Donne-moi encore cinq minutes – Yonatan Berg – l »antilope

LIRE POUR ISRAËL

Découverte d’un écrivain israélien pour un premier roman se déroulant dans une implantation  religieuse. Né dans une colonie, Yonatan Berg livre un point de vue tout à fait nouveau pour moi . Il appartient  à une nouvelle génération d’écrivains, nés après que j’ai quitté pour la dernière fois Israël.

Yonatan Berg arrive à  vaincre mes réticences en racontant parallèlement deux histoires celles de  deux amis d’enfance Bnaya et Yoav qui ont choisi deux voies opposées.

Yoav a quitté la colonie très jeune (comme l’auteur) , il a couru le monde à la recherche d’expériences. Il mène une vie laïque à Tel Aviv plutôt vaine, entre soirées arrosées et rave parties où circulent toutes sortes de substances. Pendant la rave, un très mauvais trip lui rappelle un drame passé, à l’armée, une opération qui a très mal tourné qui s’est soldée par la mort du terroriste qu’ils poursuivaient dans son village mais aussi celle de Segal, l’officier responsable. Ce souvenir le poursuit jusqu’à l’obsession longtemps après que l’effet des drogues se sont  estompées.

Bnaya semble beaucoup plus équilibré dans la vie toute tracée d’un juif religieux, marié, père de famille, enseignant. Ses journées sont rythmées par les prières, l’étude, la vie communautaire de l’implantation, sa femme et ses enfants. Rien ne viendrait troubler cet équilibre si l’Implantation n’était pas menacée d’expulsion. Par hasard, il découvre la violence d’un groupe de jeunes qui refusent l’expulsion et ne sont prêts à aucun compromis. Mélange de sérénité d’un shabbat qui commence – et de  violence cachée. Prise de conscience d’une menace et d’une remise en question de ce mode de vie. d’une faille  entre une « bande d’excités unis par un secret et le sentiment d’être le fer de lance de leur communauté » et ceux qui sont prêts à quitter l’implantation. Bnaya est rempli de doutes, il hésite à se confier à sa femme, il affronte sans l’avoir cherché, les extrémistes, dans sa communauté mais aussi dans le lycée où il enseigne.

Bnaya comme Yoav vivent un trouble intense.

Alors que les discours monolithiques des religieux semblent exclure le doute, Bnaya voit se creuse un fossé entre son ancienne vie et la crise qui se profile. Yoav cherche à expier une faute.  Seule la réparation lui rendrait son équilibre psychique. mais réparer quoi? auprès de qui? du père de Ségal? du père du Palestinien abattu?

Yonatan Berg raconte la vie de ces deux jeunes gens déchirés sans prendre parti, sans donner de solution. Pour cet auteur qui a vécu la vie de ses héros, on peut imaginer qu’il a donné beaucoup de lui-même dans chacun des deux.

Cinq minutes pour changer d’avis?

 

 

 

Douleur – Zeruya Shalev

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

Avec un titre pareil : Douleur, on ne s’attend pas à une bluette, ni à un de ces feel-good-books, nouvelle catégorie de livres que je fuis.

Iris a été victime dix ans plus tôt d’un attentat à Jérusalem. Ne vous attendez pas à un livre sur le terrorisme,  aucun voyeurisme  du genre de celui qui s’étale à longueur de journée à la télévision. On neconnaîtra pas ni l’identité des terroristes, ni leurs revendications. Ce n’est pas le sujet. S’il y a culpabilité, c’est plutôt les membres de la cellule familiale qui l’endossent, si le gamin n’avait pas traîné aux cabinets, si la gamine n’avait pas réclamé une coiffure sophistiquée, si le mari avait conduit les enfants à l’école ce matin là, Iris ne se serait pas trouvée au mauvais endroit, au mauvais moment…..

Le corps brisé, Iris mettra de longues années à se reconstruire. Dix ans plus tard la douleur est telle qu’elle retourne consulter. Et qu’elle reconnait dans le médecin, Eithan, son premier amour. Douleur est un livre d’amour. L’amour sous différentes facettes, premier amour adolescent, amour conjugal raisonnable et routinier, amour-passion, amour maternel, filial. Tous ces amours se conjuguent, se contrarient, s’additionnent.

La douleur d’Iris, est elle celle de son corps meurtri? Ou celle de la rupture à dix-sept ans qui l’a plongée dans une profonde dépression?

