Le Secret d’Edwin Strafford – Robert Goddard

THRILLER ANGLAIS

Pour accompagner notre prochain voyage à Madère, on m’a conseillé ce titre qui se déroule en partie à Madère.  1977, Martin, 30 ans historien au chômage est invité par un de ses condisciples à Madère. Un riche hôtelier, propriétaire d’une Quinta, l’embauche pour faire des recherches sur l’ancien propriétaire de la quinta.

Edwin Stafford, ancien consul britannique à Madère,  élu député du Parti Libéral en 1906,  membre du gouvernement britannique Asquith, il  a démissionné pour une raison inexpliquée en 1910. Strafford a laissé dans le bureau de la Quinta, son journal assez mystérieux laissant imaginer une conjuration politique. Sa fiancée était une suffragette. Tout un mystère pour un historien!

suffragettes

Roman historique dans les temps d’Edward VII et George V, guerre des Boers, Première Guerre mondiale. Des figures connues : Churchill, Asquith, LLoyd George, Balfour… Révision de la vie politique britannique : remise en cause du veto de la Chambre des Lords, Home Rule et revendications d’indépendance des irlandais, actions des Suffragettes. Toute un volet de l’histoire à réviser!

Martin se passionne pour ce dossier, pour le personnage de Stafford. Il découvre des morts suspects. Le roman historique se transforme en polar. Il cherche à Cambridge des spécialistes de l’époque edwardienne et des suffragettes. La spécialiste est très séduisante. une idylle va peut être se nouer. Ne pas divulgâcher l’intrigue pleine de rebondissements!

A défaut d’un voyage à Madère, je découvre la campagne anglaise, ses manoirs ou ses cottages, le pub où l’on joue aux fléchettes. Porto millésimé ou cidre campagnard? Une partie d’aviron à Cambridge. So british!

C’est un  gros pavé de 750 pages qu’on dévore facilement (à part les longues pages politiques autour de 1910 qui parlent plus aux Anglais qu’aux ignorants comme moi). La fin est tout à fait haletante.

 

 

 

Splendeur des oasis d’Ouzbékistan au Louvre

Exposition temporaire jusqu’au 6 mars 2023

Fresque de la salle rouge du palais de Varakhsha

Deux expositions Ouzbékistan à Paris simultanément : il ne s’agit pas de doublon. Au Louvre,  1900 ans d’histoire de la conquête d’Alexandre (329 av JC) jusqu’au Shaybanides (1500-1598). A l’Institut du Monde Arabe soieries et or au XIX ème siècle, splendeur et pouvoir des émirs de Boukhara, essentiellement des parures, tapis et broderies. Et si l’Asie Centrale vous fait rêver il y a aussi l’Afghanistan à Guimet. Ces expositions se complètent.

Deux serpents formant un anse/ 3ème millénaire avant JC

Chronologie : quelques dates pour se repérer

329 av JC Alexandre le Grand conquête de la Bactriane

250 av JC introduction du Bouddhisme

230 après JC introduction du christianisme

III-Vème siècle : Huns

VI ème siècle : Turcs

709 islamisation de Boukhara

980-1037 Avicenne

1220 invasion des Mongols

1271 Marco Polo

1370 Tamerlan à Samarcande

1500-1598 Shaybanides

L’exposition Splendeur des Oasis d’Ouzbékistan s’organise selon cette chronologie

prince kouchan en armure

j’ai déjà croisé les Kouchans dans l’exposition Tadjikistan à Guimet l’an dernier. Ce guerrier avec son ruban retenant les cheveux, a un sourire ironique, presque un rictus, à côté de l’armure kataphractaire, symbole de la victoire sur les cavaliers des steppes, contraste avec la douceur des statues bouddhiques et du prince coiffé d’un chapeau pointu. Sculptures d’argiles recouvertes de plâtre d’une grande finesse.

prince Kouchan et divinité bouddhique Devata (1-2ème siècle ap. JC)
Tête de Bouddha et Bodhisattva (2ème – 3ème siècle ap. JC)

Ces Kouchans se trouvaient au carrefour de l’hellénisme, de la civilisation indienne, et des steppes.

III-VIIIème siècle après JC / Huns -Turcs

On imagine les Huns, nomades primitifs, au contraire ils ont laissé des sculptures et des objets d’une grande sophistication, bijoux en or somptueux.

