Racleurs d’océans – Anita Conti – Petite Biblio Payot

BOOKTRIP EN MER

Depuis ma découverte d’Anita Conti à l’exposition du musée des Pêcheries de Fécamp, la lecture du roman graphique de Catel& Bocquet j’avais hâte de lire ses écrits. Et je n’ai pas été déçue : un véritable coup de cœur!

Anita Conti embarque  sur le Bois-Rosé de Fécamp pour une campagne qui durera du début Aout 1952 à Décembre dans les eaux poissonneuses, au large de Terre-Neuve  et du Groenland. Le Bois-Rosé est un navire-usine moderne équipé d’un radar, un sondeur… Son équipage est composé d’une soixantaine d’hommes, des aristocrates de l’océan, avec un « programme de travail sans pitié«  sans arrêts, sans dimanche, avec un seul espoir de repos : la tempête.

La Dame de la Mer n’a rien à prouver au capitaine fécampois, ce n’est pas sa première expédition. Autodidacte, elle a acquis au cours de ses navigations une solide culture océanographique et géologique et nous fait profiter des découvertes des fonds océanique (la carte actuelle date des années 60). 

Reportage sous forme de livre de bord, avec les heures, la profondeur des fonds, la météo et les évènements de la traversée. Rédigée avec la poésie exotique de la langue des marins. Images inattendues Le P’tit Ch’val est une pompe, une palanquée, 2 tonnes de poisson hissées par le palan, les Houaros sont des oiseaux, les issebères, des icebergs…cette langue des marins m’enchante. 

Anita Conti s’intéresse à tout, à la géologie, aux courants, à la température de l’eau et à la salinité des eaux où vivent les morues. Elle s’intéresse surtout aux hommes et à leurs métiers : ébreuilleurs qui enlèvent les viscères du poisson, décolleurs qui coupent les têtes, trancheurs, laveurs qui préparent les morues que l’affaleur traine dans des pottes jusqu’à la cale, où le saleur les salera. Elle nous décrit le chalut tout neuf comme un voile de mariée qui va racler les fonds pour remonter du poisson, parfois du faux-poisson, qui sera rejeté. Quel gaspillage! 

Anita Conti est aussi photographe et cinéaste, pas évident de garder propre et sec son matériel. Elle nous fait partager tous ses secrets techniques.

Elle nous fait vivre une aventure, avec les avaries, les pannes du radar, le ventre du chalut qui se déchire. Aventures par gros temps, vent et neige, brouillard, jour et nuit. Les bottes dans le poisson.

Aventure humaine de ces marins six mois loin de chez eux. Isolés? pas toujours grâce aux signaux radio, aux visites des capitaines d’autres navires. Moments de convivialité privilégiée. Et même tendresse pour ces pingouins adoptés!

Anita Conti se passionne pour la pêche et les marins mais elle n’est pas naïve. Elle a conscience du désastre qui se profile : la surpêche, la destruction du milieu naturel, le gaspillage quand on rejette à la mer les poissons non vendables, morts. 

Embarquez avec elle, vous ne serez pas déçu!

 

Le Lièvre aux yeux d’ambre – Edmund de Waal – ed. libres Champs

CHALLENGE MARCEL PROUST

Le Lièvre aux yeux d’ambre est un netsuke, une petite sculpture  japonaise qui était parfois portée à la ceinture du costume traditionnel japonais. Au temps du japonisme, quand le Japon s’ouvrit à l’Occident, estampes, soieries, laques,  éventails faisaient fureur chez les collectionneurs et les impressionnistes. Charles Ephrussi fit l’acquisition de 264 netsukes. Plus tard, il offrit la collection comme cadeau de mariage à ses cousins  Ephrussi de Vienne. 

Edmund de Waal retrace l’histoire de sa famille, les Ephrussi – famille de négociants et banquiers juifs originaires dOdessa qui essaimèrent à travers l’Europe. Son fil conducteur est la collection des netsukes. 

Le nom Ephrussi m’évoquait plutôt la villa Ephrussi au Cap Ferrat CLIC 

Cette saga s’étale sur 7 générations.  Le patriarche a fait fortune à Odessa avec l’exportation des blés ukrainiens. La banque Ephrussi installe des succursales à Vienne et à Paris, les cousins se retrouvent en Suisse ou en Slovaquie. Puis après la seconde guerre mondiale, ils sont dispersés en Amérique, au Mexique et même au Japon. Pendant deux ans Edmund de Waal nous fait partager son enquête. Je l’ai suivi bien volontiers et j’ai dévoré ce livre. 

