Relisons Antonine Maillet!

CANADA / NOUVEAU BRUNSWICK

Notre album photos des vacances 1998 au Nouveau Brunswick

Le meilleur hommage qu’on puisse faire à une autrice c’est de la relire, de la faire lire!

Je vous propose une lecture commune, disons à la fin mars pour laisser le temps de retrouver ses livres éparpillés dans nos bibliothèques.

Avec Pélagie la Charrette, Antonine Maillet a obtenu le Prix Goncourt

Mon préféré reste la Sagouine découverte sur place à Bouctouche, mis en scène dans la reconstitution de son village, avec l’accent (pas facile pour une parisienne, les Acadiens se sont bien moqués de notre français

 

Le Temps Retrouvé : Dans la bibliothèque du prince de Guermantes, méditation sur la mémoire, la littérature…

CHALLENGE MARCEL PROUST AVEC CLAUDIALUCIA

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Chacun des volumes composant la Recherche contient le récit d’une soirée parisienne, nous y retrouvons toute cette société du Faubourg Saint Germain. Le prince de Guermantes a fait construire un nouvel hôtel avenue du bois et la Princesse de Guermantes n’est autre que Madame Verdurin. Quelques nouveautés mais aussi permanence des souvenirs comme les pavés inégaux sur le chemin des jardins des Champs-Elysées pris autrefois, enfant, avec Françoise

« comme un aviateur qui a jusque-là péniblement roulé à terre, «décolle» brusquement, je m’élevais
lentement vers les hauteurs silencieuses du souvenir. Dans Paris, ces rues-là se détacheront toujours
pour moi en une autre matière que les autres. »

En route il croise Monsieur de Charlus accompagné par Jupien, après une attaque, le baron est assez pitoyable, aveugle, mais toujours entreprenant avec les jeunes gens. 

Un autre pavé inégal lui fait remonter tous ses souvenirs : la madeleine, les clochers de Martinville, les images de Combray et de Venise.

Le maître d’hôtel fait patienter le narrateur dans la bibliothèque pour ne pas interrompre le morceau de musique qui se joue au salon. Il y fait toute une méditation sur les souvenirs

« de la jouissance immédiate, chaque fois le miracle d’une analogie m’avait fait échapper au présent. Seul il avait le pouvoir de me faire retrouver les jours anciens, le Temps Perdu, devant quoi les efforts de ma mémoire et de mon intelligence échouaient toujours »

Et voici le Temps Retrouvé qui affleure par un jeu de mémoire :

je m’étais dit en cataloguant les illustrations de ma mémoire : « j’ai tout de même vu de belles choses dans ma vie

Et ce retour de la mémoire est une condition pour écrire.

Or, à toutes ces idées, la cruelle découverte que je venais de faire relativement au Temps qui s’était
écoulé ne pourrait que s’ajouter et me servir en ce qui concernait la matière même de mon livre.

Il poursuit sa méditation en réfléchissant sur la théorie littéraire


je sentais que je n’aurais pas à m’embarrasser des diverses théories littéraires qui m’avaient un moment
troublé — notamment celles que la critique avait développées au moment de l’affaire Dreyfus et avait
reprises pendant la guerre, et qui tendaient à «faire sortir l’artiste de sa tour d’ivoire», à traiter de sujets
non frivoles ni sentimentaux, à peindre de grands mouvements ouvriers, et à défaut de foules, à tout le
moins non plus d’insignifiants oisifs — «J’avoue que la peinture de ces inutiles m’indiffère assez», disait
Bloch — mais de nobles intellectuels ou des héros.

D’où la grossière tentation pour l’écrivain d’écrire des oeuvres intellectuelles. Grande indélicatesse. Une
oeuvre où il y a des théories est comme un objet sur lequel on laisse la marque du prix

La découverte dans la bibliothèque du prince d’un exemplaire de François le Champi le ramène à Combray, à son enfance, sa grand-mère qui aimait tant George Sand! 

Ayant conscience du Temps perdu de sa collection d’images, de sensations, de goûts…il va pouvoir écrire son livre!

