La Maison et le Monde – Satyajit Ray (DVD)

SAISON INDIENNE

 

1984, film en couleur d’après le roman de Rabindranath Tagore. Est-ce un film historique racontant un épisode de l’histoire de l’Inde ?
La partition du Bengale en 1905 par Lord Curzon entre Musulmans et Hindous entraîna une réaction des  nationalistes et le boycott des produits anglais par le mouvement swadeshi.
Est-ce un drame entre trois personnages dans un palais indien?
Nakhil, le mari, homme moderne et ouvert, veut que sa femme soit libre. Il lui offre l’instruction et surtout la conduit en dehors des appartements réservés aux femmes dans une scène magnifique : le couple progresse lentement sur une galerie, majestueusement. Bimala,  élevée dans la réserve convenant à une femme indienne, apprend vite. L’anglais, le piano et le chant, certes, mais aussi la politique. Quand Nakhil veut lui faire rencontrer Sandip, leader nationaliste, qui est également son ami, son opinion est faite et ce n’est pas celle de son mari! les deux hommes sont d’abord émerveillés de cette indépendance d’esprit. Sandip veut utiliser Bimala pour ployer Nakhil qui s’oppose au boycott sur son domaine. Leur collaboration ne restera pas longtemps dans le champ intellectuel pur. Il s’éprend de la jeune femme. Résistera-t-elle à la séduction de cet homme qui joue aussi de séduction (si ce n’est de démagogie) quand il manie les foules.? Le film tourne au « mélo flamboyant« (dixit Télérama). Ne pas spoiler!
L’art de Ray, que j’ai découvert dans le Salon de Musique en noir et blanc, s’est enrichi de  couleurs mais le soin des plans, du cadrage et surtout des jeux d’ombres et de lumières est toujours magistral. Merveilleuse scène de la sortie du gynécée, merveilleuse image des raies d’ombres des stores sur le visage de Bimala qui écoule le discours nationaliste à la fenêtre. Magnifique moment où Bimala plie son sari en chantant, d’abord la mélodie anglaise puis un chant hindou, le temps s’étire sur toute la longueur des 6 mètres de soie
Bimala et Nakhil
A la fin du film, je me pose des questions: est-ce que le rejet du démagogue intéressé est le rejet du nationalisme qui joue sur l’affectif avec des slogans simplistes plutôt que sur la réflexion?
Dans le boycott des produits importés on retrouve les campagnes de boycott de Gandhi, Gandhi serait-il dénoncé ici?
La trahison de Bimala vis à vis de son mari est-elle  fortuite ou est-elle une preuve de la faiblesse féminine?
Un excellent article analysant le livre de Tagore apporte des réponses.
Extrait

 

Révisions

Les peintures de Tagore au Petit Palais

SAISON INDIENNE

On connaît Tagore comme poète, écrivain, prix Nobel 1913 moins comme musicien et comme peintre. L’exposition du Petit Palais « Dernière Moisson » présente 85 œuvres sur papier, encres, pastels ou aquarelles de premier plan. Ce n’est pas la première exposition de Tagore à Paris : dans les années 30, Anna de Noailles avait parrainé une exposition du poète et écrit la préface du catalogue (visible dans une vitrine).

C’est sur le tard, passé  60 ans, que Tagore a fait œuvre de plasticien : d’abord en jouant avec les ratures sur ses manuscrits (merveilleuse calligraphie indienne) puis avec ces « gribouillis » sont arrivés des animaux monstrueux. Le bestiaire extraordinaire occupe la première salle. Fantastique? humour? on ne sait comment interpréter ces tableaux étonnants. La figure humaine est aussi largement présente : portraits presque des caricatures d’hommes et figures féminines très douces. Ses paysages sont souvent nocturnes, masses sombres tranchant sur un ciel jaune, temples ou feuillages. Un mur porte des fleurs d’une délicatesse rare…

Assez petits formats sous verre. Les encres ont des tons métalliques, les oranges sont dorés, les noirs épais et mats. Quand on s’approche on admire la finesse du graphisme.

