Le trajet dans ce bus m’enchante : nous avons quitté l’univers impersonnel et aseptisé des aéroports pour la campagne grecque plantée d’oliviers, d’orangers et de vigne, campagne mitée de constructions individuelles anarchiques, petites maisons avec courettes jardins avec des géraniums, des néfliers avec des fruits mûrs.
L’autobus se faufile dans des rues étroites d‘Artemidia, il s’immobilise. C’est le marché ! Une 4×4 est garée loin du trottoir, une autre voiture gène. Le chauffeur descend, replie les rétroviseurs, maugrée et allume une cigarette. La radio diffuse des airs grecs. Nous voilà revenus au 20ème siècle, au temps de la drachme, où l’on fumait dans les avions d’Olympic !
Une heure à attendre sur le quai du port de Rafina, acheter les tickets et manger un premier Tyropita bien chaud.
Passé l’abrutissement du voyage, je commence à me repérer dans la ville. Autour du débarcadère de notre catamaran, les agences de voyage, les locations de voitures, les banques. Le Nouveau Port occupe une autre baie, port de commerce et pour les gros bateaux, dans ce quartier les maisons sont plus basses, les tavernes plus simples. Il existe encore un autre port, plutôt une marina, de l’autre côté pour les bateaux de pêche et les voiliers. En face le quartier est plus chic, les hôtels et les restaurants plus cossus.
Petit déjeuner dans le jardin : yaourt grec et kiwis grecs (appelés ici actinidia) énormes et délicieux.
9h30 : le même Seajet II au toit rose nous conduit à Mykonos. Même équipage, mêmes sièges à l’avant.
Sous le soleil Mykonos est beaucoup plus avenante : ses maisons blanches resplendissent. Le bateau de Délos part du port de pêche à l’autre bout de la baie (un petit kilomètre). Je passe au pas de course devant une belle plage de sable blond. Le poisson se vend sur un étal de marbre sculpté de motifs marins.
Le bateau de Délos, Margarita est prêt à appareiller. Aimablement il nous attend. La traversée est très agréable. Nous jouons les figures de proue. L’eau est bleu marine. Partout des îles : Mykonos avec ses contours tortueux, Tinos vers l’ouest, Délos, des îlots et d’autres crêtes au loin Syros ou Paros. Cette mer entre les terres n’est pas tranquille comme un lac. Il y a des creux. La surface parait composée de facettes brillantes comme un cristal. Nous profitons de cette petite croisière dont l’hydroglisseur nous avait privées.
Sur le ponton de Délos, un tas de gilets de sauvetage. Quatre zodiacs tournent en bourdonnant. Archéologie marine ? Non ! Croisière de luxe. Un paquebot croise non loin de l’île, beaucoup trop gros pour approcher. Les touristes repartent avant que nous n’accostions.
Le retour est prévu à 13heures. Deux heures seulement sur Délos, c’est bien court !Le grand circuit demande 5 heures. Nous n’aurons pas l’occasion d’une visite exhaustive.
Pour quitter la foule, nous prenons le circuit à l’envers en commençant par le quartier du Théâtre bâti des riches demeures hellénistiques ou romaines des commerçants lorsque le centre de pèlerinage – capitale des Cyclades – est devenu un port franc romain. De même, à Samos, à proximité de l’Héraion, un quartier de villas romaines s’était développé autour d’un port franc. A Samos elles étaient peu visibles pour les non-initiés. A Délos, au contraire, ces villas sont très bien préservées : l’encadrement des portes en marbre fin ou en granit, le placage intérieur imitant la pierre(les fresques sont conservées au Musée), même l’escalier qui conduisait à l’étage, sont bien visibles. On voit aussi des mortiers, les fours des boulangers et même un étal de boucher ou de poissonnier en marbre ressemblant à celui du marché au poisson moderne).
La Maison des Tridents, celle des Dauphins, celles des Masques doivent leur nom aux magnifiques mosaïques au centre de péristyles qui ont conservé les colonnes de marbre.
Avril met en valeur les sites antiques : les coquelicots rouge vif, les giroflées mauves, les anthémis jaunes apportent des couleurs à l’île pierreuse. Cette exubérance végétale nous distrait de la visite archéologique. Nous prenons plus de plaisir à photographier les immortelles blanches et violettes, l’amusante colonne de feuilles épaisses et veloutées d’une plante inconnue que les vestiges.
Pressées par le temps nous négligeons la maison de Cléopâtre et ses statues. Le Théâtre est bien ruiné, il ne retient pas notre attention. En revanche les dimensions de l’Hôtellerie et de la citerne voisine sont impressionnantes. Si le temps n’était pas compté, nous aurions pu imaginer a foule des visiteurs venus de toute la Méditerranée s’y presser. Ici, peut-être, descendaient le Competaliastes, marchands romains descendant d’esclaves affranchis qui adoraient les Lares des Carrefours. A l’entrée du quartier se trouve un autel proche de l’agora. Peut être l’hostellerie était le rendez vous des Phéniciens: la plateforme où s’élevaient les temples des Dieux Syriens est proche. Les Juifs logeaient certainement ailleurs : la synagogue est située à l’opposé à côté du stade.