Bilan lectures 2024 – Statistiques – Et si on pensait à la parité ?

Avec l’aide de Babélio, mes statistiques sont vite faites : 

102 livres au 21/12, j’ai dépassé de 2 le défi de 100 fixé pour l’année.

43 livres écrits par des écrivaines / 102 livres.  (et encore j’ai compté comme livre écrit par une femme les BD de Catel&Boquet) très limite…..

Certains livres entrent dans plusieurs catégories. J’ai adopté un code couleur. Est-ce vraiment pertinent?

A PROPOS D’UN VOYAGE AU MAROC :

5 écrits par des écrivaines, 5 par des hommes

Leila Slimani : Regardez-nous danser (t2)

Meryem Alaoui : La vérité sort de la bouche du cheval

Zineb Mekouar : La Poule et son cumin, souviens-toi des abeilles

Samira El Ayachi : : Le ventre des hommes 

 

Fouad Laraoui :  Les tribulations du dernier Sijilmassi

Mohamed Nedali : Le Poète de Safi

Edmond Amran El Maleh :Parcours immobile

Soufiane Khaloua : La Vallée de Lazhars

Ruben Barrouk : Tout le bruit du Guéliz

A PROPOS D’UN VOYAGE A MARSEILLE

Pour la parité, peut nettement mieux faire!

Jean Claude Izzo : Total Khéops, Chourmo, Solea, le soleil des mourants, Les marins perdus

Albert Cohen :Ô vous frères humains

Christophe Gavat : Cap Canaille

Marcel Pagnol : Le temps des amours

Albert Londres : Marseille porte du sud

Anna Seghers : Transit

 

A PROPOS DU 7 OCTOBRE, des Juifs, Israël, 

Delphine Horvilleur : comment ça va pas? Conversations après le 7 Octobre, il n’y a pas d’Ajar

Albret Londres : Le Juif errant est arrivé

Rebecca Benhamou : L’horizon a pour elle dénoué sa ceinture

Eva Illouz : le 8 octobre : Généalogie d’une haine

Rosie Pinhas-Delpuech : Naviguer à l’oreille

Valérie Zenatti : Qui-vive

Laure Hoffmann : A l’Orient désorienté

Nathan Davidoff : Le Juif qui voulait sauver le Tsar

Edmund de Waal : Le Lièvre aux yeux d’ambre

A PROPOS D’UN VOYAGE EN CORSE

Marie Ferranti : La fuite aux Agriates, La passion de Maria Gentile

Jérôme Ferrari : Balco Atlantico, Nord-Sentinelle

jean Marc Graziani : De nos ombres

Jean-Claude Rogliano : Les mille et unes vies de Théodore, roi de Corse

WG Sebald : Campo Santo

LISONS MARYSE CONDE et littérature caraïbe

Maryse Condé :  Le Cœur à rire et à pleurer, La vie sans fard, Segou, la belle Créole, L’Evangile du Nouveau Monde

Estelle-Sarah Bulle : Basses Terres

Raphaël Confiant : L’Hôtel du bon plaisir

Alejo Carpentier : La harpe et l’ombre

LISONS KADARE : Le Général de l’Armée morte; le Dîner de trop

FEUILLES ALLEMANDES

Andréa Wulf : Les Rebelles magnifiques : les premiers romantiques et l’invention du Moi

Anna Seghers: Transit, La Septième Croix

Christa Wolf : Trame d’Enfance

Nino Haratischwilli : Le Chat, le Général et la Corneille

Joseph Roth : Job, roman d’un homme simple

Franz Werfel : une écriture bleu pâle

Catalin Dorian Florescu : L’Homme qui apporte le bonheur

LITTERATURE FRANCAISE

Hélène Gestern : 555

Leila Slimani : Le parfum des fleurs la nuit

Lola Lafon : Quand tu écouteras cette chanson, La petite communiste qui ne souriait jamais

