Ronit Elkabetz est une magnifique tragédienne, avec sa présence, son physique d’héroïne antique; sa chevelure noire et son visage sans apprêt. Je me souviens d’une Pénélope au théâtre des Amandiers, mais aussi de son rôle dans Jaffa. C’est aussi une réalisatrice de talent qui met en scène un procès pour divorce devant un tribunal rabbinique.
Il n’existe pas de mariage civil en Israël, ni de divorce. Ce sont les autorités religieuses les seules compétentes. Viviane Amsalem se retrouve seule femme face à trois rabbins, un greffier, son avocat Carmel prendra la parole tandis que son mari Elisha est représenté par son beau-frère. Des voisins viendront témoigner. Paroles d’hommes contre celle d’une femme. D’hommes religieux, profondément. De ces hommes simples de la communauté marocaine. Que cherche donc Viviane? Le divorce. Mais pourquoi donc. Tous s’accordent pour louer Elisha, le mari. Un mari modèle, même libéral, selon certains. Pieux, modeste, il a toujours bien nourri sa famille, il n’a jamais trompé sa femme, bon père aussi….Aucune cause de divorce. Ils ont vécu 20ans ensemble, ont eu 4 enfants. Mais que veut donc Viviane? Pourquoi a-t-elle quitté, il y a déjà 3 ans le domicile conjugal? Personne ne s’en soucie. Quand Viviane s’emporte contre son mari, contre le tribunal, le juge la remet à sa place parce que la place d’une femme est auprès de son mari et nulle part ailleurs. Qui voudrait d’une divorcée? Qui se soucie de son bonheur, seul compte l’honneur des hommes. A-t-elle trompé son mari? A-t-elle rencontré d’autres homme. Oui, son avocat!
Dans ce monde d’homme on a quand même convoqué quelques femmes, la sœur et la belle-sœur tentent de s’expliquer, mais comme elles sont maladroites devant les arguments des rabbins…La voisine n’ose pas parler en l’absence de son mari. Effacée soumise, pourtant c’est elle qui dévoilera les disputes violentes.
Elisha ne veut pas donner le gett, il ne divorcera pas. Acculé par 5 ans de procédures et de confrontation, même après un séjour en prison, il ne pourra pas prononcer la formule traditionnelle de répudiation la rendant libre à tout homme. Son entêtement irrite la Cour qui perd la maîtrise du jeu, mais personne ne peut le contraindre à répudier sa femme. Abkarian joue un rôle subtil, tyran il paraît victime. Et puis, il « aime » sa femme. qu’est-ce qu’aimer, sinon posséder?
On pourrait aussi faire une critique esthétique. Raconter la sobriété.Le noir et blanc des costumes, et flamboyante, une seule fois, la robe rouge. Répétition des audiences qui se succèdent mais jamais ennui, une tension toujours prenante. L’explosion aussi et l’exaspération.
Que veut donc Viviane Amsalem? Exister. Etre libre.
A la suite de Durrell, Fermor ou Chatwin, et Dalrymple, écrivains-voyageurs, d’une culture classique irréprochable d’Oxford ou de Cambridge, Jubber raconte son épopée de Venise en Ethiopie, en passant par Rome, Bari, Rhodes, Istanbul, Diyarbakir, la Alep et Damas, le Liban, Amman, Jérusalem, Le Caire, le Soudan…. en 2001.
Parti enseigner l’Anglais à Jérusalem-est, l’Intifada interrompt ses cours. Dans le calme de la bibliothèque franciscain, il part sur la trace des Croisades et découvre une lettre du pape AlexandreIII destinée au légendaire Prêtre Jean proposant une alliance pour prendre à revers Saladin. Maître Philippe, un médecin vénitien, partit à la recherche du Prêtre Jean. Jubber et son compère Mike, partent sur les traces de Maître Philippe.
