Job-Roman d’un homme simple – Joseph Roth

FEUILLES ALLEMANDES 

« Souviens-toi, Mendel, commença Rottenberg, souviens-toi de Job. Il lui est arrivé quelque chose de
semblable à ce qui t’arrive. Il était assis sur la terre nue, la tête couverte de cendre, et ses blessures lui faisaient si mal qu’il se roulait comme une bête sur le sol. Lui aussi blasphémait Dieu. Et pourtant tout cela n’était qu’une mise à l’épreuve. Que savons-nous, Mendel, de ce qui se passe là-haut ? Peut-être le Malin est-il venu voir Dieu et lui a-t-il dit comme autrefois : “Il faut détourner un juste du droit chemin.” Et le Seigneur a dit : “Tu n’as qu’à mettre à l’épreuve Mendel, mon serviteur.” – Et c’est là aussi que tu peux voir, intervint Groschel, que tes reproches sont injustes. Car Job n’était pas un homme faible quand Dieu commença à le mettre à l’épreuve, mais un homme puissant. Et toi non plus tu n’étais pas un homme faible, Mendel ! « 

Joseph Roth, est né en 1894 à Brody, en Galicie aux confins de l’Empire Austro-hongrois, a étudié à Lemberg (aujourd’hui Lviv, Ukraine) puis à Vienne où il s’est lié d’amitié avec Stephan Zweig on connait leur correspondance CLIC Journaliste à travers l’Europe, Vienne, Berlin, Paris. Ecrivain de langue allemande. Il a quitté l’Allemagne en 1933 et s’est éteint à Paris en 1939. 

Avec Job, roman d’un homme simple il évoque les Juifs du Shtetl, en Russie à la veille de la Première Guerre mondiale. Le héros, Mendel Singer est un modeste maître d’école qui enseigne les rudiments à de petits enfants dans sa cuisine. Il est très pieux, content de son sort, père de deux fils et d’une fille ravissante. La malchance se manifeste par la naissance de son troisième fils Menuchim, enfant mal conformé qui ne se développe pas, ne marche pas et ne dit qu’un mot « Maman ». La vie dans le Shtetl est misérable

D’année en année la vie devenait de plus en plus chère. Les récoltes étaient de plus en plus maigres. Les
carottes rétrécissaient, les œufs étaient moins remplis, les pommes de terre avaient souffert du gel, les
soupes n’étaient plus que de l’eau, les carpes s’amincissaient, les brochets raccourcissaient, les canards maigrissaient, les oies durcissaient, et les poules n’avaient plus que la peau sur les os.

Les deux grands fils tirent un mauvais numéro et doivent servir dans les armées du Tsar. Pour fuir la conscription, l’un d’eux fuit en Amérique et fait émigrer sa famille, mais en laissant Menuchim à des parents. La deuxième partie du roman se déroule aux Etats Unis. Sam, le fils qui a réussi et son ami Mac partent à la guerre. Sam tombera tandis que Jonas, soldat du Tsar, est porté  disparu. Déborah meurt. 

Mendel a tout perdu, comme Job. Et comme Job il se rebelle contre Dieu.

J’ai beaucoup aimé cette évocation des Juifs simples des confins de l’Empire, de leur émigration en Amérique. Evocation très sobre sans aucune concession au folklore. Une histoire simple, épurée, écrite en Allemand classique sans aucune utilisation du Yiddish que Roth connaissait sûrement.

L’Homme qui apporte le bonheur – Catalin Dorian Florescu – Ed. des Syrtes

FEUILLES ALLEMANDES/ ROUMANIE

Catalin Dorian Florescu est né en Roumanie mais demeure depuis 1982 en Suisse, L’Homme qui apporte le Bonheur est traduit de l’Allemand, ce qui explique qu’il figure dans les Feuilles Allemandes comme le Turbulent Destin de Jacob Obertin que j’ai beaucoup apprécié. 

Difficile de rédiger cette chronique : le roman offre des surprises et des rebondissements que je ne veux pas divulguer pour laisser au lecteur le plaisir de la découverte.

Deux histoires se mêlent : l’une d’elle commence la nuit de la Saint Sylvestre 1898 à New York et a pour héros « grand-père », un petit vendeur de journaux, cireur des rues, d’une dizaine d’années. L’autre se déroule dans le delta du Danube en 1919 et met en scène la « grand-mère » qui découvre sa grossesse et veut se protéger du diable en se confiant à une sorcière. Ces appellations de « grand-père » et « grand-mère » ont aiguisé ma curiosité et j’ai cherché pendant la moitié du roman qui pouvait donc être le (la ou les) narrateur(s). .