Zeruya Shalev dissèque avec une précision d’entomologiste les rapports familiaux. Elle démonte les ressorts de la psychologie d’une femme mûre avec son passé familial, ses déceptions et ses réussites professionnelles. Déjà, à la lecture de Ce qui reste de nos vies (2011 en hébreu, 2014 Prix Fémina), j’avais ressenti le livre comme agaçant, à la manière d’un fruit trop vert, trop acide. J’ai lu deux fois Théra qui s’attache plus au séisme de la rupture d’un couple qu’à l’archéologie de Santorin. Deux lectures loin d’être aimables, et pourtant deux très bons livres.

Zeruya Shalev met en scène le quotidien plutôt banal, elle n’oublie ni les repas, ni les contingences professionnelles. Iris est une amoureuse, mais c’est surtout la directrice d’une école qui cherche à réconcilier la multiculturalité, une fille dont la mère devint gâteuse, la mère d’un grand adolescent, la mère d’une jeune fille enrôlée dans une secte…L’auteur nous fait sentir la complexité et construit une intrigue addictive, comme dans un thriller haletant. Cédera-t-elle à la passion ou à la routine conjugale? arrivera-t-elle à renouer le dialogue avec sa fille?

j’ai lu le gros livre (400 pages) presque d’un trait.

Lire aussi la chronique de Dasola

 

Nous étions l’avenir – Yaël Neeman

ISRAEL

Yaël Neeman est née au kibboutz Yehi’am et raconte son

enfance et son adolescence.

Je suis incapable de’écrire un billet objectif.

J’ai passé l’année 1973 à Yehi’am. C’est dans la salle à manger de Yehi’am que nous avons appris le début de la Guerre de Kippour , devant un tcholent, nous ne jeûnions pas… j’ai sûrement croisé Yaël…Ce livre remue tant de souvenirs.

Cette lecture  fait revivre ce temps-là, il mesure aussi l’oubli après 45 ans.

« Pour nous autres, les enfants, les gens les plus importants étaient parfois différents de ceux qui étaient immortalisés par l’histoire officielle du kibboutz, consignés dans le Livre d’Or ou dans les œuvres commémoratives. Dès notre enfance, nous savions que dans notre kibboutz, comme dans tous les kibboutzim depuis le Lac de Tibériade jusqu’au Néguev, il existait un système de rotation qui permettait le roulement des postes « supérieurs » très demandés comme secrétaire du kibboutz, secrétaire économique.

Nous n’avions pas compris à l’époque, ni d’ailleurs plus tard que cette rotation ne s’appliquait pas aux autres postes; par exemple personne ne postulait au poste de blanchisseuse, personne ne convoitait le travail de Sisyphe des éplucheuses de pommes de terre…. »

De confronter aussi les points de vue si différents, entre les enfants nés au kibboutz, les « enfants du rêve » et les nouveaux immigrants nourris d’idéologie et de rêve, venus du Mouvement de jeunesse de France… Étrange qu’une si petite société de moins de 500 habitants, en principe tous politiquement très proches,  partageant la même salle à manger, les mêmes pelouses, qui travaillant ensemble, soit formée de couches aussi hétérogènes qui se mélangeaient assez peu. Je n’ai que très peu de souvenirs d’avoir vraiment discuté avec les adolescents, les Hongrois nous étaient assez étrangers, ils avaient aussi leurs préjugés vis-à vis de nous….Nous vivions en cercle très étroit et très fermé, les enfants aussi d’après le livre qui ne partageaient pas leurs secrets, ni avec les adultes ni même avec les enfants plus âgés.

Étrange de n’avoir rien soupçonné de la vie sociale des maisons d’enfants, mes rapports avec eux se limitaient au pliage du linge, au lavage du sol et à la distribution des repas…

J’avais un point de vue radicalement opposé des rapports familiaux. Ceux qui n’avaient pas d’enfants n’osaient pas troubler les retrouvailles quotidiennes parents-enfants. Je considérais ces moments comme très privilégiés et je trouvais un véritable mimétisme entre les grands et les petits (les grands, débarrassés de toute corvée d’éducation ou plutôt d’élevage, n’avaient que les bons côtés de leurs enfants). Yaël Neeman n’est pas de cet avis, elle raconte son enfance dans le groupe et parle avec beaucoup de détachement de ses « parents biologiques ».

J’avais idéalisé l’éducation scolaire sans contrainte. Yaël démythifie l’enseignement, tout au moins secondaire où ils n’apprenaient pas grand chose.