L’énorme citerne laisse aussi imaginer toute l’intelligence dont ils ont fait preuve dans la gestion de l’eau sur cette île, aride et battue par les vents. Comment une population de 30 000 habitants survivait-elle alors qu’il ne pleut jamais pendant les longs mois d’été ?
Au dessus des villas, nous traversons l’aire consacrée aux dieux étrangers : Atagartis ; Sérapis et surtout le joli temple d’Isis dont on a reconstitué la façade. La déesse est vêtue à la grecque et ressemble peu aux Isis égyptiennes ; je vérifie deux fois croyant avoir confondu avec Héra qu’on adorait beaucoup
haut dans la montagne.
Déjà, une heure a passé. Il faut renoncer aux sanctuaires grecs : à l’Héraion à la grotte d’Héraclès beaucoup plus haut sur le Mont Cynthe.
La visite du Musée est aussi écourtée. Je ne m’arrête même pas pour observer la vaisselle et les petits objets qui font mes délices (une pensée pour le Musée de Vathy à Samos où nous avions passé la matinée) Je traverse la salle des statues romaines au pas de charge. Un éphèbe grec retient mon regard, androgyne avec des traits féminins mais des genitalia qui ne laissent planer aucun doute sur son sexe. Non loin de là, une nymphe lui tourne le dos à moitié dévoilée. Deux silènes barbus m’amusent.
Les lions de marbre offerts par les Naxiens sont à l’abri. Je leur dédie une visite avant de me presser d’aller voir leur copie in situ sur la terrasse. Alignés face au soleil levant ils gardaient le temple de Léto face au lac sacré, lieu de naissance des jumeaux Apollon et Artémis sous un palmier. 12h45, je regagne le bateau par l’avenue des Processions.
Sirène, il faut déjà repartir. A regrets. Nous avons zappé ce qui fait la magie de l’île, lieu de naissance d’Apollon et d’Artémis. Nous n’avons pas fait de pèlerinage à leur sanctuaire ni cherché la base du palmier de bronze où Léto a accouché des jumeaux.
Délos est une île qui se mérite. C’est une île sacrée. Île ou la « purification » voulait qu’on n’y meure pas ni qu’on n’y naisse d’ailleurs. Île lumineuse d’Apollon. Contrepoint de notre pèlerinage à Osiris à Abydos. Comme pour ce dernier, le voyage fut long et compliqué, la visite trop rapide. Ces lieux mythiques, chargés de symboles venant de la nuit des temps fascinent toujours.
La politique se mêle souvent à la religion. Ramsès l’avait déjà compris. Les Grecs et les Romains aussi. La position centrale de l’île dans la Mer Egée lui donna un rôle à la tête de l’Amphictyonie, Ligue de Délos unifiant les cités hellènes et Athènes. J’ai entendu parler de cette Ligue de Délos la première fois à Delphes devant son Trésor. Plaque tournante aussi du commerce maritime dans les temps plus récents, hellénistiques et romains.
Pique-nique devant le Kastro église blanche, massive et compliquée dont la silhouette symbolise Mykonos jusque sur la carrosserie des taxis. Blanche avec ses coupoles, contreforts irréguliers, frontons triangulaires. A l’heure de midi, le ciel est trop clair, l’église peinte à la chaux ne se détache pas. Il faudra revenir plus tard pour les photos.
On a l’impression de se promener dans un catalogue d’agence de voyage : tout est parfait, les murs blancs, les rues dallées de marbre, les balcons bleus, les vitrines des bijoutiers de si bon goût…La marchande de gilets crochetés n’a suspendu que du blanc et de la belle qualité.
Mykonos : café frappé et ouzo!
café frappé et ouzo
.Aujourd’hui, dimanche, la ville est animée mais pas trop. La terrasse du plus joli café au bord de l’eau est vide. Le garçon prévenant, presque câlin, nous invite et nous apporte un café frappé et un ouzo. Ils coûteront 12€, mais quelle importance ? Il faut bien mettre le prix à cette journée de luxe.
J’ai sorti mon carnet moleskine. J’adore dessiner au café ! Dans chaque île grecque une terrasse bien située est restée gravée dans ma mémoire. A droite les façades blanches avec les balcons suspendus au dessus de l’eau limpide. En face, au fond la rangée des moulins et au premier plan les chaises laquées de gris.
Un pélican fait une apparition remarquée. Des japonaises veulent se faire photographier en sa compagnie. Le garçon intervient :
– « Attention, l’oiseau peut être agressif ! »
En effet, il pince la minijupe de la Japonaise qui rit aux éclats.
le pélican de mykonos
Le soleil cogne si fort que nous sommes obligées de quitter notre table du bord de l’eau pour déambuler comme les autres touristes dans les rues qui commencent à se remplir.
Au-delà des moulins, une plage minuscule est occupée par une barque. Je me déchausse et me trempe les pieds endoloris.
