Amin Maalouf :Le dérèglement du monde

COMPRENDRE LE MONDE QUI CHANGE

415uhjr6kfl_sl500_aa300_.1288855604.jpg

Sommaire : I. les victoires trompeuses

                II. les légitimité égarées,

               III. les certitudes imaginaires

   conclusion : Une trop longue Préhistoire. 

Dans les victoires trompeuses  l’auteur fait l’état des lieux après la chute du mur de Berlin. La Guerre Froide  terminée, c’est la victoire du libéralisme et de la démocratie, croit-on. « L’Occident a gagné, il a imposé son modèle, mais par sa victoire-même, il a perdu ». L’hégémonie américaine, l’extension de l’Europe aux pays de l’Est ont eut être conféré un certain optimisme mais l’auteur montre  que la supériorité militaire de Washington, n’a pas été contrebalancée par une autorité morale. Passant d’un conflit à un autre, du Panama à l’Irak puis à la Somalie, Haïti, la Bosnie… »cette répétition est préoccupante » note Maalouf. Plus loin il écrit « si l’Occident n’a pas pu profiter pleinement de sa victoire sur le communisme, c’est aussi parce qu’il n’a pas su étendre sa prospérité au-delà de ses frontières culturelles » et il analyse les prémices de la deuxième guerre d’Irak.

Une autre conséquence de la fin de la Guerre Froide est la fin du débat d’idées entre communisme et capitalisme et le retour de l’orthodoxie et de l’Islam, retour des clivages identitaires. Il voit  en « Internet un accélérateur et un amplificateur, a pris son essor à un moment de l’Histoire où les identités se déchainaient  et où « l’affrontement des civilisations » s’installait et où l’universalisme s’effritait … » En tant que Libanais, Maalouf connait les limites et les dangers du communautarisme qui a détruit la démocratie libanaise.

Le point de vue de Maalouf, libanais exilé est précieux. Se réclamant d’une double culture, occidentale et orientale, il possède aussi une connaissance détaillée de l’histoire du Proche Orient. C’est aussi un conteur formidable. Il analyse les conflits et la colonisation d’un regard non pas neutre mais doublement éclairé. Sans jamais tomber dans l’anti-américanisme primaire il comprend les rancœurs des opprimés et spécialement du monde arabo-musulman.

La deuxième partie : les légitimités égarées  est absolument passionnante. Je ne suis pas juriste et je ne sais pas ce que vaut ce concept de légitimité, dans cet essai il est particulièrement fécond. « La légitimité, c’est ce qui permet aux peuples et aux individus d’accepter sans contrainte excessive l’autorité d’une institution personnifiée par des hommes et considérée comme porteuse de valeurs partagées »

Commentant par l’élection en Floride de Bush, il écrit « je le pressentais un peu, aujourd’hui je le sais avec certitude, ce vote en Floride allait changer le cours de l’Histoire dans mon propre pays natal, le Liban ». Et avec son  talent d’auteur de romans historiques il narre deux contre-exemples, de légitimité portée par deux leaders Atatürk et Nasser, et dans la foulée c’est toute une fresque historique qui se déroule, de la Première Guerre mondiale avec la défaite de l’Empire Ottoman et les promesses de Lawrence d’Arabie jusqu’à la guerre d’Irak aujourd’hui. Ce concept de légitimité est porteur aussi dans le cas du Liban qui a refusé de faire la guerre à Israël, craignant d’entrainer son armée dans la défaite et qui, en ayant raison, contre son peuple a eu tort. Raisonnablement il aurait été insensé de faire la guerre, et pourtant ne pas l’avoir faite a eu des conséquences encore plus désastreuses.

Bien qu’alarmiste, ce constat n’est pas dénué d’espoir. Maalouf place la solution dans la culture et aussi dans les différentes diasporas qui possèdent une double culture et pourront servir de trait d’union entre leur pays d’origine dans le tiers monde et la culture occidentale.

Amine MAALOUF – Le dérèglement du monde – GRASSET 314p.