Tout occupés que nous étions à notre « intégration« , nous sommes passés (ou tout au moins moi) à côté de nombreuses choses. Je suis heureuse d’apprendre maintenant l’histoire complète de Yehi’am, de savoir comment on a transformé en un jardin ce qui n’était que rocher stérile.

J’ai retrouvé quand même beaucoup de souvenirs (y compris les mauvais comme le dentiste de Nahariya que je détestais au moins autant que les enfants), le travail des champs, les avocats, les bananes.  Le travail comme un accomplissement, comme but ultime. Les 35 heures étaient vite dépassées : 8 heures au moins chaque jour, plus les corvées à se partager, les animaux, les vaisselles le samedi, les urgences au moment des récoltes…. Cela fait au moins 82 heures et les RTT jamais prises. Les jours passés à l' »appartement » de Tel Aviv avec les sorties. Le cinéma, les efforts de mes camarades français pour élever la vie culturelle, reconnus par Yaël.

Moi aussi, j’ai déserté l’utopie, pour d’autres raisons..

« La beauté de notre kibboutz était indescriptible. Il était impossible de s’y habituer. Nous pensions que nous n’en étions pas dignes, tout comme nous n’étions pas dignes du système. Qui pourrait dire non à une tentative de fonder un monde meilleur, un monde d’égalité et de justice? Nous n’avons pas dit non. Nous avons déserté…. » 

Fontanelle Méir Shalev

LIRE POUR ISRAËL

« Nous avons un grand-père sénile, doté de quatre filles âgées : l’une rampe dans le jardin à la recherche de scarabées, la deuxième s’est exilée en Australie, la troisième vit en recluse chez elle et la dernière ne quitte pas son lit et son mur d’action. 

Nous avons également Gabriel, son « Bataillon des Amants », et « A la Belle jardinière » la pépinière de Michael – c’est moi – et d’Alona…. »

Résultat de recherche d'images pour "fontanelle meir shalev"La tribu des Yoffé ne manque pas d’originalité! Il y a aussi un violoniste, un génial bricoleur…..

Je me suis perdue avec délectation dans leur domaine. J’ai pris un grand plaisir à découvrir les secrets de cette saga  sur 4 générations, depuis la fondation du village par le colosse David Yoffé jusqu’aux enfants  très urbains. J’ai souri à leurs manies spécifiques comme de dîner de soupe brûlante, de couper la miche de pain tenue contre la poitrine….

J’ai aimé ce récit qui se déroule en larges cercles, comme ceux que décrit le circaète au dessus du jardin, en deux occasions : pour l’anniversaire du petit Michael, 5 ans, scène fondatrice pour le narrateur, puis l’aigle revient pour la clôture du livre, bouclant la boucle. Cercles ou spirales, le narrateur conte des épisodes souvent séparés par des décennies.

Certains font partie de la légende familiale et se sont passés avant sa naissance. J’ai eu du mal à situer les personnages qui ont des surnoms. Fontanelle est le surnom secret de Michael. Il m’a fallu bien 150 pages avant d’identifier chacun par son nom et surnom.  Mais cela n’a aucune importance.  Je me retrouve dans l’univers de Shalev en terrain familier. J’ai lu deux fois Que la terre se souvienne à chaque fois avec autant de plaisir, La Meilleure façon de grandir et Ma grand mère russe et son aspirateur américain. 

« Jadis nous habitions une colline plate et dénudée. Un homme venu d’ailleurs déposa la femme qu’il portait sur ses épaules. Ensemble ils dressèrent une tente, bâtirent un poulailler, acquirent des vaches, une jument et une mule, délimitèrent le terrain; creusèrent des canaux d’irrigation et défrichèrent les marais. Par la suite, ce lieu devint un village, puis un bourg, et vu que dans les petits pays, comme chez les animaux de petite taille, leur cœur bat à toute vitesse et le temps se hâte dans les veines, il suffit de trois générations pour que naisse une petite ville aux jolies maisons, aux rues proprettes, aux trottoirs pavés… »

C’est donc l’histoire mythique des pionniers qui défrichaient, de leurs fils qui combattirent pour l’Indépendance et dans les guerres qui suivirent, et des héritiers qui firent du village une petite ville.

Elle raconte aussi des épisodes méconnus  de la Palestine comme cette colonisation allemande des Templiers chassés par les Anglais. N’osant pas y croire, j’ai bien trouvé sur Wikipédia les trace de Waldheim.

L’auteur s’attaque aux intégristes qui ne sont pas religieux mais végétariens! Hannah, la végétarienne militante pourrit la vie autour d’elle. Comme quoi, sur cette terre convoitée par toutes sortes de religions, celle des végétariens n’est pas à négliger!

