le Tort du Soldat – Erri de Luca

LECTURES COMMUNES AUTOUR DE L’HOLOCAUSTE

Je suis un soldat vaincu. Tel est mon crime, pure vérité. » Il fit le geste de chasser les pellicules de ses
épaules. « Le tort du soldat est la défaite. La victoire justifie tout. Les Alliés ont commis contre l’ Allemagne des crimes de guerre absous par le triomphe. »

Un livre très court (96 pages), très dense, qui se lit d’un souffle que je n’ai pas lâché.

Je l’ai d’abord écouté en podcast Lu par François Martouret et Marianne Denicourt. Je l’ai téléchargé pour le lire en entier (je n’étais pas sûre que les 58 minutes de l’émission n’aient pas imposé des coupes)

Deux volets, deux voix.

La première : celle de l’écrivain, alpiniste qui dîne après une journée d’escalade en montagne dans une auberge des Dolomites et y rencontre un curieux couple – père et fille – autrichiens. Après une journée de montagne, il traduit des nouvelles de Israël Joshua Singer du yiddisch à l’Italien. L’écrivain nous parle de son métier d’écrivain, de traducteur, de son apprentissage du yiddisch. Il parle du ghetto de Varsovie, des poètes et écrivains. Katznelson, Singer, Babel aussi

Les insurgés du ghetto tentaient de sauver les poètes, les écrivains. C’est ce que font les arbres encerclés
par les flammes : ils projettent très loin leurs graines. Les poètes, les écrivains étaient les graines de leur
plante et ils élèveraient leur témoignage en chant.

Deuxième partie : le récit de la femme qui a découvert sur le tard que celui qu’elle prenait pour son grand-père est son père et que cet homme est un criminel nazi recherché en fuite. Sans assumer les crimes de son père, elle l’accompagne en silence. Position d’une grande ambiguïté. Grande dignité aussi.

 

 

L’invisible Madame Orwell – Anna Funder

Depuis l’élection de Trump et les gesticulations d’Elon Musk j‘ai l’impression de vivre en pleine dystopie. Sans parler de  l’IA, ChatGPt, et de reconnaissance faciale : Big Brother is watching me!

Retour à Orwell et à 1984!

Justement sur le blog de Kathel et   celui de Patrice deux articles élogieux m’ont donné envie de m’intéresser à L’Invisible Madame Orwell. 

Il est toujours intéressant de compléter les biographies en contextualisant l’œuvre d’un auteur dans son entourage immédiat. Les « Femmes de. » jouent souvent un grand rôle dans l’élaboration des écrits. Madame Zola m’a beaucoup intéressée, Céleste Albaret (qui n’était pas la femme mais la domestique, la gouvernante, la secrétaire...de Proust) aussi!

Eileen O’Shaughnessy épouse en 1936 Eric Blair (George Orwell est son nom de plume). Anna Funder sort de l’oubli cette femme qu’Orwell a si peu citée dans son œuvre et effacée par les biographes de l’écrivain. 

« j’avais l’impression d’être Orphée descendant aux Enfers chercher Eurydice, surtout lorsque dans l’ obscurité je tombais sur l’incarnation de mes ennemis : un féroce chien à trois têtes. Le Cerbère qui m’ empêchait de passer s’appelait Omission-Insignifiance-Consentement.

 Après avoir fait sortir Eileen de la boîte, j’avais entre les mains les éléments d’une vie, une femme en pièces détachées. J’ai envisagé d’écrire un roman »

Cette héroïne, oubliée, négligée, est pourtant un personnage remarquable : boursière d’Oxford, diplômée de psychologie, elle a publié en 1934 un poème dystopique « End of the Century, 1984« . Prémonitoire?