Huns : le banquet, fresque

Marchands sur la Route de la Soie

marchand et chameau

Les influences chinoises sont aussi perceptibles comme ce dieu de la Soie chinois

Dieu de la soie

Dans des vitrines, des manuscrits, encre sur papier, en divers écritures, en sogdien (cycle de Rostam), persan, judéo-persan(lettres hébraïques). la porte Samarcande a pour décor la Déesse Nana héritière d’Ishtar avec sa suite d’orants et de processions.

Porte de Samarcande : déesse Nana

On imagine un creuset de diverses religions, langues, styles.

Tête de démon Mara (7ème siècle)

 

VIII ème siècle : Islamisation de la Transoxiane 

Fresque de la salle rouge de Varakhsha

Les premiers raids de Qutayba Ibn Muslim marquent la conquête musulmane (709 Boukhara, 712 Khorezm et Samarcande). La conversion se fit progressivement comme l’atteste le palais de Varakhsha. Tokespadhe,(709-739) le roi, était officiellement musulman mais dans son palais de Varakhsha se déroulaient des rituels zoroastriens. Une reconstitution vidéo du Palais de brique montre la cérémonie du feu dans la grande salle rouge décorée de fresques où figurent des tigres et des dragons, le prince de style indien chevauche un éléphant.

FResque des Ambassadeurs Afrasiab

La fresque bleue d’Afrasiab (Samarcande) se trouve dans le le département des Arts de L’Islam (aile Denon) mais elle vaut le détour.

Travail du métal islamique lampe à deux bec, petit récipient ouvragé

De la période islamique on peut admirer la finesse des céramiques  calligraphiées, ainsi que le travail des métaux : plats, bassines, plateaux…

La céramique et le verre sont produits industriellement. Des panneaux décorés de médaillons fleuris d’Afrasiab

XI-XIII – D’Avicenne à Gengis Khan(1166-1227)

La dynastie Samanide (874-1004) : émirat souverains iraniens de langue persane. magnifique robe de soie à motifs d’oiseaux et d’entrelacs,

Occasion de croiser deux scientifiques Avicenne (980-1037)   et Al Buruni (973-1050)

Les manuscrits de Marco Polo : Le Devisement du Monde (1270) et de magnifiques manuscrits décorés de miniature

Miniatures

Sur un mur, un vidéogramme nous offre une promenade dans Samarcande : Régistan, mausolée de Tamerlan, Bibi Khanim, nécropole Shah-I Zinda. Spectacle hypnotique entre coupoles cannelées intérieurs dorés ou marbres précieux. Je suis restée à suivre le spectacle trois fois. 

Art et Préhistoire au Musée de l’Homme des Vénus et des animaux….

Exposition temporaire jusqu’au 22 mai 2023

Plaquette de la Marche – profil gravé

Et si l’art était né il y a plus de 30000 ans?

Et si les Hommes préhistoriques, Gravettiens(-34000- 26000) , Solutréens (-27000-22000) Magdaléniens (21000-14000) savaient faire mieux que des bifaces, haches, aiguilles bien utiles mais monotones.

Venus de Tursac 26000

Et si les petites Vénus aux formes généreuses, symboles de fécondité étaient chacune une œuvre d’art à part entière

Vénus brune de Grimaldi

D’autres Vénus magdaléniennes voient leur silhouette s’étirer sur des supports et des matières variées, lignite ou bois de cerf. Certaines sont gravées sur la roche difficilement repérable comme cette Vénus de Pataud, pour d’autres les organes sexuels sont très marqués comme chez la Vénus impudique découverte en 1863. La plupart d’entre elles sont de petite taille, la Vénus de Laussel mesure plus de 50 cm, elle brandit une corne

Vénus de Laussel

D’autres objets sont à caractère sexuel portent des phallus et parfois fente vulvaire et phallus coexistent sur le même objet.

petit cheval de Lourdes

Les animaux sont aussi source d’inspiration. Ils sont parfois gravés sur des objets usuels comme lissoirs ou propulseurs. parfois on a retrouvé des plaques avec une silhouette animale, ours ou bison…J’ai beaucoup aimé le petit ourson assis.

Ourson assis

le propulseur gravé atteint une forme de perfection dans l’attitude et la complexité.