« Cette conception globalisante du monde à coups d’arguments à l’emporte-pièce est l’apanage des fanatiques de tous bords : ceux qui croient au principe de la récompense et du châtiment, comme les prédicateurs et autres moralisateurs dont elle constitue l’arsenal…. »

J’ai aimé cette relation charnelle à la nature qui les entoure, j’ai pris mon temps pour chercher des images des plantes évoquées que je ne connaissais pas : savez ce qu’est un quiscalier?J’ai aimé le sauvetage des plantes endémiques, le sauvetage des bulbes des immenses tapis de narcisses, de glaïeul de cyclamens ou de coquelicots, asphodèles et renoncules qui couvraient autrefois les collines avant que l’agriculture moderne avec herses et désherbants ne les tue sans parler de l’urbanisation, de la construction des routes….Michael ramasse aussi les graines et les sème pour faire une surprise à un client sympathique de la jardinerie.

C’est une histoire d’amours, amours singulières parfois….

Et surtout c’est très drôle. l’humour de Shalev me fait pouffer:

« Il pensait qu’il fallait faire quelque chose pendant que l’eau du thé bouillait et ne pas attendre bêtement en se tournant les pouces. « as-tu une idée du temps qu’on perd en attendant que l’eau bouille dan une vie? Cela se chiffre en années »

 

Les aventures extraordinaires de Sa’îd le Peptimiste – EMILE HABIBI

LITTERATURE ISRAELIENNE/PALESTINE 

Comment vivent les Arabes israéliens( 1.6 millions en 2015) ?

 

Le cinéma donne une réponse vivante, encore dans les salles actuellement Tempête de sable, un remarquable AjamiAna Arabia, Noces en Galilée … et j’en oublie. Pour la littérature,  encore je ne connaissais que Sayed Kashua qui écrit fréquemment dans la Newsletter de La Paix Maintenant, il était temps pour moi de lire Emile Habibi (1922-1996), député du parti communiste, journaliste , écrivain reconnu et primé.

Le titre : Les aventures extraordinaires de Sa’îd le Peptimiste me fait penser aux contes orientaux.  Conteurs et les contes sont des facteurs importants de la culture arabe. Mais pas que! Dans la première partie du livre l’auteur fait allusion aux poètes et auteurs anciens (très intéressantes notes en bas de page). Il fait aussi référence à un conte des 1001 nuits : la maison de Broze, que j’aimerais bien lire.

Autre allusion : Sa’îd les Peptimiste est un Candide. Naïf mais s’interrogeant sur la marche du monde. L es réponses de Panglosse  transcrites dans la situation d’Israël dans les annéees 50 résonnent ironiquement. Candide était un optimiste. Sa’îd  est qualifié de « Peptimiste »: l’optimiste béat n’est pas de mise après la Nakba, mais cela pourrait encore être pire pour notre héros qui n’est ni mort (un âne a arrêté la balle qui lui était destinée, il n’est pas exilé, il a même des « relations » un Adon Sifsârashk, qui le protège, en échange de services pas très avouables.

Sa’îd, homme simple, juste pour survivre, se soumet joue un rôle que d’aucuns jugeraient sévèrement, il renseigne les autorités israéliennes, des activités des communistes. S’il dévoiles certains secrets des autres, les siens, il les garde bien . Pourtant, l’empathie subsiste. Autre mode de survie, l’humour, l’ironie. Les « aventures extraordinaires » parfois, au début, prêtent à sourire. On pense à l’humour juif, paradoxalement. A mesure que j’avance dans la lecture, le tragique l’emporte avec la disparition de son fils et de sa femme. Wala’ leur fils a pris les armes et s’est enfermé dans une caverne marine, les policiers israéliens demandent à  Sa’îd et  à sa femme Bâqiyyeh de faire sortir leur enfant:

« – Wala’, mon enfant, jette tes armes et sors! […]Ta caverne est étroite, elle est sans issue. tu étoufferas! – Y étouffer! Je suis venu pour respirer librement. Quand j’étais un enfant, vous étouffiez déjà mes cris. Plus tard, quand je m’essayais à parler votre langue, vous me faisiez la leçon « Prends bien garde à ce que tu dis! » »

Malgré tous ses compromis, malgré ses « appuis » Sa’îd se retrouve emprisonné pour une erreur minable.

Jamais dans ses tribulations Sa’îd ne se plaint ni ne geint. Cela pourrait être tellement pire….