« comment le pouvoir s’exerce sur les femmes : comment une épouse se fait d’abord enterrer sous les corvées domestiques, puis par l’Histoire »

Dès son mariage, elle se dévoue entièrement à son mari, laisse tomber ses recherches en psychologie, le confort d’une vie bourgeoise très aisée pour le suivre à la campagne dans une maison particulièrement inconfortable où elle assume toutes les corvées domestiques, y compris les soins aux animaux et le travail dans la petite épicerie de campagne. Et comme si le travail de maîtresse de maison ne suffisait pas, elle assure aussi le secrétariat, dactylographie, corrige, inspire les articles de son écrivain de mari. Tuberculeux, il doit aussi être soigné….et comme si cela ne suffisait pas, il entretient des liaisons avec de nombreuses femmes et sollicite l’approbation d’Eileen!

Drôle de bonhomme! Comment une femme aussi douée, vaillante tolère-t-elle cela?

Anna Funder mène une enquête très fouillée avec nombreuses notes et références. Enquête à charge. Et pourtant elle admire l’œuvre d‘Orwell. Enquête féministe. Anna Funder nous abreuve de ses analyses (fondées mais répétitives) du patriarcat. 

« Le patriarcat, c’est le doublepenser qui permet à un homme « décent » de mal se comporter avec les
femmes, de la même manière que le colonialisme et le racisme sont des systèmes qui autorisent des gens
en apparence « décents » à commettre des actes innommables contre les autres. « 

Ironiquement Anna Funder utilise les concepts orwelliens de « doublepenser » et de « Common Decency » qui se retournent contre leur créateur. Analyse féministe d’une spécialiste d’Orwell.

L’idée de départ m’a plu et même si la lecture du livre de Funder a été  une lecture laborieuse. Funder  s’est mise en scène coupant la fluidité de l’histoire. Beaucoup de répétitions, de théorie. L’ouvrage aurait gagné à être nettement allégé. 

Ce n’est qu’avec le départ d’Orwell d’abord, puis d’Eileen pour Barcelone que je me suis sentie entraînée dans l’action. J’ai noté Hommage à la Catalogne dans ma PAL par la même occasion. Le récit historique de la guerre en Angleterre, du blitz sur Londres m’a aussi intéressée.

Le livre ne s’achève pas avec la mort dramatique d’Eileen. Dans le dernier quart du livre,

Orwell reproduit le même schéma de recrutement d’une nouvelle compagne qui assurerait le ménage, la collaboration littéraire et même les soins de nounou pour le petit Richard qu’Eileen et lui avaient adopté. Toujours dans des conditions très précaires : une ferme dans l’île écossaise de Jura éloignée de tout. Et le plus étrange c’est que malgré sa santé vraiment très dégradée, son incapacité à assumer le quotidien, cela marche!

Séparer l’oeuvre de l’écrivain?

Crépuscule à Casablanca – une enquête de Gabrielle Kaplan – Melvina Mestre

LIRE POUR LE MAROC

Enchantée par Sang d’encre à Marrakech, j’ai enchaîné avec Crépuscule à Casablanca qui est le premier opus de la série. A paraître Bons baisers de Tanger ( Avril 2025).

J’ai vraiment aimé Gabrielle Kaplan, détective privée, qui se livre davantage dans ce roman. A vrai dire, elle se présente. Juive de Salonique, elle est arrivée en 1941, échappant au destin des juifs de Salonique, déportés presque tous. Francophone, fille d’une parfumeuse, on comprend mieux ses allusions aux parfums qui m’avaient étonnée dans le premier livre. 

Bizarre polar, où l’enquêtrice ne cherche pas à dénouer une énigme mais plutôt à fuit ses persécuteurs. Je n’en dirai pas plus….

Casablanca 1951 est parcourue par de troubles courants, des rivalités, des luttes d’influence. La Résidence avec le général Juin, le sinistre Boniface qui règne sur des policiers corrompus, leitmotiv : pas de vagues. Les Américains arrivés en 1942 avec l’opération Torch en 1942, tête de pont du débarquement et de la reconquête du sud de l’Europe, ils souhaitent étendre leur influence chasser les français quitte à s’allier avec le Sultan et l’es indépendantistes. Les ultras, des colons ne font aucune concession .  Sinistres personnages et mercenaires. Cagoulards, malfrat corses ou marseillais, agents du SDECE ou de la CIA. L’Istiqlal et le sultan luttent pour l’Indépendance du Maroc.