En Amérique, chaque immigrant, irlandais, italien ou juif, tente sa chance ; il est persuadé qu’il sera riche, célèbre, même si nombreux seront ceux qui seront refoulés ou qui ne survivront pas. Dans le Delta,  la vie s’écoule au rythme du fleuve, on peut prendre des heures à contempler un héron . Ceux qui rêvent d’autre chose, rêvent d’Amérique.

Les deux histoires ont des points communs : le fleuve qui s’écoule et les journaux qui raconte la marche du monde. A New York, le crieur de journaux cherche le sensationnel tandis que Vania, le pêcheur lipovène, déchiffre les nouvelles vieilles de plusieurs années.

Quand? Comment ces deux histoires se rencontreront elles? Il faudra traverser un siècle, un continent, un océan et trois générations. Et même quand Ray et Elena se raconteront, il faudra du temps et de la patience.

Ton grand-père, Ray, n’a jamais rien su du monde de Vania ou de Leni, de cette région où l’on n’était qu’à
un doigt de Dieu, mais aussi du diable. Il y aurait connu un silence qu’il ne pouvait guère s’imaginer dans la métropole. Une tout autre rumeur que celle de l’affairement urbain. Cela commençait par le son de râpe doux et sec des roseaux qui se frottent les uns aux autres, le claquement de bec des cigognes, et le bruissement des saules, des bouleaux et des frênes…

« Grand-père », lui a  vécu dans les cris des rues, les spectacles des vaudevilles Newyorkais, dans les bobards et les bluffs :

Quand Betsy l’attira vers elle et lui demanda quel était son vrai nom, il répondit « Paddy », sans hésiter.
Pour les Italiennes il était « Pasquale » et pour les Juives il était « Berl ». Ça lui était égal que les filles se
doutent qu’il leur racontait des bobards, et les filles aussi, ç’avait l’air de leur être égal d’entendre des
bobards. Raconter des craques était là péché véniel.

En plus des sortilèges et diableries du Delta, des décennies de communisme ont aussi retenu les paroles qu’Elena ne livre pas facilement :

Qui plus est, je ne sais pas raconter comme vous. Là d’où je viens c’était dangereux de raconter. On ne
savait jamais qui pouvait vous entendre. Vous pouviez vous retrouver derrière les barreaux, à raconter des
choses qu’il ne fallait pas. Ici en Amérique vous pouvez inventer ce que vous voulez, ça n’a aucune
importance de toute manière.

Et le bonheur là dedans? Il vous faudra lire le livre, je ne spoilerai pas.

Et vous ne regretterez pas cette lecture. C’est un excellent roman!

Et si les paysages du Delta du Danube vous tentent, un film se joue actuellement sur les écrans Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde, il a même été primé au Festival de Cannes. CLIC

Le Général de l’Armée morte – Kadaré

HOMMAGE A ISMAIL KADARE –  LECTURE COMMUNE AVEC CLEANTHE

Tel un oiseau superbe et solitaire, vous volerez sur ces montagnes silencieuses et tragiques, pour arracher
à leurs gorges et à leurs griffes nos malheureux garçons.

Il y avait dans la tâche qu’il allait accomplir quelque chose de la majesté des Grecs et des Troyens, de la
solennité des funérailles homériques.

C’est une relecture.

Lu autrefois, il y a si longtemps. Je venais de découvrir Kadaré. Ne connaissant rien à l‘Albanie j’avais lu ce texte comme Le Désert des Tartares. Lecture hallucinée avec ce général qui parle de ses guerriers dans leurs uniformes de nylon, leur linceul. Général pataugeant dans la boue et souvent pris de boisson avec d’étranges compagnons comme ce prêtre mutique, et l’autre militaire manchot qui déterre également des corps…Fantastique, intemporel. 

Ils me rappellent mon armée à moi et je me demande comment mes soldats défileraient vêtus de leurs sacs
bleus aux lisérés noirs.

Relu au retour d’Albanie, j’ai reconnu des paysages. Compris que c’est un récit historique qui raconte la campagne calamiteuse mussolinienne en 1939 en Albanie. Un récit qui rend compte de la résistance des partisans. Etrangéité de cette Albanie isolée avec ses coutumes anciennes, ses chants guerriers, son hospitalité…

Leurs chants ont pour thèmes dominants la destruction et la mort. C’est une particularité de leur art. On la
retrouve dans leurs chants, dans leurs costumes, dans toute leur existence. C’est, en général, une
caractéristique commune à tous les peuples balkaniques, mais elle est, chez les Albanais, plus prononcée que partout ailleurs. Même leur drapeau national ne symbolise que le sang et le deuil.

