Pour le plaisir de l’hébreu, je n’aurais pas raté ce film qui a de bonnes critiques.
J’en sors perplexe.
Est-ce un bon film?
Un bon film raconte une histoire. Certes, l’histoire est originale, le rythme de la narration accroche et je ne m’y suis pas ennuyée malgré la durée(c’est la mode en ce moment les films de 2h!). Un bon film offre de belles images, des points de vue inattendus, presque : la pluie « à hauteur de chat », les arbres du quartier de la balançoire, rien d’exceptionnel. Un bon film défend une idée, ici, c’est la poésie. De la poésie dans un monde de soldats, c’est une bonne idée, encore faut-il de la bonne poésie…
Et là, je suis moins convaincue. Craquant avec son zozotement enfantin. Mozart de la poésie comme le présente Nira,? Sûrement pas. Comment a-t-il eu l’idée de la corrida, et ses transports amoureux? J’aurais aimé y croire, le lion orange, pourquoi pas? Mais le reste….
Ambigu, malsain, le rapport de l’institutrice à l’enfant. Que cherche-t-elle? A faire s’épanouir le don? En le malmenant pendant la sieste, alors qu’il ne songe qu’à dormir, en l’effrayant avec une fourmi. Cherche-t-elle à s’approprier ses poèmes en les lisant à son club de poésie comme si elle en était l’auteur? Manipulatrice. Jalouse, quand elle évince la belle nurse qui utilise, elle aussi les créations de Yoav.
Ce n’est pourtant pas une femme en mal d’enfant, elle est mère d’un brillant officier et d’une lycéenne sympathique. Ses rapports avec les hommes sont aussi empreints de séduction. Dans la première scène, on voit le pied de son mari, regardant une émission vulgaire, on l’imaginerait méprisé, non pas, leurs rapports sont tendres et érotiques. Que cherche-t-elle avec l’oncle de Yoav, le journaliste poète, avec le père, restaurateur pour VIP, le professeur de poésie., dans la boîte de nuit?
Cliquez sur la bande-annonce pour entendre la musique de Schubert!
Quelle est belle la Cappadoce en hiver filmée par Nuri Bilge Ceylan! Larges horizons d‘Il était une fois en Anatolie et clair obscurs parfaits.
Dans un hôtel rupestre déserté par les touristes en hiver, le propriétaire M. Aydin, Nihal, sa femme et sa sœur se jouent une pièce tchékovienne : intimité, amours, désamours, amertume, désillusion rendent les soirées tendues.
Les paysans n’ont pas les mêmes soucis que les bobos de l’hôtel. Leur situation précaire les empêche de payer le loyer. Les meubles ont été saisis. La violence se déchaîne. L’imam essaie d’amadouer M. Aydin et ne parvient qu’à l’irriter plus. Deux mondes s’affrontent.
Les notables du village, instituteur ou fermier aisé, se réunissent entre hommes, pour boire ou chasser. Ici aussi rancœurs et non-dit ressortent quand l’alcool a délié les langues.
Dans le village assoupi dans la neige, plusieurs histoires couvent. Intériorité de la mise en scène.
Un très beau film. 3h15, pas toujours de « bonheur » comme je l’ai lu, plutôt de tension parfois à la limite du supportable. Les belles vues de l’extérieur, comme un bol d’air pour sortir de l’atmosphère étouffante.
le titre Ana Arabia, « je suis arabe » me laissait imaginer autre chose. Ana Arabia est tirée d’une histoire vraie, une rescapée d’Auschwitz se convertit à l’Islam pour se marier avec un arabe. Après son décès, Yaël, jeune journaliste, veut raconter son histoire. Nous suivons ses pas dans un labyrinthe de cours, ruelles et jardins, le domaine de la famille de Youssouf, le mari et de ses amis.
Film tout en douceur, l’hôte est sacré, tous font bon accueil à la jeune femme, hésitante d’abord. On lui présente Miriam, la fille, Sara, la belle-fille, un fils pêcheur reconverti dans la vente des légumes, les voisins, les animaux, le cheval, les poules….