Et puis le reste de la population défini selon une hiérarchie précise:

Delmas faisait donc partie des grands propriétaires terriens et des industriels, ceux qui se situaient au sommet de la pyramide de la société coloniale, la « crème de la crème ». Venaient ensuite les ingénieurs et les cadres de l’administration, puis les « petits Français », fonctionnaires ou militaires. Les juifs, les Espagnols et les Italiens, artisans ou commerçants, complétaient l’édifice. À la base se trouvaient les Marocains, les plus nombreux et généralement les plus précaires, que l’on nommait « les indigènes ».

Les souvenirs de la guerre sont encore très prégnants. On se souvient, ou pas de ceux qui furent vichyistes, qui se sont compromis avec les Allemands. On se souvient aussi de l’héroïsme de la campagne d’Italie.

Gabrielle Kaplan et son lieutenant Brahim se trouvent pris dans ces rivalités. Roman d’action et d’aventure, leçon d’histoire aussi. 

Lu en à peine une journée, un polar très réussi!

Sous les cyprès d’Eyoub – Philippe Khatchadourian

ARMENIE/NORMANDIE

Dans les vieilles rues de Gümri . Alexandropol?

J’ai eu envie de suivre Passage à l’Est dans le Caucase, les algorithmes de ma Kindle m’ont proposé Sous les cyprès d’Eyoub et j’ai sauté sur l’occasion. J’ai fait autrefois la promenade sur la Corne d’Or à Istanbul jusqu’au cimetière d’Eyoub, j’y retournerais volontiers. Le patronyme de l’auteur en –ian, me laissait entendre qu’on parlerait des Arméniens et de l’Arménie…. Il ne m’en fait pas plus pour télécharger un livre!

De Gümri alors appelée Alexandropol, à Granville dans le Cotentin. De chapitre en chapitre nous sautons de 2014, au décès du père du narrateur, en 1914 à la veille de la Révolution quand l’Empire Russe s’étendait jusqu’au Caucase. Grandes traversées dans l’histoire et la géographie. Avec des escales à Constantinople, Bolis, la Ville, et à Venise – la promenade dans Venise est particulièrement agréable. 

C’est la quête des racines et de l’histoire familiale du narrateur, Alexis, natif de Granville, de parents normands qui enquête sur son grand-père arménien qu’on lui a interdit de fréquenter. Que cache cet ostracisme familial?  C’est l’histoire de trois générations de combattants dans la première Guerre mondiale et les armées blanches, dans la seconde et la guerre d’Algérie. Patriotisme et héroïsme guerrier : pas forcément ma tasse de thé. En filigrane, des femmes au caractère bien trempé.

Une histoire très romanesque, agréable lecture mais le côté historique reste un peu superficiel.

Kiki de Montparnasse – Catel&Bocquet –

CLANDESTINE DE L’HISTOIRE

De Kiki de Montparnasse, je ne connaissais qu’une image, la photo de son dos prise par Man Ray.

Catel et Bocquet ont mis en lumière cette « clandestine de l’Histoire« . C’est le 4ème roman graphique que je lis  dans  cette collection après Olympe de Gouge, Anita Conti et Joséphine Baker. Les auteurs  ont appliqué la même recette : une grosse BD (336 pages) en noir et blanc avec des chapitres séparés par des pages illustrées d’une maison sous une adresse et une date. Une chronologie pour remettre de l’ordre dans les idées. Une série de fiches biographiques pour les personnages secondaires illustres, et enfin une bibliographie. Travail historique sérieux! 

Kiki de Montparnasse est née Alice en 1901 à Châtillon-sur-Seine, petite campagnarde délurée plus encline à l’école buissonnière qu’aux grandes études. A 12 ans, elle monte à Paris gagner sa vie comme bonne chez une boulangère qui l’exploite. Un sculpteur l’engage comme modèle .