Maylis Kerangal : Jour de Ressac

Laure Murat : Proust roman familial

Anita Conti : Racleurs d’océan

Evelyne Bloch-Dano :Madame Zola

Anne Vantal : Pondichéry ou le rivage des ombres

Olivier Guez : Mesopotamia

Gérard Lefondeur : les enquêtes d’Anatole Le Braz;

Bernard Clavel : Cargo pour l’Enfer

Simon Berger : Laisse aller ton serviteur

Jules Verne : Les forceurs de blocus

Balzac : les secrets de la princesse de Cadignan

Marcel Proust : A la Recherche du Temps perdu

Romain  Gary : Chien Blanc

Pierre Assouline : Albert Londres : vie et mort d’un grand reporter

DIVERS, dans l’ordre chronologique

David Bainbridge : Paléontologie, une histoire illustrée

Kapka Kassabova : Elixir

Robert McAlmon : Mémoires de Montparnasse des années folles, bandes de génies

Annette Wieviorka : Anatomie de l’Affiche Rouge

Gouzel Iakhina : convoi pour Samarcande

Hanna Krall ; les Fenêtres

Andreï Kourkov : journal d’une invasion

Jean Dytar : #j’accuse…!

 

Inès Daléry : Yannis Ritsos : J’écris le monde

Christy Lefteri : Le Livre du Feu

Makis Malafekas : le mur grec

Catel&Boquet : Anita Conti, Joséphine Baker

LITTERATURE ITALIENNE

Erri de Luca : Les Règles du Mikado

Viola Ardone : Le Choix

Alessandro Manzoni : Histoire de la colonne infâme

 

la liste est longue et incomplète, quelles seront les lectures pour 2025?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Chat, le Général et la Corneille – Nino Haratischwili

FEUILLES ALLEMANDES 

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Point commun entre toutes ces feuilles allemandes :  elles sont traduites de l’Allemand. Je n’imaginais pas voyager aussi loin: jusqu’en Tchétchénie et en Géorgie.  L’autrice : Nino Haratischwili est d’origine géorgienne et réside en Allemagne. Les personnages du roman sont presque tous nés dans l’ancienne URSS, l’intrigue se déroule de  la fin de la période soviétique,  la Perestroïka et le début de la République de Russie. C’est un  roman choral avec trois narrateurs : le Chat (qui n’est pas du tout un chat mais une jeune comédienne), le Général (qui n’est pas général mais un richissime oligarque) et La Corneille (qui n’est pas un oiseau mais un journaliste).

Les fils de leurs histoires se tressent , de 1995 à 2016. En filigrane, les guerres d’Afghanistan, de Tchétchénie, de Géorgie avec leurs cortège de violences. Trafics divers et corruptions. Jeux de pouvoir et d’argent. Alcoolisme et drogues. Des adolescents sensibles, souvent cultivés confrontés à la guerre et aux trafics sans repères et sans limites deviennent des êtres cyniques et brutaux. 

Des histoires d’amour, qui finissent mal, en général (comme dans la chanson).

C’est un gros bouquin de près de 600 pages dans lequel j’ai eu du mal à entrer, confondant les personnages – souvent désignés par des surnoms, des petits noms, des animaux, perdue dans les lieux. Je n’ai pas toujours identifié les villes, surtout dans le Caucase. On saute sans boussole, de Tbilissi à Moscou, à Berlin, de Géorgie en Tchétchénie, et sans plan dans les quartiers de Berlin. Il m’a fallu près de 125 pages pour reconnaître les personnages et à peu près autant pour me repérer dans la géographie.

Dès que j’ai pris mes marques, je me suis sentie aspirée par l’histoire et la lecture est devenue addictive. J’avais vraiment envie de connaître le dénouement et je me suis laisser prendre jusqu’au bout.