Mais où régnait donc ce Prêtre Jean, aux Indes, en Arménie ou en Georgie, en Ethiopie? Jubber choisit l’hypothèse éthiopienne sans négliger la piste qui les mènera en Arménie et au Kurdistan. Itinéraire compliqué des deux routards à travers le Proche-Orient jusqu’en Afrique. De Maître Philippe, aucune trace. A-t-il vraiment existé? Les épîtres à un ami, médecin de Salerne, sont sans doute une mystification.
krk des chevaliers
Jubber nous convie à un double voyage : le sien, en 2001 aventureux, avec les rencontres avec nos contemporains, celui de Maître Philippe, ou tout au moins celui qu’il imagine. Je ne sais lequel j’ai préféré. Pour suivre Maître Philippe, ils ne négligent aucun vestige, aucune ruine, aucun château croisé. Ils traînent une pesante bibliothèque de textes anciens dans leur sac à dos. Souvent l’actualité prend le pas sur le pèlerinage historique. Parfois de curieux événements télescopent les époques comme cette apparition de la Vierge en haute Egypte. Des comparaisons inattendues surviennent, Arafat est-il le nouveau Saladin? Encore plus étrange le lien entre le tombeau vide de Saint Jean à Selçuk et l’existence-même du Prêtre Jean .
Tout cela paraît bien sérieux.
Pas du tout! Je me suis beaucoup amusée dans le récit jubilatoire des aventures des deux compères. Au Soudan, les recherches historiques passent au deuxième plan après les considérations pratiques, visas, transports…Arrivé malade en Ethiopie, Jubber songe sérieusement se soigner avec une thériaque moyenâgeuse confiée par un routard un peu allumé. Un livre d’aventures avant tout!
De 1640 à 1682, Evliya Celebia parcouru l’immense Empire Ottoman et les contrées voisines, de la Perse au Soudan, du Caucase, de Vienne à Erevan. Il a raconté ses pérégrinations avec minutie et beaucoup d’humour dans les dix volumes de son Livre de Voyages.
Regard oriental pour un voyage à travers Orient et parfois d’Occident.Livre à ranger sur l’étagère à côté de celui de Tavernier, son contemporain, qui a fait le parcours inverse de la France jusqu’en Malaisie et au Tonkin!
Edward Said dans l’Orientalisme m’a fait connaître Evleya Celebi, dans sa critique des relations de voyages occidentales de Chateaubriand, Lamartine ou Nerval.
Dix volumes, écrits en Ottoman, pas facile à trouver en librairie. La compilation d’extraits, traduits en anglais, et annotés par Robert Dankoff, a satisfait ma curiosité .
J’ai lu avec beaucoup de plaisir ces relations de voyage, de celui qui se nomme lui-même derviche-voyageur. Érudit religieux : sa fonction était la récitation du Coran à la cour du Sultan Mourad IV, il fait preuve d’une immense curiosité et une grande ouverture d’esprit quand il visite Vienne, en 1665, il se renseigne sur la fonction des tableaux religieux dans la Cathédrale et leur attribue une vocation pédagogique, à Safed il rend compte de l’implantation des juifs. Le volume intitulé Pèlerinages rend compte, bien sûr, de son pèlerinage à Médine et à la Mecque mais aussi des lieux saints chrétiens à Jérusalem et au Monastère Sainte Catherine.
Suivant l’armée ottomane, il se bat comme un soldat (et même comme un cosaque tatar). Il fait office de diplomate et il est invité dans les cours .
Tout l’intéresse, les corporations d’artisans, les magiciens et leurs tours, les animaux en Egypte ou dans le Caucase. Si les descriptions des processions, des itinéraires
J’ai surtout apprécié sa visite à Athènes du Parthénon quelques années avant que Morosini ne le bombarde et que Lord Elgin n’emporte les bas-reliefs! Sa connaissance de l’Antiquité est très grande, il révère le Divin Platon comme Aristote.