 

Propulseur gravé faon et oiseau

L’exposition du Musée de l’Homme présente ces objets d’art mobilier ainsi que les diaporamas très variés et réussi d’Art pariétal non seulement les chefs d’œuvres de Lascaux mais aussi de la grotte de Niaux pour ce qui est du territoire français. L’art pariétal est répandu sur tous les continents, en Afrique, Tchad, Namibie, Egypte, Brésil, Australie, Vietnam…. Des écrans permettent d’identifier des techniques et des styles. A la Préhistoire les artistes disposaient déjà de techniques diverses : pochoirs, pigments soufflés, lignes droites et nettes gravées ou au contraire estompées, hachures, cupules ou points, rayures….

L’interprétation des fresques est parfois étonnante : la Scène du puits de Lascaux a donné lieu à diverses hypothèses et même à un livre de Marc Bruet

L’exposition livre quelques pistes pour observer un homme portant un harpon ou un oiseau sur une tige, un bison blessé, et plus loin un rhinocéros. L’homme a-t-il blessé le bison? Ou est-ce l’inverse ?(l’homme est raide, de travers) le responsable serait-il plutôt le rhino? Le commentaire de la vidéo invite le spectateur à mobiliser non seulement son imagination mais aussi son esprit critique

le Mage du Kremlin – Giuliano da Empoli

RUSSIE

Vadim Baranov, éminence grise de Poutine est le « Mage du Kremlin« , une sorte de « Raspoutine » si Poutine est le « Tsar » (c’est ainsi qu’il est désigné dans l’ouvrage). Point de magie noire ici, à la place la « Com« . 

Vladimir Poutine et Vladislav Sourkov

 Baranov est un personnage de fiction inspiré de Vladislav Sourkov, homme de théâtre et de publicité qui fut, comme Baranov dans le roman, à la tête de la Télévision et protégé du milliardaire Khodorkovski. Si le personnage principal est une invention littéraire, les autres protagonistes sont, eux bien réels. La fiction est très proche de l’histoire contemporaine et raconte l’ascension de Poutine en 1999, propulsé par l’oligarque Berezovski

« Voici pourquoi votre absence d’expérience politique sera un atout, Vladimir Vladimirovitch. Vous êtes neuf, les Russes ne vous connaissent pas et ne peuvent vous associer à aucun des scandales et à aucune des erreurs qu’ils imputent à ceux qui les ont gouvernés ces dernières années. Certes, comme disait Boris, l’opinion publique se forme en peu de temps, vous n’aurez donc que quelques mois pour convaincre les Russes que vous êtes l’homme de la situation. »

Pour orchestrer la campagne électorale, rien de mieux qu’un homme de télévision qui, en outre, est un homme de théâtre:

Toutes les autres institutions s’étant écroulées, c’était à la télévision d’indiquer le chemin. Nous avons pris les décombres du vieux système, les HLM de banlieue, les flèches des gratte- ciel de Staline, et nous en avons fait les coulisses de nos reality- shows

C’est donc l’histoire d’une grande manipulation n’excluant ni la violence, ni les mensonges – bien connues fake-news – utilisant la guerre en Tchétchénie pour asseoir l’autorité de Poutine. Baranov, metteur en scène du chaos, fait du chaos le ressort de l’action. il n’hésite pas à faire appel aux éléments les plus provocateurs, les plus violents, les plus extrémistes, bikers, nationalbolchevistes de Limonov, pour des mises en scènes provocatrices.

La montée en puissance des oligarques s’était produite pendant cette sorte d’entracte féodal qui avait suivi la chute du régime soviétique. Boris et les autres étaient alors devenus les colonnes d’un système dans lequel le pouvoir du Kremlin dépendait substantiellement d’eux, de leur argent, de leurs journaux, de leur télévision. Quand ils avaient décidé de parier sur Poutine, les oligarques pensaient simplement changer de représentant, pas changer de système. Ils avaient pris l’élection du Tsar pour un simple événement, alors qu’il s’agissait du commencement d’une nouvelle époque. Une époque dans laquelle leur rôle était destiné à être revu.

Mais, les manipulateurs se retrouvent manipulés. Le Tsar, Poutine, au sommet du pouvoir ne laissera pas les mains libres aux oligarques qui se croyaient tout-puissants avec leur richesse. Et le grand communicateur, l’éminence grise se retrouvera aussi éloigné du pouvoir. mais le chaos, la guerre se trouvent au centre de la politique

J’avais  ouvert ce livre, croyant en apprendre plus sur Poutine et la Russie pour comprendre ce qui se joue en Ukraine. Je découvre les jeux de pouvoir, une sorte de théâtralité entre le Roi Lear, l’Opéra-Rock qui joue avec les symboles les plus spectaculaires comme drapeaux nazis et bombardements massifs, niant toute rationalité. Le pouvoir du chaos!

