
L’histoire d’un ruisseau, même de celui qui naît et se perd dans la mousse, est l’histoire de l’infini. Ces gouttelettes qui scintillent ont traversé le granit, le calcaire et l’argile ; elles ont été neige sur la froide montagne, molécule de vapeur dans la nuée, blanche écume sur la crête des flots ; le soleil, dans sa course journalière, les a fait resplendir des reflets les plus éclatants ; la pâle lumière de la lune les a vaguement irisées ; la foudre en a fait de l’hydrogène et de l’oxygène, puis d’un nouveau choc a fait ruisseler en eau ces éléments primitifs. Tous les agents de l’atmosphère et de l’espace, toutes les forces cosmiques ont travaillé de concert à modifier incessamment l’aspect et la position de la gouttelette imperceptible ;
Le podcast de RadioFrance : Avoir raison avec Elisée Reclus…CLIC
m’a accompagnée, en 5 épisodes de 30 minutes, pendant mes promenades en forêt. Elisée Reclus (1830 -1905)géographe, explorateur, homme de lettres, anarchiste est une personnalité fort intéressante. J’ai eu envie de le lire dans le texte.
L’Histoire d’un Ruisseau , en 20 courts chapitres, suit le cours d’un ruisseau de la Source au Fleuve, en passant par le Torrent de la montagne, la Grotte, le Gouffre, puis enfin Le Moulin et l’Usine, et L’Eau dans la Cité.
chaque nouvel élan, le ruisselet prend une autre physionomie ; il se heurte sur une saillie de rocher et
rebondit en paraboles de perles ; il s’égare entre les pierres, puis s’étale dans un petit bassin sablonneux ;
ensuite, il s’élance en cascatelles et baigne les herbes de ses gouttes éparses.
C’est un plaisir de lire ce récit poétique qui s’émerveille avec les yeux de l’enfant qui découvre le monde pendant « les heureux jours de vacances » , se baignent dans les flaques, puisent à pleines mains dans le sable brillant les paillettes de mica, or ou argent…ou franchissent les ponts naturels que forment des arbres déracinés.
Le regard naïf de l’enfant se double de la culture scientifique du géographe et du géologue. les phénomènes d’érosion, de transport et de sédimentation sont expliqués très clairement et agréablement. Elisée Reclus est un géographe reconnu par ses pairs. Ses ouvrages de vulgarisation ont reçu un vaste accueil dans le public.
les gamins assis sur leurs bancs d’école lèvent souvent les yeux de leurs livres d’étude et regardent avec avidité du côté du sentier qui descend vers le ruisseau>. Puis quand ils sont libres enfin, comme ils s’élancent avec joie…
Le ruisseau est aussi symbole de liberté, d’égalité quand dans Le Bain, les militaires, dépouillés de leurs uniformes et galons s’ébaudissent dans la rivière. Attentif à la liberté des hommes en anarchiste, il est aussi attentif à la dimension sociale.
Si les opprimés n’avaient pu retremper leur énergie et se refaire une âme par la contemplation de la terre,
et de ses grands paysages, depuis longtemps déjà l’initiative et l’audace eussent été complètement
étouffées.
A mesure que s’écoule le ruisseau dans la campagne, les préoccupations économiques de l’auteur sont abordées, dans l’Inondation qui peut également être bénéfique, Le Moulin et l’Usine où la force hydraulique est analysée. Quand il décrit le Train de Bois, l’explorateur nous entraîne dans la montagne mais aussi en Amazonie où il a voyagé.
Ce livre est d’une grande densité et d’une grande richesse. Etonnante modernité quand il traite de l’assainissement et du retraitement des eaux usées, le comparant à un organisme vivant qui regénère dans les poumons le sang appauvri en oxygène. Modernité quand il évoque la spectrométrie de masse pour analyser la composition chimique de l’eau. Je ne savais pas que le procédé existait déjà.
Certes, nous n’osons point dire que de nos jours la vie est devenue moins pénible pour tous les hommes.
Des multitudes d’entre nous, déshérités encore, vivent dans les égouts sortis des palais de leurs frères
plus heureux ; des milliers et des millions d’individus parmi les civilisés habitent des caves et des réduits
humides, grottes artificielles bien plus insalubres que ne le sont les cavernes naturelles où se réfugiaient
nos ancêtre
Et toujours ce souci de justice sociale récurrent dans le récit!
A lire et à relire, selon l’humeur du jour, poésie, voyage ou révolution?


