Elle aurait voulu que leur relation n’ait pas, dès le début, contenu en germe leur rupture. Elle aurait
voulu être une autre personne, pour qui la banale normalité aurait été quelque chose d’inné, elle aurait
voulu ne l’avoir jamais rencontré, elle aurait voulu ne pas être poursuivie par la photo de la fille morte,
elle aurait voulu que le passé ne jette pas toujours son ombre déformée sur le présent, elle aurait voulu
que les femmes de sa famille aient un peu plus de bon sens et un peu moins l’esprit tordu, elle aurait
voulu ne pas se sentir en permanence obligée d’expliquer et de traduire son comportement pour les gens d’ici. Elle aurait voulu ne pas avoir aussi furieusement envie de s’échapper à elle-même. Et surtout, elle
aurait voulu n’être jamais montée dans cette voiture…

A la Recherche du Temps Perdu – Récapitulation 5 – La Prisonnière

LECTURE COMMUNE AVEC CLAUDIALUCIA

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Le narrateur a embarqué Albertine à Paris. En l’absence de sa mère partie  à Combray , il cache la jeune fille dans son appartement sous bonne garde (Françoise et le chauffeur de la voiture). Ma proustolâtrie plonge. Je m’agace de ces manières. Je cherche à comprendre comment Albertine supporte cette situation. Comme Proust ne peut s’empêcher de fréquenter les Guermantes et les salons mondains, il nous livre une nouvelle version d’une soirée chez Madame Verdurin

La Prisonnière – Marcel Proust – Emprise, jalousies et mensonges.

La Prisonnière : mais qui est donc Albertine?

La Prisonnière : Une soirée musicale chez madame Verdurin

 

Proust, roman familial – Laure Murat

Claudialucia nous offre 5  billets très très bien illustrés

vous découvrirez la mode et les robes de Fortuny avec ce premier article https://claudialucia-malibrairie.blogspot.com/2024/11/le-jeudi-avec-marcel-proust-la.html

les bruits de la rues, les cris de Paris :  citation que j’avais envie également envie de mettre en avant https://claudialucia-malibrairie.blogspot.com/2024/11/normandie-calvados-caen-exposition-le.html

Etude de personnage – Marcel https://claudialucia-malibrairie.blogspot.com/2024/11/marcel-proust-la-prisonniere-marcel-1.html

Etude de personnage Albertinehttps://claudialucia-malibrairie.blogspot.com/2024/11/marcel-proust-la-prisonniere-albertine-2.htmlhttps://claudialucia-

le mythe de Pygmalion  : malibrairie.blogspot.com/2024/11/marcel-proust-la-prisonniere-le-mythe.html

Keisha devait nous rejoindre mais a renoncé.

Si vous avez d’autres liens déposez les ici!

Rendez-vous le mois prochain avec Albertine disparue

la septième croix – Anna Seghers -Métailié

FEUILLES ALLEMANDES

 » Un évadé qui a réussi à s’échapper, c’est toujours quelque chose, ça chamboule tout. C’est toujours un doute jeté sur leur pouvoir absolu. Une brèche.”

Automne 1937, sept opposants au nazisme se sont évadés du Camp de Concentration de Westhofen. Sept platanes ont été élagués, des planches ont été clouées de manière à figurer sept croix destinée aux évadés. Ce gros roman est le récit de la traque pour les reprendre. 

Gros roman (461 pages) sous-titré Roman de l’Allemagne hitlérienne  se déroule pendant quelques jours, une grosse semaine, dans un périmètre restreint des environs de Mayence bordés par une campagne de collines, vergers de pommes, pâturages et à l’ouest le Rhin, la ville, ses usines, ses auberges…

.Dans ce cadre si resserré, tout un monde!

Tous sont représentés : les gardiens du camp de concentration, avec leurs personnalités, leurs manies, leur sadisme mais aussi leurs failles.

Entre les deux fenêtres, le portrait de son Führer, qui, c’est l’idée qu’il s’était forgée, lui avait conféré son
pouvoir. Presque, pas tout à fait, un pouvoir sans limites. Dominer les êtres, corps et âme, décider de la vie et de la mort, pas moins que cela. Des hommes adultes, pleins de force, que l’on fait aligner devant soi, et on peut les briser, vite ou lentement, leurs corps l’instant d’avant encore droits tombent à quatre pattes,
l’instant d’avant hardis, insolents, les voilà gris, balbutiant dans une angoisse mortelle.