Et si cela n’était pas réservé à la Russie? Et si la Prise du Capitole de Trump, le décervelage de la télévision de Berlusconi procédaient de la même logique?

 

Le Turbulent Destin de Jacob Obertin – Catalin Dorian Florescu – Le Seuil

LES FEUILLES ALLEMANDES

 Catalin Dorian Florescu, est un écrivain suisse, de langue allemande,  d’origine roumaine, né à Timişoara  (1957).

Le roman, 381 pages, est la saga de la famille Obertin (ou Aubertin) originaire de Lorraine et établie dans le Banat – région de Timişoara. Le  roman historique commence  en 1635 à  avec la Guerre de Trente ans  quand Caspar, mercenaire aussi bien du côté des Suédois que des Impériaux, rentre dans son village en Lorraine.

allaient dans une région dont Frédéric n’avait jamais entendu parler et où le Saint Empire avait énormément de terres mais trop peu de gens. Les nouveaux arrivants étaient donc exemptés d’impôts pendant trois ans. Ils
recevaient en bail une ferme et une terre, ainsi qu’une avance de bêtes et d’outils, afin de survivre aux premiers temps. 

Il se poursuit avec l’installation des colons dans le Banat à l’appel de Marie-Thérèse d’Autriche (1717 – 1780) désireuse de peupler les régions marécageuses et dépeuplées  non  loin des frontières de l’empire Ottoman. Embarqué sur le Danube à Ulm, Frederick Obertin tente sa chance de devenir paysan propriétaire. Intelligent, entreprenant, il prend la tête d’un groupe de colons et sera reconnu comme le fondateur du village de Treibwetter. 

Vous savez tous qui je suis. Vous avez trop souvent détourné le regard pour ne pas le savoir très exactement. Je suis celui qui est arrivé ici il y a un peu plus d’un an et demi par le plus grand orage que vous ayez jamais connu, et qui a d’abord trouvé refuge chez Neper. Je suis aussi celui qui travaille depuis tout ce temps chez les Obertin, et vous le savez sûrement aussi : vous avez trop souvent craché en nous voyant ensemble.

La famille Obertin va s’enrichir avec le voyage en Amérique d’Elsa  au début du XXème siècle. Ils deviendront donc de riches propriétaires jalousés de leurs voisins. Jakob, surgi de nulle part, hardi et entreprenant s’impose comme prétendant d’Elsa et consolide la fortune, employant de nombreux ouvriers, souvent des Tziganes, et devient un riche commerçant. Son fils Jacob de santé fragile ne peut pas prétendre à la succession de la ferme et des affaires….

Village saxon en Roumanie

Les Souabes  de Roumanie forment une population germanophone qui se laisse entraîner à la suite d’Hitler dans la Guerre mondiale. Le sort des Juifs est à peine abordé : une couturière et la boulangère juives disparaissent sans que l’auteur ne s’y attarde. En revanche, les Tziganes, nombreux  sont déportés, chassés par la population. Le curé dénonce la famille serbe, exécutée sur place.

L‘arrivée de l’Armée Russe donne lieu à une nouvelle déportation, celle de tous les jeunes germanophones en Sibérie. Puis l’installation des Communistes est la ruine de tous les propriétaires allemands. Certains Souabes se souviennent de leurs origines lorraines et tentent de retourner en Lorraine mais les Obertin ne sont pas du voyage.

Les diables alors mirent en place douze postes de douane. Pour aller voir Dieu, il fallait d’abord passer par ces postes et corrompre les diables : toute âme morte devait se présenter douze fois à eux et douze fois les convaincre, les séduire. L’âme devait faire douze fois ses preuves, sinon les diables la récupéraient. C’était leur vengeance contre Dieu.

Le Turbulent Destin de Jacob Obertin n’est pas seulement un passionnant roman historique, c’est aussi un roman d’aventures. L’écriture originale  entraîne le lecteur dans les tempêtes, orages et diableries des Tziganes avec  les récits de Ramina, la guérisseuse, un peu sorcière. Le lecteur est bousculé par une chronologie fantaisiste avec des retours en arrière inopinés, bousculé aussi par des invraisemblances et des mensonges. J’ai pris grand plaisir à lire ce roman parfois déjanté. 

Lire également l’avis du blog Si on bouquinait.

