Merci à Dominique et Keisha qui m’ont donné envie de lire ce livre précieux!
Précieux et rare, la Médiathèque ne l’a pas et il n’existe pas sous forme numérique. J’ai attendu de longs mois avant de le trouver.
111 pages à déguster lentement, lire et relire.
Hiver 1705. Johann Sebastian Bach a 20 ans. Il est l’organiste de la ville de Arnstadtdonne quelques leçons de musique aux enfants des notables.
« Il était apprécié des fidèles. Il jouait son rôle avec ferveur et discrétion. jamais une note qui ne brillât d’un éclat feutré, d’un respect terrifié par la proximité du ciel. Il était apprécié, parce qu’il savait rester à sa place: il n’était en somme que le mécanicien du ciel, qu’un régisseur. Il avait ses tuyaux, et le pasteur avait son pain et son vin »
Un jour, par hasard il prend connaissance de trois cantates de Buxtehude et c’est une épiphanie.
Bach était comme l’amoureux transi[…]Bach était transi de froid, car il venait de se découvrir un maître, mais la grandeur du maître n’était pas faite pour le réchauffer
la partition est incomplète, il lui faut la suite. Mais le Consistoire prudent ne souhaite pas diffuser cette musique scandaleuse, miraculeuse
Cette partition est miracle et preuve des miracles. Par elle je crois au miracle et à la vérité
Bach demande un congé pour aller à Lübeck rencontrer Buxtehude. Il part à pied, avec la seule partition pour bagage…Voyage à pied comme un pèlerinage. Dans la neige, le froid de l’hiver.
Quand il rentrera à Arnstadtson jeu en sera transformé et ce ne sera pas du goût des paroissiens , dès 1707 on le pressa de quitter Arnstadt…
A lire, relire, sans modération. Et écouter Bach encore!
Les éditions Stock ont eu l’idée originale d’une collection « ma nuit au musée » : des écrivains ont été invités à passer une nuit dans un musée et de s’en inspirer pour rédiger un ouvrage. Leila Slimani a eu le privilège de passer une nuit à Venise au Palazzo Grassi, Punta della Dogana parmi les œuvres de la Collection Pinault
« Non, ce qui m’a plu dans la proposition d’Alina, ce qui m’a poussée à l’accepter, c’est l’idée d’être enfermée. Que personne ne puisse m’atteindre et que le dehors me soit inaccessible. Être seule dans un lieu dont je ne pourrais pas sortir, où personne ne pourrait entrer. Sans doute est-ce un fantasme de romancier. Nous faisons tous des rêves de cloître, de chambre à soi où nous serions à la fois les captifs et les geôliers. »
Ce ne sera pas un énième livre sur le voyage à Venise, pour le tourisme, gondoles ou vaporetti, passez votre chemin. Ce n’est pas non plus la critique d’un expert en Art Contemporain, seules quelques œuvres seront évoquées, quoique… plutôt une réflexion sur le regard,
Marcel Duchamp disait que c’est le regardeur qui fait l’œuvre d’art. Si on le suit, ce n’est pas l’œuvre qui n’est pas bonne ni intéressante. C’est le regardeur qui ne sait pas regarder.
Leila Slimani est écrivaine, elle souligne la nécessité de l’enfermement, de la concentration dans l’acte d’écriture. Elle fait partager au lecteur cette nécessité. Le Parfum des Fleurs la nuit est d’abord une méditation sur l’acte d’écrire.
« L’écriture est un combat pour l’immobilité, pour la concentration. »
Quel rapport avec le Musée? A premier abord, ce n’est pas clair
« Le musée reste pour moi une émanation de la culture occidentale, un espace élitiste dont je n’ai toujours pas saisi les codes. »
L’autrice sera interpellée par quelques œuvres, quelques artistes. La peintre et poétesse libanaise Etel Adnan, « dont la figure plane au dessus-des autres » comme Leila Slimani,
« elle a grandi dans un pays arabe au sein d’une famille francophone. Elle est ensuite devenue une immigrée aux Etats-Unis. Toute sa vie elle a vécu dans le pays des autres »
Le Rideau de Felix Gonzàlez-Torre lui inspire une impression de malaise, le chatoiement de rouge évoque le sang, l’hémorrhagie. Un instant, elle est tentée de tirer sur le fil et de répandre les billes rouges, tentation fugace du vandalisme? .
