Automobile Club d’Egypte – Alaa El Aswany

LIRE POUR L’EGYPTE

Automobile club d'Egypte

Alaa El Aswany est l’auteur de l’Immeuble Yacoubian que j’ai beaucoup aimé.

Automobile Club d’Egypte est construit  sur le même plan : unité de lieu où de nombreux personnages se croisent (ou pas), où des histoires se déroulent en parallèle, dans divers milieu sociaux. Roman à tiroir, ou kaléidoscope de l’Egypte de la fin des années 40 sous le règne du roi Farouk et la domination anglaise.

farouk

 

 

 

Le roi, grand amateur d’automobiles, et joueur, fréquente assidûment cet établissement  où il peut s’affranchir du protocole. El-Kwo, le chambellan du roi, a aussi pour fonction de superviser le personnel égyptien du club. Malgré ce patronage royal, le Club est dirigé par un britannique Mr Wright, et quasiment fermé aux Égyptiens, pour en être membre, des conditions draconiennes sont imposées.

L’auteur s’attache à tout le personnel, domestiques,  serveurs, cuisiniers, portiers…. nubiens pour la plupart, recrutés par El-Kwo, et dressés avec dureté et tyrannie:

« je suis le serviteur le roi, et de Sa Seigneurerie et le serviteur des étrangers mais je suis votre maître et votre serviteur suprême ».

Abdelaziz Hamam, d’une famille noble de Haute Egypte, ruiné par sa trop grande générosité est venu avec ses trois fils et sa fille Saliha, au Caire pour donner une bonne éducation à ses enfants. Il travaille à la réserve. Sa famille et ses voisins seront les héros égyptiens du roman. Trois fils, trois destins très différents : Saïd, l’aîné, égoïste et arriviste, Kamel, le brillant étudiant, Mahmoud, le benjamin, simplet et naïf. Au décès du père les deux derniers seront embauchés, par charité à l’Automobile Club qui ne donne pas de retraite à la famille du personnel décédé.

Leur histoire s’entremêle avec celle de James Wright, dont la seule faiblesse est d’avoir pour maîtresse Odette Fattal, professeur au lycée français, anticonformiste qui lui impose son protégé Abdoune. Quand l’entremetteur du roi, Botticelli, qui est aussi mécanicien, remarque Mitsy Wright, pour la mettre dans le lit du roi, son père n’y voit qu’une occasion d’ascension sociale.

On croise aussi un Prince, photographe dilettante, qui s’avère être un nationaliste militant. Il réunit aussi bien wafdistes que communistes dans la lutte contre l’occupation britannique. Sous le vernis, des forces s’organisent. La prise de pouvoir par les militaires en 1952 et la déchéance du roi corrompu s’annoncent.  Les étudiants s’agitent. Même le personnel si stylé, si soumis de l’Automobile Club finira par se mettre en grève.

On peut faire une lecture politique de ce roman. Ce serait très réducteur de ne le lire qu’à travers la grille de la lutte sociale, la lutte pour la dignité des travailleurs qui ne veulent plus être battus comme des enfants ou comme des animaux. La vie quotidienne n’est pas oubliée, les journées rythmées par les prières de ces égyptiens très pieux, la cuisine. Étonnantes sont les visites sur la terrasse, des visiteurs de Haute-Egypte, des amants, des femmes qui étendent le linge…

Les femmes ne sont pas oubliées par le romancier. Saliha, jeune fille intelligente et instruite, raconte son histoire. Sa mère, Oum Saïd, est un modèle de courage et de force. Aïcha, la salace, mais la bonne voisine, Faïqa qui  prendra un mari dans ses filets….mais aussi les étrangères : Mitsy l’anglaise mais aussi les vieilles femmes riches recherchant un gigolo…Le récit de ces histoires de femmes me met  mal à l’aise. Les Égyptiens décidément ne sont pas à l’aise avec la sexualité.  Le chemin entre la fille modèle, la mère et la putain, est très étroit pour les jeunes hommes.

Un roman riche, complexe, foisonnant.