En 1918, elle s’installe à Montparnasse et continuera à poser pour les artistes. Elle fait la connaissance de Modigliani, Soutine, Kisling, Foujita...et devient Kiki. Elle partage la vie d’un peintre polonais Maurice Mendjisky mais continue à poser pour tous les artistes de Montparnasse s’essaie elle-même à la peinture et mène une vie très libre sans dédaigner alcool ni drogues.. 

Au début des années vingt, Man Ray l’introduit dans les cercles dadaïstes avec Tzara, chez Picasso et les surréalistes. Nous allons croiser et les Surréalistes,  Breton  Cocteau. Kiki s’essaie aussi au cinéma. Elle est la muse des films expérimentaux surréalistes mais le cinéma américain la dédaigne, trop fantaisiste pas assez pro! 

Nous la suivons dans ses aventures qui se terminent parfois très mal….A vous de lire!

J’ai beaucoup apprécié les scènes de café très vivantes et amusantes. En revanche, je suis restée sur ma faim en ce qui concerne les œuvres des artistes. Les amours et les brouilles m’ont un peu lassée. Kiki n’a pas l’envergure d’Anita Conti ni de Joséphine Baker!

Joséphine Baker – Catel&Boquet – Casterman écritures

« vous savez, mes amis, que je ne mens pas quand je vous raconte que je suis entrée dans les palaces de rois et de reines, dans les maisons des présidents. Et bien plus encore. mais je ne pouvais pas entrer dans un hôtel en Amérique et boire une tasse de café. Cela m’a rendue furieuse. »

Quand on a parlé de la panthéonisation de Joséphine Baker je ne la connaissais pas du tout . Cela évoquait « j’ai deux amours… », la ceinture de bananes, mais rien d’extraordinaire à mes yeux. J’ai découvert son rôle de résistante et cela me suffisait pour imaginer sa présence au Panthéon. 

Catel&Boquet m’ont fait découvrir Olympes de Gouges et, puis récemment, Anita Conti avec la même volonté de mettre le projecteur sur des femmes oubliées ou méconnues.

J’ai apprécié la construction de courts chapitres toujours bien situé, dans le temps et dans l’espace, retraçant la vie de l’héroïne. J’ai bien aimé le graphisme et surtout le soin dans le décor et l’architecture. La biographie est suivie de tout un appareil de notes : chronologie, fiches biographiques des personnages secondaires croisés dans la BD, bibliographie…

J’ai découvert l’enfance à Saint Louis, Missouri, misérable, certes, mais tellement musicale. Joséphine avait une personnalité bien marquée et dès le plus jeune âge, a manifesté son indépendance. Elle se marie à 13 ans pour devenir une femme, se fait remarquer dans les bars et théâtres par son physique, son don pour la danse, ses facéties et sa personnalité. Remariée à 16 ans, elle ne se soumet pas à ses maris et mène toujours sa carrière de vedette  jusqu’à Broadway où elle se fait remarquer par Caroline Dudley, épouse d’un diplomate français qui l’entraîne à Paris. Après les Ballets russes, les ballets suédois, le ballet mécanique qui mobilisent l’avant garde, elle a l’idée d’une Revue Négre en faisant venir des musiciens et danseurs américains. Sidney Bechet est avec elle sur le paquebot qui traverse l’Atlantique. 

En Europe, pas de ségrégation, Joséphine peut entrer dans tous les lieux à la mode. C’est pour elle, un véritable soulagement et elle en sera toujours reconnaissante à Paris. Elle connaît un véritable triomphe. Le lecteur a le plaisir de croiser au fil des pages tout le gratin, de Cocteau au Corbusier, Colette, Georges Simenon et tant d’autres.

