Aux frontières de l’Europe nous offre encore un voyage passionnant.

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A peine j’ouvre les yeux – film tunisien de Leyla Bouzid

PRINTEMPS ARABES

Elle a la pêche Farah, 18ans, tout juste son bac en poche!

Elle veut chanter avec son groupe malgré l’opposition de sa maman qui préférerait qu’elle s’inscrive en faculté de médecine!

Elle ne s’interdit rien, ni la bière dans un café louche, ni de danser, ni de sorti court vêtue…

Ses chansons provoquent le pouvoir, quand le concert est interdit elle chante dans la rue devant les grilles fermées sous les yeux attendris, et inquiets de sa mère.

Farah
Farah

Dans la Tunisie de Ben Ali, la musique est subversive. Tous le savent. Farah n’écoute pas les avertissements.  Une boule d’énergie.

Un bon film avec deux actrice formidables et de la bonne musique. A peine j'ouvre les yeux mère

Les Silences du Palais – film de Moufida Tlati (DVD)

CARNET TUNISIEN 

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J’avais vu en salle ce film à sa sortie en 1994 et j’avis gardé un souvenir très vif.

Cherchant un CD de Anouar Brahem à la médiathèque, j’ai emprunté le DVD et l’ai visionné avec autant de plaisir .

Le Palais se trouve aux environ de Tunis, l’histoire se déroule à la fin du Protectorat, dans les années 50.

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Les Silences concernent les secrets des femmes enfermées dans le palais des princes. Cuisinières ou servantes, amantes ou esclaves, ces femmes ne quittent jamais la maison ou les maîtres. Qui est le père de la jeune Allia? Sarah la petite princesse est elle son amie, sa cousine ou sa sœur. Khedija, la mère d’Allia ne trahira pas son secret et mourra d’un énième avortement sans rien expliquer à sa fille.

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Allia a cru trouver la liberté en suivant Lotfi,  le jeune instituteur, agitateur politique qui se cache dans le Palais et qui croit dans le talent de la jeune musicienne. Hélas, des années plus tard, et des avortements passés, Allia est amère. Elle aimerait garder l’enfant qu’elle porte. Lotfi ne l’épousera pas. Son talent de chanteuse ne lui apporte pas la gloire mais plutôt l’humiliation des riches qui la draguent.

 

A la mort du prince Sid Ali, Allia revisite le Palais et ses souvenirs….

 

 

 

la Kahina – Gisèle Halimi

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Le personnage  de la Kahina s’est imposée à Tamrezet au musée berbère où le Monji Bouras a montré les arches du Capitole d’El Jem sur des voiles et parures de mariée berbères. Reine berbère, princesse juive ou devineresse?

 

 

Guerrière en tout cas qui a unifié les tribus berbères contre l’envahisseur Hassan venu apporter l’Islam dans le Maghreb. Guerrière et stratège, elle n’hésite pas à pratiquer la politique de la terre brûlée pour limiter l’avance arabe, au risque de s’aliéner les tribus qui refusent de détruire leurs récoltes.

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On raconte aussi qu’enfermée dans le Colisée de Thysdrus (El Jem), elle creusa un souterrain qui lui permit de soutenir le siège et de s’échapper.

 

gisèle halimi

 

 

 

Qui mieux que l’avocate féministe Gisèle Halimi aurait pu faire revivre cette flamboyante figure de reine guerrière?

 

L’abondante bibliographie témoigne du sérieux de l’étude.

Le handicap, pour moi, dans cette lecture, c’est que je viens tout juste de refermer Salambô. Aucun roman historique ne peut lui être comparé. j’ai donc regretté l’absence de descriptions précises, la flamboyance du style. Mais encore un fois, on ne peut demander d’égaler Flaubert!

les arches du Colisée
les arches du Colisée

 

 

Dans la grande Histoire des relations entre juifs et musulmans d’Abdelwahab Meddeb et Benjamin Stora, un article montre la Kahina comme symbole partagé entre Berbères et Juifs jusque dans la Diaspora .