Son témoignage n’est pas toujours fiable, très impressionné par la magie et les magiciens, il relate des tours invraisemblables. Il véhicule aussi des légendes étranges. Quand il ne s’invente pas une expédition lointaine jusqu’à Amsterdam (où poussent orangers et oliviers) ou dans un Royaume de Dunquerke tout à fait étonnant. Ce mélange d’observation minutieuse et de fantaisie se mêle aussi de penchants scatologiques et érotiques surprenants. S’il visite très sérieusement une pyramide en Egypte, il relate la fabrication d’un thériaque à base de serpents, et bizarrement des accouplements zoophiles avec des crocodiles…
Au temps où Lamartine et Nerval ont décrit la société féodale de la Montagne libanaise, Maalouf raconte l’histoire d’un village Kfaryabda où règne le Cheikh Francis
« Des Cheikh Francis il y en avait eu à chaque génération depuis le 16ème siècle, depuis le jour où le roi de France avait obtenu de Soliman le Magnifique, un droit de regard sur le sort des minorités chrétiennes du Levant »
Les villageois lui prêtait allégeance
« De même que chaque homme devait monter ne serait-ce qu’une fois par mois « voir la main » du cheikh, toutes les femmes devaient fournir leur journée au château pour aider aux travaux courants ou saisonniers »
Les femmes qui voulaient échapper aux assiduités du cheikh avaient inventé « une panoplie de ruses ».
seule le muletier Nader, colporteur érudit, maudissait ces traditions :
« sale vie! devoir baiser des mains pour ne pas perdre son gagne-pain! »
Dans ses voyages il avait entendu parler de la Révolution:
« C’était quelque chose la Révolution française, toutes ces têtes de cheikh qui tombent…. »
Un mystère entourait la naissance de Tanios. Était-il le fils de Gérios, le trop docile intendant du cheikh? ou le fruit des amours de la belle Lamya et de ce dernier?
Qui aurait pensé que ce village de la Montagne, loin du monde et de l’Histoire, deviendrait le nœud de la géopolitique mondiale? Enjeu des luttes d’influences entre la France et la Grande Bretagne qui se constituaient des empires, entre Méhémet-Ali, vice-roi d’Egypte et le sultan d’Istanbul.
L’arrivée d’un pasteur anglais au village marque l’entrée de cette politique:
« Un pasteur anglais dans notre village! comme dit le proverbe. qui vit longtemps verra beaucoup de merveilles. Il faudra que je revienne avec de l’eau bénite pour purifier le château »Dit le curé du village!
La scolarisation de Raad, le fils du cheikh et de Tanios à l’école anglaise devient un enjeu politique.
« Ce n’était pas à l’école qu’il (Tanios) allait mais au seuil du vaste univers… » […] »le lourdaud de Raad n’avait pas entendu parler de Lamartine, mais Lamartine avait entendu parler de Raad »
Tanios, intelligent et curieux, marginal à cause de sa possible bâtardise, se trouve au cœur de l’histoire quand le Patriarche a intrigué pour que le cheikh Francis retire son fils de l’école hérétique, il voit son avenir se refermer.
« alors Tanios on réfléchit avec les pieds »l’interpelle Nader le muletier
« moi aussi je réfléchis avec les pieds. Forcément je ne fais que sillonner les routes. Les idées que tu forges avec les pieds et qui remontent à la têtete réconfortent et te stimulent. Celles qui te descendent de la tête aux pieds t’alourdissent«
Les soldats égyptiens se déploient dans la montagne libanaise:
« à les entendre ce n’était pas une guerre de conquête mais un combat pour la renaissance des peuples »
promettant d’abolir les privilèges.
les Puissances ne restent pas indifférentes :« l’Angleterre, l’Autriche, la Russie se consultaient sur la meilleure façon de protéger le Sultan ».
C’est dans ce contexte que Tanios tombe amoureux. encore une fois, le fils du cheikh se trouve sur sa route et le drame se noue. en cascades, les catastrophes s’abattent sur le village.
Et Tanios? Entre deux mondes Tanios, entre deux vengeances….
En partance pour Santorin, j’imaginais que l’héroïne, archéologue faisant des recherches sur l’éruption du volcan aurait peut être des choses à me raconter. Très peu!l La plupart des allusions antiques à la civilisation minoenne disparue dans la catastrophe viennent de Knossos en Crète. L’hypothèse de ses conséquences en Égypte sur les Plaies d’Égypte et l’Exode ne sont ni neuves ni documentées par des données archéologiques.
L’éruption cataclysmique, c’est la séparation du couple formé par Ella et Amnon. Séparation envisagée sereinement par Ella qui voit une ouverture dans sa vie une liberté nouvelle, mais qui tourne mal.
Avec la précision de l’archéologue, ou de l’entomologiste, l’auteure décortique les sentiments, les réactions, les tactiques, de la femme désemparée, du mari abandonné, des parents très critiques du divorce et même de ses amies,et bien sur, de Gili, son fils de six ans. Ella s’enfonce dans la dépression.