La première partie : Paris 1871-1899.  Leon Ephrussi s’installa en 1871 Rue de Monceau, non loin des hôtels particuliers de Rothschild, Cernuschi, Camondo dans le quartier bâti dans les années 1860 par les frères Pereire. Charles, le troisième fils n’était pas destiné aux affaires. Il acquis une solide culture classique et était un fin connaisseur d’art. Il semble qu’il inspira Proust pour le personnage de Swann. Charles Ephrussi et Swann ont de nombreux points communs surtout du point de vue de l’art. Comme le héros de la Recherche, il est collectionneur, il a écrit une monographie sur Dürer (pas sur Vermeer), il est membre du Jockey reçu chez les grands du monde. Charles Ephrussi fut un mécène des peintres impressionnistes : il figure debout coiffé d’un haut de forme noir dans le Déjeuner des Canotiers, achète à Degas Le départ d’une course à Longchamp, à Monet des Pommier, les Glaçons, une vue de la Seine . Les asperges d’Elstir sont de Manet…Comme les impressionnistes, il est séduit par le japonisme et exposera même les laques qu’il collectionne. Propriétaire du journal La Gazette il fait paraître 64 reproductions de tableaux que Proust va citer dans La Recherche.. Même avant l’Affaire Dreyfus, La Banque Ephrussi est la cible de l’antisémitisme, la faillite d’une banque catholique liée à l’Eglise me rappelle plutôt Zola et l’Argent. Drumont distille son venin dans La France Juive. Quand se développe l’Affaire Dreyfus, certains peintres comme Degas et Renoir, pourtant aidés par Ephrussi manifestèrent une hostilité ouverte contre son « art juif ». Pour Charles, certaines portes se ferment. 

Deuxième partie : Vienne 1899-1938

Le Palais Ephrussi à l’angle du Ring et de la Schottengasse est encore plus impressionnant que la demeure parisienne. J’ai le plaisir d’imaginer Freud qui loge à 400 m de là. l’auteur évoque aussi les cafés viennois, institutions littéraires. Toute la littérature autrichienne se retrouve dans le livre Karl Kaus, Joseph Roth, Schnitzler, Wassermann. La communauté juive est nombreuse mais à la veille du XXème siècle l’antisémitisme est aussi répandu et utilisé politiquement. Viktor Ephrussicomme Charles à Paris n’était pas l’héritier direct de la Banque, il a préféré les études classiques et c’était un jeune érudit préférant collectionner livres rares et incunables. Mais au décès de son père, il se retrouve homme d’affaires. 

J’ai aussi aimé croiser au hasard des pages mon écrivain-voyageur préféré : Patrick Leigh Fermor qui séjourna dans la maison de campagne slovaque de Kövesces

Troisième partie : Vienne, Kövesces, Turnbridge Welles, Vienne 1938-1974

La suite de l’histoire est connue, avec pour point final l’Anschluss. Alors que la jeune génération s’est dispersée hors d’Autriche le banquier Viktor peine à abandonner le Palais Ephrussi et sa banque. En une journée, il perdent tout. Edmund de Waal raconte l’odieux saccage, la spoliation systématique des tableaux, livres précieux, meubles et porcelaines. par miracle, les netsukes seront sauvés.

Quatrième partie : Tokyo 1947-1991

Il fallait bien que les netsukes et le japonisme conduise  l’auteur à Tokyo!

Epilogue : Tokyo, Odessa, Londres 2001-2009

En plus de la visite d’Odessa, les références littéraires pointent : la famille Efrussi est citée dans les livres d‘Isaac Babel.

J’ai donc lu ce livre avec un plaisir décuplé par les lectures récentes de la Recherche du temps perdu, mais aussi des expositions impressionnistes cette année du 150 anniversaire de l’Impressionnisme couplée à Giverny et à Deauville à des expositions japonisantes. Les lettres allemandes ont été l’occasion de revenir à Joseph Roth, Zweig…

Malheureusement je n’ai pas trouvé les netsukes dans le deuxième étage du musée Guimet où se trouvent les collections japonaises.