Chacun est attaché à ce lieu bien délabré qu’il considère comme un paradis. leur paradis, depuis combien de temps? peut être 300 ans. Ici, ont vécu ensemble juifs et arabes. En 1948, une famille arabe a laissé à une femme juive un bébé qu’elle a élevé….Ici, on se préoccupe de la mer polluée, des plantes. Miriam préfère laisser les mauvaises herbes, ses grenades et citronniers poussent mieux avec
Chacun a une histoire émouvante, simple.
Les femmes parlent entre elles d’amour, de cet amour extraordinaire d’Hanna/Siam qui a duré malgré tout. De l’amour triste de Sara …qui plie le linge, trie les lentilles…
Ce gros volume de près de 800 pages est une trilogie : Le Cercle, Ariane, La chauve-souris, trois romans écrits en 1960, 1962 et 1965. Gros pavé riche en personnages et en intrigues, personnages historiques ou personnages fictifs, que l’on retrouve dans les trois épisodes. Une liste des protagonistes est donnée en annexe, p 763 et il convient de s’y référer souvent pour éviter de se perdre, entre les noms, les prénoms, les surnoms et les pseudos pris pour la clandestinité…
Un café à Alexandrie
Stratis Tsirkas donne une version hellénique du Moyen Orient. L’essentiel de l’action se déroule dans la communauté grecque, celle de la Diaspora grecque en Egypte et en Palestine mais aussi au sein de l’armée grecque qui a combattu Rommel et les fascistes aux côtés des britanniques ainsi que les électrons libres qui ont quitté la Grèce alors occupée par les Allemands pour prendre part à la lutte. Evidemment les Services de Sa Majesté sont très présents.
Cimetière britannique El Alamein
J’ai emprunté ce livre (désiré depuis de nombreuses années) à la suite de la lecture de L’Automobile Club d’Egypte d’Alaa El Aswanny et du Colonel et de l’enfant-roide Sinoué,une autre oeuvre comparable serait le Quatuor d’Alexandrie deDurrell qui se déroule dans le même décor mais qui est un peu antérieur. El Aswannya un regard égyptien, tandis quele point de vue de Durrell est britannique.
« Jérusalem, cité à la dérive, Jérusalem cité des réfugiés » Juillet 1942
Deux vers du poète Seféris donnent le titre de cet ouvrage.
Jérusalem, printemps 1941, Tobrouk a été prise par Rommel qui menace le Caire où les autorités brûlent les archives, Juifs et britanniques s’enfuient. La pension tenue par Frau Feldmann réunit cette population cosmopolite : un couple autrichien, une princesse roumaine, un couple de Juifs yéménites, une famille de Juifs polonais, une Tchèque, un commandant de la R.A.F, un Grec cohabitent dans cette maison à la salle de bain unique et sans téléphone.
Que fuit Caloyannis? Il a caché son uniforme et ne sort que la nuit. Déserteur? Espion? Qui sont ces « têtes coupées » ?
Jérusalem est un nid d’espions. Le ministre autrichien qui rêve de la monarchie des Habsbourg, doit rencontrer Von Papen à Ankara est surveillé par l’Intelligence service ainsi que par les Américains, envoyé par les Anglais ou agent double? Tous ces diplomates et militaires sont cultivés, ils citent Hoelderlin, Eliot, Cavafy ou Flaubert. Confidences sur l’oreiller, jeux de séductions ou même simples paris mondains, on boit, on couche beaucoup. Les couples se font et se défont.
Les « têtes coupées » sont les communistes grecs, à leur tête, Le Minus, dogmatique stalinien. Entrés en clandestinité, ils souhaitent noyauter l’armée grecque dont les officiers ont une position ambiguë, des sympathies fascistes ou une allégeance aux Anglais. Le rôle de Manos Caloyannis est de rédiger une gazette Le Combattant imprimant une ligne politique claire. l’urgence est de combattre Rommel.