 

Shlomo le kurde – Samir Naqqash

 

Comment ai-je trouvé ce livre? D’après les algorithmes d’Amazon ou les propositions de Babélio? Le titre m’a interpellé : Shlomo , prénom juif, suivi de kurde. Les Kurdes (à part mes petites élèves) je  ne les connais que d’après la télévision (guerres en Irak ou en Syrie et politique turque).  De leur culture, juste un film : My sweet Pepperland. J’étais donc très curieuse du Kurdistan. L’auteur m’était inconnu, Samir Naqqash, né à Bagdad en 1938 – mort en 2004 en Israël, écrivain juif de langue arabe, considéré par Naguib Mahfouz comme « l’un des plus grands auteurs à écrire en arabe aujourd’hui« .

Enchevêtrement des identités:

 

 

 

 

Au début du livre en 1924, en partance  de Bagdad vers Bombay,  Shlomo se présente :

« Un nasillard bredouillant, un métis, un Kurde juif perse, azéri et bagdadien, un voyageur en route vers l’Inde. Moi! j’étais tout  cela à la fois »

il affirme:

« Je suis Shlomo le Kurde! Un Kurde borné, aussi fort que les montagnes du Kurdistan, aussi résistant que les arbres d’Azerbaïdjan! …un homme pieux, pratiquant, plein de bons sentiments…. »

et à nouveau:

« Je suis un Kurde, borné, mon corps élancé et souple est un cyprès dressé sur la terre du Kurdistan, un chêne que ne peut déraciner même la pire des tempêtes, mon cœur est fait de ces pierres où j’ai grandi, il n’est pas lâche, il ne bat pas à cause de la peur… »

Ce chêne indéracinable a pourtant pris le chemin de l’exil à la fin de la Première Guerre Mondiale une première fois et en 1941, chassé de Bagdad par un pogrom pendant la Seconde Guerre Mondiale 

C’est avant tout un commerçant habile  voyageant de Sablakh dans le Kurdistan iranien, jusqu’à Istanbul, Moscou, Téhéran puis de Bagdad vers l’Inde. C’est un homme honorable à qui on avait délégué la garde de la synagogue de Sablakh. Polyglotte qui servit d’intermédiaire entre la communauté juive et les ruses quand ils occupèrent la ville. 

Multiplicité des langues

Comme juif « le djebali, c’est le nom de l’araméen des montagnes?- C’est la langue des Juifs depuis l’époque où les Assyriens nous ont capturés? […] – Et l’hébreu? – C’est la langue de notre Torah et aussi celle du Midrash »

Il parlait en persan, en kurde et en azéri qui étaient les langues de sa ville. En russe et en turc pour faire du commerce. Installé à Bagdad , il appris l’arabe de Bagdad puis l’anglais, le hindi….Sur sa boutique l’enseigne était « Shlomo le kurde » le premier à avoir importé des vêtements de seconde main, marchandise qu’il avait découverte à Bombay.

Shlomo le Kurde est un personnage! Presque centenaire, il raconte ses souvenirs, ses amours, Esmer et Esther, à Sablakh, il était bigame et cela ne semblait scandaliser personne.

Au delà du personnage de Shlomo c’est l’histoire des persécutions des Juifs, liquidation de la communauté de Sablakh puis du pogrom de Bagdad le Farhoud qui eut lieu le 1 et 2 juin 1941 alors que les Britanniques qui occupaient l’Irak se replièrent et que la population pro-nazi  se déchaîna.

C’est aussi l’histoire de Sablakh (Mehabad)pendant la Première Guerre Mondiale . Petite ville perse aux confins du royaume du Shah-an-shah qadjar, dans les montagnes du Kurdistan, à l’ouest de l’Azerbaïjan iranien, elle était peuplée de musulmans et juifs et chrétiens.

« …personne parmi les sages de Sablakh, pas même ceux qui ressemblaient aux prophètes, n’avait prévu que la belle et paisible Sablakh tomberait elle aussi dans le gouffre de ce maudit conflit, que les deux pinces de la tenaille se refermeraient sur elle – l’empire tsariste d’une part, les Ottomans et les Allemands de l’autre. Une tenaille tyrannique qui allait écraser Sablakh… »

Le Shah avait déclaré la Perse état neutre dans la guerre, ce qui n’empêcha pas les armées du Tsar de venir l’envahir, suivis des alliés ottomans et allemands. La ville fut successivement occupées par les belligérants qui terrorisaient la population locale. Les musulmans soutenaient leur coreligionnaires ottomans tandis que les russes les massacraient. Des luttes fratricides entre les seigneurs locaux envenimaient la situation. Des factions pro-bolcheviks compliquaient encore les alliances. Aux combats sanglants qui se déroulaient,  les hivers rigoureux, la neige, le froid, rendaient la vie encore plus pénible. Vint la famine que l’auteur décrit très vivement, ironie et tendresse, le récit est poignant. Contre tous ces malheurs, les voisins s’organisent, la solidarité est grande. Après 4 années d’enfer, Shlomo devra prendre le chemin de l’exil.