A la fin de l’exposition une vidéo passionnante raconte la vie de Tagore : paysages du Bengale actuel, extraits de films de Satyajit Ray mais aussi interviews d’un poète de Calcutta et d’un peintre qui souligne les parentés entre l’œuvre picturale de Tagore avec la peinture occidentale de l’époque : fascination des primitifs mais aussi Art Nouveau, il évoque aussi l’expressionnisme et Emil Nolde. J’ai le grand plaisir de retrouver les musiciens Bauls dont j’ai récemment fait connaissance. Le fil conducteur de cette biographie est justement le récit  chanté qu’un artiste de rue fait de la vie du grand homme à la manière des épopées historiques ou des textes sacrés du Râmâyana ou Mahabarata, déroulant une toile naïve illustrant les différents épisodes.

http://www.dailymotion.com/swf/video/xoe1bx<br /><a href= »http://www.dailymotion.com/video/xoe1bx_rabindranath-tagore-au-petit-palais_creation &raquo; target= »_blank »>Rabindranath Tagore au Petit Palais</a> <i>par <a href= »http://www.dailymotion.com/mairiedeparis &raquo; target= »_blank »>mairiedeparis</a></i>

Ma « Saison Indienne » avait commencé dans ces mêmes salles au Petit Palais avec l’exposition photo, Elles Changent l’Inde, à 5 jours de notre départ, je suis contente de me retrouver dans ces lieux familiers avant le grand saut dans le dépaysement.

Les Vagabonds Enchantés – chanteurs bauls – Mimlu Sen

SAISON INDIENNE

Les Vagabonds enchantés sont les chanteurs Bauls. Chanteurs itinérants au Bengale, vivant d’aumône dans les villages, héritiers d’une tradition séculaire remontant jusqu’au 16ème siècle. Confluence, syncrétisme,  entre les adorateurs de Vishnou, de Shakti, les tantriques,  les yogis de village, les fakirs, les soufis. Poésie mystique mais aussi grande tolérance.

La narratrice, est une indienne anticonformiste. Ayant approché les communistes naxalites, elle se retrouve en prison. Dans le Paris de Mai68, « fief du sexe, de la drogue et du rock n’roll […] du féminisme, de la psychanalyse et de l’existentialisme…. »elle se pose quelques années jusqu’au coup de foudre pour la musique baul. Elle suit alors au Bengale un musicien Paban. C’est leur histoire qu’elle raconte. Festivals, vie rurale, rencontre avec des musiciens et des gourous,  aussi une histoire d’amour!

Comment cet oiseau inconnu

Peut-il ainsi à sa guise

Entrer et sortir de sa cage?

si je pouvais l’attraper

Je l’entraverais

Avec les chaînes de mon esprit.

Mais je ne parviens pas à le saisir,

Il continue d’entrer et sortir.

Sa cage a huit pièces et neuf portes,

Elle est couronnée par une galerie des glaces

Ô mon cœur, la cage dont tu rêves,

Faite de faible bambou

Peut se rompre à tout moment.

Ainsi dit Lallan, l’oiseau peut se libérer de sa cage,

Et s’enfuir, qui peut savoir où.

Lallan Shah Fakir (19ème siècle)

Rabinadrath Tagore a cité cette chanson au Musée Guimet en 1916

La figure de Tagore plane encore :le bungalow de Mimlu Sen, de ses enfants et de Paban se trouve dans la ville universitaire de Tagore : Shantiniketan, plus tard ils s’installeront dans une propriété évoquant les décors de Satyajit Ray…

 

Le livre foisonne de contes, de mythes, qui s’entremêlent avec le quotidien de ces musiciens comme la poésie, poèmes d’amour, épopée de Rhada et Krishna, mystique étrange

Une fille est Ganga, Jamuna et Saraswati :

Chaque mois, des marées montent en elle,

Forment le confluent de trois rivières de trois couleurs.

Le premier jour, il est noir, le lendemain blanc,

le troisième rouge nacré.

Qui peut sonder les profondeurs d’une femme?

Maheswara ne sait pas grand-chose d’elle

Étonnante chanson célébrant le flux menstruel, célébrations des déités féminines mais aussi statut arriéré de la femme dans la campagne bengalie.

Très éloignée de la philosophie hindoue ou de la musique ethnique, j’ai dévoré ce livre si riche! Il manque seulement un CD pour donner à entendre la voix de Paban!

 

 

Lectures indiennes : mon top10 et des sagas

SAISON INDIENNE

La littérature indienne contemporaine foisonne, le plus souvent anglophone, elle est facilement accessible et largement traduite. J’ai ratissé large dans les rayons de la Bibliothèque et emporté des piles de livres. Difficile d’effectuer un tri. Après deux mois de lectures exclusivement indiennes, je dresse ici un premier bilan.