 

Le Fil sans fin – Voyage jusqu’aux racines de l’Europe – Paolo Rumiz – Arthaud

LIRE POUR L’EUROPE

voyager ainsi à pied, dans le maquis, est une juste entreprise, parce que cela vous fait entrer dans le ventre oublié du pays. Cela vous porte à écouter les déshérités, leurs craintes que personne ne veut entendre, et aussi à
reconnaître la trace immonde, impossible à confondre, la trace presque olfactive du racisme qui renaît en
réponse à ces peurs.

J’ai suivi avec enthousiasme Rumiz Aux Frontières de l’Europe, j’ai adoré le voyage des Dolomites aux  des Alpes suisses et dans  les Appenins dans La légende des montagnes qui naviguent, j’ai lu Dans l’ombre d’Hannibal sans aucune réserve. Dès que j’ai lu le billet de Dominique je ai téléchargé le Fil sans Fin et lu sans attendre. 

En cheminant sur les flancs du Redentore – aussi blancs et réguliers que ceux du mont Ararat et de l’Etna – on
pouvait suivre des yeux la longue cicatrice des Apennins où un éboulement de neige qui laissait la roche à nu
mettait les hommes en garde. Au fond de la cuvette, l’unique lieu habité, le rocher de Castelluccio, réduit à l’état de décombres, confirmait la souveraineté absolue des sommets.

Amatrice touchée par le séisme de 2016 est encore en ruines et interdite d’accès quand  Paolo Rumiz découvre intacte à Norsia parmi les décombres la statue de Saint Benoît de Norsie – patron de l’Europe – fondateur de l’ordre des Bénédictins. Touché par cette sorte de miracle, Rumiz va parcourir l’Europe de monastère en monastère, cherchant ces « racines chrétiennes de l’Europe ». 

Que disait-il, ce saint qui nous bénissait, au milieu des débris de tout un monde ? Il disait que l’Europe se portait bien mal ? Que la Grande-Bretagne venait à peine de voter pour sortir de l’Union européenne et que je me trouvais peut-être devant les ruines

[…]
Oui. Le message du saint pouvait aussi être celui-là : l’Europe avait replongé dans le Moyen Âge et, pour
retrouver ses racines spirituelles, il lui fallait repasser encore une fois par une saison de ruines. Une troisième
catastrophe, en l’espace de cent ans, nécessaire pour sortir du tunnel autodestructeur de la consommation.

 

Diversité des monastères de bénédictins, et de bénédictines, diversité culturelle mais toujours la même Règle : la Règle de Saint Benoît qui codifie aussi bien la liturgie et les horaires que les principes d’accueil et de bienveillance vis à vis de l’étranger, le pèlerin, le silence aussi

Sous le signe de la devise :  Ora et Labora et lege et noli contristari – prie et travaille, étudie et ne te laisse pas aller à la méfiance. 

De Praglia en Vénétie, à Sankt Ottilien en Allemagne, Viboldone en Lombardie, Muri-Gries et Marienberg au Tyrol du sud, Saint Gall en Suisse, Citeaux, Saint Wandrille en France, Orval en Belgique…jusqu’à Pannonhalma en Hongrie,  Rumiz va expérimenter l’accueil, goûter au vin ou à la bière fabriqués dans les monastères. Il va écouter les trilles des hirondelles dans le silence, les orgues et le piano de moines musiciens…rencontrer moines et pèlerins…

Sans oublier l‘Europe bien sûr qui est la préoccupation majeure de l’auteur.

Je ai lu Le fil sans fin avec plaisir, je suis fan absolue de Rumiz.

Pourtant,  dans les monastères, j’ai du mal à le suivre. Ses craintes pour l’Europe, son rejet de la xénophobie qui gagne, je les partage. Mais tout ce discours  me paraît  plaqué, artificiel. Les moines ont inventé le bien-vivre en communauté, pourquoi les Européens n’inventeraient pas le bien-vivre ensemble et avec les migrants? Rumiz a cédé aux séductions du bon vin, de la bonne bière, et du chant grégorien. Je n’y arrive pas.

Cela ne m’empêchera pas de dévorer les autres livres de l’auteur, je n’ai pas encore épuisé ses œuvres. Le podcast de France Culture, A Voix nue Paolo Rumiz, l’homme qui écrit avec ses pieds m’a accompagnée pendant mes dernières promenades en forêt et j’ai vraiment aimé écouter sa voix, d’autant plus qu’il s’exprime parfaitement en Français.  