L’ œuvre de Hicham Barrada :grands monolithes noirs éclairés de l’intérieur, terrariums géants contient les branches et les feuilles du Galant de nuit, une plante marocaine très odorante que Leila Slimani connait bien et dont le parfum ne s’exhale que la nuit. Rencontre inattendue qui donnera le titre du livre.
Hicham Berrada, qui a conçu cette installation, a choisi d’inverser le cycle de la plante. Durant la journée, le terrarium reste opaque, le jasmin est plongé dans l’obscurité mais l’odeur embaume le musée. La nuit, au contraire, l’éclairage au sodium reproduit les conditions d’une journée d’été ensoleillée. Tout est inversé, sens dessus dessous,
J’aime beaucoup les expériences chimico-spacio-temporelles de ce plasticien que j’ai vues à plusieurs reprises ICI
Du parfum du Galant de nuit, Leila, glisse dans des souvenirs marocains. Des souvenirs de sa familles sont aussi évoqués par une sculpture de Tatiana Trouvé : le corps d’un homme a creusé des coussins évoquant l’absence de celui qui vient de se lever. De fil en aiguille, elle pense à son père , à son incarcération à la prison de Salé. Injustice que la fille se doit de venger.
« Mon père est en prison. Et je suis écrivain. […]
j’écris et je le sauve, je lui offre des échappatoires…. »
Et à ce propos, elle cite l’écrivain turc incarcéré :
Comme tous les écrivains, j’ai des pouvoirs magiques. Je peux traverser les murs avec facilité », écrit Ahmet Altan (Je ne reverrai plus le monde).
Cette nuit à la Dogana a été propice à la rêverie, à la méditation que l’écrivaine nous fait partager. je me suis laissé embarquer jusqu’au bout de la nuit.
Je ne rate jamais l’occasion d’un petit voyage en Grèce, même s’il s’agit d’un roman policier. A travers la résolution d’une énigme, nous pénétrons dans les arcanes du pouvoir, politique ou financier. L’auteur va démonter les rouages cachés de la société.
Nicolas Verdan est un écrivain et journaliste suisse francophone (vaudois) qui connaît bien la Grèce. Le Mur Grec, paru d’abord en 2015 a été réédité en 2022.
L’action se déroule pendant la Crise dans les années 2010. L‘Agent Evangelos , proche de la retraite, est nostalgique des années anciennes où l’on fumait dans les bars, est assez désabusé. La Troika et l’Union européenne qui met en tutelle la Grèce sont assez mal ressentis
« première mesure d’austérité imposée aux Grecs par Bruxelles : l’interdiction générale de fumer dans les établissements publics. Dans le Batman enfumé, l’air de liberté se respire à noirs poumons. »
On l’appelle pour une affaire étrange : on a trouvé une tête coupée sur les bords de l’Evros – fleuve frontière entre la Turquie et la Grèce, qu’on appelle Maritsa en Bulgarie. Cette frontière est très sensible : lieu de passage terrestre des migrants surveillé par Frontex.