Le Temps Retrouvé – Tansonville

CHALLENGE MARCEL PROUST AVEC CLAUDIALUCIA

logo de la lecture commune

Toute la journée, dans cette demeure de Tansonville un peu trop campagne, qui n’avait l’air que d’un lieu de sieste entre deux promenades ou pendant l’averse, une de ces demeures où chaque salon a l’air d’un cabinet de verdure, et où sur la tenture des chambres, les roses du jardin dans l’une, les oiseaux des arbres dans l’autre, vous ont rejoints et vous tiennent compagnie — isolés du moins — car c’étaient de vieilles tentures où chaque rose était assez séparée pour qu’on eût pu, si elle avait été vivante, la cueillir, chaque oiseau le mettre en cage et l’apprivoiser, sans rien de ces grandes décorations des chambres d’aujourd’hui où, sur un fond d’argent, tous les pommiers de Normandie sont venus se profiler en style japonais, pour halluciner les heures que vous passez au lit, toute la journée je la passais dans ma chambre qui donnait sur les belles verdures du parc et les lilas de l’entrée, sur les feuilles vertes des grands arbres au bord de l’eau, étincelants de soleil, et sur la forêt de Méséglise. Je ne regardais, en somme, tout cela avec plaisir que parce que je me disais: c’est joli d’avoir tant de verdure dans la fenêtre de ma chambre, jusqu’au moment où dans le vaste tableau verdoyant je reconnus, peint lui au contraire en bleu sombre, simplement parce qu’il était plus loin, le clocher de l’église de Combray, non pas une figuration de ce clocher, ce clocher lui-même qui, mettant ainsi sous mes yeux la distance des lieues et des années, était venu, au milieu de la lumineuse verdure et d’un tout autre ton, si sombre qu’il paraissait presque seulement dessiné, s’inscrire dans le carreau de ma fenêtre. »

 

 

l’église de combray

Ainsi commence ce dernier volume du Temps Retrouvé près de Combray. Le narrateur tient compagnie à Gilberte mariée à Robert de Saint-Loup et qui la trompe. Morel est aussi reçu à Tansonville

« Saint-Loup était flatté d’être aimé par Gilberte, et, sans oser dire que c’était Morel qu’il aimait, donnait pourtant sur l’amour que le violoniste était censé avoir pour lui des détails qu’il savait bien exagérés sinon inventés de toute pièce, lui à qui Morel demandait chaque jour plus d’argent. »

Le narrateur pose encore à Gilberte des questions sur l’homosexualité supposée d’Albertine. Sa jalousie n’aura donc jamais de cesse?

Je serais bien restée en leur compagnie plus longtemps à la campagne mais une grande digression me ramène dans le salon de Madame Verdurin.

Revoir le Pierrot de Watteau au Louvre

Pierrot intitulé autrefois Gilles, fut  peint par Watteau (1684-1721) découvert en 1826,dans la collection de Vivant-Denon, entra au Louvre en 1869. 

Le tableau a fait l’objet d’une restauration et cette exposition le présente nettoyé, agrandi, accompagné de commentaires, de vidéos et de tableaux soit peints par Watteau soit traitant du sujet de la comédie italienne au XVIIIème siècle ou plus tard.

Pierrot et le Théâtre comique

Arlequin Empereur de la Lune – Gillot

Deux troupes officielles officiaient à Paris : La Comédie Française dont le personnage-vedette était Crispin, valet manipulateur et La Comédie Italienne avec Arlequin et Pierrot. La Comédie Italienne fut interdite par les édits de 1697 et de 1716 : elle avait déplu par des plaisanteries ayant offensé les élites. Des comédies privées jouaient un répertoire burlesque pendant les foires sur des tréteaux en extérieur et dans des parades. 

Le tombeau de maître Arlequin soldat gourmand – Gillot

Watteau originaire de Valencienne vint à Paris en 1702 et, en collaboration avec Claude Gillot était spécialisé dans les représentations du théâtre à l’italienne.

Watteau et la conception de Pierrot

Watteau : Pierrot

On a supposé sans preuve que la toile avait servi d’enseigne dans un café tenu par un ancien acteur spécialiste du rôle de Pierrot. 

la postérité de Pierrot

Après 1721 un nouveau personnage triomphe dans les parades devant les salles de théâtres : Gilles, valet grossier.