Hommes, femmes et enfants de la campagne : un berger, deux fermes avec les occupants, hommes femmes et même les animaux. Franz et son vélo se trouve à cheval entre la campagne où vit sa famille et l’usine. Monde ouvrier.  Solidarités entre militants ou simplement camarades de travail. Un médecin juif, un professeur et sa femme, une serveuse dans une auberge. Le plus souvent des braves gens. 

Des braves gens, pas tous! Par opportunisme, pour sortir du chômage, ou fascinés par la force, certains ont rejoint les SA et les SS. Certaines familles sont divisées. Pour reprendre les évadés une nasse se déploie qui saura utiliser les complices, les faiblesses. Et quand les dénonciations ne suffiront pas, il faudra bien utiliser la terreur, arrêter les proches, parfaitement innocents, les piéger…

Liesel la sentait encore dans ses veines en ce moment. La peur qui n’a rien à voir avec la conscience, la peur
des pauvres, la peur de la poule devant le vautour, la peur des poursuites de l’État. Cette peur ancestrale
qui montre mieux que toutes les constitutions et les livres d’histoire de quel côté se place l’État.

On voit évoluer tous ces personnages dans leur cadre très bien évoqué. Images de brumes sur la campagnes, images ensoleillées. Scènes d’intérieur. Les personnalités sont fouillées, la vie quotidienne vivement décrite.

La lectrice est emportée d’un personnage à un autre. Elle suit la cavale de Georg Heisler, le personnage principal, le roman est un véritable thriller. qui s’en sortira. Les premiers seront rapidement attrapés, Belloni, le funambule tombera d’un toit même si c’est un spécialiste des salto. Füllgrabe se rendra, espérant que son geste lui gagnera la clémence.

La septième croix attend toujours Georg Heisler, tant qu’il ne sera pas repris les nazis seront en échec, ses camarades même incarcérés garderont espoir.

La fuite réussie de cet individu particulier détruira la légende de la toute-puissance des nazis.

Si l’auteure démonte les mécanismes de terreur, elle évoque aussi les solidarités ouvrières, la bonne volonté de ceux qui ne veulent pas être coupables, ceux pour qui l’hospitalité est une obligation humaine. Anna Seghers montre que même dans les heures les plus noires, un fond d’humanité demeure.

Nous sentions tous combien les puissances extérieures pouvaient atteindre l’homme, jusqu’au plus
profond de lui, mais nous sentions aussi qu’il y avait là, en lui, quelque chose d’inviolable et
d’indestructible.

Dans la postface Christa Wolf raconte comment ce livre écrit en exil a été publié  en  1942, aux Etats Unis, en anglais avant de paraître en Allemand. Comment un film en a été tiré. 

Après 1933, dispersée dans de nombreux pays, la littérature allemande socialiste assume le rôle qui lui
incombe : éclairer le peuple sur les raisons profondes de la catastrophe.

Job-Roman d’un homme simple – Joseph Roth

FEUILLES ALLEMANDES 

« Souviens-toi, Mendel, commença Rottenberg, souviens-toi de Job. Il lui est arrivé quelque chose de
semblable à ce qui t’arrive. Il était assis sur la terre nue, la tête couverte de cendre, et ses blessures lui faisaient si mal qu’il se roulait comme une bête sur le sol. Lui aussi blasphémait Dieu. Et pourtant tout cela n’était qu’une mise à l’épreuve. Que savons-nous, Mendel, de ce qui se passe là-haut ? Peut-être le Malin est-il venu voir Dieu et lui a-t-il dit comme autrefois : “Il faut détourner un juste du droit chemin.” Et le Seigneur a dit : “Tu n’as qu’à mettre à l’épreuve Mendel, mon serviteur.” – Et c’est là aussi que tu peux voir, intervint Groschel, que tes reproches sont injustes. Car Job n’était pas un homme faible quand Dieu commença à le mettre à l’épreuve, mais un homme puissant. Et toi non plus tu n’étais pas un homme faible, Mendel ! « 

Joseph Roth, est né en 1894 à Brody, en Galicie aux confins de l’Empire Austro-hongrois, a étudié à Lemberg (aujourd’hui Lviv, Ukraine) puis à Vienne où il s’est lié d’amitié avec Stephan Zweig on connait leur correspondance CLIC Journaliste à travers l’Europe, Vienne, Berlin, Paris. Ecrivain de langue allemande. Il a quitté l’Allemagne en 1933 et s’est éteint à Paris en 1939. 