Est-ce parce qu’il a été écrit en arable par un israélien que ce livre majeur est pratiquement oublié?

 

 

 

Jusqu’à la mort – Amos Oz

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

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Jusqu’à la mort rassemble deux longues nouvelles d’une centaine de pages chacune.

Jusqu’à la mort se déroule en 1096. Guillaume de Touron, à la tête d’une petite troupe de chevaliers et de vilains se dirige vers Jérusalem, Claude-le-bossu tient chronique de cette croisade. Libérer les lieux saints ne semble pas la préoccupation principale des croisés. En permanence, la persécution des Juifs est consignée dans le récit de Claude.

Au le début de l’été, au milieu de la moisson de l’orge, le négociant juif fut l’objet de soupçons. il fut mis à mort en toute justice pour avoir protesté de son innocence avec énergie. Le spectacle du Juif sur le bûcher aurait dû dissiper ‘ennui et l’angoisse qui s’était emparée de nous depuis le printemps….le Juif se consumant, rèussit à tout ternir en proférant une injure typiquement juive à l’adresse du sieur Guillaume[…]Et bien entendu, on ne put châtier le malheureux pour avoir proféré des injures car ces Juifs-là sont de nature à ne brûler qu’une seule fois…. »

Juifs réels ou supposés. Les chevaliers persécutent les Juifs des villages qu’ils traversent et qui se cachent à leur passage. Quand ce sont des commerçants ou un simple colporteur, ils les dépouillent de leur richesse. Une mère et son enfants, dans l’imagination des Croisés deviennent des bêtes sauvages

« une véritable louve extirpée avec son petit de son repaire dans un tas de foin. La juive ouvrait la gueule aux dents blanches pointues qui n’avaient rien d’humain… »

A la suite un pogrom particulièrement terrible où un village est brûlé, même une maison ne renfermant que des livres anciens, la troupe des Croisés rencontre l’hiver , les grandes pluies d’hiver et le froid. Ils perdent de vue l’objectif premier de la libération des lieux saints. Ils vont jusqu’à se soupçonner les uns les autres d’être Juifs…

« quelque chose lui disait que cet endroit lui était étranger et que Jérusalem n’était pas au bout du voyage. …que Jérusalem n’était pas la Cité de Dieu et qu’Andréas était peut être le Juif caché…. »

Équipée hallucinée dont le but ne peut être que la mort.

La seconde nouvelle Un amour tardif  a pour personnage un conférencier vieillissant et solitaire qui va de kibboutz en kibboutz animer des soirée sur le thème des juifs russes persécutés dans les années 50 ou 60, injuriant les Bolcheviks qu’il a bien connu, ayant lui même fait la Révolution en Russie.

Après l’antisémitisme médiéval de la première nouvelle , voici l’antisémitisme politique soviétique, doublé de l’antisémitisme traditionnel russe. C’est donc cette permanence de la haine des juifs qui fait l’unité du recueil de nouvelles. Aussi ce glissement vers la mort de l’arrivée de la vieillesse, de la maladie, la décadence.

Autant le style de Jusqu’à la mort est dépouillé, incisif, autant un amour tardif  fait languir le lecteur. J’ai pensé l’abandonner avant la fin, vraiment démodé et désuet? Qui se souvient de Berl Katzenelson, dont le portrait orne le bureau du vieux conférencier. Qui se souvient que Golda Méir fut Golda Meyerson?

 

 

 

Amos Oz – diverses lectures d’après mes vieux carnets….

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

 

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Lire le Monde a choisi Amos Oz pour thème de lecture commune.

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Je suis cet auteur depuis très longtemps, depuis Mon Michael (1968)qui est un des rares livres que j’ai lus en VO en hébreu. Il faudrait que je le relise d’ailleurs car j’ai plus souvenance de mes efforts de déchiffrage que de l’histoire.