 

 

Le Dernier Pharaon : Gilbert Sinoué

LIRE POUR L’ÉGYPTE ET LA GRECE

Mohamed-Ali l’Homme de Kavalla

 

le dernier Pharaon, l’Homme de Kavala, est un personnage passionnant. la biographie que Sinoué lui consacre est un livre d’histoire très bien documenté. Il raconte un demi-siècle de géopolitique au Proche Orient : intrigues entre le vice-roi d’Égypte, Mohamed-Ali et le sultan de la Porte, dans un empire ottoman en déclin. Un demi-siècle de rivalités entre la France et l’Angleterre, entre la campagne de Bonaparte et la garde de la route des Indes. Guerres d’indépendance grecques, Missolonghi et Navarin mais aussi campagnes de Mohamed Ali contre les Wahabites dans la péninsule arabique et conquête du Soudan.


Un demi siècle d’histoire égyptienne entre une Égypte où règnent les Mamelouks et l’incurie avec un effort de modernisation, mise sur pied d’une armée, d’une industrie, nationaliste de l’agriculture et introduction des cultures du coton, de la soie, de la canne à sucre…. effort d’industrialisation, d’un service de santé, d’éducation. Admiration de Bonaparte mais également influence des Saint Simoniens…
Des notes abondantes, des annexes complètent ce livre très détaillé. Peut être un peu trop. On se perd parfois dans les intrigues ou les manœuvres diplomatiques. Lu une première fois la veille d’un voyage en Égypte, je l’ai relu avec plaisir en revenant de Kavala où j’ai visité sa maison natale.

Imaret de Kavala

Gérard de Nerval :Voyage en Orient

VOYAGE EN ORIENT

David Roberts vue du Caire

Normal
0

21

false
false
false

FR
X-NONE
X-NONE

MicrosoftInternetExplorer4

/* Style Definitions */
table.MsoNormalTable
{mso-style-name: »Tableau Normal »;
mso-tstyle-rowband-size:0;
mso-tstyle-colband-size:0;
mso-style-noshow:yes;
mso-style-priority:99;
mso-style-qformat:yes;
mso-style-parent: » »;
mso-padding-alt:0cm 5.4pt 0cm 5.4pt;
mso-para-margin:0cm;
mso-para-margin-bottom:.0001pt;
mso-pagination:widow-orphan;
font-size:11.0pt;
font-family: »Calibri », »sans-serif »;
mso-ascii-font-family:Calibri;
mso-ascii-theme-font:minor-latin;
mso-fareast-font-family: »Times New Roman »;
mso-fareast-theme-font:minor-fareast;
mso-hansi-font-family:Calibri;
mso-hansi-theme-font:minor-latin;
mso-bidi-font-family: »Times New Roman »;
mso-bidi-theme-font:minor-bidi;}


« Je vais au-devant du soleil…Il flamboie à mes yeux dans les brumes colorées de l’Orient…. »

Nerval est parti à l’aventure, sans  aucun plan, aucun programme. Sa relation est une série de récits à un ami dans lequel ajoute des anecdotes et même des contes.

« Tu ne m’as pas encore demandé où je vais : le sais-je moi-même ? je vais tâcher de voir des pays que je n’ai pas vus…. »

 

Nerval n’est pas parti en pèlerin, comme Chateaubriand ou comme Byron, il ne s’est pas chargé d’une bibliothèque comme Lamartine. Nerval pare des charmes de l’Orient, les rives du Lac de Constance dont le nom évoque Constantinople. Nerval est dilettante, il cherche la bonne fortune, s’attarde sous le charme des belles à Vienne qu’il quittera après une rupture sentimentale. Vienne est-elle encore la porte de l’Orient ? Ou seulement une étape agréable ?

 Il embarque à Trieste sur l’Adriatique par un temps épouvantable, fait relâche à Corfou dont nous ne saurons rien, et, après une tempête, aborde à Cythère

« …ma journée a commencé comme un chant d’Homère ! C’était vraiment l’Aurore aux doigts de rose qui m’ouvrait les portes de l’Orient !… »

S’il commence sur le mode lyrique, il ajoute aussitôt :

Embarquement pour Cythère – Watteau

« Pour rentrer dans la prose, il faut avouer Que Cythère n’a conservé de toutes ses beautés que les rocs de porphyre, aussi tristes à voir que de simples rochers de grès. Pas un arbre sur la côte […] pas une rose, hélas ! Pas un coquillage le long de ce bord où les Néréides avaient choisi la conque de Cypris. Je cherchais les bergers et les bergères de Watteau…. »

Mais plutôt que de rester dans un inventaire prosaïque de ses déceptions, il préfère écrire un chapitre s’intitulant : La Messe de Vénus où il raconte les amours de Polyphile et de Polia, deux amants se préparant au pèlerinage de Cythère. Polyphile, c’est-à-dire Francesco Colonna, peintre du 15ème s’éprit d’une princesse italienne…Nerval, le poète s’autorise toute digression anachronique, pour notre plus grand plaisir. Mais il ne nous prive pas de la description de l’île, sous domination anglaise. Il cherche les vestiges du temple de Vénus, découvre une arche portant une inscription qu’il traduit : guérison des cœurs !