« une plaisanterie ou quoi ? Depuis quand nous allons repêcher les cadavres aux frontières ? Les clandestins
qui meurent en tentant le passage du fleuve, il y en a bientôt un par semaine. »
La tête ne correspond pas à celle d’un migrant, plutôt à quelqu’un qui aurait les moyens de payer un très bon dentiste. L’Agent Evangelos prend l’avion pour Alexandroupoli. Je suis ravie de le suivre en Thraceou nous avons passé des vacances en 2013, région oubliée des touristes très authentique et originale. Au fil des pages je retrouve Xanthi, les Rhodopes, les Pomaks et la via Egnatia. Souvenirs aussi de lectures de Lisièresde Kapka Kassabova. Une tête coupée, cela fait penser à Orphée,Thrace, lui aussi,
« Des scènes dansantes pour représenter le déchirement du roi Penthée par les ménades, des scènes dansantes pour raconter la mort d’Orphée, des femmes aux cheveux dénoués, portant une couronne de lierre, elles dansent, portant la nébride, brandissant le thyrse, sous l’œil amusé du dieu, le voici trônant au centre de l’image, Dionysos qui leur tend une coupe, elles ne supportent pas le vin, il leur monte à la tête, elles tournent, elles tournent, leur couronne tombe sur leur visage en feu, elles mâchent une feuille, puis une autre, elles font gicler le jus dans leur bouche douce-amère, six, sept, onze ménades,
[…]
Penthée déchiré, Orphée décapité, sa tête inconsolable pleurant encore et encore cette femme dont le seul nom irrite les compagnes de Bacchus, ménades devenues bacchantes mais c’est Virgile qui récite, Orphée chantant à jamais, décapitation, une tête tombe, elle roule dans le fleuve Evros et la voici qui nomme encore son Eurydice »
Image d’autant plus relevante que la tête coupée a été trouvée près d’un bordel fréquenté par les soldats de Frontex où se déroulaient d’étranges bacchanales.
Ne nous attardons pas trop dans la poésie lyrique. Cette enquête est plutôt classique avec des politiques opportunistes décidés à exploiter l’affaire pour mettre l’Union européenne dans l’embarras, des appels d’offre truqués pour la construction d’un mur (des barbelés) destiné à contenir les migrants. Le voilà le fameux Mur Grec qui donne le titre du livre….Mais ne spoilons pas!
L’Agent Evangelos a peu d’états d’âme. Il sait qu’il ne trouvera pas la justice, juste un peu de la vérité alors qu’on lui conseille de laisser tomber.
Laisse tomber, Evangelos ! Ils sont contents à Athènes, tu m’as bien compris ? Tout ce qui les intéresse, la seule chose qui compte pour eux, c’est le mur, crois-moi, et cette histoire de tête, ils disent que c’est pour nous, parce qu’ils savent qu’on n’a pas le temps d’enquêter plus loin,
C’est un bon polar qui se lit vite, lecture facile, addictive. Vous n’y trouverez pas de folklore grec. Ce n’est pas la Grèce pour touristes (sauf l’hôtel dans l’Imaret de Kavala, magnifique!).
« Son nom recouvre un mythe, celui du journalisme au long cours »
Albert Londres (1884-1932)
La biographie du Grand Reporter, très complète, très détaillée (632 pages) qui se lit comme un roman d’aventure, de voyages ou comme un livre historique. Une compilation, une synthèse de ses articles souvent regroupés édités en livres. Une contextualisation dans le milieu journalistique et politique de l’époque. Passionnant!
La vie personnelle d’Albert Londres se confond avec son métier de journaliste. Il devient journaliste, quand il publie l’incendie de la Cathédrale de Reims en septembre 1914. Reporter de guerre il visite le front dévasté en Flandres et ailleurs multiplie les rencontres, les points de vue pour obtenir des articles variés. En 1915, il devine que quelque chose d’important se joue en Orient et couvre l’expédition des Dardanelles. J’ai lu cette « épopée » comme un roman d’aventures en passant par Athènes, Chios, Gallipoli, Salonique mais aussi à travers la Serbie, l’Albanie ou la Macédoine
« mars 1916. Allons voir à Corfou si la Serbie n’y est pas »
Entre Venizelos et le Roi Constantin, Albert Londres a ses préférences, il sort même de son rôle de journaliste pour comploter et ourdir l’assassinat d’un général britannique.
Toutes ces aventures balkaniques m’amusent beaucoup. Le point de vue décalé est intéressant.
Anasthasie, la censure rend ses articles méconnaissables. Après le règne des fausses nouvelles au début de la guerre vient l’absence de mauvaises nouvelles :
« il est formellement interdit de porter préjudice aux intérêts de l’Armée »
Le grand reportage à Moscoul’obsède. Pour parvenir en Russie, il est prêt à tous les subterfuges, y compris l’espionnage. Il finira par entrer dans le Pays des Soviets mais ce fut un voyage éprouvant…
1920, il ne se passe rien dans la vieille Europe, mais cela bouge dans les Balkans…En passant par l’Italie, il fait la connaissance de Gabriele d’Annunzio.