Puis, tombe amoureuse d’un père de deux enfants. Une famille recomposée emménage dans un nouvel appartement. Nouvelles difficultés, réaction des parents, des enfants…
C’est une lecture assez pénible.
Tout ce processus est très bien analysé, on suit pas à pas Ella et ses proches.
Peu de distance vis à vis de la famille qui est l’institution centrale. Peu de critique envers « l’instinct maternel ». Ella est une mère modèle. Les pères sont aussi très dévoués à leur progéniture. L’école cimente ces « familles ».
J’adore lire des fresques comme des bandes dessinées, d’ailleurs elles étaient destinées à des fidèles qui ne savaient pas lire et qui y trouvaient l’histoire sainte.J’ai découvert un artiste que je ne connaissais pas : Matteo Giovannetti. Cette chapelle Saint Jean est dédié à Saint Jean Baptiste et à saint Jean l’évangéliste.
Villeneuve-lès -Avignon : vie de Saint Jean Baptiste – Giovannetti
De l’autre côté du Rhône, à la Chartreuse est également peinte à fresques par Giovannetti.
Cela m’a donné envie de lire le conte de Flaubert Hérodias qui raconte l’emprisonnement de Saint Jean Baptiste et la danse de Salomé.
Plaisir du style de Flaubert qui – dans un conte, on ne se pique pas de réalisme – va donner libre cours à son imagination orientalisante et décrit la vue de la citadelle de Machaerous dans une Palestine rêvée:
« Un matin avant le jour, le Tétraque Hérode-Antipas vint s’y accouder, et regarda.
Les montagnes, immédiatement sous lui, commençaient à découvrir leurs crêtes, pendant que leur masse, jusqu’au fond des abîmes, était encore dans l’ombre. Un brouillard flottait, il se déchira , et les contours de la Mer Morte apparurent. L’aube qui se levait derrière Machaerous épandait une rougeur. Elle illumina bientôt les sables de la grève, les collines le désert, et, plus loin tous les monts de la Judée, inclinant leurs surfaces raboteuses et grises, Engeddi, au milieu , traçait une barre noire; Hébron, dans l’enfoncement, s’arrondissait en dôme: Esquol avait des grenadiers, Sorek des vignes, karmel des champs de sésame; et la tour Antonia, de son cube monstrueux, dominait Jérusalem. Le Tétrarque en détourna la vue pour contempler, à droite, les palmiers de Jéricho; et il songea aux autres villes de sa Galilée : Capharnaüm, Endor, Nazareth, Tibérias où peut être il ne reviendrait plus<; Cependant le Jourdain coulait sur la plaine aride »
Et la danse de Salomé:
« mais il arriva du fond de la salle un bourdonnement de surprise et d’admiration. Une jeune fille venait d’entrer.
Sous un voile bleuâtre lui cachant la poitrine et la tête, on distinguait les arcs de ses yeux, les calcédoines de ses oreilles, la blancheur de ssa peau. Un carré de soie gorge-de-pigeon, en couvrant les épaules, tenait aux reins par une ceinture d’orfèvrerie. Ses caleçons noirs étaient semés de mandragores, et d’une manière indolente elle faisait claquer de petites pantoufles en duvet de colibri.
Du haut de l’estrade, elle retira son voile. C’était Hérodias, comme autrefois dans sa jeunesse. Puis elle se mit à danser.
Ses pieds passaient l’un devant l’autre au rythme de la flûte et d’une paire de crotales. Ses bras arrondis appelaient quelqu’un qui s’enfuyait toujours. Elle le poursuivait,plus légère qu’un papillon, comme une Psyché curieuse comme une âme vagabonde et semblait prête à s’envoler. […] Puis ce fut l’emportement de l’amour qui veut être assouvi. Elle dansa comme les prêtresses des Inde,comme les Nubiennes des cataractes, comme les Bacchantes de Lydie. Elle se renversait de tous les côtés pareille à une fleur que la tempête agite. Les brillants de ses oreilles sautaient, l’étoffe de ses vêtements jaillissaient d’invisibles étincelles qui enflammaient les hommes »
De l’Orient compliqué, il saisit les contradictions et les fractures.