Arlequin et Pierrot Derain

Evolution du personnage de Pierrot 

Un acteur de génie Debureau joua une pantomime au Théâtre des funambules avec une tenue blanche, campant un sombre Pierrot repris par Sarah Bernhardt 

Sarah Bernhard dans Pierrot l’assassin – Photo Nadar

Au XXème siècle

Picasso, Derain, Juan Gris ont peint leurs Pierrot. J’ai bien aimé celui d’Alberola

Le clown d’Albérola

On assiste aussi à la projection d’une séquence des Enfants du Paradis qui s’est inspiré de Debureau

Au Palais de la Porte Dorée : Chaque vie est une histoire

Exposition temporaire jusqu’au 9 février

Dans le Bonheur… Diadji Diop (époxy)

Le Palais de la Porte Dorée fut construit à l’occasion de lExposition Coloniale de 1931. Il a été transformé en Musée Permanent des Colonies, puis en Musée de la France d’Outremer jusqu’en 1960. Les collections ethnographiques furent transférées en 2003 au Musée du Quai Branly. l’actuel Musée de l’émigration, ouvert au public dès 2007 ne fut inauguré officiellement que 7 ans plus tard après des controverses par le Président Hollande en 2014. 

Le bâtiment de Laprade avec le bas-relief de la façade d’Alfred Janniot – tapisserie de pierre –  les fresques de la Salle du Forum de Ducos de la Haille, le Salon des Laques forment un ensemble Art Déco remarquable et classé.

Amalia Laurent – A l’usage des fantômes

Cependant toutes ces œuvres à la gloire de la Colonisation, de l’extractivisme sont difficiles à regarder aujourd’hui à l’heure de la Décolonisation. Le Palais a offert à 13 artistes de construire une promenade poétique en revisitant le monument par un regard critique. 

Le nageur rouge… « Dans le Bonheur«  CLIC qui accueille les visiteurs émergeant des buissons dans un crawl puissant, donne le ton. Sa couleur rouge transcende les couleurs de peau, il peut évoquer aussi l’émigration par la mer, dans les pirogues – l’artiste Djadji Diop est sénégalais. 

A l’usage des fantômes

Masquant l’entrée de la Salle du  Forum, Amalia Laurent, a suspendu un immense voilage teinté qui joue les effets de transparence et de lumière, l’œuvre, A l’usage des fantômes dansée sur la musique d’un gamelan javanais, se place à la limite du réel et des mondes parallèles. On devine, déformées les fresques, couleurs illisibles. Les fresques vantant l’action des colonisateurs et l’extraction coloniale des richesses de la natures se trouvent atténuées, brouillées par le voile. Il ne s’&git pas de détruire ou de faire disparaître l’héritage d’une période historique douloureuse mais d’ajouter un élément…

Kokou Ferdinand Makouvia (Togo)Aze zz Ame Are

Fantômes encore! L’artiste togolais, Kokou Ferdinand Makouvia, assailli d’étranges vibrations provenant d’une foule emprisonnée dans le Palais a inventé un rituel de purification pour apaiser ces présences. Il a confectionné d’étranges vases d’argile, cousus de fils de cuivre, dans lesquels des tubes sont destinés à recueillir les messages des visiteurs. Au pied des sculptures sont répandues des feuilles de Kpatima. Les messages sont brûlés, leurs cendres recueillies sont utilisées pour faire l’encre a disposition des visiteurs suivants….

Aung Ko House Project

Myanmar House Project de l’artiste birman Aung Ko

La maison-patchwork a été cousue par les visiteurs qui peuvent y trouver refuge. Une vidéo projetée montre la construction de maisons de bambous sur un fleuve, avec le transport fluvial des cannes puis la construction. La maison s’ouvre sur l’installation du togolais. 

La déambulation se poursuit entre des installations recyclant du matériel de bureau parlant, installation sonores de paroles d’enfants commentant les sculptures de la façade.