Relu à l’occasion de cette lecture commune rendant hommage à l’auteur disparu récemment. J’ai repris ce livre et j’ai été encore fascinée par le récit. Redécouvert des épisodes comme ce mariage où les étrangers n’avaient rien à faire mais où les traditions d’hospitalité transcendent les souvenirs douloureux. Musique et danses. Et la tragédie que la vieille femme fait surgir…

Le dîner de trop – Ismail Kadaré

LECTURE COMMUNE EN HOMMAGE A KADARE 

Gjirokastër se voit de loin

L’histoire se déroule à Gjirokastër, la Cité de Pierres où nous avions visité la Maison de Kadaré, la Maison d’Enver Hoxa, la Citadelle fortifiée par Ali Pacha (cf Alexandre Dumas et le comte de Montecristo) et d’autres maisons-tours impressionnantes. Je revisite les souvenirs de voyage avec grand plaisir. 

L’action commence pendant la Deuxième Guerre Mondiale. L’Italie fasciste, impériale, envahit l’Albanie en 1939, avec des déboires (résistance, guérillas et incursion des Grecs). En 1943, l’Allemagne nazie remplace l’occupation italienne et tente de rallier certains nationalistes albanais qui rêvent d’une grande Albanie. C’est dans ce contexte qu’a eu lieu « Le Dîner de trop« .

Les deux chirurgiens réputés de Gjirokastër étrangement portent le même nom: Gurameto. Gurameto le Grand a fait ses études de médecine en Allemagne tandis que Gurameto le Petit a étudié en Italie. Le commandant des troupes allemandes, le baron von Schwabe, est un ancien condisciple de Gurameto le Grand. Il se présente au nom de leur ancienne amitié. Au nom de l’hospitalité traditionnelle, le chirurgien l’invite à un dîner:

qu’était-ce en vérité que ce dîner que d’aucuns surnommaient encore « le dîner de la honte », et d’autres « le dîner de la résurrection » ?

La nuit se déroule dans une atmosphère étrange : l’invasion allemande a été accueillie par une embuscade. Les Allemands prennent un certain nombre de citoyens en otage sous la menace de leurs mitrailleuses pendant que les chefs festoient accompagné par la musique d’un gramophone fou que toute la ville entend. Ambiance presque surnaturelle, correspondant à des contes albanais où la mort se joint à un festin. Le décor des mitrailleuses me rappelle celles qui sont encore aujourd’hui exposées dans la maison d’Enver Hoxa

Le régime va changer, le communisme s’installe en Albanie.

Ce n’est qu’en 1953 que le souvenir de ce dîner va ressurgir, dans un contexte très tendu de Procès des blouses blanches et de conspiration sioniste à la veille de la mort de Staline. les deux Gurameto sont arrêtés, torturés dans les sinistres cachots d’Ali Pacha. Gurameto le Grand doit s’expliquer sur ce dîner…

Ce n’est pas le roman le plus facile de Kadaré. Très peu de folklore, des notions géopolitiques un peu embrouillées. Et surtout, peu de faits établis, des rêves, des contes et même les chansons que compose l’aveugle de la place principale. Des doutes s’instillent. Des conspirations fumeuses. Mais une ambiance balkanique très dépaysante.

l’ex-Empire ottoman, quatre ex-surveillants du harem impérial, trois vice-directeurs de banques italo-
albanaises, quinze préfets à la retraite, tous régimes confondus, deux anciens étrangleurs professionnelsde princes héritiers, une rue baptisée « ruelle aux Fous », deux péripatéticiennes de luxe, sans parler des
trois cents fameux juges et quelque six cents simples d’esprit. Tout cela faisait beaucoup pour une ville
médiévale visant à devenir communiste.

Je suis retournée à Gjirokastër avec grand plaisir.

 

Challenge A la Recherche du Temps perdu – Récapitulation N°3 – Le Côté de Guermantes

LECTURE COMMUNE AVEC CLAUDIALUCIA et d’autres….