 

Hors concours dans mon TOP10,

Les Enfants de Minuit de Salman Rushdie, lu autrefois, je mepropose de relire dès que je l’aurai retrouvé

 

 

 

Très intéressant, N°1 de ce classement personnel : Un océan de Pavots d’Amitav Gosh. Très riche, dense, varié. Premier volume d’une trilogie dont j’attends avec impatience la suite! Il n’est pas besoin d’aller en Inde pour apprécier ce gros roman captivant qui nous emmène sur les mers comme sur le fleuve. Lire la suite ICI

 

Une découverte, N°2 : Le Dieu des Petits Riens d’Arhundati Roy, une écriture intéressante,d’une écrivaine engagée. Lire la suite ICI

 

 

 

Un coup de cœur, N°3 : Les neuf visages du cœur d’Anita Nair. lire la suite ICI

 

N°4 : Noces indiennes de Sharon Maas, lire ICI

une copieuse saga qui fait voyager non seulement à Madras mais aussi dans la communauté indienne  de Guyane britannique  et à Londres

N°5 : Les collines du tigre de Sarita Mandanna

Je ne suis pas entrée dès le début dans cette saga. Exotisme garanti, très belle évocation des collines, de la jungle, des forêts..
Au début c’est l’histoire de Dévi, petite fille,  et de Dévanna le petit garçon si doué, élevés au village ensemble. Coup de foudre pour le Chasseur, si valeureux, si noble… cela m’a un peu agacé. Poursuivant la lecture, le roman a perdu sa tonalité  » à l’eau de rose » pour se teinter d’amertume et de tragique. Je me suis attachée à cette famille. J’ai un peu pensé à Autant emporte le Vent dans la ténacité dont Devi fait preuve en cultivant malgré tout ses caféiers..

N°6 : Un Atlas de l’impossible d’Anuradha  Roy

pris à la bibliothèque confondant Arundati Roy et Anuradha Roy. Très belle couverture bleue de cette collection Actes Sud

Une saga familiale, Trois générations, trois maisons.
Dans une petite ville provinciale , Songarth, Amulya installe sa fabrique de produits médicinaux tandis que Kananbala, sa femme, s’étiole insensible au charme du jardin, cloitrée et sombre dans la dépression et la démence.
Kamal, marié mais sans enfant, prendra la succession de son père.Tandis que son frère, Nirmal, vivra une vie errante après que Shanti, sa jeune femme ne meure en couches.
La deuxième partie du livre est centrée sur deux enfants, Bakul la fille de Nirmal, et Mukunda,  parrainé par Amulya, de naissance obscure et sans caste. Une histoire d’amour aurait pu s’ébaucher entre la jeune veuve qui s’occupe des enfants et Nirmal qui revient.
La troisième partie se passe à Calcutta. Mukunda jeune diplômé s’installe dans la merveilleuse demeure qu’un lettré musulman lui confie à la suite de la Partition et des troubles, il se marie, un fils nait. tous les espoirs sont permis.
Chaque génération reproduit le même schéma : espoirs de jeunesse, désillusions, enfermement dans les convenances, les préjugés et le système des castes. Les femmes paient le plus lourd tribut à la tradition.
Les maisons jouent le rôle de véritable personnages dans ce roman. La maison près du fleuve me fait penser à celle du film le Salon de Musique, il me semble la voir. Il me semble sentir les parfums du jardin de Songarth. Pas étonnant que les maisons soient si importantes: Mukunda devient agent immobilier, de la pire espèce…
C’est une lecture agréable.
J’ai été déçue,par les promesses du 4ème de couverture qui invitait à comprendre l’histoire de l’Inde de la colonisation à l’Indépendance. Cet aspect est plutôt escamoté.

N°7 : Râga d’après midi d’Amit Chaudhuri

Très beau titre, très belle couverture (Picquier) mais une légère déception.

Court roman, léger, délicat, presque trop délicat. Bien écrit. allers-retours entre Oxford où étudie le narrateur et Bombay et Calcutta où vivent ses parents. pages impressionnistes. Pas d’histoire : le héros hésite entre deux femmes, mais on ne sait ni pourquoi, ni comment.
Un peu inconsistant, joli, cependant.