Teresa Fernandez-Pello

Teresa Fernandez-Pello a imaginé un mur électronique encadrant le grand To’o Mata des Îles des Marquises. Le dépliant du Musée a soutitré cette installation « se souvenir »

Rikrit Tiravanija et Vivien Zhang : Invasives

Une salle est tapissée de motifs phylogénétiques comme l’arbre de Ernst Haeckel.  Invasives , les plantes, un autre aspect de la migration.

Rive Droite

A l’étage, l’exposition est beaucoup plus fournie. Diverses œuvres évoquent plutôt des histoires personnelles de migrants, d’exils, d’errance ou de solitudes. Tableaux comme Rive Droite hyper-réaliste ou gravures, photos. Dans le Studio Rex des photos tentent de donner une présence et sortir de l’ombre ces hommes et ces femmes souvent sans-papiers, sans-droits

10 ans de Solitude – Assaf Shoshan

 

 

 

Albertine disparue – Marcel Proust

CHALLENGE MARCEL PROUST AVEC CLAUDIALUCIA

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« Mais, ces mots: «Mademoiselle Albertine est partie» venaient de produire dans mon cœur une souffrance telle que je ne pourrais pas y résister plus longtemps. Ainsi ce que j’avais cru n’être rien pour moi, c’était tout simplement toute ma vie. Comme on s’ignore! Il fallait faire cesser immédiatement ma souffrance. »

Le narrateur pense d’abord à lui-même, à sa propre souffrance avant de se demander pourquoi Albertine l’a quitté. Il pense la faire revenir en envoyant de l’argent aux Bontemps. Il songe à commander pour elle, un yacht, une Rolls Royce,  peut-être faire quelques concessions.

«Ce retour, elle-même le désire sûrement; elle n’exige nullement cette liberté à laquelle d’ailleurs, en lui offrant chaque jour des plaisirs nouveaux, j’arriverais aisément à obtenir, jour par jour, quelque limitation. Non, ce qu’Albertine a voulu, c’est que je ne sois plus insupportable avec elle, et surtout — comme autrefois Odette avec Swann — que je me décide à l’épouser. »

Se précipite-t-il en  Touraine plaider sa cause? Pense-t-il emmener Albertine  à bord de la luxueuse Rolls Royce? Pas du tout, il délègue son ami Saint-Loup pour une démarche alambiquée auprès de sa tante. Démarche qui doit rester secrète et qui sera contrariée.

Au lieu de mettre tout en œuvre pour le retour d’Albertine, Marcel ne trouve rien de mieux que de séduire une petite fille pauvre et de lui remettre un billet de cinq cent francs ce qui va lui valoir des ennuis bien mérités.

« quand je résolus de vivre avec Albertine et même de l’épouser, c’était pour la garder, savoir ce qu’elle faisait, l’empêcher de reprendre ses habitudes avec Mlle Vinteuil. »

Et puis, sa jalousie, sa curiosité, son toujours aussi vives, il est obsédé par l’idée qu’Albertine a eu des relations avec des femmes. Il n’enquête pas lui-même mais délègue Aimé (le maître d’hôtel de Balbec) qui lui rapporte des ragots (une doucheuse de l’établissement de bains), puis une blanchisseuse en Touraine. Andrée lui fait des confidences bien contradictoires. Entre fantasmes et ragots, je continue à m’agacer.

Il aurait été si simple d’écrire à Albertine « Revenez! » Elle-même lui écrit :

« j’aurais été trop heureuse de revenir si vous me l’aviez écrit directement »

Finalement il se décide d’envoyer un télégramme. Ce télégramme venait de partir que le narrateur en reçoit un de Mme Bontemps:

« Mon pauvre ami, notre petite Albertine n’est plus. pardonnez-moi de vous dire cette chose affreuse, vous qui l’aimiez tant. Elle a été jetée par son cheval contre un arbre pendant une promenade »

Peu de temps plus tard, Marcel voit son salut dans l’oubli. Il avait bien oublié Gilberte, sa grand-mère, même. Il oublierait Albertine. Bien sûr d’abord il convoque ses souvenirs :