Avant de naviguer dans les Cyclades, il passe le Cap Malée « c’est un lieu magnifique en effet pour rêver au bruit des flots comme un moine romantique de Byron ! »

Dans la rade de Syra (Syros ?) : « je vis ce matin dans un ravissement complet. Je voudrais m’arrêter tout à fait chez ce bon peuple hellène, au milieu de ces îles aux noms sonores et d’où s’exhale comme un parfum du Jardin des Racines grecques » et de nous faire une démonstration de ses connaissances « Ah que je remercie à présent mes bons professeurs, tant de fois maudits, de m’avoir appris de quoi déchiffrer à Syra l’enseigne d’un barbier … »

Mais aux moulins de Syra, sa connaissances du Grec lui fait défaut et l’entraîne dans ne sorte de chasse aux jeunes filles, en revanche il est capable de suivre une un drame hellénique  où un Léonidas moderne avec trois cents palikares terminent la pièce par des coups de fusil.

J’aurais volontiers suivi Nerval dans d’autres aventures aussi distrayantes mais il ne s’attarde pas et fait voile vers l’Egypte.

Sa première impression est que « l’Égypte est un vaste tombeau : […] en abordant cette plage d’Alexandrie qui, avec ses ruines et ses monticules offre aux yeux des tombeaux épars sur un terre de cendre. ». En touriste, il va voir la colonne de Pompée, les bains de Cléopâtre et « je ne te parle pas d’une grande place tout européenne formée par les palais des consuls… »

Pierre Narcisse – bonaparte faisant grâce aux révoltés du Caire

Le titre de la partie consacrée au Caire : LES FEMMES DU CAIRE, est instructif. Nerval nous racontera son ascensions aux Pyramides, décrira les marchés, les palais…mais il ne se comporte pas comme les autres visiteurs. Sa première préoccupation est de découvrir les femmes égyptiennes  « Arrêtons-nous, et cherchons à soulever un coin du voile austère de la déesse de Saïs. » »L’habit mystérieux des femmes donne à la foule qui remplit les rues l’aspect joyeux d’un bal masqué », écrit-il un peu plus loin. Loin d’épouser les préjugés occidentaux, il imagine que le voile procure aux égyptiennes une liberté que les européennes ne connaîtraient pas.

Son drogman, son interprète Abdallah, essaie de lui faire connaître les mœurs des Européens au Caire, l’entraîne dans les hôtels,  mais « autant voudrait n’être point parti de Marseille. J’aime mieux, pour moi essayer la vie orientale tout à fait. ». Il décide de louer une maison, il doit d’abord acheter du mobilier au bazar, engager du personnel mais ce qu’il n’avait pas prévu c’est qu’il lui faudrait prendre femme. Cette aventure occupe une bonne partie de son séjour au Caire et lui permet d’entrer dans l’intimité de familles coptes ou musulmanes à la recherche d’une épouse convenable.

« Ne vous mariez pas, et surtout ne prenez point le turban ! » lui conseille un peintre français officiant avec un daguerréotype. Abdallah, le drogman est d’un autre avis, il propose des « mariages coptes » qui, avec l’avantage d’être chrétien, ne l’engagerait que pour le temps de son séjour en Egypte – mariage temporaire, en quelque sorte, trouvées par l’intermédiaire d’un wekil – un entremetteur. L’idée du mariage temporaire heurte la sensibilité de Nerval, une dernière solution lui paraît meilleure : acheter  une esclave qu’il libèrerait ainsi…

 Nous voilà bien loin des relations de voyage des pèlerins ou des touristes de Cook ! Nous arrivons en pleines Mille et Unes Nuits, au Besestain – le bazar – dans les jardins de Rosette, dans un bois d’orangers et de mûriers – au Mousky… Nerval nous fait découvrir la vie quotidienne au Caire où il se promène sur des ânes ou à pied. Rencontres insolites avec les anciens compagnons de Bonaparte restés en Égypte. Nerval ne partage pas les préjugés en cours: « je trouve qu’en général ce pauvre peuple d’Égypte est trop méprisé par les Européens ».