Avec Job, roman d’un homme simple il évoque les Juifs du Shtetl, en Russie à la veille de la Première Guerre mondiale. Le héros, Mendel Singer est un modeste maître d’école qui enseigne les rudiments à de petits enfants dans sa cuisine. Il est très pieux, content de son sort, père de deux fils et d’une fille ravissante. La malchance se manifeste par la naissance de son troisième fils Menuchim, enfant mal conformé qui ne se développe pas, ne marche pas et ne dit qu’un mot « Maman ». La vie dans le Shtetl est misérable

D’année en année la vie devenait de plus en plus chère. Les récoltes étaient de plus en plus maigres. Les
carottes rétrécissaient, les œufs étaient moins remplis, les pommes de terre avaient souffert du gel, les
soupes n’étaient plus que de l’eau, les carpes s’amincissaient, les brochets raccourcissaient, les canards maigrissaient, les oies durcissaient, et les poules n’avaient plus que la peau sur les os.

Les deux grands fils tirent un mauvais numéro et doivent servir dans les armées du Tsar. Pour fuir la conscription, l’un d’eux fuit en Amérique et fait émigrer sa famille, mais en laissant Menuchim à des parents. La deuxième partie du roman se déroule aux Etats Unis. Sam, le fils qui a réussi et son ami Mac partent à la guerre. Sam tombera tandis que Jonas, soldat du Tsar, est porté  disparu. Déborah meurt. 

Mendel a tout perdu, comme Job. Et comme Job il se rebelle contre Dieu.

J’ai beaucoup aimé cette évocation des Juifs simples des confins de l’Empire, de leur émigration en Amérique. Evocation très sobre sans aucune concession au folklore. Une histoire simple, épurée, écrite en Allemand classique sans aucune utilisation du Yiddish que Roth connaissait sûrement.

L’Homme qui apporte le bonheur – Catalin Dorian Florescu – Ed. des Syrtes

FEUILLES ALLEMANDES/ ROUMANIE

Catalin Dorian Florescu est né en Roumanie mais demeure depuis 1982 en Suisse, L’Homme qui apporte le Bonheur est traduit de l’Allemand, ce qui explique qu’il figure dans les Feuilles Allemandes comme le Turbulent Destin de Jacob Obertin que j’ai beaucoup apprécié. 

Difficile de rédiger cette chronique : le roman offre des surprises et des rebondissements que je ne veux pas divulguer pour laisser au lecteur le plaisir de la découverte.

Deux histoires se mêlent : l’une d’elle commence la nuit de la Saint Sylvestre 1898 à New York et a pour héros « grand-père », un petit vendeur de journaux, cireur des rues, d’une dizaine d’années. L’autre se déroule dans le delta du Danube en 1919 et met en scène la « grand-mère » qui découvre sa grossesse et veut se protéger du diable en se confiant à une sorcière. Ces appellations de « grand-père » et « grand-mère » ont aiguisé ma curiosité et j’ai cherché pendant la moitié du roman qui pouvait donc être le (la ou les) narrateur(s). .

En Amérique, chaque immigrant, irlandais, italien ou juif, tente sa chance ; il est persuadé qu’il sera riche, célèbre, même si nombreux seront ceux qui seront refoulés ou qui ne survivront pas. Dans le Delta,  la vie s’écoule au rythme du fleuve, on peut prendre des heures à contempler un héron . Ceux qui rêvent d’autre chose, rêvent d’Amérique.