Même en comptant Les Enfants de Minuit, mon top10 est bancal, il en manque deux. La pile de livre en attente est encore haute. Le classement sera-t-il bouleversé?

 

L’homme qui voulait être roi – film de John Huston d’après Kipling

SAISON INDIENNE

film de John Huston 1975

Quels joyeux compères que Daniel Dravot et Peachy Carnehan, alias Michael Caynes et Sean Connery!  Entrain, humour britannique, et de l’action! On ne s’ennuie pas en leur compagnie.

De Delhi ou Jodphur, on traverse la Passe de Khyber pour se retrouver en Afghanistan  et dans les montagnes somptueuses de l’Hindu Kouch. Les deux anciens soldats ont demandé à Rudyard Kipling d’être le témoin d’un étrange contrat : les deux associés s’engagent à ne toucher ni à l’alcool ni aux femmes tant qu’ils n’ont pas atteint leur but : se faire couronner roi du Kafiristan.

Ambition démesurée? Conte des Mille et unes Nuits sorti de l’imagination fertile du narrateur du Livre de la Jungle?

La réalité dépasse parfois la fiction : le Kafiristan existait bien à l’époque de Kipling: il était bien peuplé d’une population distincte des Afghans musulmans et c’est même ce qui a donné le nom de Kafiristan (pays des Infidèles). Les étranges pratiques religieuses du film ne sont peut être pas complètement inventées. Kipling s’est inspiré de réels aventuriers qui ont cherché à se bâtir un royaume dans la région. En tant que journaliste, il connaissait bien les militaires des guerres Afghano-russo-britannique.

Ironie (fortuite) de cette séance d’entrainement d’une armée afghane par les deux sergents britannique, plus fort encore, la vallée de la Kapisa est justement le siège des aventures de Peach et Dravot. J’en connais certains qui seraient bien avisés de visionner le film et de relire Kipling avant d’élaborer des stratégies géopolitiques dans la région!

Dans les paysages sublimes j’ai eu la malchance de reconnaître assez vite Ait Benhaddou et la région de Ouarzazate que je connais bien. J’aurais préféré croire qu’on était vraiment en Afghanistan!

http://www.dailymotion.com/swf/video/xaoeym<br /><a href= »http://www.dailymotion.com/video/xaoeym_the-man-who-would-be-king-1975_shortfilms &raquo; target= »_blank »>The Man Who Would Be King (1975)</a> <i>par <a href= »http://www.dailymotion.com/Moviescan &raquo; target= »_blank »>Moviescan</a></i>

http://youtu.be/3dJf5rO0-BM

Désolée pas de sous-titre mais le plaisir d’entendre nos deux héros en VO

 

Kim de Kipling et le Grand Jeu

Plusieurs pistes dans Kim : celle du lama et de la recherche spirituelle, celle de l’espionnage.

Kim, connaissant le bazar de Lahore comme sa poche, débrouillard et serviable « l’Ami de Tout le Monde » a déjà rendu maints service à Mahboub Ali, Pathan à la barbe rouge,  maquignon vendant des chevaux à l’armée britannique et aux Rajahs des états princiers, officiellement, plus officieusement agent de liaison entre les troupes de Sa Gracieuse Majesté et les tribus afghanes ou les princes rajpoutes. Au caravansérail de Lahore il lui confie une mission d’importance : le pedigree d’un étalon blanc. Kim devine que le message est d’importance. Il parvient même à en déchiffrer le sens et gagne une réputation de devin auprès de la population indigène.

Kim est un « poulain de polo » d’après le maquignon, celui qui joue d’instinct. Fils d’un soldat irlandais, il est adopté par le régiment de son père(à l’insigne du taureau sur fond vert comme dans la prophétie) qui veut l’enrôler et le placer dans une école militaire. Kim est trop indépendant pour la vie militaire, les uniformes trop étroits et guindés. Sa connaissance du terrain, des langues et des coutumes indiennes, son intelligence en font une recrue de qualité pour les services d’espionnages britannique. Le roman est donc un roman d’espionnage – ou d’apprentissage d’un espion.

— Fils, j’en ai assez de cette madrissah, où l’on prend les meilleures années d’un homme pour lui apprendre ce qu’il ne peut apprendre que sur la Route. La folie des sahibs n’a ni bout ni fin. N’importe. Il se peut que ton rapport écrit t’épargne un plus long esclavage, et Dieu sait que nous avons de plus en plus besoin d’hommes dans le Jeu. » […..]