Nous suivons ses progrès dans la langue arabe dont il ne connaît au début qu’un seul mot Tayeb bon pour  tous les usages, découvrons la cuisine locale, y compris les sauterelles,

Après huit mois passés au Caire, avec son esclave Zeynab, Nerval s’embarque sur une cange sur le Nil bravant la peste qui sévit dans le delta et poursuit vers Beyrouth sur La Santa-Barbara,   bateau grec en compagnie d’un jeune arménien poéte. La navigation à voile est hasardeuse : 

« Pour peu que les vents nous fussent contraires nous risquions d’aller faire connaissance avec la patrie inhospitalière des Lestrigons ou les rochers porphyreux des Phéaciens. O Ulysse ! Télémaque ! Enée ! Étais-je destiné à vérifier par moi-même votre itinéraire fallacieux ! « 

Contrairement à Chateaubriand et son catholicisme militant, à Lamartine qui se réjouissait d’emboiter les pas de Jésus, Nerval se présente comme « un Parisien nourri d’idées philosophiques, un fils de Voltaire, un impie selon l’opinion des braves gens ! » il est donc dénué de préjugés religieux et admire la tolérance mutuelle pour les religions diverses. C’est cette tolérance qui le différencie de ses prédécesseurs fameux et qui le rend tellement ouvert à toutes les croyances et les traditions. Devant les côtes de Palestine, il n’éprouve aucun enthousiasme mystique, mais décrit les montagnes, l’aspect de la côte et, surtout raconte la quarantaine à laquelle ils sont soumis arrivant d’une zone où sévit la peste.

Au Liban, dans la Montagne,  il est l’hôte des Maronites, mais aussi des Druzes, assiste aux batailles entre ces communautés. Un moment, il pense participer à ces combats :

 « Que je puisse assister, dans ma vie à une lutte un peu grandiose, à une guerre religieuse. Il serait si beau d’y mourir pour la cause que vous défendez »

Mais dans le feu de l’action, le voilà qui reconnaît les druzes qui l’avaient si bien accueilli et que les vengeances, les destructions sans fin ne le concernent pas et il conclue

« Au fond, ces peuples s’estiment entre eux plus qu’on ne croit et ne peuvent oublier les liens qui les unissaient jadis. Tourmentés et excités soit par les missionnaires, soit par les moines, dans l’intérêt des puissances européennes, ils se ménagent à la manière des condottieri d’autrefois, qui livraient de grands combats sans effusion de sang… »

Pour être plus libre de ses mouvements dans la montagne, Nerval a laissé son esclave Zeynab à la pension de madame Carlès. Il y rencontre une jeune Druze dont il tombe amoureux. Il va donc essayer de faire libérer le père de Selma,  emprisonné par les Turcs de demander sa main. Fasciné par cette religion secrète, il tente d’en pénétrer les arcanes et trouve une parenté entre leur dogme et les secrets des Rose-Croix.

Interrompant son journal de bord, il raconte, sur le ton du conte oriental, l’HISTOIRE DU CALIFE HAKEM  en l’an 1000, dans les ruines du Vieux Caire. Hachich, rêves, prodiges… le conte, ou la légende est passionnante.

Encore une fois, Nerval qui a donné l’impression de vouloir se fixer au Liban reprend le voyage pour Constantinople.

Antoine Melling – Constantinople

« ville étrange que Constantinople ! Splendeur et misère, larmes et joie ; l’arbitraire plus qu’ailleurs, et aussi plus de liberté. Turcs, Arméniens, Grecs et Juifs, enfants du même sol et se supportant beaucoup mieux les uns les autres que ne le font, chez nous les gens de diverses provinces ou de divers partis. »

Encore une fois, la tolérance de Nerval est remarquable ! Curiosité de la variété des langues, des journaux, de la cuisine !

Alors qu’au Caire, il fuyait les Européens, à Constantinople, il fréquente Arméniens et européens et les Grecs  qui ne sont pas touristes mais partie prenante de la vie de la ville. Les Mille et Une Nuits ne sont pas loin : un inconnu lui raconte une aventure arrivée au Sérail.