Petit fils de sultan ottoman, Ossyane est destiné par son père, non pas à régner mais à être révolutionnaire
.Adana, Turquie, à la veille de la Première Guerre Mondiale, le père du héros se lie à un Arménien, juste avant le Génocide.
Ossyane devient un héros de la Résistance, on pense à l’Affiche rouge
1947, Ossyane se marie avec Clara, survivante de l’Holocauste. Le couple hésite à s’établir : Beyrouth ou Haïfa?
années 70, c’est la guerre intercommunautaire au Liban qui donne un nouveau tournant à la vie d’Ossyane.
Maalouf raconte une histoire libanaise, mais aussi universelle; Il n’a pas fini de m’étonner
Avant d’avoir lu L’Orientalisme de Saïd, l’Orientalisme évoquait des images, peintures de Delacroix, d‘Ingres, Chasseriau que j’ai vues dans de belles expositions il y a quelques temps. L‘Orientalisme rassemblait de nombreux textes, récits de voyages ou de pèlerinage, de Chateaubriand à Loti, en passant par Byron, Lamartine et Nerval (mon préféré).
Exotisme, évasion, couleurs….
L’Orientalisme, pour Saïd est loin de cette version esthétisante et lénifiante
« L’orientalisme est une école d’interprétation dont le matériau se trouve être l’Orient, sa civilisation, ses peuples et ses milieux. »
« L’orientalisme n’est pas seulement une doctrine positive sur l’Orient, existant à toute époque en Occident, c’est aussi une puissante tradition universitaire »
Cette doctrine façonnée par des Européens était au service de la colonisation britannique et française.
A la veille de la Première guerre mondiale 85% des terres étaient dominées par les Puissance européennes et les administrateurs se sont appuyés sur les travaux des Orientalistes. L ‘occupation par les Européens de la totalité du Proche Orient en 1918.
Triple acception du concept : culturel, universitaire et politique. Concept politiquement très incorrect pour l’auteur, universitaire, Palestinien et Américain, « oriental » à la croisée des cultures.
Pour démontrer cette thèse Said va faire un panorama très complet de la culture orientaliste. Said est un véritable érudit. Il fait référence à Dante ou à Foucault, en passant par Flaubert et Gramsci, Marx ou Walter Benjamin.
D’entrée de jeu, il donne la parole à Balfour aux Communes en 1910, démontrant la capacité britannique à administrer l' »oriental« , qui mieux que les britanniques connaissent l’oriental? Livre politique, donc, mais pas que….La grande érudition de Said nous promène dans le Pré-romantisme, de la Flûte enchantée au divan Occidental-oriental de Goethe, puis un inventaire à la Bouvard et Pécuchet va examiner en détail l’Orientalisme du 19ème siècle, période Romantique, positiviste où tout va se mettre en place pour la colonisation et l’Impérialisme britannique et dans une moindre mesure français.
Chaque fois, l’auteur replace la création artistique et la recherche universitaire dans une perspective historique, les évènements incontournables étant l’expédition de Bonaparte et la Description de l’Egypte puis le creusement du Canal de Suez.
Un grand chapitre est dédié aux savants Silvestre de Sacy, Renan et Marx, trop ardu pour la lectrice profane qui a lu en diagonale.
La partie qui m’a parlé le plus est : Pélerins et pélerinage, anglais et français ou j’ai retrouvé mes chers écrivains ainsi que d’autres, Lane, Disraeli, Mark Twain que je n’ai pas lus, Burton à découvrir et – coïncidence – Walter Scott et le Talisman que je viens de terminer. Je suis surprise de lire que Saïd prend pour de la condescendance la relation de l’Écossais à Saladin, reconnaissant ses mérites en particulier mais méprisant son peuple en général. J’avais pensé – au contraire – que le beau rôle revenait à Saladin, plus courtois, plus généreux et plus intelligent que les Chevaliers brutaux et grossiers. Chateaubriand ne sort pas grandi de l’analyse de Saïd : égocentriste « je parle éternellement de moi » à tel point que Stendhal a écrit « je n’ai rien trouvé de si puant d’égotisme, d’égoïsme » sans parler des préjugés qu’il trimballe dans son Itinéraire. Lamartine, non plus ne passe pas l’examen « il devient l’incorrigible créateur d’un Orient imaginaire » plus préoccupé de l’administration du Liban par la France que d’une observation impartiale. Quant à Nerval, dont j’ai adoré le Voyage en Orient, il aurait copié les pages pittoresques dans l’ouvrage de Lane.