Décembre 1942; Rommel a été repoussé à El-Alamein. Manos Simonidis, en uniforme, rejoint la brigade grecque dans le désert lybique. Blessé lors d’un bombardement aérien, il est hébergé dans une famille grecque du Caire chez Ariane dans le quartier du « Labyrinthe » où il renoue avec ses activités journalistiques. Le Minus n’est pas le seul dirigeant, d’autres permanents, Fanis, Foteros, Garélas forment un noyau très actif. Curieusement, ils restent presque uniquement dans la communauté grecque et ont peu/pas de relations avec les communistes égyptiens. Cloisonnement du mouvement internationaliste? Un chef du PCF venu de Moscou via Téhéran refuse d’entrer en relation avec les militants locaux et ne se réfère qu’au Minus. Clandestinité, autocritiques, discipline. C’est un véritable document quant au fonctionnement révolutionnaire à cette époque. L’objectif est bien sûr la lutte antifasciste aux côtés des anglais mais aussi le maintien d’une armée grecque révolutionnaire prête à conquérir le pouvoir en Grèce après la libération du pays. Il convient donc de soutenir le moral des troupes tandis que les Anglais préféreraient leur laisser un rôle secondaire et mettre au pouvoir le roi et un gouvernement libéral à sa solde.
Le but des Anglais n’est-il pas de dissoudre l’armée de libération?Une étrange Anabase entraîne une brigade grecque dans une Marche pour l’Euphrate à travers le désert syrien, Alep, Racca..
Alexandrie, automne 1944, Simonidis doit relancer la gazette des marins. la flotte grecque est basée devant le port. L’action clandestine s’organise encore au sien de la communauté grecque. On a l’occasion de rencontrer des personnalités pittoresques, famille originaire de Chios réfugiés après le séisme de 1882. Alexandrie, grecque depuis l’Antiquité, avec ses Bains Cléopâtre, ce poète farfelu qui s’appelle lui-même Alexandre le jeune, où le marchand de légume arabe crie sa marchandise en grec!
Les antagonismes se précisent avec la fin de la guerre. Une ligne politique claire est nécessaire. Les communistes doivent-ils soutenir un gouvernement d’union nationale . la confrontation entre l’armée, la flotte grecque et les forces britanniques devient inévitable. Doit-on encourager les protestations contre les humiliations anglaises ou préserver à tout pris les armées pour la prise de pouvoir en Grèce. la guerre civile s’annonce déjà. La flotte subit l’attaque anglaise.
L’action clandestine devient de plus en plus risquée. les rivalités s’exacerbent : face à face intéressant entre le permanent et l’intellectuel. Des agents anglais réactivent les provocations jusqu’au meurtre. Dans ce contexte difficile Simonidis retrouve une lady écossaise Nancy qui prendra part à l’action….
J’ai été happée dans le tourbillon de ce roman foisonnant, excitant. Difficile pour moi cependant de faire la part du réel, de l’histoire et du romanesque. Et une terrible envie de relire le Quatuor D’Alexandrie de Durrell!
Ronit Elkabetz est une magnifique tragédienne, avec sa présence, son physique d’héroïne antique; sa chevelure noire et son visage sans apprêt. Je me souviens d’une Pénélope au théâtre des Amandiers, mais aussi de son rôle dans Jaffa. C’est aussi une réalisatrice de talent qui met en scène un procès pour divorce devant un tribunal rabbinique.