 

la Maison Allemande – Annette Hess – Actes Sud 2019

LETTRES ALLEMANDES 2022

 

Pour commencer ces Feuilles allemandes, j’ai cherché un livre récent.

Annette Hess, la romancière, est née en 1967 à Hanovre est une scénariste pour des séries historiques. 

La Maison Allemande se déroule à Francfort en 1963 au moment du « second procès d’Auschwitz ». A sa parution en Allemand en 2018, il a connu un grand succès et fut traduit dans de nombreuses langues. Dans une interview Annette Hess reconnait que la thématique d’Auschwitz est très populaire actuellement et qu’elle a fait bien  attention à ne pas tomber dans cette littérature d’Auschwitz faisant appel à un certain voyeurisme qu’elle qualifie de « kitsch« . 

La Maison allemande est le nom du restaurant des parents de l’héroïne. Eva Bruhns est traductrice polonais-allemand, elle est amoureuse d’un riche commerçant qu’elle doit présenter à ses parent. C’est aussi une jeune fille naïve qui ignore tout du passé de sa famille quand elle est appelée comme interprète au procès qui va s’ouvrir. 

Son fiancé et sa famille ne sont pas favorables à l’engagement d’Eva comme interprète pour des raisons diverses : Jürgen, le fiancé, ne veut pas que sa femme travaille, même avant le mariage, il lui ordonne de renoncer à ce projet. Ses parents savent qu’elle risque de découvrir l’histoire sombre de la famille qui  a participé à l’Holocauste et n’en a rien raconté. D’ailleurs, selon l’auteure, en 1963, 70 % des Allemands s’opposaient à la tenue du Procès d’Auschwitz; préférant faire silence sur ce passé gênant.

Traduisant les témoignages, Eva prend conscience de l’horreur, des images lui reviennent, elle se trouvait, petite fille aux portes du camp.

Ce roman, tout en délicatesse, montre comment elle prend connaissance des faits que les accusés nient avec vigueur. Eva s’implique de plus en plus dans le procès et découvre ainsi une nouvelle volonté, une personnalité qui lui permet de s’affranchir de son avenir de femme au foyer soumise à son riche mari. De même, elle s’affirme en quittant la maison familiale pour mener une existence indépendante.

Difficile pour elle d’admettre que ses parents ont participé au « système » nazi, comme beaucoup de leur génération.

 

Sashenka – Simon Sebag Montefiore

RUSSIE

J’avais dévoré Jérusalem : Biographie que j’avais trouvé passionnant, dans la foulée j’avais téléchargé Shashenka du même auteur : Simon Sebag Montefiore , historien, écrivain né à Londres en 1965 auteur d’une biographie de Staline, des études sur La Grande Catherine et sur les Romanov, entre autres. J’avais laissé dormir dans la liseuse ce gros ouvrage de 732 pages que j’ai acheté en anglais. L’actualité récente a réactivé mon intérêt pour l’histoire russe. 

Sashenka est une fiction, un roman historique composé de trois parties :

Saint Pétersbourg,  1916

Moscou, 1939

Le Caucase, Londres, Moscou, 1994

Cette histoire romancée raconte l’histoire de Sashenka Zeitlin (Camarade Snowfox), jeune fille juive de la grande bourgeoisie qui choisit de devenir bolchevik à 16 ans sous l’influence de Mendel, son oncle maternel. Le roman s’ouvre avec l’arrestation de Sashenka à la sortie de son lycée très chic. Son père, un magnat du pétrole et sa mère, dans la mouvance de Raspoutine, la feront bien sûr libérer. Elle croisera en prison le Capitaine Sagan, de l’Okhrana (police secrète tsariste) qui cherchera a l’utiliser comme agent double,  avec l’assentiment de Mendel et des bolcheviks. Nous suivons avec Sashenka la Révolution de 1917.

20 ans, plus tard, Sashenka est mariée à un de ses anciens camarades de Petersbourg, mère de deux enfants est dans le premier cercle de Staline qui fait une apparition à  une fête de 1er mai dans leur datcha. Sashenka est éditrice d’une revue destinée aux femmes soviétiques tandis que Vania, son mari est tchékiste. En principe, la terreur et les procès de 1937 sont terminés mais toute la famille de Sashenka se trouve arrêtée, seuls les enfants échapperont mais donnés à l’adoption.