Ali Mahboub continue un peu plus loin dans le chapitre X

« Le poney est fait — fini — mis en bride et au pas, sahib ! À partir de maintenant, il ne fera chaque jour que perdre ses bonnes manières si on le retient pour des balivernes. Laissez-lui la bride sur le cou et lâchez-le, dit le marchand de chevaux. Nous en avons besoin. 

 


Le Grand Jeu se joue depuis 1815, depuis la fin des conquêtes napoléoniennes. Il oppose la Grande Bretagne à la Russie . Les Anglais surveillent la Route des Indes tandis que les Tsars voudraient un accès aux mers chaudes. L’Homme Malade, l’Empire Ottoman est une des pièces maitresses du Grand Jeu, avec l’accès à Constantinople, les détroits, Bosphore et Dardanelles où se joue aussi la Grande Idée grecque. L’autre pion, le plus coriace est Afghan. Kipling a situé d’autres nouvelles et romans dans les parages de la Passe de Khyber.

Après l’apprentissage de Kim chez Lugar Sahib, au collège saint François Xavier, et comme arpenteur notre héros âgé de 17 ans accompagne son lama dans les hautes montagnes de l’Himalaya à la poursuite de deux Russes (dont l’un est français). Il remplira pleinement sa mission nous faisant vivre des aventures époustouflantes dans un cadre grandiose et très exotique.

 

 

Le Jeu de Kim (Kipling)

C’est un jeu bien connu des scouts que j’ai pratiqué dans mon enfance. Bien avant d’avoir entendu parler du roman et de Kipling.

Kim s’est échappé du collège pendant les vacances. Il a rejoint le vendeur de chevaux Mahboub Ali qui a prévenu Creighton Sahib, le colonel des renseignements qui l’envoie en stage chez le docteur des Perles Lurgan Sahib à Simla…

L’enfant[…]s’élança vers le fond de la boutique d’où il revint avec un plateau de cuivre.

« Donne-les-moi dit-il à Lurgan Sahib. Qu’ils viennent de ta main, car il pourrait dire que je les connaissais avant.

– Doucement…Doucement, répliqua l’homme en extrayant d’un tiroir sous la table une demi-poignée de babioles dont le cliquetis sonna sur le plateau.

–  Maintenant, dit l’enfant  en agitant un vieux journal, regarde-les aussi longtemps que tu voudras, étranger. Compte, si besoin est touche. un regard me suffit à moi »

Il tourna le dos fièrement.

– « Mais en quoi consiste le jeu?

– Quand tu les auras comptées et maniées et que tu seras sûr de pouvoir te les rappeler toutes, je les cacherai et il faudra que tu en dises le compte à Lurgan Sahib. j’écrirai le mien.

– Oh!

L’instinct de rivalité s’éveilla en son sein. Il se pencha sur le plateau. il ne contenait pas plus  que quinze pierres.

– « C’est facile », dit-il au bout d’une minute.

L’enfant glissa le papier sur les joyaux scintillants et se mit à griffonner dans un petit carnet indigène.

– « Il y a sous ce papier cinq pierres bleues – une grosse, une moins  et trois petites, » dit Kim, tout d’une haleine, « il y a quatre pierres vertes, l’une avec un trou ; il y a une pierre jaune, on peut voir au travers et une comme un tuyau de pipe. Il y a deux pierres rouges, et…et… donne moi le temps…

Lurgan compta jusqu’à dix. Kim secoua la tête

-« Écoute mon compte! éclata l’enfant avec un trille de rire impétueux:

– d’abord il y a deux saphirs avec des crapauds – un de deux ratis et un de quatre, à ce que je peux en juger. Le saphir de quatre ratis est ébréché. il y a une turquoise du Turkestan unie avec des veines noires, il y en a deux gravées – une avec le nom de Dieu en or, et, sur l’autre, qui est fendue en travers car elle sort d’une vieille bague, je ne peux pas lire les lettres.  nous avons maintenant quatre émeraudes, mais il y en a une percée en deux endroits et une un peu rayée….[….]

c’est ton maître dit Lurgan Sahib, en souriant.

 

– Huh, il savait le nom des pierres. Essayez avec des choses ordinaires que nous connaissions tout les deux….

La Version Originale du Jeu de Kim m’a enchantée.