Pendant la guerre, son engagement dans la Résistance la conduit en Afrique du nord, Maroc et Algérie et même dans la Corse nouvellement libérée où elle vit un crash aérien (sans conséquences)

Vedette internationale, elle enchaîne les spectacles et les tournées, les extravagances aussi. Elle retourne voir sa famille et retrouve la ségrégation. Elle aura toujours à cœur de lutter pour les Droits civiques des Noirs, cause dans les lieux publics huppés blancs des scandales et se voit même accusée de communisme. On la découvre auprès de Martin Luther King….

Son utopie famille arc-en-ciel composée de 11 enfants adoptés, d’origines, religions, couleurs différentes, dans son château des Milandes la mènera à la ruine financière. Mais c’est une autre histoire.

Notez que le livre a été publié en 2016 et  la panthéonisation date de 20 21.

Une belle collection de femmes illustres! je viens d’emprunter Kiki de Montparnasse que je vais découvrir.

Le Lièvre aux yeux d’ambre – Edmund de Waal – ed. libres Champs

CHALLENGE MARCEL PROUST

Le Lièvre aux yeux d’ambre est un netsuke, une petite sculpture  japonaise qui était parfois portée à la ceinture du costume traditionnel japonais. Au temps du japonisme, quand le Japon s’ouvrit à l’Occident, estampes, soieries, laques,  éventails faisaient fureur chez les collectionneurs et les impressionnistes. Charles Ephrussi fit l’acquisition de 264 netsukes. Plus tard, il offrit la collection comme cadeau de mariage à ses cousins  Ephrussi de Vienne. 

Edmund de Waal retrace l’histoire de sa famille, les Ephrussi – famille de négociants et banquiers juifs originaires d‘Odessa qui essaimèrent à travers l’Europe. Son fil conducteur est la collection des netsukes. 

Le nom Ephrussi m’évoquait plutôt la villa Ephrussi au Cap Ferrat CLIC 

Cette saga s’étale sur 7 générations.  Le patriarche a fait fortune à Odessa avec l’exportation des blés ukrainiens. La banque Ephrussi installe des succursales à Vienne et à Paris, les cousins se retrouvent en Suisse ou en Slovaquie. Puis après la seconde guerre mondiale, ils sont dispersés en Amérique, au Mexique et même au Japon. Pendant deux ans Edmund de Waal nous fait partager son enquête. Je l’ai suivi bien volontiers et j’ai dévoré ce livre. 

La première partie : Paris 1871-1899.  Leon Ephrussi s’installa en 1871 Rue de Monceau, non loin des hôtels particuliers de Rothschild, Cernuschi, Camondo dans le quartier bâti dans les années 1860 par les frères Pereire. Charles, le troisième fils n’était pas destiné aux affaires. Il acquis une solide culture classique et était un fin connaisseur d’art. Il semble qu’il inspira Proust pour le personnage de Swann. Charles Ephrussi et Swann ont de nombreux points communs surtout du point de vue de l’art. Comme le héros de la Recherche, il est collectionneur, il a écrit une monographie sur Dürer (pas sur Vermeer), il est membre du Jockey reçu chez les grands du monde. Charles Ephrussi fut un mécène des peintres impressionnistes : il figure debout coiffé d’un haut de forme noir dans le Déjeuner des Canotiers, achète à Degas Le départ d’une course à Longchamp, à Monet des Pommier, les Glaçons, une vue de la Seine . Les asperges d’Elstir sont de Manet…Comme les impressionnistes, il est séduit par le japonisme et exposera même les laques qu’il collectionne. Propriétaire du journal La Gazette il fait paraître 64 reproductions de tableaux que Proust va citer dans La Recherche.. Même avant l’Affaire Dreyfus, La Banque Ephrussi est la cible de l’antisémitisme, la faillite d’une banque catholique liée à l’Eglise me rappelle plutôt Zola et l’Argent. Drumont distille son venin dans La France Juive. Quand se développe l’Affaire Dreyfus, certains peintres comme Degas et Renoir, pourtant aidés par Ephrussi manifestèrent une hostilité ouverte contre son « art juif ». Pour Charles, certaines portes se ferment. 