« Comment m’avait-elle paru morte, quand maintenant pour penser à elle je n’avais à ma disposition que les mêmes images dont quand elle était vivante je revoyais l’une ou l’autre: rapide et penchée sur la roue mythologique de sa bicyclette, sanglée les jours de pluie sous la tunique guerrière de caoutchouc qui faisait bomber ses seins, la tête enturbannée et coiffée de serpents, elle semait la terreur dans les rues de Balbec; les soirs où nous avions emporté du Champagne dans les bois de Chantepie, la voix provocante et changée, elle avait au visage cette chaleur blême rougissant seulement aux pommettes que, la distinguant mal dans l’obscurité de la voiture, j’approchais du clair de lune pour la mieux voir et que j’essayais maintenant en vain de me rappeler, de revoir dans une obscurité qui ne finirait plus. »

Mais rapidement, il se console. Il ne reconnait même pas à la première rencontre   Gilberte, devenue Mademoiselle de Forcheville. Il fantasme sur cette jeune femme croisée dans la cour des Guermantes. La lectrice s’interroge, retombera-t-il amoureux? Et bien non! Occasion de replacer Gilberte dans la société des Guermantes. Du vivant de Swann, jamais Odette et Gilberte n’avaient eu l’honneur d’être présentées à la Duchesse de Guermantes, pourtant amie de Swann. Oriane s’était fait une gloire de ne pas les fréquenter. Depuis qu’Odette a obtenu le titre de noblesse de Forcheville, Gilberte est devenue fréquentable…Hypocrisie de ce grand monde : Gilberte, par son père, est un très bon parti qui fera un beau mariage.

Le voyage à Venise est bien décevant : préparé avec soin, du vivant d’Albertine, tout était prêt, même les horaires des trains. C’est avec sa mère que le narrateur voyagera. J’attendais des merveilles. Depuis le début de la Recherche, Marcel se régale d’architectures byzantines, depuis l’église de Balbec! Voici qu’ils rencontrent les inénarrables Norpois et Madame de Villeparisis et nous infligent leur compagnie terriblement ennuyeuse.

Etrange péripétie : un télégramme signé Albertine parvient à Venise. On n’y croit guère.

La dernière partie du roman semble conclure le cycle de la Recherche, avec des mariages très inattendus : Robert de Saint-Loup et Gilberte (très riche héritière , la nièce (fille?) de Jupien, protégée de Charlus, épouse le fils de Cambremer. Le Faubourg Saint Germain s’encanaille-t-il? Le Côté de chez Swann a rejoint le Côté de Guermantes. Une nouvelle facette de la personnalité de Saint-Loup se découvre..

Il reste encore un volume: le Temps Retrouvé que nous réservera-t-il?

 

 

Myriam Minhidou – Praesentia au Palais de Tokyo

Exposition temporaire jusqu’au 5 janvier 2025

Myriam Minhidou est une plasticienne franco-gabonaise que j’ai découverte récemment au Musée du Quai Branly CLIC . J’avais été impressionnée par l’exposition Ilimb l’essence du deuil : le « serpent » musical qui réagissait au passage du visiteur, les larmes de sel sculptées, les instruments traditionnels m’avaient parlé.

Services

J’étais donc impatiente de voir plus d’œuvres dans les grandes salles du Palais de Tokyo. J’ai été désarçonnée par la diversité de la présentation.

 Objets, rituels, présence du corps de l’âme et de la mémoire dans notre relation au monde sans cesse déséquilibrée

peut-on lire sur la feuille de présentation.

Aer bulla

Je suis perdue dans des notions étranges comme la « Transsudation » ou les « mondes subtils » ou « Dechoukaj »

les vidéos m’ont mise très mal-à-l’aise Folie et La robe envolée

Je suis ressortie avec un  sentiment très mitigé, avec l’impression d’avoir raté cette rencontre.

 

Tituba – Qui pour nous protéger? au Palais de Tokyo

Exposition temporaire jusqu’au 5 janvier 2025

 

 

Tituba est l’héroïne du roman de Maryse Condé : Moi Tituba, sorcière noire de Salem (CLIC)

Cette exposition collective expose les livres de Maryse Condé . Onze artistes sont invitée, entre France, Caraïbes, Grande Bretagne et Etats Unis :

