PARTI1936 – 1937 GUERRE D’ESPAGNE

C’est un témoignage, un récit très personnel, qu‘Orwell livre de son engagement (décembre1936-été 1937) publié au printemps 1938.
Je crains de n’avoir pas su exprimer l’importance qu’a revêtu pour moi ce temps passé en Espagne. J’ai évoqué des événements mais comment transmettre l’impression qu’ils m’ont laissés ? Tout est étroitement mêlé à des visions, des odeurs, des sons que les mots sont impuissants à retranscrire : la puanteur des tranchées, les levers de soleil dans les montagnes s’étendant à perte de vue, le claquement glacé des balles, le rugissement et la lueur des bombes ; la lumière claire et froide des matins de Barcelone, le bruit des bottes dans la cour des casernes, en décembre, quand les gens croyaient encore à la révolution ; les files d’attente pour les repas, les drapeaux rouge et noir et les visages des miliciens espagnols ; surtout les visages des miliciens – des hommes que j’ai connus sur le front et qui sont maintenant dispersés je ne sais où, certains sont morts ou ont été blessés au combat, d’autres sont en prison, j’espère que la plupart sont sains et saufs. Bonne chance à eux tous ! Je souhaite qu’ils gagnent la guerre et chassent les envahisseurs étrangers, les Allemands, les Russes et les Italiens. Cette guerre, dans laquelle j’ai joué un rôle bien inutile, m’a laissé un certain nombre de mauvais souvenirs mais je n’aurais souhaité la rater pour rien au monde. Page 229
A son arrivée à Barcelone, en décembre 1936, Eric Blair rejoint les Milices et le POUM (Parti Ouvrier d’unification Marxiste) , un peu par hasard, il aurait pu aussi bien rejoindre les Brigades Internationales (communistes) . Sans avoir analysé les forces en présences, sans idéologie préconçue. Pour soutenir les forces antifascistes.
Ayant été policier en Birmanie, dès son arrivée, il se trouve opérationnel sur le front en Aragon. Ses camarades des milices sont inexpérimentés, souvent très jeunes, sans uniformes et surtout sans armes, quelques fusils hors d’usages, des grenades plus dangereuses pour le lanceur que pour l’ennemi.
L’égalité sociale entre officiers et hommes était le principe sur lequel reposait l’essentiel. Tout le monde,
du général au simple soldat, touchait le même salaire, mangeait la même nourriture, portait les mêmes
vêtements …milices étaient l’ébauche provisoire d’une société sans classes
Il découvre la Révolution, la fraternité de la société sans classe, l’égalité dans le dénuement. Guerre de positions. Le souci est de trouver du bois pour se chauffer plus que de déloger les positions franquistes. Guerre étrange où l’absence d’armement les obligent à des stratégies dignes des Monty Pythons :
Faute de pouvoir tuer l’ennemi, on lui criait dessus. Cette méthode militaire est si singulière qu’elle
mérite d’être expliquée.Parfois, au lieu de crier des slogans révolutionnaires, il disait simplement aux fascistes que nous étions
mieux nourris qu’eux.
Pas d’héroïsme, de la camaraderie. Empathie envers ces espagnols si sympathiques. Récit souvent humoristique. Orwell excelle à nous faire entendre les bruits de la guerre, onomatopée, fracas des grenades. je n’aime pas trop les romans de guerre, ce récit dénué de fureur me convient bien.
Au fil des mois, des semaines, une armée républicaine s’entraine et s’arme. Les combats se précisent. Devant Huesca, Blair est blessé à la gorge, à quelques millimètres près la carotide aurait été touchée.
A Barcelone, au printemps la situation a changé. L’ambiance de fraternité révolutionnaire a laissé la place entre les suspicions, les luttes de factions entre anarchistes et communistes
« Le danger était simple et lisible : c’était l’antagonisme entre les anarchistes et les communistes, entre ceux
qui souhaitaient que la révolution suive son cours et ceux qui voulaient la freiner ou l’arrêter.Pour que la Généralité, contrôlée par le PSUC, puisse sécuriser sa position, il fallait d’abord désarmer les
ouvriers de la CNT. »
Les sièges des différentes organisations deviennent des bastions à défendre, une guerre civile fait rage autour du Central téléphonique, des barricades barrent les rues. Le POUM est interdit. Ses membres accusés de trotskisme et même de connivence avec les fascistes. Autant les combats contre les franquistes paraissent éloignés presque irréels, autant les luttes fratricides sont présentes.
La sortie de Barcelone est pénible. Pour ne pas être arrêté, Eric Blair avec ses compagnons doivent fuir leurs hôtels et lieux de réunion pour dormir dehors. Ils tentent d’adoucir le sort d’un camarade emprisonné. Puis dès que leurs papiers sont en règle Eric Blair et sa femme Eileen passent la frontière.
A la suite de ce récit, deux épilogues analysent la situation politique. Intéressant, son témoignage ne concorde pas forcément avec les commentaires de la Presse en Angleterre et en Europe.
Franco n’était pas strictement comparable à Hitler ou à Mussolini. Son soulèvement était une mutinerie militaire soutenue par l’aristocratie et l’Église pour l’essentiel, surtout au début, il s’agissait non pas tant d’une tentative d’imposer le fascisme que de restaurer la féodalité.
Il n’y eut pas seulement une guerre civile en Espagne mais aussi le début d’une révolution. Et c’est précisément ce que la presse antifasciste étrangère passa sous silence ; le problème fut réduit en une équation simpliste, « fascisme contre démocratie »,
Il revient sur l’interdiction du POUM et sur le rôle de l’URSS
l’expulsion du POUM de la Généralité catalane, a été faite sous les ordres de l’URSS.
Donc, grosso modo, l’alignement des forces était le suivant : d’un côté, la CNT-FAI, le POUM et une partie des socialistes, partisans du contrôle ouvrier ; de l’autre, les socialistes de droite, les libéraux et les communistes, partisans d’un gouvernement centralisé comme d’une armée structurée, hiérarchisée.
Toutefois, s’il est très hostile envers les journalistes qui ont relayé les consignes de l’URSS, il est beaucoup plus nuancé vis à vis des combattants des Brigades Internationales.
les communistes des Brigades internationales que je rencontrais de temps en temps, ne m’ont jamais traité de trotskiste ou de traître ; ils ont laissé ce privilège aux journalistes à l’arrière. Ceux qui ont écrit des pamphlets contre nous et nous ont diffamés
Dans la lecture de L’invisible madame Orwell de Anna Funder, l’épisode espagnol de Orwell et de sa femme Eileen m’avait interpelée. Evidemment dans la recension d’Orwell, Eileen n’est citée qu’en passant, et en passant sous silence son action à Barcelone. La militante n’étant décrite que comme une épouse soucieuse de fournir des cigares et des vêtements propres. C’est agaçant mais cela ne retire rien à la puissance du témoignage.



