 

 

 

 

Seule la mer (2002)

amos-ozseule-la-mer_Noté roman, par l’éditeur. Surprise, j’ouvre le livre et découvre des poèmes en vers libres. ! C’est pourtant un roman, très beau. Poésie israélienne, très prosaïque en même temps très littéraire, biblique. Les références au Cantique des Cantiques à l’Ecclésiaste à Job et à la Genèse sont flagrantes. Les amours pudiques, inachevées. J’ai beaucoup aimé.

 

Une Histoire d’Amour et de Ténèbres (2004)

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Je n’ai pas été déçue ! Parfois, rarement, il me semble qu’un livre a été spécialement écrit pour moi. C’est le cas ici. Et il tombe également au bon moment. Je l’ai entamé en même temps qu’Arafat s’est éteint à Paris. Cette lecture me paraît l’antidote à la célébration mortifère de l’ancien dirigeant palestinien. Je ne peux me départir d’un certain scepticisme. Et en tout cas, pas de cette négation totale d’Israël. Sans rien ôter à la grandeur du personnage, j’ai besoin du contrepoids du camp de Shalom Akhshav que représente Amos Oz. Cela pour le contexte politique actuel.

Même dans d’autres circonstances, j’aurais été aussi admirative de ce livre. Tout un univers est ouvert : aussi bien au début l’univers de toute la littérature hébraïque : Agnon, Tchernikowski, Bialik ainsi que tout le contexte du schtetl sans lequel on ne peut pas comprendre la génération des premiers pionniers d’avant la création de l’Etat Juif.

Vilna, Odessa, la Pologne, la Russie du début du 20ème siècle sont magistralement évoqués.

Puis à Jérusalem, je découvre toute une frange de la société lettrée, même érudite, que je soupçonnais sans la connaître : frange révisionniste alors que je ne connaissais que le côté travailliste et haloutsique de la construction du Yechouv. Intéressante évocation de Menahem Begin au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Je n’ai toujours connu que le point vue de  de l’Hashomer Hatzair.

Émouvante évocation des parents de l’auteur. Histoire tragique du suicide de la mère. Comment un petit garçon devient un immense écrivain. Et comment le fils de professeurs de droite devient un kibboutznik !

 

Une panthère dans la cave (1997)

amos-oz-une-panthere-dans-la-caveEcrit avant  : Une Histoire d’Amour et de Ténèbres, mais que j’ai découvert quelques temps plus tard. Dans la même veine que le précédent. Un enfant, en 1947, dans une famille d’intellectuels polonais, se fait traiter par ses copains de « traître » parce qu’il échange des leçons d’hébreu contre des leçons d’anglais avec un sergent britannique. Jérusalem de la fin du Mandat britannique. Lieux et période familiers… il me semble que cette époque fait déjà partie de mon histoire personnelle même si elle se déroule avant ma naissance. Jérusalem des années d’après guerre  m’est moins étrangère que ce qu’elle peut devenir actuellement. L’enfant amoureux des mots, des dictionnaires et des encyclopédies est extrêmement attachant.

 Soudain dans la forêt profonde (2005 en français 2008)

amos-oz-dans-la-foret-profondeUn conte dans un village imaginaire. Les animaux ont disparu. Interdit de les évoquer ou d’imiter leur chant sous peine de réveiller des sentiments mêlés de culpabilité ou de moqueries. Un enfant, un peu simplet, s’enfuie dans la forêt, il revient atteint d’une étrange maladie : il hennit comme un poulain et se coupe de la société des hommes. L’institutrice, vieille fille moquée, tente d’instruire les enfants en leur montrant des images d’animaux. Deux enfants partiront chercher les animaux dans une étrange forêt enchantée.

Après j’ai consigné mes lectures dans mon blog et je colle ici quelques liens:

 

Vie et mort en quatre rimes 

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Dernièrement Judas qui est un très grand livre.  Je suis surprise en relisant mes notes de retrouver le lien avec la panthère dans la cave dans le thème du Traître.amos-oz-judas

Pour la Lecture commune, j’ai cherché un titre ancien que je n’avais pas lu : Jusqu’à la mort (1971) composé de deux nouvelles d’une centaine de pages chacune, la première se passant au temps des Croisades la suivante Un amour tardif ayant pour personnage un conférencier vieillissant dans le mouvement kibboutzique.

Par ailleurs, je ne retrouve plus le billet sur les Scènes de la Vie villageoise (2010).