Lire ausssi

le site de Maalouf


Marie NDIAYE – Trois Femmes Puissantes

marie-ndiaye.1289753108.jpg

Ces trois femmes puissantes, avant d’ouvrir le livre, il me semblait les voir, ces femmes sénégalaises, négociantes  en poisson, ou mères d’élèves, ces grandes filles déjà des femmes en 6ème souvent très mûres. Marie Ndiaye ne s’arrête pas à ces clichés, ces trois femmes seront bien différentes de celles des idées reçues.

 Ce roman raconte trois histoires tragiques : trois femmes si différentes Norah, Fanta et Khady Demba. Trois femmes qui disent non, annonce le 4ème de couverture.

Il n’est pas facile de se laisser entraîner par l’écriture de Marie Ndiaye. Ce n’est pas mon premier essai. Pas assez motivée, j’avais abandonné d’autres ouvrages dans les premières pages. L’écriture est ardue, les phrases souvent s’enroulent sur elles mêmes. On ne sait pas où l’auteur veut en venir. Ecriture sophistiquée, le style soigné. Puis je me laisse happer sans y prendre garde en suivant les personnages.

Je suis désarçonnée : plutôt que des femmes bien campées, bien charpentées, ce sont des femmes défaites dans des histoires tragiques.  Et plutôt que la puissance des femmes c’est l’inconsistance des hommes, la vieillesse et la déchéance du père de Norah. Le destin de Rudy Descas, le mari de Fanta, tourne à la tragédie.  Quant au mari de Khady Demba, il meurt. On ne verra jamais Fanta la déracinée, l’orpheline qui avait cru réussir sa vie en devenant professeur au lycée Mermoz, en faisant un beau mariage, en venant en France. Sa présence est récurrente, son mari la traque au téléphone. Sa puissance serait-elle sorcellerie quand intervient la buse qui poursuit Rudy Descas ?

 Dans l’histoire de Khady Demba des oiseaux malfaisants font aussi irruption, les corbeaux, oiseaux de mauvais augure quand se noue le destin de l’héroïne, poussée à l’exil sans l’avoir même envisagé. Histoire poignante de celle qui ne demandait rien que d’exister, elle Khady Demba, dans la dignité.

Marie NDIAYE – Trois Femmes Puissantes – nrf –  Gallimard 316p

Alain Mabanckou – Alain MABANCKOU – Et Dieu seul sait comment je dors –

Lire pour Voyager/Voyager pour Lire

mabanckouckou.1289753738.jpg


Mabanckou me surprendra toujours, il est toujours là où je l’attends le moins. Traducteur de Uzodinna Iweala, ou dans sa Lettre à Jimmy s’adressant à James Baldwin, Porc Epic congolais… Dans cette édition africaine Présence Africaine, Mabanckou situe son roman en Guadeloupe.

C’est une histoire émouvante d’un homme simple, laid, pauvre, mutique. Auguste-Victor traine un passé trouble qui est dévoilé à la fin du roman. Makabana, le vieil Africain bossu le recueille. Lui aussi, a une histoire peu commune, adopté par des grands bourgeois de Rambouillet il est tombé amoureux de la Guadeloupe.

Paradoxes et métissages, déchéance et rédemption? Enigme et roman d’amour.

Vais-je classer  ce roman publié par un éditeur africain Présence Africaine dans ma bibliothèque africaine?

Alain MABANCKOU – Et Dieu seul sait comment je dors – Présence Africaine – 246 p.

Lire pour l’Afrique? Laurent GAUDE : La mort du roi Tsongor

Voyager pour Lire/Lire pour Voyager

 

082.1287416224.JPG

Hasard de nos voyages et de mes découvertes littéraires. J’ai rencontré Gaudé très récemment avec le Soleil des Scorta, à la suite de notre voyage dans les Pouilles.  Le premier livre  évoquant l’Afrique, un mois avant notre départ, est celui-ci.