Kim est  un roman d’espionnage, roman d’apprentissage d’un apprenti-espion. Alors que le lama lui paie l’enseignement du meilleur collège de Lucknow, pendant les vacances Kim complète sa formation. Lurgan Sahib est aussi magicien et expert en déguisements de toutes sortes, utiles quand Kim sera en mission

 

 

L’énumération des pierres précieuses m’a ravie! Elle prend un aspect documentaire quand je pense aux bijoux du film Akbar et Jodhaa. L’Inde et ses joyaux a fasciné plus d’un!

Kipling – Zorgbibe – la Gloire de l’Empire

CHALLENGE VICTORIEN

En vue de notre prochain voyage en Inde j’avais prévu de ne lire que la première partie de la biographie de Kipling  intitulée La saga des Anglo-Indiens, prise par la lecture et avec l’arrivée inopinée du Challenge victorien, j’ai poursuivi le gros livre. La première partie m’avait beaucoup diverti. Zorgbibe a dressé un tableau très pittoresque des années de jeunesse de Kipling, sa petite enfance indienne, ses tristes années en Angleterre puis le très british et amusant college Westward Ho, enfin les années de journalisme en Inde. Le biographe a su utiliser les personnages, les intrigues des écrits de Kipling pour tisser  biographie et fiction, donner des clés de lecture. Je me suis un peu perdue entre réalité et  romanesque avec beaucoup de bonheur.

En 1889, Rudyard Kipling âgé de 23 ans, quitte Calcutta en compagnie d’un couple Américain, effectue presque un tour du monde et redécouvre Londres. Il est déjà un journaliste reconnu. Occasion de croiser Jerome K. Jerome et de nombreux intellectuels et écrivains de l’époque, Thomas Hardy et Henry James masi aussi Rider Haggart auteur des Mines du Roi Salomon (dont j’ai vu une adaptation au cinéma) ainsi que d’autres intellectuels pas forcément connus par les francophones (mais peut être par les participants au challenge victorien) .

Le style de la biographie est bien différent de celui de la Saga : moins de citations moins d’anecdotes amusantes . Notre héros a vieilli, ce n’est plus un potache, c’est une célébrité, une  référence pour la politique coloniale de l’Empire. Épousant les préjugés des Anglo-Indiens, il s’engage dans la lutte (et le dénigrement) du Parti du Congrès indien sans reconnaître l’importance de la naissance du nationalisme indien.

Kipling est aussi un grand voyageur : un chapitre du livre de Zorgbibe s’intitule Le globe-trotteur de l’Agence Cook .C’est avec grand plaisir que je découvre le début du tourisme o et que je suis les tours du monde avec sa femme, puis ses enfants, qui le mèneront aux Etats Unis, jusqu’au Japon(où la banqueroute de sa banque le verra ruiné) puis, plus tard en Afrique du Sud où la famille prend ses quartiers d’hiver.


Le personnage de Kipling est  complexe.

Si, ses écrits sont principalement d’inspiration indienne, il a finalement assez peu vécu en Inde

Si, il a été propagandiste de la politique coloniale victorienne,

Si, il s’est engagé dans la guerre des Boers,  auteur d’un Mendiant distrait,poème patriotique levant des fonds pour les soldats

…..Il a donc bien gagné son surnom de Chantre de l’Impérialisme.

Il a aussi rencontré Mark Twain, fait le voyage des Samoa pour voir Stevenson (sans atteindre les îles). Il a également passé de nombreuses années en Nouvelle Angleterre près de la famille de Carrie, son épouse. Il a inspiré les frères Tharaud, romanciers français qui ont obtenu le Goncourt 1906 pour Dingley, l’illustre écrivain.

Même si des convictions anti-colonialistes empêchent d’être en pleine empathie avec le personnage, la lecture de cet ouvrage parcourant l’Empire de Victoria est passionnante.

 

 

Kipling – Charles Zorgbibe- la saga des Anglo-Indiens

SAISON INDIENNE

De Kipling, je ne connaissais que des clichés : le « chantre de l’impérialisme britannique », « tu seras un homme mon fils…. » ainsi que tout un folklore de mes années d’éclaireuses « jeu de Kim, » ou noms de « totems » tirés du Livre de la Jungle. Un auteur pour scouts, enfants ou nostalgiques des colonies.
L’écrivain Kipling vaut mieux que sa caricature.
C Zorgbibe a tissé un aimable et pittoresque patchwork des œuvres de Kipling pour raconter la vie aventureuse et voyageuse de l’écrivain et la saga des Anglo-indiens.
Histoire victorienne bien connue des Anglais, qui nous est  étrangère.