Il n’existe pas de mariage civil en Israël, ni de divorce. Ce sont les autorités religieuses les seules compétentes. Viviane Amsalem se retrouve seule femme face à trois rabbins, un greffier, son avocat Carmel prendra la parole tandis que son mari Elisha est représenté par son beau-frère. Des voisins viendront témoigner. Paroles d’hommes contre celle d’une femme. D’hommes religieux, profondément. De ces hommes simples de la communauté marocaine. Que cherche donc Viviane? Le divorce. Mais pourquoi donc. Tous s’accordent pour louer Elisha, le mari. Un mari modèle, même libéral, selon certains. Pieux, modeste, il a toujours bien nourri sa famille, il n’a jamais trompé sa femme, bon père aussi….Aucune cause de divorce. Ils ont vécu 20ans ensemble, ont eu 4 enfants. Mais que veut donc Viviane? Pourquoi a-t-elle quitté, il y a déjà 3 ans le domicile conjugal? Personne ne s’en soucie. Quand Viviane s’emporte contre son mari, contre le tribunal, le juge la remet à sa place parce que la place d’une femme est auprès de son mari et nulle part ailleurs. Qui voudrait d’une divorcée? Qui se soucie de son bonheur, seul compte l’honneur des hommes. A-t-elle trompé son mari? A-t-elle rencontré d’autres homme. Oui, son avocat!
Dans ce monde d’homme on a quand même convoqué quelques femmes, la sœur et la belle-sœur tentent de s’expliquer, mais comme elles sont maladroites devant les arguments des rabbins…La voisine n’ose pas parler en l’absence de son mari. Effacée soumise, pourtant c’est elle qui dévoilera les disputes violentes.
Elisha ne veut pas donner le gett, il ne divorcera pas. Acculé par 5 ans de procédures et de confrontation, même après un séjour en prison, il ne pourra pas prononcer la formule traditionnelle de répudiation la rendant libre à tout homme. Son entêtement irrite la Cour qui perd la maîtrise du jeu, mais personne ne peut le contraindre à répudier sa femme. Abkarian joue un rôle subtil, tyran il paraît victime. Et puis, il « aime » sa femme. qu’est-ce qu’aimer, sinon posséder?
On pourrait aussi faire une critique esthétique. Raconter la sobriété.Le noir et blanc des costumes, et flamboyante, une seule fois, la robe rouge. Répétition des audiences qui se succèdent mais jamais ennui, une tension toujours prenante. L’explosion aussi et l’exaspération.
Que veut donc Viviane Amsalem? Exister. Etre libre.
A la suite de Durrell, Fermor ou Chatwin, et Dalrymple, écrivains-voyageurs, d’une culture classique irréprochable d’Oxford ou de Cambridge, Jubber raconte son épopée de Venise en Ethiopie, en passant par Rome, Bari, Rhodes, Istanbul, Diyarbakir, la Alep et Damas, le Liban, Amman, Jérusalem, Le Caire, le Soudan…. en 2001.
Parti enseigner l’Anglais à Jérusalem-est, l’Intifada interrompt ses cours. Dans le calme de la bibliothèque franciscain, il part sur la trace des Croisades et découvre une lettre du pape AlexandreIII destinée au légendaire Prêtre Jean proposant une alliance pour prendre à revers Saladin. Maître Philippe, un médecin vénitien, partit à la recherche du Prêtre Jean. Jubber et son compère Mike, partent sur les traces de Maître Philippe.
Mais où régnait donc ce Prêtre Jean, aux Indes, en Arménie ou en Georgie, en Ethiopie? Jubber choisit l’hypothèse éthiopienne sans négliger la piste qui les mènera en Arménie et au Kurdistan. Itinéraire compliqué des deux routards à travers le Proche-Orient jusqu’en Afrique. De Maître Philippe, aucune trace. A-t-il vraiment existé? Les épîtres à un ami, médecin de Salerne, sont sans doute une mystification.
krk des chevaliers
Jubber nous convie à un double voyage : le sien, en 2001 aventureux, avec les rencontres avec nos contemporains, celui de Maître Philippe, ou tout au moins celui qu’il imagine. Je ne sais lequel j’ai préféré. Pour suivre Maître Philippe, ils ne négligent aucun vestige, aucune ruine, aucun château croisé. Ils traînent une pesante bibliothèque de textes anciens dans leur sac à dos. Souvent l’actualité prend le pas sur le pèlerinage historique. Parfois de curieux événements télescopent les époques comme cette apparition de la Vierge en haute Egypte. Des comparaisons inattendues surviennent, Arafat est-il le nouveau Saladin? Encore plus étrange le lien entre le tombeau vide de Saint Jean à Selçuk et l’existence-même du Prêtre Jean .