Dans le Soleil des Scorta, le Gargano était précisément localisé, l’Afrique de la Mort du roi Tsongor est vague, sans doute imaginaire mais si poétique. Tragédie encore. L’auteur est un homme de théâtre, même dans un roman, on  lerperçoit. Le 4ème de couverture évoque la guerre de Troie, Thèbes livrée à la haine…Afrique de tragédie, cavaliers du déserts, maisons de terre, continent désert…J’ai dévoré récit.

Lire pour l’Afrique : Bruce Chatwin – Le vice-roi de Ouidah

Voyager pourLire/Lire pour Voyager

1949.1287415563.jpg

Bruce Chatwin est un véritable écrivain. Pas seulement un écrivain voyageur. D’ailleurs, son voyage au Bénin a été écourté pour cause de coup d’état.

Le Vice roi d’Ouidah est un vrai roman d’aventure historique. Chatwin s’inspire d’un personnage réel très ambigu, marchand d’esclaves ami du Roi d’Abomey. J’imaginais le personnage honni et je découvre sur la place du marché aux esclaves une plaque au nom de Chacha, surnom de  De Souza, que Chatwyn appelle Da Silva. Le livre nous transporte dans le sertao brésilien. Allers et retour entre le  Brésil  et le Bénin actuel. Métissages, la capitale du Bénin n’est elle pas Porto Novo et lees vieilles maisons coloniales ne sont-elles pas qualifiées de brésiliennes?

Terrible ambiguité du commerce des esclaves que souligne cet ouvrage passionnant.

mémoire de Paris: Robert BOBER : On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux

Livre –mémoire.

Mémoire de Paris ou plutôt d’un certain quartier juif autour de la République, délimité par la Rue Oberkampf, le Boulevard Saint Martin, Belleville, et Le père Lachaise. Quartier que je connaissais bien, où habitaient Noémie, Aviva, Tal, mes copines et copains du Mouvement, où leurs mère parlaient avec l’accent Yiddish qui berce la lecture de ces pages… Habituellement, je m’évade par la lecture, curieuse d’apprendre sur le monde et je laisse peu de place au retour sur les lieux de mon adolescence.

 Il faut bien dire que la promenade nostalgique est douce lorsqu’en plus elle se double des réminiscences cinéphiles : Jules et Jim, les  400 coups, Casque d’Or les  Frères Marx. Quelle scène géniale que ce retour du cinéma où la mère, après tant d’années raconte son histoire à son fils, écho de celle de Jules et Jim ! Le narrateur découvre à la suite les photos de famille…

Le jeune narrateur à la recherche de ses disparus, entre vieux journaux et cartes postales d’époque,  découvre une autre mémoire, plus ancienne tandis que se déroulent des évènements contemporains (pour lui) qui sont pour moi des marqueurs de mon histoire comme cette manifestation et les morts de Charonne, référence des militants un peu plus âgés que moi, dont je conserve un souvenir cinématographique dans le film de Diane Kurys.

Cinéma et mémoire s’entremêlent. Cherchant des décors d’époque pour Jules et Jim, l’ancien mono de colonie retrouve Bernard Appelbaum, et lui fait découvrir des bistros de Belleville où les maçons piémontais chantent la chanson des partisans italiens, et où il reste même des souvenirs de la Commune.

Le héros ira jusqu’à Berlin et sa quête se terminera à Auschwitz. Etape douloureuse mais obligée.

merci à Claudialucia  qui a écrit un très beau billet qui m’a donné envie de le lire, et qui a fait de ce livre, un livre-voyageur. Livre que j’ai attendu, désiré pendant l’attente, reçu par la poste avec joie…

Lire pour l’Afrique :Florent COUAO-ZOTTI : L’Homme dit fou et la mauvaise foi des hommes

Lire pour Voyager/Voyager pour Lire

085.1287303303.JPG

Uécrivain béninois ! Mais quel Bénin tragique et noir !

Les histoires se déroulent dans la nuit sans éclairage des quartiers fangeux de Cotonou.