L’Orientalisme du 20ème siècle est d’abord celui de l’Empire britannique, Sykes, Lawrence… pour être relayé récemment par un Orientalisme qui ne dit plus son nom, moins poétique des area studies non moins empreints de stéréotypes et de condescendance que l’Orientalisme ancien.
C’est donc un voyage culturel passionnant que la lecture de ce pavé.
Un reproche toutefois, Saïd veut faire exhaustif et ignore le raccourci. Les explications sont souvent redondantes et indigestes. Parti pris historique qui ignore l’empire Ottoman, au 18ème et au 19ème siècle, jamais pris en compte, qui ignore Mehemet Ali aussi et passe sous silence les travaux des archéologues comme Mariette. Préjugés bien anglo-saxons quand il parle de l’influence française au Proche-Orient, légèreté et séduction….
Téléchargé sur ma liseuse à la suite du Talismande Walter Scott,lu immédiatement après l’Orientalisme d’ Edward Said…
Les Croisades n’ont pas été seulement « vues » par les Arabes, elles ont été racontées par des chroniqueurs témoins des évènements. Maalouf puise dans ces écrits pour faire un récit pittoresque de deux siècles d’histoire (1096 – 1291) du Proche Orient. Ce n’est pas un roman historique c’est un livre d’histoire qui se lit comme un roman, avec des intrigues, ds rebondissements, des personnages hauts en couleur, des traîtres et des sultans chevaleresques, des chevaliers barbares, d’autres éclairés, des esclaves et même une sultane d’Égypte….
En Occident, on a l’habitude de numéroter les Croisades, la 1ère celle de Pierre l’Ermite et Godefroy de Bouillon, la 4ème du Doge Dandolo, les 7ème et 8ème avec Saint Louis. Maalouf adopte une autre chronologie : le livre est découpé en six parties l’Invasion (1096 -11oo), l’Occupation (1100-1128), la Riposte (1128-1146), la Victoire (1146-1187), le Sursis (1187-1244), l’Expulsion (1224-1291). Les croisades ne sont pas envisagées en une confrontation religieuse mais plutôt comme un processus de colonisation. Si la religion est invoquée, c’est le djihad qui devra délivrer les musulmans des occupants, et cela ne marche pas très bien.
L’invasion
« En juillet 1096 des milliers de Franj approchent, quelques centaines de chevaliers un nombre important de fantassins armés et des milliers de femmes, d’enfants, de vieillards en guenilles : on dirait une peuplade chassée par un envahisseur »
Comment cette troupe saura-t-elle s’imposer face à l’Empire Byzantin et face aux turcs seldjoukides qui s’imposent face à lui. C’est que l’Orient musulman est divisé!
« depuis 1055, le calife de Bagdad, successeur du Prophète et héritier du prestigieux empire abbasside n’est qu’une marionnette docile entre leur (des Seldjoukides) mains »
Les Seldjoukides ne forment pas un empire centralisé, les différents chefs se jalousent de guerroient. « entre cousins seldjoukides, on ne connait nulle solidarité : il faut tuer pour survire. «
Les Croisés vont profiter de ces rivalités et s’imposer en se taillant des fiefs à Edesse, Antioche , ville où les chrétiens d’Orient sont nombreux, prenant Jérusalem en 1099, assiégeant toutes les villes importantes de la côte : Tyr, Saïda, Tripoli….
La cruauté de la conquête est atroce . Le cannibalisme de Maara (relaté par Walter Scott) atteste de la barbarie des occupants. Jérusalem est saccagé sauvagement sans même épargner les coreligionnaires – Grecs, Géorgiens, Arméniens, Coptes ou Syriens.
« Face au morcellement irrémédiable du monde arabe, les Etats francs vont apparaître d’emblée par leur détermination, leurs qualités guerrières et leur relative solidarité comme une véritable puissance régionale » .
le château fort de Yehiam
Intervient aussi l’influence d’une curieuse secte celle des Assassins qui brouille les pistes.