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Nous avons terminé, avec plus ou moins de plaisir, le très long Côté de Guermantes fidèles au poste et au défi de la lecture commune

Claudialucia

Proust Le côté de Guermantes  Helleu, Eltsiret la duchesse de Guermantes
https://claudialucia-malibrairie.blogspot.com/2024/08/le-jeudi-avec-marcel-proust-paul-cesar.html
Proust Le côté de Guermantes : le nom propre

Proust Le côté de Guermantes    lucidité et pessimisme

https://claudialucia-malibrairie.blogspot.com/2024/08/marcel-proust-le-cote-de-guermantes.html

Proust Le côté de Guermantes : les peintres flamands
https://claudialucia-malibrairie.blogspot.com/2024/09/le-jeudi-avec-marcel-proust-le-cote-de.html

Miriam

Proust Le côté de Guermantes :(1ère partie) Le téléphone

Proust Le Côté de Guermantes :(2ème partie) L’Affaire Dreyfus dans le salon de madame de Villeparisis

Proust Le côté de Guermantes :  (3ème partie) Un dîner chez la Duchesse de Guermantes

 

j’ai eu le grand plaisir de visiter la Maison de tante Léonie (Musée Proust) à Illiers-Combray

La 4ème récapitulation sera au début Octobre pour Sodome et Gomorrhe

 

Sodome et Gomorrhe – Autour de Balbec, les noms des villages normands

LECTURE COMMUNE AVEC CLAUDIALUCIA, AIFELLE, KEISHA, FANJA, SANDRINE,  DOMINIQUE et d’autres…..

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Le Narrateur est retourné à Balbec il est invité chez Madame de Cambremer et dans le salon de Madame Verdurin qui a loué la Raspelière à cette dernière. En compagnie d’Albertine, ils empruntent le petit train local et y retrouvent les membres de la petite bande d’invités de Madame Verdurin, Brichot, Cottard et le Baron de Charlus avec le violoniste Morel. Le petit train s’arrête aussi à Doncières où Robert de Saint-Loup est cantonné. Ces petits voyages en train sont l’occasion de conversations parfois pédantes. 

Brichot, à la prière d’Albertine, nous en avait plus complètement expliqué les étymologies. J’avais trouvé
charmant la fleur qui terminait certains noms, comme Fiquefleur, Honfleur, Flers, Barfleur, Harfleur, etc.,
et amusant le boeuf qu’il y a à la fin de Bricqueboeuf. Mais la fleur disparut, et aussi le boeuf, quand Brichot
(et cela, il me l’avait dit le premier jour dans le train) nous apprit que fleur veut dire «port» (comme fiord)
et que boeuf, en normand budh, signifie «cabane». Comme il citait plusieurs exemples, ce qui m’avait paru
particulier se généralisait: Bricqueboeuf allait rejoindre Elbeuf, et même, dans un nom au premier abord
aussi individuel que le lieu, comme le nom de Pennedepie, où les étrangetés les plus impossibles à élucider par la raison me semblaient amalgamées depuis un temps immémorial en un vocable vilain, savoureux et durci comme certain fromage normand…

[…]Dans presque tous ces noms qui se terminent en ville, vous pourriez voir, encore dressé sur cette côte, le fantôme des rudes envahisseur normand.  

Chose inexplicable, ils semble que les Goths soient venus jusqu’ici et même les Maures. Mortagne vient de Mauretania

« Homme  » c’est Holm qui signifie « ilôt » quand à Thorp ou « village »…

Nous partons la semaine prochaine en Normandie, nous voici édifiés pour la toponymie! je vais essayer de mettre mes pas dans ceux de  Proust. Mais ce ne sera pas facile, la côte s’est bien construite en un siècle et il ne faut pas oublier que La Recherche est un objet littéraire et que Proust a modelé le paysage à sa façon.

Les Secrets de la Princesse de Cadignan- Balzac

UNE NOUVELLE DE BALZAC SUR LE CONSEIL DE PROUST

 

« De quoi parliez-vous donc? dit Albertine étonnée du ton solennel de père de famille que venait d’usurper M. de Charlus.- De Balzac, se hâta de répondre le baron, et vous avez justement ce soir la toilette de la princesse de Cadignan, pas la première, celle du dîner, mais la seconde. […]C’est une nouvelle exquise, dit le baron d’un ton rêveur. je connais le petit jardin où Diane de Cadignan se promena avec M. d’Espart….. »

Sodome et Gomorrhe terminé, j’ai lu cette  nouvelle d’une centaine de pages suivant la recommandation de M. de Charlus. Après avoir ramé dans la Recherche, longueurs et répétitions, quel bonheur de retrouver Balzac rafraîchissant comme une boisson pétillante légèrement acidulée. 