La Statue de Sel – Albert Memmi

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Pendant l’épreuve de l’agrégation de philosophie, Alexandre Mordekhai Benillouche, au lieu de disserter sur « les éléments condillaciens dans la philosophie de Stuart Mill », écrit l’enfant qu’il fut, dans l’Impasse entre sa mère analphabète qui s’exprime en patois,  et son père bourrelier, dans l’innocence, puis l’écolier de l’Alliance israélite, remarqué et choisi pour être boursier au lycée…

 

 

Roman d’apprentissage. Quête d’identité pour le lycéen qui choisit la culture française et se détourne aussi bien de la religion – il n’est pas croyant – que de toutes les superstitions des juifs du ghetto. Lycéen solitaire, fils d’artisan parmi des camarades de milieux aisés et même bourgeois, il peine à trouver sa place.

Les lois de Vichy lui rappellent brutalement sa judéité. Il démissionne fièrement de son poste au lycée avant qu’on ne le renvoie. L’invasion allemande lui ôtera toute illusion sur ses relations françaises. Même le professeur de philosophie, dont il était le disciple préféré ne fera rien pour l’aider ou pour le cacher. Juif indigène, il rejoindra les siens au camp de travail, par solidarité. Il n’a plus rien de commun avec les  pauvres du ghetto, ne sait plus prier, ne sait pas leur parler d’idées en patois tunisien, il se sentira étranger parmi eux.

Libéré du camp, il songe à s’engager mais on lui suggère de modifier son nom, mettre peut être Mohamed,«  pour les Arabes il n’y a pas de limites« .

J’ai beaucoup aimé les récits de la vie quotidienne de  son  enfance, sa famille, au début du roman. Les années d’apprentissage au lycée, avant la guerre montrent la société coloniale, raciste mais aussi les espoirs mis dans l’éducation, la culture et la philosophie, dans la France. La dernière partie – le Monde –  est tragique. La quête de l’identité du héros se terminera ainsi :

« Je suis étonné de ne pas avoir peur ; mais l’habitude dispense du courage et, en vérité, j’ai longtemps épié ma découverte. je meurs pour m’être retourné sur moi-même. Il est interdit de se voir et j’ai fini de me connaître. Comme la femme de Loth, que Dieu changea en statue, puis-je encore vivre au-delà de mon regard? »

Lu juste à la suite du Lait de l’Oranger de Gisèle Halimi , je pensais trouver plus d’analogie entre ces deux Juifs tunisiens nés dans les années 1920, ayant étudié au lycée français. La sensibilité est différente. Etre fille ou garçon est aussi une belle différence!

 

 

 

 

L’invasion de la mer – Jules Verne

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3Je suivrais Jules Verne même au Centre de la Terre….

En Tunisie et Algérie, de Gabès à Tozeur et Nefta, un projet de canal qui apporterait les eaux de la Méditerranée vers les chotts du sud Tunisien et Algériens, est le sujet de son dernier roman.
Projet fantastique? Pas vraiment. Le roman est paru en 1904, juste après l’Exposition Universelle, dans la lignée du creusement du Canal de Suez et de celui du Panama. Aussi dans la grande entreprise coloniale que poursuit la France .
La France va installer une Mer Saharienne qui envahira le Chott el Jerid.  Ses ingénieurs, topographes et ses militaires y travaillent! Le climat sera modifié, les pluies arroseront le désert qui fleurira. Le commerce se fera par bateaux à vapeur, rapides modernes et efficaces à la place des caravanes de dromadaires! Les ports ainsi créés permettrait l’accès des troupes et « assureraient la tranquillité en accroissant l’influence française en cette partie de l’Afrique »
Justement, les nomades ne voient pas d’un œil favorable la fin de leur commerce et de leur indépendance. Les palmeraient ne garderaient pas la sécheresse nécessaire aux dattes exceptionnelles des oasis, les palmeraies seraient inondées, la salinité gagnerait les terres arables… « l’eau salée de la mer saharienne s’infiltrerait à travers le sol et, remontant à la surface par capillarité, détruirait les vastes plantations de dattiers »

Autre inconvénient :

« les bords des chotts étant très plats, ils ne tarderaient pas à se transformer en marécages, autant de foyers pestilentiels qui infecteraient encore la région »
Science fiction géologique, écologique sur fond de colonialisme….