Tout cela paraît bien sérieux.
Pas du tout! Je me suis beaucoup amusée dans le récit jubilatoire des aventures des deux compères. Au Soudan, les recherches historiques passent au deuxième plan après les considérations pratiques, visas, transports…Arrivé malade en Ethiopie, Jubber songe sérieusement se soigner avec une thériaque moyenâgeuse confiée par un routard un peu allumé. Un livre d’aventures avant tout!
De 1640 à 1682, Evliya Celebia parcouru l’immense Empire Ottoman et les contrées voisines, de la Perse au Soudan, du Caucase, de Vienne à Erevan. Il a raconté ses pérégrinations avec minutie et beaucoup d’humour dans les dix volumes de son Livre de Voyages.
Regard oriental pour un voyage à travers Orient et parfois d’Occident.Livre à ranger sur l’étagère à côté de celui de Tavernier, son contemporain, qui a fait le parcours inverse de la France jusqu’en Malaisie et au Tonkin!
Edward Said dans l’Orientalisme m’a fait connaître Evleya Celebi, dans sa critique des relations de voyages occidentales de Chateaubriand, Lamartine ou Nerval.
Dix volumes, écrits en Ottoman, pas facile à trouver en librairie. La compilation d’extraits, traduits en anglais, et annotés par Robert Dankoff, a satisfait ma curiosité .
J’ai lu avec beaucoup de plaisir ces relations de voyage, de celui qui se nomme lui-même derviche-voyageur. Érudit religieux : sa fonction était la récitation du Coran à la cour du Sultan Mourad IV, il fait preuve d’une immense curiosité et une grande ouverture d’esprit quand il visite Vienne, en 1665, il se renseigne sur la fonction des tableaux religieux dans la Cathédrale et leur attribue une vocation pédagogique, à Safed il rend compte de l’implantation des juifs. Le volume intitulé Pèlerinages rend compte, bien sûr, de son pèlerinage à Médine et à la Mecque mais aussi des lieux saints chrétiens à Jérusalem et au Monastère Sainte Catherine.
Suivant l’armée ottomane, il se bat comme un soldat (et même comme un cosaque tatar). Il fait office de diplomate et il est invité dans les cours .
Tout l’intéresse, les corporations d’artisans, les magiciens et leurs tours, les animaux en Egypte ou dans le Caucase. Si les descriptions des processions, des itinéraires
J’ai surtout apprécié sa visite à Athènes du Parthénon quelques années avant que Morosini ne le bombarde et que Lord Elgin n’emporte les bas-reliefs! Sa connaissance de l’Antiquité est très grande, il révère le Divin Platon comme Aristote.
Son témoignage n’est pas toujours fiable, très impressionné par la magie et les magiciens, il relate des tours invraisemblables. Il véhicule aussi des légendes étranges. Quand il ne s’invente pas une expédition lointaine jusqu’à Amsterdam (où poussent orangers et oliviers) ou dans un Royaume de Dunquerke tout à fait étonnant. Ce mélange d’observation minutieuse et de fantaisie se mêle aussi de penchants scatologiques et érotiques surprenants. S’il visite très sérieusement une pyramide en Egypte, il relate la fabrication d’un thériaque à base de serpents, et bizarrement des accouplements zoophiles avec des crocodiles…
Au temps où Lamartine et Nerval ont décrit la société féodale de la Montagne libanaise, Maalouf raconte l’histoire d’un village Kfaryabda où règne le Cheikh Francis
« Des Cheikh Francis il y en avait eu à chaque génération depuis le 16ème siècle, depuis le jour où le roi de France avait obtenu de Soliman le Magnifique, un droit de regard sur le sort des minorités chrétiennes du Levant »
Les villageois lui prêtait allégeance
« De même que chaque homme devait monter ne serait-ce qu’une fois par mois « voir la main » du cheikh, toutes les femmes devaient fournir leur journée au château pour aider aux travaux courants ou saisonniers »
Les femmes qui voulaient échapper aux assiduités du cheikh avaient inventé « une panoplie de ruses ».