Les deux histoires ont des points communs : le fleuve qui s’écoule et les journaux qui raconte la marche du monde. A New York, le crieur de journaux cherche le sensationnel tandis que Vania, le pêcheur lipovène, déchiffre les nouvelles vieilles de plusieurs années.

Quand? Comment ces deux histoires se rencontreront elles? Il faudra traverser un siècle, un continent, un océan et trois générations. Et même quand Ray et Elena se raconteront, il faudra du temps et de la patience.

Ton grand-père, Ray, n’a jamais rien su du monde de Vania ou de Leni, de cette région où l’on n’était qu’à
un doigt de Dieu, mais aussi du diable. Il y aurait connu un silence qu’il ne pouvait guère s’imaginer dans la métropole. Une tout autre rumeur que celle de l’affairement urbain. Cela commençait par le son de râpe doux et sec des roseaux qui se frottent les uns aux autres, le claquement de bec des cigognes, et le bruissement des saules, des bouleaux et des frênes…

« Grand-père », lui a  vécu dans les cris des rues, les spectacles des vaudevilles Newyorkais, dans les bobards et les bluffs :

Quand Betsy l’attira vers elle et lui demanda quel était son vrai nom, il répondit « Paddy », sans hésiter.
Pour les Italiennes il était « Pasquale » et pour les Juives il était « Berl ». Ça lui était égal que les filles se
doutent qu’il leur racontait des bobards, et les filles aussi, ç’avait l’air de leur être égal d’entendre des
bobards. Raconter des craques était là péché véniel.

En plus des sortilèges et diableries du Delta, des décennies de communisme ont aussi retenu les paroles qu’Elena ne livre pas facilement :

Qui plus est, je ne sais pas raconter comme vous. Là d’où je viens c’était dangereux de raconter. On ne
savait jamais qui pouvait vous entendre. Vous pouviez vous retrouver derrière les barreaux, à raconter des
choses qu’il ne fallait pas. Ici en Amérique vous pouvez inventer ce que vous voulez, ça n’a aucune
importance de toute manière.

Et le bonheur là dedans? Il vous faudra lire le livre, je ne spoilerai pas.

Et vous ne regretterez pas cette lecture. C’est un excellent roman!

Et si les paysages du Delta du Danube vous tentent, un film se joue actuellement sur les écrans Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde, il a même été primé au Festival de Cannes. CLIC

Le Général de l’Armée morte – Kadaré

HOMMAGE A ISMAIL KADARE –  LECTURE COMMUNE AVEC CLEANTHE

Tel un oiseau superbe et solitaire, vous volerez sur ces montagnes silencieuses et tragiques, pour arracher
à leurs gorges et à leurs griffes nos malheureux garçons.

Il y avait dans la tâche qu’il allait accomplir quelque chose de la majesté des Grecs et des Troyens, de la
solennité des funérailles homériques.

C’est une relecture.

Lu autrefois, il y a si longtemps. Je venais de découvrir Kadaré. Ne connaissant rien à l‘Albanie j’avais lu ce texte comme Le Désert des Tartares. Lecture hallucinée avec ce général qui parle de ses guerriers dans leurs uniformes de nylon, leur linceul. Général pataugeant dans la boue et souvent pris de boisson avec d’étranges compagnons comme ce prêtre mutique, et l’autre militaire manchot qui déterre également des corps…Fantastique, intemporel. 

Ils me rappellent mon armée à moi et je me demande comment mes soldats défileraient vêtus de leurs sacs
bleus aux lisérés noirs.

Relu au retour d’Albanie, j’ai reconnu des paysages. Compris que c’est un récit historique qui raconte la campagne calamiteuse mussolinienne en 1939 en Albanie. Un récit qui rend compte de la résistance des partisans. Etrangéité de cette Albanie isolée avec ses coutumes anciennes, ses chants guerriers, son hospitalité…

Leurs chants ont pour thèmes dominants la destruction et la mort. C’est une particularité de leur art. On la
retrouve dans leurs chants, dans leurs costumes, dans toute leur existence. C’est, en général, une
caractéristique commune à tous les peuples balkaniques, mais elle est, chez les Albanais, plus prononcée que partout ailleurs. Même leur drapeau national ne symbolise que le sang et le deuil.