« c’est ainsi que cent ans après que le drapeau français fut panté sur la kasbah d’Alger, nous verrons la flottille française évoluer sur la mer Saharienne et ravitailler nos postes du désert »
Intéressant.

J’ai suivi avec grand plaisir ce roman qui débute dans l’oasis de Gabès que nous avons visitée, puis au Chott el Jérid 

« Nous ne voyons rien de la nappe liquide, par cette raison qu’une croûte saline la recouvre. mais elle n’est séparée de la surface que par cette croûte, véritable curiosité géologique… »

L’équipe chargée de surveiller le creusement du canal risquera-t-elle de disparaître enlisée? Sera-t-elle victime des tribus touaregs?

en plus du dépaysement : l’aventure!

 

L’odeur du henné – Cécile Oumhani

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Joli petit livre; couverture réussie (et solide), un bel objet de cette collection Elyzad.
Lecture agréable.
l’Odeur du Henné fait référence au mariage tunisien.Le mariage, but de la vie d’une jeune fille, destin de toute femme.

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Kenza est libre, médecin à l’hôpital, cultivée, fille chérie de son père l’instituteur progressiste qui,  lui a ouvert sa bibliothèque et favorisé ses études. Kenza a refusé tous ses prétendants jusqu’à ce que Sami, ami de ses frères, séduisant homme d’affaires, la demande en mariage.

 

 

Kenza ne peut refuser, même son père, ne le comprendrait pas.
Elle trouve une échappatoire, une formation dans un laboratoire de Recherche à Paris. Le père lui ferme sa bibliothèque .
Curieusement, c’est Sami, le fiancé, qui lui permettra ce voyage.
Je ne vais pas vous raconter la fin…
Racontée en courts chapitres, l’histoire de Kenza s’enrichit de nombreux portraits ou histoires de femmes, de Khadidja, la montagnarde, de petites mariées, de divorcées….vie au village ou dans la ville moderne.
L’histoire se joue aussi à Paris. Décalages, différences, rencontres avec des Européens mais aussi avec des étudiantes arabes.

Le Lait de l’Oranger – Gisèle Halimi

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Une personnalité intéressante : Gisèle Halimi n’est pas seulement une féministe de combat, c’est aussi l’avocate des procès d’Alger, une jeune tunisienne issue d’un milieu plutôt traditionnel qui a su prendre son envol très tôt.

Elle raconte sa vie dans un désordre chronologique charmant. Elle a rencontré Coty, De Gaulle, Giscard, Chirac et Mitterrand (recours en grâce), nagé avec Bourguiba, fréquenté Sartre et Simone de Beauvoir… mais son grand homme: c’est Edouard, son père, le magicien.
Tendresse familiale, combats militants, passion du Droit. C’est une autobiographie passionnante et une collection de portraits intéressants

 

Salambô – Flaubert

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Salammbô

C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar….

Plaisir, fascination de la langue de Flaubert, si riche que souvent des mots me sont inconnus (à moi, ce n’est pas étonnant mais aussi au dictionnaire!). Images envoûtantes, péplum magnifique.

Parfois la violence est tellement insoutenable que je dois faire une pause.

Il y avait là des hommes de toutes les nations, des Ligures, des Lusitaniens, des Baléares, des Nègres et des fugitifs de Rome? On entendait, à côté du lourd patois dorien, retentir les syllabes celtiques bruissantes comme des chars de bataille, et les terminaisons ioniennes se heurtaient aux consonnes du désert, âpres comme des cris de chacal….

Que doit ce récit à l’Histoire ou à l’imagination de l’auteur quand il décrit la diversité des costumes, des mœurs, des Mercenaires de tous ces peuples de la Gaule à l’Asie et à l’Afrique?
Et les cérémonies religieuse à Tanit ou à Moloch? Documentées ou inventées? Peu importe d’ailleurs…