Dépaysement total au Japon, et en Chineoù la situation est encore plus complexe « la Chine en folie » est le titre du chapitre . Difficile de se retrouver dans ce chaos. De Chine, il passe en Indochine où il découvre la vie aux colonies. Il y est déçu, pas d’aventure. Même la chasse au tigre l’ennuie !
En 1922, en Inde, Trois hommes incarnent l’Indeà venir : Nehru, Gandhiet Tagore. Leçon d’histoire du XXème siècle!
Après 1923, « le flâneur salarié devient redresseur de torts ».
Après des reportages dictés par les points chauds de la politique internationale, des reportages en Allemagne sur le thème des réparations, Albert Londres se penche sur des sujets moins compromettants politiquement.
Il part enquêter au Bagne , à Cayenne, dans les îles du Salut. Ce qu’il découvre est effroyable. Il met en scène des personnages, s’attache au « traître », Benjamin Ullmo qui a su se repentir et s’amender et surtout à l’anarchiste Eugène Dieudonné, ouvrier ébéniste qui l’a touché au cœur et qu’il suivra le reste de sa vie. Pire que le bagne de Cayenne, Biribi, les bagnes militaires. L’enquête n’y sera pas facile!
Plus léger : Le Tour de France et les forçats de la route. la joyeuse caravane qui suit le Tour, Londres la tient pour un convoi de pompes funèbres. Il célèbres trois champions, trois frères, les Pélissier qui sans prévenir disparaissent du peloton et qu’il retrouve au bistro!
Pour faire son reportage Chez les fous,Londres rencontrera presque autant de blocages que pour visiter le Pays des Soviets. Ni le Préfet de la Seine, ni les médecins aliénistes ne sont prêts à subir ses critiques. Il va devoir contourner les obstacles, feindre la folie, se lier avec des familles. Et il découvrira, et fera découvrir des horreurs.
Au Djebel Druze, avec les Comitadjis macédoniens en Bulgarie le reportage est plus classique.
Il poursuit l’étude des sujets de société avec La traite des Blanches qui le conduit en Argentine. La Traite des Noirs qui aurait dû être son pendant symétrique, rend compte de la colonisation et du « chemin de fer qui tue » . sans manifester une opposition politique à la colonisation il dénonce ses manifestations les plus abominables : le drame du Congo-Océan, chemin de fer libérateur?
Ce chantier avait une particularité : le nègre y remplaçait tout à l’exception des explosifs. On lui demandait de tout faire avec ses mainq: la grue, le camion…Bilan6 à 8000 morts selon l’administration 17000 selon Albert Londres
Le Juif errant est arrivé le mène de Londres à Varsovie, de Roumanie en Palestine. Il aimerait découvrir le monde musulman et les lieux saints de la Mecque. Impossible, il va remplacer le voyage en Arabie par une enquête sur les Pêcheurs de Perle à Bahreïnet dans le Golfe Persique….
La mort d’Albert Londres est romanesque, dans un incendie sur le bateau qui le ramenait de Chine avec un reportage « explosif ».
Les 620 pages se sont tournées avec frénésie. Une belle leçon d’histoire. Une personnalité hors du commun.
Pour l’écriture de son chef d’œuvre, Les Fiancés, Manzoni s’est livré à une préparation documentaire . L’Histoire de la Colonne Infâmedevait figurer dans ce très gros bouquin, l’auteur a décidé d’en faire une œuvre à part entière.
Claudialucia avait organisé une lecture commune des Fiancés de Manzoni ici
Milan, 1630. une épidémie de peste s’abat sur la ville. On cherche des coupables. Deux hommes ont été vus en train de recouvrir les murs de leur quartier d’un liquide jaunâtre qui aurait pour but de répandre le mal. On les arrête. Ils sont soumis à la torture et mis à mort en place publique; Sur l’emplacement de la maison détruite de l’un d’eux, afin que tous se souviennent, on érige une « colonne infâme »
C’est donc l’histoire du procès des « semeurs de peste ». C’est aussi un pamphlet condamnant la torture. C’est aussi un réquisitoire contre une justice qui ne cherche pas la vérité mais qui cherche à punir des coupables, à tout prix. Dans la préface, Eric Vuillard écrit :
« La Colonne infâme c’est J’accuse écrit par un Italien dans la première moitié du XIXème siècle »
Je pense à Zola, à Voltaire… Mazoni n’est pas le premier à avoir étudié ce procès. Avant lui, Pietro Verri (1728-1797), économiste et philosophe avait dénoncé l’usage de la torture.