Deuxième partie : Vienne 1899-1938

Le Palais Ephrussi à l’angle du Ring et de la Schottengasse est encore plus impressionnant que la demeure parisienne. J’ai le plaisir d’imaginer Freud qui loge à 400 m de là. l’auteur évoque aussi les cafés viennois, institutions littéraires. Toute la littérature autrichienne se retrouve dans le livre Karl Kaus, Joseph Roth, Schnitzler, Wassermann. La communauté juive est nombreuse mais à la veille du XXème siècle l’antisémitisme est aussi répandu et utilisé politiquement. Viktor Ephrussi, comme Charles à Paris n’était pas l’héritier direct de la Banque, il a préféré les études classiques et c’était un jeune érudit préférant collectionner livres rares et incunables. Mais au décès de son père, il se retrouve homme d’affaires. 

J’ai aussi aimé croiser au hasard des pages mon écrivain-voyageur préféré : Patrick Leigh Fermor qui séjourna dans la maison de campagne slovaque de Kövesces

Troisième partie : Vienne, Kövesces, Turnbridge Welles, Vienne 1938-1974

La suite de l’histoire est connue, avec pour point final l’Anschluss. Alors que la jeune génération s’est dispersée hors d’Autriche le banquier Viktor peine à abandonner le Palais Ephrussi et sa banque. En une journée, il perdent tout. Edmund de Waal raconte l’odieux saccage, la spoliation systématique des tableaux, livres précieux, meubles et porcelaines. par miracle, les netsukes seront sauvés.

Quatrième partie : Tokyo 1947-1991

Il fallait bien que les netsukes et le japonisme conduise  l’auteur à Tokyo!

Epilogue : Tokyo, Odessa, Londres 2001-2009

En plus de la visite d’Odessa, les références littéraires pointent : la famille Efrussi est citée dans les livres d‘Isaac Babel.

J’ai donc lu ce livre avec un plaisir décuplé par les lectures récentes de la Recherche du temps perdu, mais aussi des expositions impressionnistes cette année du 150 anniversaire de l’Impressionnisme couplée à Giverny et à Deauville à des expositions japonisantes. Les lettres allemandes ont été l’occasion de revenir à Joseph Roth, Zweig…

Malheureusement je n’ai pas trouvé les netsukes dans le deuxième étage du musée Guimet où se trouvent les collections japonaises.

Une- écriture bleu pâle – Franz Werfel – Livre de poche

FEUILLES ALLEMANDES

Franz Werfel est l’auteur des  40 Jours de Musa Dagh  dénonçant le génocide arménien. 

Né à Prague en 1890 où il a fréquenté Kafka et Max Brod. Poète, homme de théâtre, c’est le dernier mari d’Alma Mahler . Il se réfugie en France en 1938 puis aux Etats Unis en 1940,  et décède à Beverley Hills en 1945.

Une écriture bleu pâle est un très court roman, 124 pages qui se lit d’une traite avec un suspense qui va croissant. J’ai pensé à La Peur de  Stefan Zweig. 

« Il y avait onze lettres dont dix tapées à la machine. la onzième écrite à la main se distinguait du lot et réclamait l’attention. Une grande écriture féminine penchée, sévère. Léonidas baissa machinalement la tête car sil sentait qu’il avait blêmi.« 

Que lui réservera cette dernière lettre? L’intrigue est ramassée dans une journée de ce haut fonctionnaire, chef du Cabinet du Ministre.

Ce court texte, tout en finesse, restitue l’histoire du pauvre répétiteur qui a fait un très beau mariage et qui est arrivé au sommet de sa carrière. Analyse psychologique sensible et analyse sociale de la société de Vienne dans les années 30. En filigrane, la montée du nazisme et l’antisémitisme qui ne se cache pas. Une richesse d’analyse en si peu de pages.