Arrivé au moment du Ramadan, Nerval ne veut pas renoncer aux fêtes nocturnes. Le seul moyen d’y assister est de loger à Stamboul :  « Pensée absurde au premier abord attendu qu’aucun chrétien n’a le droit d’y prendre domicile » « eh bien ! un moyen seul existe ici,c’ est de vous faire passer pour Persan. »

Et voilà Nerval obligé de se déguiser en marchant persan  pour loger dans un caravansérail. Le jour en revanche, il était libre d’aller à Péra  ou ailleurs, visiter ses amis chrétiens ! A nouveau, prétexte à nous raconter un conte : spectacle de Karagueuz !

De tous les voyageurs romantiques que j’ai lus, Nerval m’apparaît le meilleur compagnon avec sa grande tolérance, son absence de préjugés, et sa fantaisie.

Ainsi se termine son voyage :

« J’ai été fort touché à Constantinople en voyant de bons derviches assister à la messe. La parole de Dieu leur paraissait bonne dans toutes les langues. Du reste, ils n’obligent personne à tourner comme un volant au son des flûtes, – ce qui pour eux-mêmes est la plus sublime façon d’honorer le ciel. »

Antoine et Cléopâtre – Shakespeare

CHALLENGE SHAKESPEARE

Lectures communes, challenges et autres défis, sont l’occasion d’aborder des textes moins fameux, de sortir des chemins battus et de confronter nos impressions.

Sans le défi de Claudialucia et de Maggie, je n’aurais pas choisi cette pièce de Shakespeare que je n’ai jamais vue . J’ai parfois du mal à lire du théâtre sans avoir vu jouer la pièce, tandis que le voyage inverse du retour au texte est toujours un grand plaisir.

Pas très étonnant que Antoine et Cléopâtre ne soit pas souvent monté! Que Shakespeare ignore (ou méprise) la règle classique des 3 unités, ce n’est pas franchement une découverte. On saute d’Alexandrie à Rome, d’une scène à l’autre, on passe par Athènes ou on monte à bord de la galère de Pompée. Fi de l’unité de lieu! Comment s’y retrouver? Étourdi par les lieux divers et le nombre des personnages , partisans de Marc-Antoine, ceux d’Octave, de Pompée, sans parler ceux de César. Peut-on les habiller de toges aux bordures différentes? Je plaisante, bien sûr, mais j’ai eu du mal à m’y retrouver! Enfin, une bonne connaissance de l’histoire romaine est indispensable, allusions aux triumvirats, à la bataille d’Actium.

C’est donc une pièce ardue, pour celle qui a oublié son histoire romaine.

 

Antoine et Cléopâtre, de grands amoureux? C’est ce que promettait la préface. Je n’ai guère trouvé d’amour. Plutôt de la manipulation. Qui est le plus grand manipulateur? César, qui place ses pions sur l’échiquier politique? Cléopâtre qui calcule, joue, ment met en scène un faux suicide? Le vrai, celui que tout le monde connaît, le panier de figues et les aspics, est-il un acte d’amour ou de dignité de la Reine déchue qui ne veut pas paraître au triomphe de César?

Antoine est il un amoureux? peu probable, son grand amour pour Cléopâtre ne l’empêche pas de se remarier à peine sa femme légitime refroidie. Si la « mort » de Cléopâtre l’atteint, n’est-ce pas plutôt ses défaites et les défections de ses alliés qui provoquent son suicide.

Pièce politique sûrement plus qu’histoire d’amour.

Merci aux blogueuses de m’avoir mis au défi de cette lecture un peu difficile! Les personnages me fascinent : j’avais « rencontré »Cléopâtre si souvent en Egypte que je me devais cette lecture. Et puis surtout le film César doit mourir vient de sortir que je me suis promise de voir et il faudra que je lise Jules César qui appartient à la série!

Emaux et Camées – Nostalgies d’obelisque

CHALLENGE ROMANTISME

Thèbes

L’obélisque de Paris

Sur cette place je m’ennuie,
Obélisque dépareillé ;
Neige, givre, bruine et pluie
Glacent mon flanc déjà rouillé ;

Et ma vieille aiguille, rougie
Aux fournaises d’un ciel de feu,
Prend des pâleurs de nostalgie
Dans cet air qui n’est jamais bleu.