Lire Kipling et comprendre ce qui se passe en Afghanistan! Imaginer l’importance de la Route des Indes à l’époque. La Guerre des Boers,La Guerre des sahibs, me renvoie à la biographie de Gandhi d’Attali que j’ai lue il y a peu.Et terminer la fresque par la Première Guerre mondiale.

Je me livre à la singulière expérience de lire en même temps cette biographie de Kipling et Kim (expérience dictée par des contingences pratiques et non pas par une volonté littéraire : j’ai téléchargé gratuitement Kim sur ma liseuse tandis que le gros pavé de Zorgbibe est trop lourd pour être emporté : Kim me suit dans le métro, dans mon cartable…tandis que Kipling attend sur la table de chevet. ). Cette confrontation est tout à fait fructueuse : je saisis mieux des détails qui pourraient paraître secondaires : le fameux canon de Lahore se trouve en face du Musée dont le père de Kim était le directeur….le maquignon Mahboub a vraiment existé….Par ailleurs, j’identifiais Kim à Kipling enfant, erreur, il fut envoyé à 6 ans en Angleterre.

J’imaginais une sorte de chef scout pontifiant, je découvre un potache farceur, un lecteur de Rabelais dans le texte, un journaliste qui préfère écrire des ragots en vers. Montage de héros de ses romans et de ses nouvelles, l’auteur de la biographie dresse un tableau coloré de la société victorienne. Je me perds dans les personnages réels et ceux que Kipling a créés, et je m’amuse bien!(je ris même aux éclats)

 

cet article est ma première contribution au challenge victorien

 

 

 

Le Salon de Musique – Satyajit Ray (DVD)

SAISON INDIENNE

http://www.dailymotion.com/swf/video/xhkyb6<br /><a href= »http://www.dailymotion.com/video/xhkyb6_le-salon-de-musique-begum-akhtar_shortfilms &raquo; target= »_blank »>Le Salon de musique – Begum Akhtar</a> <i>par <a href= »http://www.dailymotion.com/zimol-music &raquo; target= »_blank »>zimol-music</a></i>

Un lustre de cristal aux coupes en tulipes se balance dans l’obscurité, symbole du luxe, de la sophistication du palais tandis que le générique se déroule, lettres hindoues sur fond noir. Noir et blanc, ombre et lumière. Extrême dépouillement. Unité de lieu : un palais au fronton et aux colonnes grecques domine le fleuve.Roy, le zamindar – noble propriétaire terrien – entend au loin la musique que donne le voisin parvenu .

le zamindar Roy sur sa terrasse

 » M’a-t-il invité? » demande-t-il à son serviteur Ananta.

– « Est-ce que je vais quelque part? »

Le noble Roy, ne va nulle part, en revanche, il invite ses voisins dans son salon de musique, à des concerts fastueux qui le ruinent

Chronique d’une décadence. Le fleuve a emporté le jardin et une partie des terres lors d’une crue. Grand seigneur, Roy, a accueilli un millier de paysans, rappelle-t-il à sa femme qui lui reproche d’avoir hypothéqué ses bijoux. L’intendant prévient son maître qu’il a déjà commencé à vider l’ultime coffre. Une rivalité s’engage entre l’ancien noble et le parvenu Ganguli, fils d’usurier, qui a installé l’électricité, qui se déplace en voiture et qui se pique d’apprécier la musique.

Ganguli, le parvenu

Les dernières richesses seront dilapidées dans cette rivalité. La tragédie se déroule pendant un de ces concerts : le lustre se balance, les éclairs illuminent la nuit, le fleuve emportera la femme de Roy, son fils est noyé. Le zamindar vend ses meubles. Le palais est vide, reste le lustre et l’estrade où une danseuse se produira dans un  dernier concert .

Mauvais présage: une énorme araignée se détache sur le portrait de Roy…

L’issue fatale est prévisible depuis la première scène, la décadence est peinte avec raffinement et noblesse. Un monde s’achève, un monde de palais, de chevaux et d’éléphant, dans l’indifférence et la grandeur.

J’avais vu ce film autrefois, il m’avait laissé un souvenir indélébile. Tellement classique qu’il n’a vieilli en rien.