La princesse de Cadignan, autrefois duchesse de Maufrigneuse, après les évènements de Juillet 1830, ruinée s’est rangée dans une profonde retraite et voulut faire oublier sa vie scandaleuse :

« Elle avait passé sa vie à s’amuser, elle était un vrai don Juan femelle, à cette différence près que ce n’est pas
à souper qu’elle eût invité la statue de pierre, et certes elle aurait eu raison de la statue. »

Trente six ans, encore belle, elle aspire à un nouvel amour. A sa seule confidente, Madame d’Espards, elle se livre

je voudrais cependant bien ne pas quitter ce monde sans avoir connu les plaisirs du véritable amour,

Pourtant, un homme, en secret, l’a suivie au spectacle, dans la rue, sans jamais l’aborder, Michel Chrestien, mort tragiquement.  Son ami, l’écrivain Daniel d’Arthez connaissant Blondet et Rastignac, est invité à diner chez Madame d’Espards  qui provoque la rencontre avec  la princesse de Cadignan. Ils évoqueront le souvenir de Michel, mais pas seulement, d’Arthez n’est pas insensible au charme de la princesse

Après cette conversation, la princesse avait la profondeur d’un abîme, la grâce d’une reine, la corruption  des diplomates, le mystère d’une initiation, le danger d’une syrène.

La suite du roman met en scène la séduction toute en douceur, toute en finesse que met en œuvre la princesse pour conquérir d’Arthez. Balzac détaille tous les stratagèmes et la maîtrise de la conquête. La toilette grise,  qu’évoquait le Baron de Charlus.

« Elle offrit au regard une harmonieuse combinaison de couleurs grises, une sorte de demi-deuil, une grâce
pleine d’abandon, le vêtement d’une femme qui ne tenait plus à la vie que par quelques liens naturels, « 

Après cette longue préparation, quand Arthez est bien accroché, elle va lui livrer ses secrets, qui ont donné le titre au livre.

Ici commence l’une de ces comédies inconnues jouées dans le for intérieur de la conscience, entre
deux êtres dont l’un sera la dupe de l’autre, et qui reculent les bornes de la perversité, un de ces drames
noirs et comiques, auprès desquels le drame de Tartufe est une vétille ; mais qui ne sont point du domaine
scénique, et qui, pour que tout en soit extraordinaire, sont naturels, concevables et justifiés par la
nécessité, un drame horrible qu’il faudrait nommer l’envers du vice

Il vous faudra lire le livre pour découvrir ces secrets!

Et la lecture en vaut la peine.

Sodome et Gomorrhe : Partie 2 – Ch.1: La soirée chez la Princesse et du Prince de Guermantes

CHALLENGE MARCEL PROUST AVEC CLAUDIALUCIA, 

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Et nous voici repartis pour une interminable soirée de près de 100 pages chez le prince de Guermantes!

Dans A l‘Ombre des jeunes filles en fleurs   et Le côté de Guermantes, nous avions assisté à un dîner chez Madame de Villeparisis, un autre chez la duchesse de Guermantes. Ces mondanités ont un fâcheux effet soporifique, ma liseuse me tombe des mains, ce qui est bien ennuyeux si je lis dans le métro. Des personnages très nobles, très titrés, se livrent à une comédie protocolaire où il convient d’être « présenté« , où on fait semblant de ne pas voir tel ou tel importun, où médisances et piques se distillent dans la plus grande des politesses (enfin pas toujours). La lectrice doit être très attentive aux liens de parenté, aux diminutifs et surnoms, se souvenir des liaisons secrètes (ou pas) où d’anciennes maîtresses ne doivent pas croiser leurs  rivales….Si encore ces personnages étaient sympathiques, mais ce n’est vraiment pas le cas.

Le narrateur n’est pas très sûr d’être invité à cette soirée, il ne fait pas vraiment partie de ce monde du Faubourg Saint Germain. Il n’a pas été « présenté » au maître de maison, le Prince de Guermantes. Il passe un bon moment à chercher qui voudra se charger de cette formalité. Certains propos sont savoureux, d’autres franchement ennuyeux.

« On entendait, dominant toutes les conversations, l’intarissable jacassement de M. de Charlus… »

qui est au centre de l’attention du narrateur. M. de Charlus est bien trop occupé pour le présenter, d’ailleurs un fâcheux,  médecin, détourne Marcel de l’attention du baron. Tout aussi importun, M. de Vaugoubert, un diplomate, ne sera pas plus utile.

M. de Charlus est attiré par les deux fils de Madame de Surgis, deux éphèbes d’une grande beauté affligés des prénoms ridicules d’Arnulphe et de Victurnien.