Devant les colosses moroses
Et les pylônes de Luxor,
Près de mon frère aux teintes roses,
Que ne suis-je debout encor,

Plongeant dans l’azur immuable,
Mon pyramidion vermeil
Et de mon ombre, sur le sable,
Écrivant les pas du soleil !

Rhamsès, un jour mon bloc superbe,
Où l’éternité s’ébréchait,
Roula fauché comme un brin d’herbe,
Et Paris s’en fit un hochet.

La sentinelle granitique,
Gardienne des énormités,
Se dresse entre un faux temple antique
Et la chambre des députés.

Sur l’échafaud de Louis seize,
Monolithe au sens aboli,
On a mis mon secret, qui pèse
Le poids de cinq mille ans d’oubli.

Les moineaux francs souillent ma tête,
Où s’abattaient dans leur essor
L’ibis rose et le gypaète
Au blanc plumage, aux serres d’or.

La Seine, noir égout des rues,
Fleuve immonde fait de ruisseaux,
Salit mon pied, que dans ses crues
Baisait le Nil, père des eaux,

Le Nil, géant à barbe blanche
Coiffé de lotus et de joncs,
Versant de son urne qui penche
Des crocodiles pour goujons !

Les chars d’or étoiles de nacre
Des grands pharaons d’autrefois
Rasaient mon bloc heurté du fiacre
Emportant le dernier des rois.

Jadis, devant ma pierre antique,
Le pschent au front, les prêtres saints
Promenaient la bari mystique
Aux emblèmes dorés et peints ;

Mais aujourd’hui, pilier profane
Entre deux fontaines campé,
Je vois passer la courtisane
Se renversant dans son coupé.

Je vois, de janvier à décembre,
La procession des bourgeois,
Les Solons qui vont à la chambre,
Et les Arthurs qui vont au bois.

Oh ! dans cent ans quels laids squelettes
Fera ce peuple impie et fou,
Qui se couche sans bandelettes
Dans des cercueils que ferme un clou,

Et n’a pas même d’hypogées
A l’abri des corruptions,
Dortoirs où, par siècles rangées,
Plongent les générations !

Sol sacré des hiéroglyphes
Et des secrets sacerdotaux,
Où les sphinx s’aiguisent les griffes
Sur les angles des piédestaux ;

Où sous le pied sonne la crypte,
Où l’épervier couve son nid,
Je te pleure, ô ma vieille Egypte,
Avec des larmes de granit !

Théophile Gautier

Quand l’automne grisaille, il me vient des envies d’Égypte, de déserts, et comme l’obélisque de la Concorde je me languis des aiguilles de Karnak des allées de sphinx ou de béliers…

Les élections qui se déroulent  nous permettrons peut être de retourner les voir….

Robert Solé – Le tarbouche – Une Soirée au Caire

VOYAGER POUR LIRE/LIRE POUR VOYAGER

Une Soirée au Caire est une suite au Tarbouche qui raconte l’histoire d’une famille égyptienne syro-libanaise, francophone, chrétiens d’Orient:

« …melkites de rite byzantin.Notre église est grecque mais pas orthodoxe, catholique mais pas romaine… »

Le patriarche Georges bey Batrakani était le roi du tarbouche. Le tarbouche raconte la saga familiale qui commence en 1916 quand le jeune collégien récite « Le laboureur et ses enfant » au sultan, l’ascension sociale et la réussite de l’homme d’affaire et s’achève avec la dispersion de la famille entre Beyrouth, Genève, Paris ou Montréal…

J’ai beaucoup aimé ce roman qui retrace l’histoire de l’Égypte cosmopolite, monde disparu.

La soirée au Caire n’a pas cette ampleur. Le narrateur revient en Égypte dans l’ancienne demeure familiale. Roman de la nostalgie. Trouble de l’identité binationale. Charles est-il vraiment égyptien? L’est-il encore? l’a-t-il jamais été?

« …aujourd’hui, avec l’Egypte, je suis comme un adolescent devant une femme attirante, mystérieuse et qui fait peur.

-«  Tu as retrouvée la mère patrie, m’a dit Josselin.