Ce recueil de nouvelles commence par l’histoire d’un amant qui fait l’amour à une morte assassinée. La  suivante n’est pas plus optimiste: une très jeune fille avorte de l’enfant d’un viol. Le violeur est son oncle qui l’a contaminée par le virus du SIDA. L’Homme dit fou et la mauvaise foi des Hommes est à  peine moins triste. Que dire de celui qui a perdu son bébé et qui veut se venger de la sorcière qui aurait causé la mort de son enfant ? Et de la fin d’un enfant-adulte, voleur, qui avale le pendentif en or qu’il a chapardé au marché,  se fait poursuivr, manque de se noyer, et finit par se faire écraser par une voiture en traversant la voie dans sa fuite éperdue

Lire pour l’Afrique :BEYROUK : Et le ciel a oublié de pleuvoir

Lire pour voyager/Voyager pour Lire

beyrouk.1287302459.jpg

Se déroulant  en Maurétanie, aux confins du désert ce livre raconte l’esclavage. Pas la traite transatlantique. L’esclavage des tribus du Sahel bien après que la Traite Atlantique soit terminée. Enfants-esclaves dans les tribus nomades, qui prennent une revanche en utilisant le pouvoir politique qui s’est installé après la décolonisation. Livre dur.

Lire pour l’Afrique : Moussa KONATE – L’empreinte du renard

Lire pour Voyager/Voyager pour Lire

1269.1287235528.jpg

Un Policier au Mali

Le commissaire Habib, vieux flic de Bamako est appelé pour une enquête en pays dogon. Occasion de rencontrer les traditions des dogons.  Justement les empreintes des renards permettent au sorcier de prédire l’avenir. Meurtres étranges sur fond de trafics des promoteurs immobiliers, dissolution des traditions remises en causes par les jeunes plus attirés par l’argent facile que par la morale traditionnelle. J’aime bien ces polars ethnologiques. L’enquête est prétexte à raconter le quotidien d’un pays inconnu.

Lire pour l’Afrique : Aminata Traoré – L’étau

Lire pour voyager/Voyager pour Lire

C’est un texte qui a plus de dix ans, publié en 1999. La situation a-t-elle vraiment changé? Ce texte est lié dans ma mémoire au film Bamako

9782742734269.1287234266.gif

L’étau, c’est celui dans lequel son pays, le Mali, ainsi que tous les pays de l’Afrique de l’Ouest sont pris entre remboursement des intérêts de la dette et les exigences du FMI et des gouvernements occidentaux. Analyse magistrale d’une économiste, responsable politique qui étaie son raisonnement avec des chiffres quand il le faut mais qui écrit dans un style percutant. Je ne sais pourquoi, je ne peux m’empêcher de penser aux Damnés de la Terre de Frantz Fanon, un autre ouvrage militant qui a éclairé ma jeunesse et qui est toujours présent dans ma mémoire. Texte court, dense terriblement humain et en même temps vertébré par une analyse politique claire, analyse marxiste, même si l’auteur ne laisse que peu de place au système socialiste prévalant aux premiers temps de l’Indépendance. Analyse illustrée récemment dans le film Bamako plaidoirie à charge contre le Fmi. Dans le livre la vie quotidienne au Mali est laissée de côté.

En revanche tous les aspects du problème sont mis en lumière. La démocratie exigée par les bailleurs de fonds et fragilisée par les mêmes qui retirent au nom du Néolibéralisme toute autorité à l’Etat africain qui s’appauvrit, ne peut plus ni payer convenablement ses fonctionnaires ni même remplacer ceux qui partent n’offrant aucun débouché aux jeunes diplômés qui n’ont que l’exil comme avenir. Comment les « économies » sur le « train de vie «  de l’Etat encouragent la corruption et la gabegie. Comment, sous prétexte d’encourager les projets privés on dépouille l’état de tout contrôle sur le développement vidant ainsi les élus de toute initiative ou de tout contrôle. A quoi bon élire au cours d’élections démocratiques des gouvernements impuissants ?

Aminata TRAORE : L’Etau (Babel Acte sud)