Provocateur, il s’amuse à bloquer Mme de Saint-Euverte, venue glaner des invités pour sa garden-party du lendemain, et lui inflige le couplet suivant :

La proximité de la dame suffit. Je me dis tout d’un coup: «Oh! mon Dieu, on a crevé ma fosse d’aisances»,
c’est simplement la marquise qui, dans quelque but d’invitation, vient d’ouvrir la bouche. Et vous
comprenez que si j’avais le malheur d’aller chez elle, la fosse d’aisances se multiplierait en un formidable
tonneau de vidange[…]On me dit que l’infatigable marcheuse donne des «garden-parties», moi j’appellerais ça «des invites à se promener dans les égouts». Est-ce que vous allez vous crotter là?

Proust vulgaire? Le baron de Charlus, un Guermantes, est ici chez lui, il peut se permettre n’importe quoi, il imprime de son insolence, la morgue l’impunité que sa naissance lui confère.

Ce beau monde ne fait pas toujours dans la délicatesse et le bon goût. Madame d’Arpajon arrosée par un  jet d’eau, provoque l’hilarité du grand-duc Wladimir avec des « roulements militaires du rire » ponctué de « bravo la vieille! » encore plus désobligeant. Le grand monde ne fait pas montre de  la meilleure éducation!

Mon intérêt est piqué par la rencontre avec Swann qui a eu une entrevue étrange avec le Prince. A-t-il été éconduit? Swann malade, vieilli,

« Swann était arrivé à l’âge du prophète. Certes, avec sa figure d’où, sous l’action de la maladie des segments
entiers avaient disparu, comme dans un bloc de glace qui fond et dont des pans entiers sont tombés, il
avait bien changé. »

Son nez (nez juif?) est devenu monstrueux. Il fait pitié dans ce salon impitoyable et antisémite. Sa présence remet l’Affaire Dreyfus au centre de la conversation. Et je ne suis pas au bout de mes surprises. Le prince après avoir vanté les beautés de la France et

ce qu’elle a de plus splendide, son armée qu’il m’était trop cruel de lui faire part de mes soupçons qui n’atteignaient, il est vrai que quelques officiers. Mais je suis d’une famille de militaires, je ne voulais pas croire que des officiers puissent se tromper. J’en reparlai encore à Beauserfeuil, il m’avoua que des machinations coupables avaient été ourdies, que le
bordereau n’était peut-être pas de Dreyfus, mais que la preuve éclatante de sa culpabilité existait. C’était la
pièce Henry. Et quelques jours après, on apprenait que c’était un faux. Dès lors, en cachette de la Princesse,
je me mis à lire tous les jours le Siècle, l’Aurore; bientôt je n’eus plus aucun doute, je ne pouvais plus
dormir. Je m’ouvris de mes souffrances morales à notre ami, l’abbé Poiré, chez qui je rencontrai avec
étonnement la même conviction, et je fis dire par lui des messes à l’intention de Dreyfus, de sa
malheureuse femme et de ses enfants. Sur ces entrefaites, un matin que j’allais chez la Princesse, je vis sa femme de chambre qui cachait quelque chose qu’elle avait dans la main. Je lui demandai en riant ce que
c’était, elle rougit et ne voulut pas me le dire. J’avais la plus grande confiance dans ma femme, […]ce que sa femme de chambre cachait en entrant dans sa chambre, ce qu’elle allait lui acheter tous les jours,
c’était l’Aurore.

Quelle surprise! Subir toutes ces mondanités sans se décourager est bien récompensé!

 

 

 

Musée Proust – la Maison de Tante Léonie à Illiers-Combray

LECTURE COMMUNE AVEC CLAUDIALUCIA, AIFELLE, KEISHA, FANJA, SANDRINE,  DOMINIQUE et d’autres…..

 

L’église de Combray

Depuis des années je passe sur l’Autoroute A11 devant le panneau Illiers-Combray ; à l’occasion de la lecture commune de la Recherche du temps perdu, déjà 2112 pages au compteur de la liseuse, il fallait vraiment faire le détour! (Sortie 3.1). Et, comme au siècle de Proust, l’église apparait, vue de loin avec le bourg blotti sous son clocher. En 1971, le village d’Illiers a changé son nom en Illiers-Combray en hommage à Marcel Proust qui y passait ses vacances chez la Tante Léonie.