La mère, oui. La douceur du climat, la gentillesse et l’humour des gens. mais le père est toujours aussi inquiétant avec ses uniformes, ses censures et ses prisons où l’on torture. incarné par un douanier soupçonneux, il surveille l’entrée et la sortie…. « 

Regard aussi sur l’évolution de la société égyptienne après la fracture de 1956, quand tout ce qui faisait le cosmopolitisme de l’Égypte, français, britannique, juifs mais aussi nombreux chrétiens d’orient ont quitté le pays.Islamisation de la société, place des femmes. Regard curieux sur le monde des archéologues. Le prétexte du retour du narrateur n’est-il pas un reportage sur un archéologue? Une conversation avec Amira, professeur d’université  qui milite contre l’excision des femmes, annonce-t-elle la révolte des jeunes?


 

lire pour l’Egypte- Paula Jacques : Rachel-Rose et l’officier arabe – Gilda Stambouli souffre et se plaint

 Romans d’une Egypte disparue qui a bercé les récits de mon enfance, dont on retrouve les traces dans l’architecture du Caire, histoire vieille de moins de 50 ans qui reste encore dans les mémoires

rachel-rose_.1295942672.jpg

 

Rachel-Rose et l’officier arabe

Le Caire, 1956, fin d’une époque pour la communauté juive égyptienne. La famille Cohen, de nationalité égyptienne, exploitant un prospère magasin de meuble, ne peut se résoudre à l’exil, inévitable, mais sans cesse différé.

L’officier arabe, venu notifier l’ordre du commissariat au père de Rachel-Rose qui n’est pas venu à la précédente convocation, connaît très bien la maison. C’est le fils de la bonne qui logeait sur la terrasse décédée il y a longtemps. Mais personne ne le reconnaît.

Ce roman est-il le roman d’amour entre une jeune fille impatiente de devenir femme qui tombera amoureuse de celui qui persécute et protège sa famille ? N’est il pas plutôt le roman implacable d’une vengeance de celui qui a été humilié et qui détient maintenant le pouvoir de tenir à sa merci les responsables de son humiliation.

C’est un livre amer. Seule la vieille Nonna manifeste son sens de l’humour. J’avais pourtant beaucoup ri dans les autres ouvrages de Paula Jacques malgré le tragique du thème de l’exil toujours présent dans ses romans

Paula JACQUES : Rachel-Rose et l’officier arabe Mercure de France 414p

gildastambouli_.1295942695.jpg

Gilda Stambouli souffre et se plaint

Après Suez, les réfugies juifs d’Egypte vivent dans les hôtels du Faubourg Montmartre aux crochets d’organisations de bienveillance juives. Gilda Stambouli a laissé sa fille en Israël dans un kibboutz. Je me sens très proche des héros de l’histoire. Contrairement aux romans qui se passent en Egypte, pas d’humour, peu d’occasion de rire. L’atmosphère est pesante, Gilda est assez antipathique, hystérique, égoïste, mais pourtant très touchante. Le personnage de sa fille se sentant complètement abandonnée et refusant de s’acclimater en Israël est tragique.

Comme souvent dans les romans de Paula Jacques, cela finit très mal.

 

lire pour l’Egypte : Paula Jacques – Les femmes avec leur amour – Déborah et les anges dissipés

les-femmes-avec-leur-amour.1295893117.jpg

Les femmes  avec leur amour

Octobre et Novembre 1956 au Caire dans une famille juive.Roman à deux voix, une très jeune fille  découvre sa féminité, et sa bonne arabe qui raconte sa dure vie,  son excision, la misère d’un village, puis sa vie au Caire. La guerre éclate. Les Juifs vont quitter l’Egypte.

deborah-et-les-anges-dissipes.1295893139.jpg

Déborah et les anges dissipés

Je n’ai pas retrouvé la touche intimiste du livre précédent.  C’est plutôt la verve des Valeureux de Cohen, avec moins de  noblesse et de style peut être, mais le même parler oriental, la naïveté, les débordements, les combines des Bénéfactors de la Cara, une œuvre de bienfaisance dont les fonds sont allègrement dilapidés. L’action se situe en avril, mai 1948, avec la visite de la mécène américaine d’une institution pour orphelines qui n’a jamais existé. Les aigrefins, pour leurrer la visiteuse décident de maquiller un bordel pour donner le change. On est en pleine loufoquerie ! En toile de fond, le vieux quartier juif du Caire où sévissent la misère et le choléra, les Bénéfactors s’enrichissent grâce aux subsides américains et laissent les juifs pauvres croupir dans la pauvreté prétextant des hôpitaux misérables, des cantines et des loteries truquées. La tragi-comédie bascule avec l’approche de la déclaration d’Indépendance d’Israël. L’Américaine démasque les escrocs mais le scandale est bien vite effacé devant la rafle des juifs quand éclate la guerre d’Indépendance. La fin du livre change complètement de registre, c’est très touchant et bien triste.