 Naudline Pierre, Abigail Lucien, Rhea Dillon, Miryam Charles, Monika Emmanuelle Kazi, Naomi Lulendo, Inès Di Folco Jemni, Liz Johnson Artur, Tanoa Sasraku, Claire Zaniolo, Massabielle Brun
Il sera question de deuil, de rituels, de sorcellerie peut être, de femmes caribéennes sûrement. 
Tituba qui pour nous protéger, Naudline Pierre (USA)

j’ai beaucoup aimé la vidéo (10’33) de Myriam Charles d’origine haïtienne, vivant à Montréal, à la mémoire d’une jeune fille assassinée. L’écran est troué d’un cercle dans lequel s’impriment des images plus intimes : la chambre de la jeune fille alors qu’hors cadres on voit des images de nature tropicale. Une marche funèbre est chantée en créole « Pakité m’égaré »

Liz Johnson Artur expose des photographies des manifestations à Londres de Black Life Matters

Installation étrange de parpaings émaillés construisant murs et barrières dans la pièce. Une armoire couchée en biais contient de la vaisselle en cristal cassée.

Naomi Lulendo présente 3 photographie au fond presque noir, clair obscur : Potomitan, Nuit Noire, Ombre portée (impossible à photographier avec mon téléphone. 

Le montage photographique de Claire Zaniolo montre des images de Guadeloupe. 

Massabielle Brun

Un ensemble, un peu étrange, envoûtant.


 

Figures – Malala Andrialavidrazana – Palais de Tokyo

Exposition temporaire jusqu’au 5 janvier 2025

Figures : fresque entière

Malala Andrialavidrazana est une artiste franco-malgache, architecte de formation. 

Figures est une fresque de 58 m x5 m conçue exprès pour la grande verrière du Palais de Tokyo. Elle est réalisée par collages numériques à partir de de 2000 sources d’images : cartes d’Atlas anciens, billets de banque  principalement. D’ailleurs, le titre Figures se comprend au sens anglophone de « chiffres », des montants des billets qui circulent. Figure, c’est aussi le visage d’un personnage emblématique comme Mobutu et son léopard qui symbolise aussi la ruse et l’autorité dans la culture swahilie. 

Mobutu, le léopard et l’idole pop

Dans le collage ci-dessus, le léopard zaïrois saute sur l’idole pop.

Cartes de géographie et bateaux qui relient les continents, qui ont transporté les esclaves, tout cela évoque une circulation mondiale, une mondialisation des marchandises et des personnes. Tous les personnages de la fresque sont en mouvement.

mondialisation

Ponts et barrages relient les continent. On imagine des univers africains, d’autres asiatiques. Et toujours  personnages et animaux bougent, nagent rament. Figures peut aussi évoquer les personnages célèbres comme Charlot, Cadet Roussel, La Semeuse et son bonnet phrygien et même Ramsès II sur son char, arlequin qui symbolise la fourberie, les navigateurs européens dont les « découvertes » sont synonymes de pillages, exploitation, esclavage et extractivisme.

Ramsès sur son char mais que vient donc faire l’orignal et la moto?

En cherchant bien, je découvrirai Nelson Mandela (billet de banque) , la frise de l’Evolution, une tortue tractée….

La semeuse

On pourrait rester des heures à détailler les personnages, à imaginer des circulations. Une dame me montre une minuscule souris sur une balançoire. Pour mieux identifier personnages et symboles trois écrans interactifs donnent des explications. Chacun se promène à sa guise.

Je suis étonnée par le nombre d’enfants très attentifs, d’adolescents de jeunes adultes. L’ambiance est très décontractée et ne ressemble pas à celle des expositions de l’Orangerie, Orsay ou le Luxembourg. Il y a aussi beaucoup plus d’espace.

 

Naviguer à l’oreille – Rosie Pinhas-Delpuech

 

 

Rosie Pinhas-Delpuech m’accompagne lors de mes promenades quotidiennes, podcasts Radio-France, CLIC . Après cet épisode de Fous d’Histoirej’ai téléchargé son dernier livre Naviguer à l’oreille après les Suites byzantines, La Faille du Bosphore et le Typographe de Whitechapel que j’ai lus avec  bonheur. Ecrivaine, Rosie Pinhas-Delpuech est également traductrice de l’hébreu. 