Léonidas vit une journée de plus en plus tendue. Son mariage, sa carrière seront-ils compromis par cette lettre à l’encre bleu pâle?

la septième croix – Anna Seghers -Métailié

FEUILLES ALLEMANDES

 » Un évadé qui a réussi à s’échapper, c’est toujours quelque chose, ça chamboule tout. C’est toujours un doute jeté sur leur pouvoir absolu. Une brèche.”

Automne 1937, sept opposants au nazisme se sont évadés du Camp de Concentration de Westhofen. Sept platanes ont été élagués, des planches ont été clouées de manière à figurer sept croix destinée aux évadés. Ce gros roman est le récit de la traque pour les reprendre. 

Gros roman (461 pages) sous-titré Roman de l’Allemagne hitlérienne  se déroule pendant quelques jours, une grosse semaine, dans un périmètre restreint des environs de Mayence bordés par une campagne de collines, vergers de pommes, pâturages et à l’ouest le Rhin, la ville, ses usines, ses auberges…

.Dans ce cadre si resserré, tout un monde!

Tous sont représentés : les gardiens du camp de concentration, avec leurs personnalités, leurs manies, leur sadisme mais aussi leurs failles.

Entre les deux fenêtres, le portrait de son Führer, qui, c’est l’idée qu’il s’était forgée, lui avait conféré son
pouvoir. Presque, pas tout à fait, un pouvoir sans limites. Dominer les êtres, corps et âme, décider de la vie et de la mort, pas moins que cela. Des hommes adultes, pleins de force, que l’on fait aligner devant soi, et on peut les briser, vite ou lentement, leurs corps l’instant d’avant encore droits tombent à quatre pattes,
l’instant d’avant hardis, insolents, les voilà gris, balbutiant dans une angoisse mortelle.

Hommes, femmes et enfants de la campagne : un berger, deux fermes avec les occupants, hommes femmes et même les animaux. Franz et son vélo se trouve à cheval entre la campagne où vit sa famille et l’usine. Monde ouvrier.  Solidarités entre militants ou simplement camarades de travail. Un médecin juif, un professeur et sa femme, une serveuse dans une auberge. Le plus souvent des braves gens. 

Des braves gens, pas tous! Par opportunisme, pour sortir du chômage, ou fascinés par la force, certains ont rejoint les SA et les SS. Certaines familles sont divisées. Pour reprendre les évadés une nasse se déploie qui saura utiliser les complices, les faiblesses. Et quand les dénonciations ne suffiront pas, il faudra bien utiliser la terreur, arrêter les proches, parfaitement innocents, les piéger…

Liesel la sentait encore dans ses veines en ce moment. La peur qui n’a rien à voir avec la conscience, la peur
des pauvres, la peur de la poule devant le vautour, la peur des poursuites de l’État. Cette peur ancestrale
qui montre mieux que toutes les constitutions et les livres d’histoire de quel côté se place l’État.

On voit évoluer tous ces personnages dans leur cadre très bien évoqué. Images de brumes sur la campagnes, images ensoleillées. Scènes d’intérieur. Les personnalités sont fouillées, la vie quotidienne vivement décrite.

La lectrice est emportée d’un personnage à un autre. Elle suit la cavale de Georg Heisler, le personnage principal, le roman est un véritable thriller. qui s’en sortira. Les premiers seront rapidement attrapés, Belloni, le funambule tombera d’un toit même si c’est un spécialiste des salto. Füllgrabe se rendra, espérant que son geste lui gagnera la clémence.

La septième croix attend toujours Georg Heisler, tant qu’il ne sera pas repris les nazis seront en échec, ses camarades même incarcérés garderont espoir.

La fuite réussie de cet individu particulier détruira la légende de la toute-puissance des nazis.

Si l’auteure démonte les mécanismes de terreur, elle évoque aussi les solidarités ouvrières, la bonne volonté de ceux qui ne veulent pas être coupables, ceux pour qui l’hospitalité est une obligation humaine. Anna Seghers montre que même dans les heures les plus noires, un fond d’humanité demeure.