seule le muletier Nader, colporteur érudit, maudissait ces traditions :
« sale vie! devoir baiser des mains pour ne pas perdre son gagne-pain! »
Dans ses voyages il avait entendu parler de la Révolution:
« C’était quelque chose la Révolution française, toutes ces têtes de cheikh qui tombent…. »
Un mystère entourait la naissance de Tanios. Était-il le fils de Gérios, le trop docile intendant du cheikh? ou le fruit des amours de la belle Lamya et de ce dernier?
Qui aurait pensé que ce village de la Montagne, loin du monde et de l’Histoire, deviendrait le nœud de la géopolitique mondiale? Enjeu des luttes d’influences entre la France et la Grande Bretagne qui se constituaient des empires, entre Méhémet-Ali, vice-roi d’Egypte et le sultan d’Istanbul.
L’arrivée d’un pasteur anglais au village marque l’entrée de cette politique:
« Un pasteur anglais dans notre village! comme dit le proverbe. qui vit longtemps verra beaucoup de merveilles. Il faudra que je revienne avec de l’eau bénite pour purifier le château »Dit le curé du village!
La scolarisation de Raad, le fils du cheikh et de Tanios à l’école anglaise devient un enjeu politique.
« Ce n’était pas à l’école qu’il (Tanios) allait mais au seuil du vaste univers… » […] »le lourdaud de Raad n’avait pas entendu parler de Lamartine, mais Lamartine avait entendu parler de Raad »
Tanios, intelligent et curieux, marginal à cause de sa possible bâtardise, se trouve au cœur de l’histoire quand le Patriarche a intrigué pour que le cheikh Francis retire son fils de l’école hérétique, il voit son avenir se refermer.
« alors Tanios on réfléchit avec les pieds »l’interpelle Nader le muletier
« moi aussi je réfléchis avec les pieds. Forcément je ne fais que sillonner les routes. Les idées que tu forges avec les pieds et qui remontent à la têtete réconfortent et te stimulent. Celles qui te descendent de la tête aux pieds t’alourdissent«
Les soldats égyptiens se déploient dans la montagne libanaise:
« à les entendre ce n’était pas une guerre de conquête mais un combat pour la renaissance des peuples »
promettant d’abolir les privilèges.
les Puissances ne restent pas indifférentes :« l’Angleterre, l’Autriche, la Russie se consultaient sur la meilleure façon de protéger le Sultan ».
C’est dans ce contexte que Tanios tombe amoureux. encore une fois, le fils du cheikh se trouve sur sa route et le drame se noue. en cascades, les catastrophes s’abattent sur le village.
Et Tanios? Entre deux mondes Tanios, entre deux vengeances….
En partance pour Santorin, j’imaginais que l’héroïne, archéologue faisant des recherches sur l’éruption du volcan aurait peut être des choses à me raconter. Très peu!l La plupart des allusions antiques à la civilisation minoenne disparue dans la catastrophe viennent de Knossos en Crète. L’hypothèse de ses conséquences en Égypte sur les Plaies d’Égypte et l’Exode ne sont ni neuves ni documentées par des données archéologiques.
L’éruption cataclysmique, c’est la séparation du couple formé par Ella et Amnon. Séparation envisagée sereinement par Ella qui voit une ouverture dans sa vie une liberté nouvelle, mais qui tourne mal.
Avec la précision de l’archéologue, ou de l’entomologiste, l’auteure décortique les sentiments, les réactions, les tactiques, de la femme désemparée, du mari abandonné, des parents très critiques du divorce et même de ses amies,et bien sur, de Gili, son fils de six ans. Ella s’enfonce dans la dépression.
Puis, tombe amoureuse d’un père de deux enfants. Une famille recomposée emménage dans un nouvel appartement. Nouvelles difficultés, réaction des parents, des enfants…
C’est une lecture assez pénible.