Relu à l’occasion de cette lecture commune rendant hommage à l’auteur disparu récemment. J’ai repris ce livre et j’ai été encore fascinée par le récit. Redécouvert des épisodes comme ce mariage où les étrangers n’avaient rien à faire mais où les traditions d’hospitalité transcendent les souvenirs douloureux. Musique et danses. Et la tragédie que la vieille femme fait surgir…

Le dîner de trop – Ismail Kadaré

LECTURE COMMUNE EN HOMMAGE A KADARE 

Gjirokastër se voit de loin

L’histoire se déroule à Gjirokastër, la Cité de Pierres où nous avions visité la Maison de Kadaré, la Maison d’Enver Hoxa, la Citadelle fortifiée par Ali Pacha (cf Alexandre Dumas et le comte de Montecristo) et d’autres maisons-tours impressionnantes. Je revisite les souvenirs de voyage avec grand plaisir. 

L’action commence pendant la Deuxième Guerre Mondiale. L’Italie fasciste, impériale, envahit l’Albanie en 1939, avec des déboires (résistance, guérillas et incursion des Grecs). En 1943, l’Allemagne nazie remplace l’occupation italienne et tente de rallier certains nationalistes albanais qui rêvent d’une grande Albanie. C’est dans ce contexte qu’a eu lieu « Le Dîner de trop« .

Les deux chirurgiens réputés de Gjirokastër étrangement portent le même nom: Gurameto. Gurameto le Grand a fait ses études de médecine en Allemagne tandis que Gurameto le Petit a étudié en Italie. Le commandant des troupes allemandes, le baron von Schwabe, est un ancien condisciple de Gurameto le Grand. Il se présente au nom de leur ancienne amitié. Au nom de l’hospitalité traditionnelle, le chirurgien l’invite à un dîner:

qu’était-ce en vérité que ce dîner que d’aucuns surnommaient encore « le dîner de la honte », et d’autres « le dîner de la résurrection » ?

La nuit se déroule dans une atmosphère étrange : l’invasion allemande a été accueillie par une embuscade. Les Allemands prennent un certain nombre de citoyens en otage sous la menace de leurs mitrailleuses pendant que les chefs festoient accompagné par la musique d’un gramophone fou que toute la ville entend. Ambiance presque surnaturelle, correspondant à des contes albanais où la mort se joint à un festin. Le décor des mitrailleuses me rappelle celles qui sont encore aujourd’hui exposées dans la maison d’Enver Hoxa

Le régime va changer, le communisme s’installe en Albanie.

Ce n’est qu’en 1953 que le souvenir de ce dîner va ressurgir, dans un contexte très tendu de Procès des blouses blanches et de conspiration sioniste à la veille de la mort de Staline. les deux Gurameto sont arrêtés, torturés dans les sinistres cachots d’Ali Pacha. Gurameto le Grand doit s’expliquer sur ce dîner…

Ce n’est pas le roman le plus facile de Kadaré. Très peu de folklore, des notions géopolitiques un peu embrouillées. Et surtout, peu de faits établis, des rêves, des contes et même les chansons que compose l’aveugle de la place principale. Des doutes s’instillent. Des conspirations fumeuses. Mais une ambiance balkanique très dépaysante.

l’ex-Empire ottoman, quatre ex-surveillants du harem impérial, trois vice-directeurs de banques italo-
albanaises, quinze préfets à la retraite, tous régimes confondus, deux anciens étrangleurs professionnelsde princes héritiers, une rue baptisée « ruelle aux Fous », deux péripatéticiennes de luxe, sans parler des
trois cents fameux juges et quelque six cents simples d’esprit. Tout cela faisait beaucoup pour une ville
médiévale visant à devenir communiste.

Je suis retournée à Gjirokastër avec grand plaisir.