La Riposte
La première victoire significative (1148) du camp musulman est la débâcle devant Damas de l’empereur allemand Conrad. Le héros de cette période de Victoire est Noureddin, prince intègre et très pieux qui lance une véritable propagande, commandant des poèmes, des lettres, aux mots d’ordres simples
« Une seule religion, l’islam sunnite [….un seul état pour encercler les Franj de toutes parts; un seul objectif, le jihad, pour reconquérir les territoires et surtout libérer Jérusalem »
Suppression des impôts, interdiction de l’alcool (et du tambourin), simplicité des tenues cet islam est rigoriste
« Quel est le chien Mahmoud pour mériter la victoire? » – dit -il de lui-même « De telle démonstration d’humilité lui attireront la sympathie des faibles et des gens pieux, mais les puissants n’hésiteront pas à le taxer d’hypocrisie »
En face se dressent des croisés pas très recommandables comme le Prince Renaud chevalier-brigand d’Antioche « assoiffé d’or, de sang et de conquêtes ».
Le théâtre des opérations militaires va se déplacer vers l’Égypte autour des années 1160. Saladin va succéder à Noureddin au moment où Amaury , roi de Jérusalem lègue son royaume à son fils Baudouin IV, le roi lépreux. Saladin va reconquérir Jérusalem sans effusion de sang, sans destruction, sans haine.
« certes on ne peut reprocher au sultan la magnanimité avec laquelle il a traité les vaincus. Sa répugnance à verser le sang inutilement, le strict respect de ses engagements, la noblesse émouvante de chacun de ses gestes… »
Une nouvelle croisade, la 3ème en 1191 voit débarquer Frédéric Barberousse Richard Cœur de Lion, Philippe Auguste, Conrad de Montferrat qui feront le siège d’Acre que raconte le Talisman de Walter Scott. Je découvre avec étonnement que le roman de Scott est très proche de la réalité historique;
« entre deux escarmouches, chevaliers et émirs s’invitent à banqueter et devisent tranquillement ensemble, s’adonnant parfois à des jeux… »
Maalouf note que « Richard lui-même est fasciné par Saladin. dès son arrivée, il cherche à le rencontrer »mais la rencontre imaginée dans le roman ne se fera jamais.
« les rois ne se rencontrent qu’après conclusion d’un accord. De toute manière, ajoute-t-il, je ne comprends pas ta langue et tu ignores la mienne, et nous avons besoin d’un traducteur en qui nous ayons tous les deux confiance. que cet homme soit donc un messager entre nous. » aurait répondu Saladin.
L’histoire du mariage envisagé entre la sœur du roi d’Angleterre avec le frère de Saladin est aussi véridique. De même la colère de Richard contre le marquis de Montferrat qu’il fera assassiner. Richard doit retourner en Angleterre :
« un mois après la conclusion de la paix; il quitte la terre d’Orient sans avoir vu ni le Saint-Sépulcre ni Saladin ».
Fréderic 2
L’essentiel des affrontements, pendant après 1220 se feront en Égypte. Arrive en 1128, Frédéric II qui a épousé en 1225 Yolande reine de Jérusalem.
« dès son arrivée de Palerme, celui-ci (l’émir Fakhreddin) est émerveillé : oui tout ce qu’on dit de Frédéric est exact! Il parle et écrit parfaitement l’arabe, ne cache pas son admiration pour la civilisation musulmane, et se montre méprisant à l’égard de l’Occident barbare et surtout du pape de Rome la Grande »
A la suite de la crise de Damiette et d’une campagne égyptienne où les armées arabes et franques s’enlisent,
« Frédéric obtient Jérusalem, un corridor la reliant à la côte ainsi que Bethleem, Nazareth, les environs de Saïda. « .
Le dernier épisode, L’Expulsion se fait sous la menace Mongole. En 1248 Louis IX arrive en orient avec l’idée de conclure une alliance avec les Mongols pour prendre le monde arabe en tenaille. Il se lance dans une campagne égyptienne, remportant un succès décisif à Damiette , on lui propose d’échanger Damiette contre Jérusalem mai le roi de France refuse. A la suite de ces guerres, Maalouf note un évènement déterminant pour la région : l’avènement des Mamelouks au pouvoir en Égypte. Un étrange épisode amène au pouvoir une sultane puis Baibars .