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Une nuit Markovitch – Ayelet Gandar Goshen

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

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J’étais impatiente de lire une jeune auteure israélienne (née en  1982) alors que je suis depuis longtemps l’ancienne génération Amos Oz(né en 1939), Grossman(1954) A B Yehoshoua(1936). Présentée comme militante pacifiste par Le Point. Le livre était qualifié de feel good book et les billets des blogueuses et de Babélio étaient élogieux.

Je me suis donc empressée de le télécharger.

Dès les premières pages, j’ai été plutôt décontenancée. Yaakov Markovitch et son ami Zeev Feinberg, héros et anti-héros m’ont paru plutôt caricaturaux. J’aurais pu m’attacher à Markovitch, le personnage fade que personne ne remarque. Zeev Feinberg dont la caractéristique la plus marquante est d’avoir de belles moustaches m’a franchement agacée. Quand au « numéro2″ de l' »Organisation » -copie-collé de Feinberg, il n’a même pas la moustache. Ces beau machos partent sauver des juives en Europe. Quelle Europe? Existe-t-il un pays qui s’appelle l’Europe? Allemagne, Autriche, Pologne…..on ne sait pas. C’est une Europe mythique, dématérialisée. D’ailleurs la Palestine n’est pas mieux lotie. Je sais qu’il y avait un Mandat Britannique, mais on ne rencontre pas un Anglais, des Arabes, on n’en voit que morts. Quant au « village » il n’a pas de nom ni de localisation précise, c’est « le village ». Sans doute dans le nord, puisque Markovitch va voir une prostituée à Haifa… mais  ce village est tellement indéterminé que je n’arrive pas à le visualiser. Quant au village arabe voisin, il n’apparaît que bien tard dans le roman: abandonné.

Même si on veut que le récit soit mythique, plutôt un conte que réaliste, il faut quand même un petit effort de contextualisation.

C’est une histoire – des histoires – d’amour. L’histoire de Markovitch, que le sort lie, pour une traversée à la plus belle femme qui puisse exister, et qui refuse de délier ce sort et reste marié à Bella qui ne veut pas de lui. L’histoire de Sonia, la lionne, à la fragrance d’orange avec Zeev, qui la trompe mais l’aime! Qu’est-ce qu’elle lui trouve?

Histoire de filiations, d’enfants aux géniteurs incertains.

Et que font les femmes là-dedans? Elles ne sont surtout pas des combattantes,   ni des agricultrices (monsieur cultive la terre). Elles aiment, font des bébés et accessoirement Sonia milite – pour l’intégration des femmes, pas pour autre chose, et surtout pas dans la politique. Ce n’est pas le souvenir que j’avais des  pionnières.

Feel good book? moi, il m’a agacée.

 

 

La Figurante – Avraham B Yehoshua

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

la figurante

Je me suis attachée à l’héroïne du roman : Noga, la harpiste, qui vient pour trois mois occuper l’appartement de son enfance à Jerusalem tandis que sa mère fait un essai dans une maison de retraite à Tel Aviv. L’univers de AB Yehoshua, m’est un peu familier, je suis ses romans toujours avec plaisir.

Plusieurs thèmes traversent le livre. La musique, bien sûr puisque le personnage principal est une musicienne. Jolie interprétation de la Mer de Debussy avec des variations inattendues, la musique comme exorcisme du tsunami, la mer/la mère…Evocation agréable de la vie d’un orchestre, la vie quotidienne, les déplacements, aussi les temps morts des interprètes d’instruments qui ne sont que rarement sollicités comme la harpe.

Le désir d’enfant ou le refus d’en porter joue un rôle croissant à mesure qu’on progresse dans la lecture. Noga, femme libre, la quarantaine, n’a jamais voulu avoir d’enfant. Au début cela paraît très simple, il s’avère que la question est plus complexe…

Le quartier où Noga a grandi, se « noircit » se peuple de plus en plus de juifs orthodoxes, la coexistence entre les laïques et les religieux est-elle impossible? Cette question se pose à Jérusalem. La réponse de la mère de Noga est d’une grande tolérance. Ses voisins orthodoxes sont finalement plus ouverts qu’on ne l’imagine.

Noga, pour meubler les trois mois sans activité, fait de la figuration dans des films. Les épisodes des tournages montrent le milieu du cinéma sans prétention artistique, sans égo des acteurs ni exigences des metteurs en scène. Parmi ses collègues-figurants, une amitié  pourrait  se nouer. Rien n’est vraiment important : Noga dans cette parenthèse provisoire est figurante dans les films tournés mais aussi dans sa vie.