La troisième partie raconte les recherches de Katinka, une historienne stipendiée par un oligarque russe pour faire des recherches sur ses origines. Les archives de Staline commencent à être accessibles, il reste encore des témoins…

« The Nazis knew they were doing wrong, so they hid everything; the Bolsheviks were convinced they were doing right, so they kept everything. Like it or not, you’re a Russian historian, a searcher for lost souls, and in Russia the truth is always written not in ink, like in other places, but in innocent blood. These archives are as sacred as Golgotha. In the dry rustle of the files you can hear the crying of children, the shunting of trains, the echo of footsteps down to the cellars, the single shot of the Nagan pistol delivering the seven grammes. The very paper smells of blood.’

[…]
‘No thanks. There’s no fruit, no harvest in this sort of history; all these fields are sown with salt. « 

Ce roman historique fait revivre des épisodes marquants de l’histoire russe. L’auteur est particulièrement bien renseigné. En filigrane, on devine les silhouettes de personnages connus comme Isaac Babel. Les mécanismes bureaucratiques et la censure stalinienne sont très bien démontrés. Se profile aussi l’horreur du goulag.  Les persécutions antisémites sont mises en évidence.

Cependant ce n’est pas un livre d’histoire. Les histoires d’amour de Sashenka ,  son amour maternel prennent beaucoup de place dans ce gros pavé, un peu de trop, trop de coïncidences aussi, pas toujours vraisemblables. Une lecture agréable malgré quelques longueurs

Garouste au Centre Pompidou

Exposition temporaire jusqu’au 2 janvier 2023

Garouste : L’étudiant et l’autre moi-même

J’avais découvert Garouste au Musée de la Nature et de la Chasse dans une présentation du tableau Diane et Actéon qui m’avait bien intéressée CLIC

Pinocchio

Je ne connaissais pas la vaste production du peintre et cette rétrospective au Centre Pompidou a été une surprise. : elle retrace son œuvre sur une quarantaine d’années et se répartit sur plus de 18 salles (+ la chronologie). Il faut prévoir une bonne après-midi et peut-être, comme moi, vous fatiguerez avant la fin ; ce qui est dommage parce que les œuvres les plus récentes sont passionnantes.

EN CHEMIN LE PASSEUR S’INVITE DANS LES SALLES OBSCURES DU PALACE

Garouste, avant d’être un peintre reconnu à part entière se consacra à la décoration et au décor de théâtre. Il construisit une installation La Règle du Jeu avec des objets, des piquets figurant des personnages, un masque, des énigmes. Une série de tableaux  ayant aussi pour titre La Règle du Jeu représente une comédie policière, dispersant les énigmes comme au Cluedo. J’ai passé un peu trop de temps à chercher les indices…

Adhara

Après les décors on en arrive avec de très grands formats à des peintures impressionnantes: dans une atmosphère sombre, deux personnages, l’un d’eux, yeux bandés l’autre accompagné d’un chien, semblent dédoublés : sont-ils Le Classique et l’Indien, figures récurrentes à cette époque? D’autres tableaux sombres, gris ou bruns ont des titres lourds de significations, Constellations, Orthros et le Classique.

Orthros et le classique

Orthros est le chien bicéphale, psychopompe, dit le cartel je remarque une grande maîtrise dans le dessin. En même temps je cherche à mobiliser les souvenirs de la mythologie grecque, sans succès. Un autre tableau s’appelle Orion, encore une constellation, encore de la mythologie. Colomba, encore une constellation mais aussi des allusions littéraires à Prosper Mérimée, et à Henry James avec l’Image dans le le Tapis. 

Garouste nourrit sa peinture de clins d’oeil, un Déjeuner sur l’herbe est composé de  deux femmes habillées et d’un homme nu. Dans la Chambre rouge, encore une inversion aux codes habituels : l’homme git sur le lit alangui tandis que la femme est debout. 

La chambre Rouge

Personnages à l’antique (lutteurs) et nature morte géante avec un énorme vase bleu qui revient à plusieurs reprises dans la série de tableaux. La couleur violente fait apparition dans les années 1985. Le Commandeur, sa statue renversée sont aussi des sujets de la série.  La salle suivante nous plonge dans l‘Enfer de Dante avec des allusions à Delacroix avec le bateau qui conduit Dante et Virgile

Dante

Inspirée de Rabelais, La Dive Bacbuc, une curieuse installation cylindrique, peinte aussi bien dehors qu’à l’intérieur, visible par des œilletons. 