J’ai dévoré cette histoire comme un roman. Dans l’épilogue, Maalouf montre que:
« alors que pour l’Europe occidentale, l’époque des croisades était l’amorce d’une véritable révolution, à la fois économique et culturelle, en Orient, ces guerres saintes allaient déboucher sur de longs siècles de décadence et d’obscurantisme »
Le souvenir de ces croisades est encore prégnant dans la région.
« A la veille du 3ème millénaire les responsables politiques et religieux du monde arabe se réfèrent constamment à Saladin, à la chute de Jérusalem et à sa reprise. Israël est assimilé, dans l’acception populaire comme dans certains discours officiels, à un nouvel État croisé. »
Vu sur Mezzo, par hasard, Jérusalem de Jordi Savall, sous-titré Opéra!
Premières vues, je ne reconnais pas Jérusalem mais Fès, que les images de la médina sont belles!
Opéra bâti sur le canevas chronologique : le chofar annonce la ville juive antique. Puis je reconnais du Grec, hellénistique ou byzantine? Les très anciennes mélodies arméniennes succèdent. Arrivent les Croisades. Espagnol, Catalan ou occitan? Les airs andalous sont aussi bien arabes que juifs ou espagnols. Une mélodie bosniaque, paroles en Ladino. parenté de ces musiques du pourtour méditerranéen, culture voisine. Le joueur d’oud est-il juif ou arabe? peut être est-il catalan. Jordi Savall a des airs de poète, de juif errant, de pâtre grec… on ne sent pas l’autorité du chef, seulement le plaisir partagé de la belle ouvrage.Pas seulement pour le plaisir : le chant des morts d’Auschwitz, Treblinka, Maïdanek, me donne des frissons. Quelle musique pourra lui succéder? Les plaintes arméniennes sur la ville d’Ani détruite…
3000ans d’histoire, vu de Jérusalem qui fut juive, grecque, romaine, chrétienne, byzantine, arabe, croisée, mamelouke, ottomane, britannique, jordanienne et israélienne….
Ville du roi David, de Salomon, mais aussi d’Hérode, Godefroi de Bouillon, de Saladin, même de Frédéric II et de Baibars, de Soliman le « second Salomon », puis des Familles palestiniennes Husseini ou Nusseibeh…des mystiques, Messies et faux Messies
Ville du temple détruit par Nabuchodonosor, par Titus, ville de Jésus, d’où Mahomet s’est élevé.
De Jérusalem on peut raconter l’histoire des Perses, d’Alexandre, de Rome ou de Constantinople, celle de l’Egypte des Abassides, aux Fatimides, des Croisades, l’épopée de Bonaparte, celle de Lawrence d’Arabie, les intrigues britanniques de la Première ou de la Seconde Guerre Mondiale; la naissance d’Israël… Montefiore est très bien placé pour raconter Jérusalem : un quartier de la ville porte le nom de son ancêtre.
J’ai eu du mal à accrocher au début, mythe et histoire tellement mêlés que je ne m’y retrouvais pas. mieux vaut relire la Bible, ai-je pensé, ou Flavius Josèphe.
Dès la deuxième partie, je me suis laissé emporter. j’ai beaucoup aimé la galerie de personnages. j’ai découvert des Reines alors que je n’attendais que des héros : Hélène, la première archéologue, mais aussi Eudoxie que j’ignorais, Théodora
Theodora à Ravenne
que j’avais vue à Ravenne, et des Reines Croisées que je ne soupçonnais même pas. J’ai adoré les chevaleresques Richard Coeur de Lion et Saladin, le Roi lépreux…
J’ai aimé rencontrer des érudits comme Maimonides ou le Rambam, Ibn Khaldoun, moins connu Evliya le derviche conteur, des aventuriers. Des missionnaires.
Une époque particulièrement vivante et bien racontée est celle de la Jérusalem cosmopolite, arabe, chrétienne, russe, britannique et juive, mondaine drôle opposée à celle mystique des pèlerins des trois religions.
Bien analysée, la politique britannique, parfois religieuse, parfois très cynique.