Lire pour l’Egypte : LES FILS DE LA MEDINA -Naguib MAHFOUZ

_le-caire-medieval.1295545936.JPG

Le lieu : la Gamaliyya, quartier situé entre Bâb El Nasr et Khan El Khalili dans les petites rues médiévales bordées de palais fatimides ou ottomans, de vieilles maisons avec des balcons de bois ouvragés, poussiéreuses et encombrées de charrettes à bras et de cantines ambulantes.

La période de l’histoire est indéterminée, il semble que le temps s’est arrêté, l’Ancêtre fondateur du quartier cloîtré dans la grande maison pendant des générations ne finit par mourir à la suite de l’intervention du dernier héros.

Le Gabalawi, l’Ancêtre, chasse son fils aîné Idris puis le cadet Adham  de la Grande Maison. Idris, violent et mauvais . Adham innocent et sa femme se trouvent comme Adam et Eve chassés du paradis, le jardin où Adham joue de la flûte.A dham est forcé de gagner son pain à la sueur de son front. Ses fils jumeaux Hammam et Qadri, sont bergers dans le désert sous le Mokattam, Qadri tue son frère, on reconnaît Caïn et Abel.

La Gamaliyya est sous la coupe d’un intendant qui spolie les habitants du revenu du waqf et qui s’appuie sur les futuwwas, les caïds qui terrorisent le quartier. Gabal, le charmeur de serpents, veut libérer sa tribu de l’oppression des futuwwas .Après des combats épiques, il réussit à vaincre les caïds grâce à ses serpents et rétablit les droits de sa famille et la justice.

Rifaa, quelques générations plus tard reprend le combat pour libérer le quartier de l’oppression des futuwwas, mais il veut employer l’amour, la douceur et la charité, cela finit très mal il est assassiné. Survient un autre héros Qasim qui reprend le flambeau, aimé d’une femme riche et plus âgée, comme le Prophète il fuit avec ses compagnons sur le Moqattam puis après une bataille sanglante est vainqueur des futuwwas. Enfin le dernier héros est un alchimiste qui invente une bouteille incendiaire terrifiante. Malgré sa bonne volonté, les catastrophes s’enchaînent il se retrouve involontairement meurtrier de l’ancêtre, puis prisonnier de l’intendant qui a deviné le meurtre mais qui souhaite utiliser sa puissance de l’alchimie.

Pessimisme, le retour périodique de ces libérateurs qui pour un temps combattent contre l’oppression et la misère des petites gens sont vainqueurs pour un temps, puis la corruption, la force des puissants et de leurs séides les futuwwas s’installent à nouveau. Avec la passivité des opprimés.

Les quatre héros libérateurs sont inspirés de Moïse, Jésus et Mahomet et ? La science ?

Les références à l’histoire sainte sont implicites et donnent de la force à l’épopée du quartier chantée par les conteurs à la veillée dans les cafés où circule le narguilé ou dans les fumeries de hachisch.

Ce n’est pas un roman folklorique. Le génie de Mahfouz donne une dimension universelle à cette histoire.

lire pour l’Egypte : Gamal GHITANY Epître des Destinées (Coll. points)

genere-miniatureaspx.1295521984.gif

Une petite vingtaine d’histoires courtes racontant  la destinée d’Egyptiens des années 70-80

.Point commun de tous ces personnages: une jeunesse brillante, des espoirs, des études brillantes pour la plupart d’entre eux. Puis faute d’emploi qualifié, le dérapage, et la déchéance dans la corruption… Lexil pour améliorer une situation financière médiocre,Irak ou le Liban dans ces terres d’exil jamais nommées,. Pire, la corruption, le trafic de drogue. Destinées de militaires brillants après une mise à la retraite. Tous ces personnages proviennent de faits divers, d’entrefilets de journaux.

C’est touchant, attachant, très pessimiste et bien écrit. Voici une image de l’Egypte beaucoup moins pittoresque que celle de Mahfouz, et pourtant on sent la parenté de ces destinées.