Nous sentions tous combien les puissances extérieures pouvaient atteindre l’homme, jusqu’au plus
profond de lui, mais nous sentions aussi qu’il y avait là, en lui, quelque chose d’inviolable et
d’indestructible.

Dans la postface Christa Wolf raconte comment ce livre écrit en exil a été publié  en  1942, aux Etats Unis, en anglais avant de paraître en Allemand. Comment un film en a été tiré. 

Après 1933, dispersée dans de nombreux pays, la littérature allemande socialiste assume le rôle qui lui
incombe : éclairer le peuple sur les raisons profondes de la catastrophe.

Job-Roman d’un homme simple – Joseph Roth

FEUILLES ALLEMANDES 

« Souviens-toi, Mendel, commença Rottenberg, souviens-toi de Job. Il lui est arrivé quelque chose de
semblable à ce qui t’arrive. Il était assis sur la terre nue, la tête couverte de cendre, et ses blessures lui faisaient si mal qu’il se roulait comme une bête sur le sol. Lui aussi blasphémait Dieu. Et pourtant tout cela n’était qu’une mise à l’épreuve. Que savons-nous, Mendel, de ce qui se passe là-haut ? Peut-être le Malin est-il venu voir Dieu et lui a-t-il dit comme autrefois : “Il faut détourner un juste du droit chemin.” Et le Seigneur a dit : “Tu n’as qu’à mettre à l’épreuve Mendel, mon serviteur.” – Et c’est là aussi que tu peux voir, intervint Groschel, que tes reproches sont injustes. Car Job n’était pas un homme faible quand Dieu commença à le mettre à l’épreuve, mais un homme puissant. Et toi non plus tu n’étais pas un homme faible, Mendel ! « 

Joseph Roth, est né en 1894 à Brody, en Galicie aux confins de l’Empire Austro-hongrois, a étudié à Lemberg (aujourd’hui Lviv, Ukraine) puis à Vienne où il s’est lié d’amitié avec Stephan Zweig on connait leur correspondance CLIC Journaliste à travers l’Europe, Vienne, Berlin, Paris. Ecrivain de langue allemande. Il a quitté l’Allemagne en 1933 et s’est éteint à Paris en 1939. 

Avec Job, roman d’un homme simple il évoque les Juifs du Shtetl, en Russie à la veille de la Première Guerre mondiale. Le héros, Mendel Singer est un modeste maître d’école qui enseigne les rudiments à de petits enfants dans sa cuisine. Il est très pieux, content de son sort, père de deux fils et d’une fille ravissante. La malchance se manifeste par la naissance de son troisième fils Menuchim, enfant mal conformé qui ne se développe pas, ne marche pas et ne dit qu’un mot « Maman ». La vie dans le Shtetl est misérable

D’année en année la vie devenait de plus en plus chère. Les récoltes étaient de plus en plus maigres. Les
carottes rétrécissaient, les œufs étaient moins remplis, les pommes de terre avaient souffert du gel, les
soupes n’étaient plus que de l’eau, les carpes s’amincissaient, les brochets raccourcissaient, les canards maigrissaient, les oies durcissaient, et les poules n’avaient plus que la peau sur les os.

Les deux grands fils tirent un mauvais numéro et doivent servir dans les armées du Tsar. Pour fuir la conscription, l’un d’eux fuit en Amérique et fait émigrer sa famille, mais en laissant Menuchim à des parents. La deuxième partie du roman se déroule aux Etats Unis. Sam, le fils qui a réussi et son ami Mac partent à la guerre. Sam tombera tandis que Jonas, soldat du Tsar, est porté  disparu. Déborah meurt. 

Mendel a tout perdu, comme Job. Et comme Job il se rebelle contre Dieu.

J’ai beaucoup aimé cette évocation des Juifs simples des confins de l’Empire, de leur émigration en Amérique. Evocation très sobre sans aucune concession au folklore. Une histoire simple, épurée, écrite en Allemand classique sans aucune utilisation du Yiddish que Roth connaissait sûrement.