Don Quichotte et les livres brûlés

Cervantès aussi : un portrait de Quichotte avec la figure de J. M. Ribes

Le théâtre de Don Quichotte

On voit maintenant les ânes qui vont peupler nombreux tableaux. Ânes bibliques ou non

Balaam 2005
L’ânesse et la Figue

l »âne et les ânesses figurent dans  nombreux tableaux y compris dans Le Pont de Varsovie et les ânesses

le Pont de Varsovie et les ânesses 2017

Comme j’ai beaucoup de sympathie pour les ânes je les ai photographiés!

A partir de 1990 Garouste s’intéresse à l’hébreu, aux épisodes bibliques mais aussi au Talmud et au Midrach. Il Illustre la Haggadah de Pessah et la Meguilat Esther.

 

Meguilat Esther

Une grande trilogie prend pour sujet Pourim : les masques m’avaient fait penser à Venise avant que je ne lise le titre,

Pourim

Nombreux tableaux sur des thèmes juifs, aussi bien bibliques que plus modernes comme les portraits de Kafka que de rabbins. Celui qui m’a touchée c’est la sculpture de Jonas une arche avec une voile sur des vagues qui contient dans un tiroir secret 4 chapitres du livre de Jonas pliés en leporello (livre accordéon) en hébreu, français, phénicien, yiddisch, latin, allemand. 

Jonas

A vrai dire, je suis arrivée fatiguée et saturée dans ces dernières salles aux thèmes juifs qui sont très intéressantes et j’ai regretté de ne plus être assez concentrée pour m’y consacrer plus sérieusement.

Pourim : le festin d’Esther

 

David Golder – Irène Némirovsky

Je n’ai rien lu d’Irène Némirovsky. Anne Berest dans la Carte Postale a cité cet ouvrage que j’ai téléchargé.  Les soeurs Rabinovitch connaissaient Irène Némirovsky et j’ai cru comprendre qu’elles l’appréciaient. 

Naturellement. Immédiatement. Je désirais posséder le Caucase tout entier. Je désirais avoir le monopole du
raffinage et être le seul distributeur dans le monde des produits du pétrole russe. Golder eut un mince sourire.
— C’était trop, comme vous disiez tout à l’heure. Ils n’aiment pas donner aux étrangers une force économique, politique, par conséquent, trop grande.

David Golder est un homme d’affaires, parti de rien. De Russie, il a émigré aux Etats Unis,, a épousé Golda, plus riche que lui. David Golder a le sens des affaires, financier, boursicoteur, il a édifié une fortune colossale. Il s’apprête à acheter des parts dans les champs pétrolifères russes. L’affaire est risquée, son associé, ruiné, vient de se suicider quand David Golder rejoint sa femme et sa fille dans leur propriété de Biarritz. Dans le train, il a une attaque dont il ne se remet pas.

A Biarritz, on mène grande vie dépensant l’argent inépuisable de David Golder. Sa femme qui lui impose son amant est particulièrement déplaisante. Joyce, à peine vingt ans, minaude et ne songe qu’à lui soutirer des fonds  David Golder est lucide mais lui cède.

Aimé ! Toi ? David Golder ? Mais est-ce qu’on t’aime, toi ? Est-ce que tu veux donner ton argent à ta Joyce,
parce que tu crois qu’elle t’aime, par hasard ? Mais elle aussi, c’est ton argent seulement, qu’elle aime, va, vieil
imbécile !… Elle est partie, hein ? ta Joyce ?… Elle t’a laissé, vieux, malade, seul !… Ta Joyce !… Mais quand
tu étais malade, tu te rappelles, à la mort, elle dansait ce soir-là… Moi, du moins, je suis restée, par pudeur…
Elle ? elle dansera le jour de ton enterrement, imbécile ! Ah, oui, elle t’aime, elle !…

Il est terrassé par une nouvelle crise cardiaque. Alors qu’il ne vivait que pour les affaires, il craint pour sa vie.  Sa réaction étonne son entourage. Il dit non à ces parasites, vend meubles et propriétés et vit une vie misérable à Paris. Jusqu’à ce que la chance tourne à nouveau….

On se croirait dans un roman de Balzac, en très très noir. Golder correspond aux clichés  antisémites d’époque (1930).  D’ailleurs, le livre a été assez mal compris et accueilli. Irène Némirovsky, juive a-t-elle écrit un livre antisémite? Bien sûr, elle s’en défend, clame sa judéité, sera déportée et mourra à Auschwitz.

Il faudra que je poursuive la lecture de cette écrivaine pour me faire une idée plus solide. En tout cas c’est très bien écrit!