Dimanche était apollonien avec le temps radieux et la visite à Délos à son sanctuaire. Aujourd’hui est dédié à Eole ou à Borée : un vent puissant balaye le ciel clair. La dame de Vidalis, nous a suppliées en nous confiant la voiture:
– « Surtout avec le vent, retenez les portières ! »
C’est une Daewoo Matiz blanche, petite un peu désuète avec ses fenêtres qu’on remonte à la main, en insistant un peu j’ai eu un bon prix : 20€/jour.
courses
Carrefour s’appelle ici Marinopoulos plutôt luxueux avec un beau rayon fromages et des poissons surgelés.
Villages cachés
Tinos : pigeonnier
La route grimpe dans la montagne vers le Mont Exomvourgo en direction de Tripotamos. Les villages sont nichés le plus souvent sous la route ou à côté si bien que, dès qu’un panneau annonce un village, on l’a déjà dépassé. Le chemin suivant mènera-t-il à celui-là ou au suivant ? Pour ajouter à la confusion, l’entrée de l’agglomération est une jolie allée dallée comme celle qui pourrait conduire au jardin d’une maison particulière ou une ruelle minuscule. Est-ce possible que ce soit vraiment le village ? Si bien qu’on est rapidement perdues. On se voyait encore à Tripotamos et nous voici déjà à Kampos !
Pigeonniers
Dans un paysage de moyenne montagne, plutôt escarpé, nous découvrons les pigeonniers : cubes blancs surmontés de pignons pointus. Des schistes en triangle inversés, figurent des cyprès ou des rosaces. Des dalles horizontales délimitent différents niveaux, peut être des perchoirs ? Décoration minérale à la fois simple et compliquée, déclinaison à base de triangles. Les pigeons utilisent toujours ces abris et s’envolent à mon approche.
Trois pigeonniers au flanc d’une colline, un âne brun harnaché d’un bât de cuir ciré attendant patiemment en contrebas dans les buissons, au loin, une veille tour, peut être un moulin. Un sentier se faufile entre deux murettes. Je commence à grimper. J’ai envie de dessiner, de profiter pleinement, de capturer cette découverte inattendue.les habitants de Tinos se sont approprié les pigeonniers au départ des Vénitiens au 18ème siècle. Ce ravin sauvage m’enchante.il n’est cependant pas désert. Une femme monte à pied, ses courses dans deux sacs. Un village est bien caché au fond du vallon.
Xinara est mieux fléché, surtout sa mairie. Un parking est clairement délimité devant un grand bâtiment peint en jaune d’or. En contrebas, une petite place devant une grande église. De là partent des randonnées pédestres : vers le haut jusqu’aux moulins de Tripotamos le sentier muletier court sur une banquette entre deux murettes ;Le crottin d’âne indique qu’il est encore utilisé. C’est le plus délicieux des sentiers que j’aie emprunté depuis longtemps, fleuri de mauves et de genêts, en balcon dominant un vallon très vert. Deux beaux moulins se dressent sur l’arête. Comme ils tourneraient bien aujourd’hui s’ils avaient encore leurs voiles ! Le sentier qui descend vers la route est le n°3.
Xinara est un village soigné. Petite découverte : les fontaines de marbre sculpté (datant de 1992). Une camionnette remplie de caisses de fraises passe, les fruits embaument. Si els humains sont discrets, les chats le sont moins. Un gros matou noir et blanc m’emboîte le pas. Coin pique-nique idéal : une banquette dominant la vallée, de l’eau à la borne et même des WC. Dès que nous sortons le carton avec els feuilletés au fromage et aux épinards odorants une troupe de chats radine. L’un d’eux a une oreille en chou-fleur sanguinolente, ils sont tous dépenaillés, sales et très insistants. J’ai rarement vu des mendiants aussi désagréables. Ils nous gâchent la gastronomie. On se dépêche d’avaler les feuilletés pourtant excellents et on leur laisse les miettes.
Loutra
Un sentier annonce 25 minutes pour Loutra. Un ruisseau jouxte le sentier envahi de verdure humide. J’avance dans cette jungle avec lenteur et circonspection puisque je ne vois pas où je pose mes sandales, c’est même très imprudent. J’écoute, guettant un sifflement reptilien. Heureusement la journée est fraîche, les serpents doivent se terrer dans leurs trous ! Il faut aussi compter avec les longs rameaux des ronces et les lourdes tiges des fenouils géants, véritables troncs. Ma progression est très lente. Quelqu’un est déjà passé et a écrasé les plantes. Je suis ces pas et trouve une balise rouge et blanche n°2, je suis donc sur le bon chemin et j’aboutis à la route. Là tout se complique ! le sentier descend dans un pré très en pente et glissant. Les traces de pas ont disparu. Je suis complètement perdue. Je ne sais pas que Loutra se trouve à quelques pas derrière la cabane de pierre et les agaves aux hampes desséchées que je viens de dépasser. Je renonce à mon expédition et retourne vers Xinara après avoir envoyé un SMS.
Loutra, comme les autres villages est invisible de la route ; Pourtant le couvent des Ursulines et le Collège des Jésuite sont des bâtiments imposants. Tout est fermé. A cause de la sieste ?