Le jardin de la Maison de Tante Léonie

Le Musée Marcel Proust est installé dans la Maison de Tante Léonie. Il a fait l’objet d’une restauration récente et a réouvert en mai 2024. En haute saison, il ouvre à partir de 11 h toute la semaine, en base et moyenne saison l’après midi seulement en semaine. 

la Vivonne et ses nénuphars –

Comme nous sommes arrivées trop tôt nous avons commencé par une promenade près de la rivière, appelée par l’auteur « La Vivonne« , en réalité le Loir. Les promenades à pied et à vélo sont très bien aménagées. La gare D’Illiers-Combray est le point de départ d’une vélorouteLe Loir à Vélo. Le GR 35 – Du Perche au Loir – y passe également. Des panneaux balisent les promenades sur le thème de Marcel Proust. On peut laisser la voiture sur un parking en face du « Parc Swann » ou en ville sur la grand place Maunoury non loin de l’église. 

pré Catelan, parc du château de Swann

J’ai découvert un beau lavoir couvert en bord du Loir puis le Parc du Pré-Catelan créé par un oncle de Marcel Proust inspiré par le Pré-Catelan du Bois de Boulogne  à Paris. Je me suis souvenue de l’allée d’aubépines, la saison est passée, point d’aubépines fin Aout! Surprise par la pente : Combray est à la limite de la plate Beauce et du Perche vallonné. 

Le petit bourg est tranquille, il y a quand même deux supérettes près de l’église, une boulangerie un peu plus loin, et une boucherie-charcuterie vendant des pâtés délectables (pâté en croute, volaille et graines de moutarde, pâté de lapin). Le pique-nique sera parfait en bord de rivière.

église saint jacques d’Illiers-Combray

11 heures ont sonné au clocher de l’église Saint Jacques. Joli porche gothique ouvragé. Je suis étonnée par les couleurs vives de la voûte peinte et par les vitraux. Je me souviens que le jeune Narrateur était ravi des lumières colorées qui nimbaient les statues. Les vitraux ont été réhabilités récemment par la Maison Lorin.

A 11 heures, je me présente donc au Musée Marcel Proust qui occupe la maison de Tante Léonie. Une grande salle avec une frise chronologique, des photos anciennes et beaucoup d’explications permettent de se resituer dans l’œuvre de Proust. De très belles photos, certaines de Nadar nous permettent de mieux connaître la famille de l’écrivain. Son père, Adrien, sa mère Jeanne

j’ai aimé la vraie « Françoise » 

Il est temps de visiter la maison! On entre dans un vestibule et un salon oriental illustrant les liens de la famille avec l’Algérie. Le Salon Adrien Proust meublé de velours rouge est beaucoup plus petit que je ne l’imaginais de même que la salle à manger

Salle à manger des Proust

La cuisine de Françoise est magnifique. Un plat à asperges rappelle sa persécution de la fille de cuisine allergique aux asperge qui devait les plumer

La cuisine de Françoise

A l’étage, je découvre les chambres, celle de Léonie avec sa bouteille de Vichy-Celestins, ses livres de messe, ses ordonnances de médicaments et une statue de la Vierge. On voit aussi la tisane et la fameuse madeleine.  Dans la chambre de Marcelje découvre la lanterne magique qui projette encore aujourd’hui l’histoire de Geneviève de Brabant. Son lit dans une alcôve était celui d’un enfant! 

Il faut avoir le texte encore bien présent à la mémoire pour profiter pleinement de cette visite émouvante.

Au deuxième étage on peut visionner des vidéogrammes autour de l’œuvre ou de la vie de Proust. mais j’ai préféré me consacrer plutôt au pèlerinage sentimental dans les objets d’époque. Et retourner au texte, je viens de finir Sodome et Gomorrhe.!

Le Côté de Guermantes (1ère partie)- Marcel Proust

LECTURE COMMUNE AVEC CLAUDIALUCIA, AIFELLE, KEISHA, FANJA, SANDRINE,  DOMINIQUE et d’autres…..

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NOTA BENE : la prochaine récapitulation n°3 est prévue le 13 septembre 2024 !

Le Côté de Guermantes fait suite A l’Ombre des Jeunes filles en Fleurs.

La famille de Marcel, le narrateur, a déménagé dans l’Hôtel de Guermantes, partageant avec la Duchesse de Guermantes  la cour.  Leurs domestiques se fréquentent ainsi que Jupien, le giletier et le concierge de l’immeuble. En revanche grande discrétion entre les Guermantes et la famille de Marcel qui ne fait pas vraiment partie du même monde. 