Tout ce processus est très bien analysé, on suit pas à pas Ella et ses proches.
Peu de distance vis à vis de la famille qui est l’institution centrale. Peu de critique envers « l’instinct maternel ». Ella est une mère modèle. Les pères sont aussi très dévoués à leur progéniture. L’école cimente ces « familles ».
J’adore lire des fresques comme des bandes dessinées, d’ailleurs elles étaient destinées à des fidèles qui ne savaient pas lire et qui y trouvaient l’histoire sainte.J’ai découvert un artiste que je ne connaissais pas : Matteo Giovannetti. Cette chapelle Saint Jean est dédié à Saint Jean Baptiste et à saint Jean l’évangéliste.
Villeneuve-lès -Avignon : vie de Saint Jean Baptiste – Giovannetti
De l’autre côté du Rhône, à la Chartreuse est également peinte à fresques par Giovannetti.
Cela m’a donné envie de lire le conte de Flaubert Hérodias qui raconte l’emprisonnement de Saint Jean Baptiste et la danse de Salomé.
Plaisir du style de Flaubert qui – dans un conte, on ne se pique pas de réalisme – va donner libre cours à son imagination orientalisante et décrit la vue de la citadelle de Machaerous dans une Palestine rêvée:
« Un matin avant le jour, le Tétraque Hérode-Antipas vint s’y accouder, et regarda.
Les montagnes, immédiatement sous lui, commençaient à découvrir leurs crêtes, pendant que leur masse, jusqu’au fond des abîmes, était encore dans l’ombre. Un brouillard flottait, il se déchira , et les contours de la Mer Morte apparurent. L’aube qui se levait derrière Machaerous épandait une rougeur. Elle illumina bientôt les sables de la grève, les collines le désert, et, plus loin tous les monts de la Judée, inclinant leurs surfaces raboteuses et grises, Engeddi, au milieu , traçait une barre noire; Hébron, dans l’enfoncement, s’arrondissait en dôme: Esquol avait des grenadiers, Sorek des vignes, karmel des champs de sésame; et la tour Antonia, de son cube monstrueux, dominait Jérusalem. Le Tétrarque en détourna la vue pour contempler, à droite, les palmiers de Jéricho; et il songea aux autres villes de sa Galilée : Capharnaüm, Endor, Nazareth, Tibérias où peut être il ne reviendrait plus<; Cependant le Jourdain coulait sur la plaine aride »
Et la danse de Salomé:
« mais il arriva du fond de la salle un bourdonnement de surprise et d’admiration. Une jeune fille venait d’entrer.
Sous un voile bleuâtre lui cachant la poitrine et la tête, on distinguait les arcs de ses yeux, les calcédoines de ses oreilles, la blancheur de ssa peau. Un carré de soie gorge-de-pigeon, en couvrant les épaules, tenait aux reins par une ceinture d’orfèvrerie. Ses caleçons noirs étaient semés de mandragores, et d’une manière indolente elle faisait claquer de petites pantoufles en duvet de colibri.
Du haut de l’estrade, elle retira son voile. C’était Hérodias, comme autrefois dans sa jeunesse. Puis elle se mit à danser.
Ses pieds passaient l’un devant l’autre au rythme de la flûte et d’une paire de crotales. Ses bras arrondis appelaient quelqu’un qui s’enfuyait toujours. Elle le poursuivait,plus légère qu’un papillon, comme une Psyché curieuse comme une âme vagabonde et semblait prête à s’envoler. […] Puis ce fut l’emportement de l’amour qui veut être assouvi. Elle dansa comme les prêtresses des Inde,comme les Nubiennes des cataractes, comme les Bacchantes de Lydie. Elle se renversait de tous les côtés pareille à une fleur que la tempête agite. Les brillants de ses oreilles sautaient, l’étoffe de ses vêtements jaillissaient d’invisibles étincelles qui enflammaient les hommes »