« La nuit, je les écoute de mon lit, ils mélangent l’allemand, le français et l’espagnol : l’allemand pour que les enfants, la petite et la grande, die kleine et die grosse, ne comprennent pas ; le français pour articuler,
raisonner ; l’espagnol domestique, par exaspération. »

A l’oreille, dès l’enfance à Istanbul elle naviguait dans un univers polyglotte : Allemand de sa mère, Français du père, Espagnol de sa grand-mère, Turc de la rue et de l’école. Ce qui, dans la ville cosmopolite n’était rien d’extraordinaire, Grec, Arménien, se faisaient entendre, entre autres…

Et comme si les mots ne suffisaient pas, s’ajoute la musique délivrée par le poste de radio Blaupunkt qui est un personnage à part entière dans sa famille

« Un grand oeil bleu-vert sur le front de la radio qui rétrécit ou se dilate selon la fréquence de la station et la stabilité des ondes,[…] je l’identifie à l’œil de Dieu qui regardait Caïn, à celui d’Atatürk qui surveille le pays
de sa prunelle bleu d’azur au-dessus du tableau noir à l’école. Lui aussi me regarde sans jamais cligner les
yeux. Et à un danger qui nous menace tous, à tout moment, qui plane sur le dedans et le dehors »

Deux chapitres de ce court livre font référence à la radio Blaupunkt et My radio days beaucoup plus tard avec l’apprentissage d’une nouvelle langue : l’Anglais et les chansons de Sinatra, Elvis Presley…et accessoirement La famille Duraton. 

La radio diffuse aussi l’actualité : le procès de Yassiadia au tribunal militaire qui juge un Président de la République après le coup d’état qui renverse le gouvernement turc en 1960. Et Rosie découvre que

« La Blaupunkt mentait désormais, les adultes mentaient, dans ma culotte il y avait du sang, tout était trouble, tout basculait, il n’y avait plus de musique et il n’y avait pas encore de mots »

11 avril 1961, un autre procès est diffusé par une autre radio : Le Procès Eichman dans un autre pays qui évoque à la jeune fille l’Utopie de Thomas More

« Kol Israel est l’artère coronaire du pays, on l’entend partout, mais contrairement au Nous de Zamiatine,
à la série Le Prisonnier, ou aux films de propagande nazis, soviétiques ou chinois, avec les haut-parleurs
haut perchés dans le ciel et une voix unique omniprésente au-dessus des têtes des citoyens, Kol Israel reflète à la fois un tissu collectif fort, quasi familial, et ses trous, sa cacophonie, jusqu’à aujourd’hui, de guerre en guerre, de joie en chagrin. Il y a encore dans cette radio une part d’un Nous d’utopie »

Et le roman bascule avec ce Procès dont la diffusion doit trouver un compromis entre la justice et le témoignage devant l’histoire. Ici encore, le poids de la langue est capital.

Dans la bouche des survivants, sous le poids de ce qu’ils disent, cette langue neuve craque
[…]
Sans doute, à un certain degré d’horreur, n’y a-t-il plus de langue, ça s’efface dans la tête, leur hébreu est
psychotique, ils disent l’indicible avec le détachement et la distance d’une langue étrangère récemment
apprise.

Le monde découvre l‘horreur de la Shoah 

L’appareil judiciaire israélien est d’émanation allemande, nombre de ses juges ont été formés à
Francfort, la ville de la première Constitution démocratique allemande. J’entends leur accent quand ils parlent, je le connais, le reconnais. De l’hébreu à l’allemand, de l’allemand à l’hébreu, les deux langues commercent, de l’une à l’autre pour dire la Shoah devant un tribunal national, souverain…

Roman historique, avec l’histoire de la Turquie, l’oeil bleu d’Atatürk, les relations trouble entre la Turquie et l’Allemagne, la tragédie du Struma…

Aussi roman de la langue, des langues si bien illustrée par l’histoire biblique de Babel

« La langue, parce qu’elle a une vie qui lui est propre, qu’elle est un organisme vivant avec ses lois propres,
est toujours la cible et la convoitise des projets totalitaires. Dominer le monde non seulement par la
force, mais aussi par les mots. Imposer et contrôler une langue, amener un peuple à la parler, façonner
une pensée unique en créant un vocabulaire unique, l’appauvrir, la déformer, lui enlever toute sa
polysémie, son incertitude, son aptitude à circuler, à être traduite. En neuf versets concentrés et énigmatiques, l’épisode de Babel nous raconte l’histoire d’un tel projet et sa mise en échec. »

Un court texte mais si riche.

J’ai encore adoré!