Le lecteur découvre le nouveau logement avec les yeux de Françoise, la servante de la Tante Eulalie à Combray qui a accompagné la grand-mère et Marcel à Balbec .

« Françoise vivait avec nous en symbiose »

  Femme du peuple, simple paysanne, de caractère très marqué, ambivalent luttant pour garder le pouvoir sur la fille de cuisine, dévouée à sa patronne mais tyrannique envers les serviteurs. Apparaissent à l’office de nouveaux personnages : Jupien, l’ancien giletier, le jeune valet de pied  des Guermantes...La fréquentation des domestiques des Guermantes complète les présentations : 

« Je me demande si ce ne serait pas euss qui ont leur château à Guermantes, à dix lieux de Combray »

La vieille servante est un personnage pittoresque au parler savoureux. Elle assure aussi le lien avec Combray, Méséglise. J’ai beaucoup apprécié les ragots de l’office, la résistance passive des domestiques aux caprices des maîtres en allongeant la pause du repas de midi.

Françoise est un pilier de la famille du narrateur. Son rôle dans la maladie et la mort de la Grand-mère est important mais même quand sa présence est nécessaire auprès de l’aïeule, elle n’oublie pas de garder sa place dans les travaux domestiques, refusant de laisser capter la moindre des tâches par  un autre serviteur. Cette position dominante, je l’avais déjà remarquée à Combray au service de la Tante Eulalie. Personnage complexe, elle déchiffre à sa manière les relations sociales, devine des interactions, intervient  dans la vie de Marcel. A propos de son intrusion dans la chambre de Marcel alors qu’il allait embrasser Albertine : 

« Françoise, ne pouvant nous répondre de façon explicite, parlait comme Tirésias et eût écrit comme Tacite « 

La fascination de Marcel pour l’aristocratie que représentent les Guermantes déjà agaçante à Combray quand la Duchesse apparaissait à l’enfant nimbée des couleurs des vitraux, continue sérieusement à m’agacer. La fréquentation de Saint-Loup, rencontré à Balbec, neveu de la duchesse aurait pu modérer cette fascination

« Mais alors j’avais connu Saint-Loup; il m’avait appris que le château ne s’appelait Guermantes que depuis
le XVIIe siècle où sa famille l’avait acquis. Elle avait résidé jusque-là dans le voisinage, et son titre ne venait
pas de cette région. Le village de Guermantes avait reçu son nom du château, après lequel il avait été
construit, et pour qu’il n’en détruisît pas les perspectives, une servitude restée en vigueur réglait le tracé des rues et limitait la hauteur des maisons. Quant aux tapisseries, elles étaient de Boucher, achetées au
XIXe siècle par un Guermantes amateur, »

Marcel idéalise la duchesse qui l’a reconnu et salué à l‘Opéra-Comique . Il en tombe amoureux. Toutes ses manœuvres pour croiser son regard au détour d’une promenade matinale, tentatives amoureuses vaines m’ont bien ennuyée. Je retrouve ces mêmes sentiments à l’égard de Gilberte et de madame Swann que j’avais trouvés convenus et artificiels. Et, à nouveau, je m’ennuie!

Heureusement, Proust sait décrire des scènes plus pittoresques comme cette représentation à l‘Opéra-Comique est une description et une analyse des rapports sociaux très savoureuse. Je m’amuse du spectacle qui se déroule dans la salle, orchestre, balcon et baignoires.  aussi important que celui qui se joue sur la scène.

Dépité de n’avoir pas été présenté à la Duchesse de Guermantes, Marcel fait le voyage à Doncières retrouver Robert de Saint-Loup où le sous-officier est cantonné. Comme le voyage à Balbec dans le tome précédent, je le suis avec grand plaisir dans ses découvertes provinciales. Proust nous donne un aperçu de la vie militaire.  Son amitié avec Saint-Loup est sincère. Saint-Loup est brillant, beau cavalier, esprit éclairé : malgré un environnement conservateur, il professe des  idées avancées, dreyfusard. Sa maitresse, Rachel, est comédienne. La famille de Saint-Loup réprouve cette liaison et Marcel est témoin de la rupture. 

La première partie du livre se termine avec le retour de Marcel à Paris.

J’ai retrouvé avec plaisir l’univers de la Recherche après avoir fait une longue pause. Variations infimes sur un même thème avec des personnages récurrents que j’ai plaisir à retrouver.  Ses parents déménagent, les points de vue changent. L’enfant a grandi, l’adolescent de Balbec est un jeune homme que je commence à mieux connaître.