Pietro Verri s’était proposé, comme l’indique le titre même de son opuscule, de tirer de cette affaire un argument contre la torture, en mettant en évidence que celle-ci avait pu extorquer l’aveu d’un crime physiquement et moralement impossible. L’argument était probant, comme était noble et humaine la thèse défendue.
Récemment, Sciascia a apporté un regard contemporain dans l’Apostille qui est passionnante et surtout ne pas négliger. C’est la partie la plus percutante du livre parce qu’il nous renvoie à des préoccupations plus proches de nous.
nous pouvons vérifier la justesse de la vision manzonienne en établissant une analogie entre les camps d’extermination nazis et les procès contre les propagateurs de la peste, leur supplice, leur mort. Lorsque l’historien Fausto Nicolini (que nous aurons plusieurs fois l’occasion de citer pour son livre La Peste et les Propagateurs de la peste [Peste e untori, 1937])
Ce livre assez court(185 pages) est dense. Le texte revient avec insistance sur toutes les étapes du Procès, les tortures mais aussi les espoirs des promesses d’impunité données aux accusés pour qu’ils dénoncent des « complices », toutes les failles juridiques (mais je ne suis pas juristes, j’ai donc eu du mal avec celles-ci).
Mais cela n’est pas nécessaire : car, même si toutes avaient été scrupuleusement remplies, il y avait dans ce
cas précis une circonstance qui rendait l’accusation radicalement et irrémédiablement nulle : le fait qu’elle
eût été conçue à la suite d’une promesse d’impunité. “À celui qui révèle des noms dans l’espoir de
l’impunité, que celle-ci soit accordée par la loi ou promise par le juge,
Il faut parfois s’accrocher pour saisir les nuances et les circonstances historiques : à Milan, le pouvoir était encore espagnol.
Une lecture un peu ardue mais tellement passionnante!
LECTURE COMMUNE AVEC CLAUDIALUCIA, NATHALIE, ATHALIE, KEISHA et d’autres…..
logo de la lecture commune
Claudialucia et Miriam ont avancé dans la lecture de A l’Ombre des Jeunes filles en fleur. Nathalie et Athalie ont préféré faire des lectures autour de Marcel Proust. Ce bilan 2 sera suivi d’autres récapitulations à mesure que nous avancerons dans la lecture de la Recherche. Nous espérons que d’autres blogueuses.eurs nous rejoindrons (je suis nulle en point médian)
KEISHA
Thierry Laget : Proust prix Goncourt, une émeute littéraire
Une fille, c’est comme une carafe : qui la casse la ramasse, dit toujours ma mère
La littérature italienne récente nous offre de belles figures de femmes s’affirmant dans un contexte patriarcal, aussi bien la saga de L’AmieProdigieused’Elena Ferrante, que les romans de Silvia Avalloneou Francesca Melandriet oublie….Sans parler du cinéma avec Il reste encore demain de Paola Cortellesi et L’Immensitàde Crialese….
Le Choix se déroule dans les années 60 à Martorana, village de Sicile. L’héroïne a à peine 12 ans, elle est bonne élève à l’école, aime chasser les grenouilles et les escargots avec son père, et ne se sent pas encore trop concernée par les règles qui enferment la vie des jeunes filles que tente le lui faire intégrer sa mère. L’affaire des filles c’est de trouver un mari. Oliva voudrait étudier pour être institutrice comme sa maîtresse Rosaria .
« Mais la grammaire sert aussi à changer la vie des gens. Qu’est-ce que ça veut dire maîtresse? […]Que le féminin singulier dépend de nous et de toi aussi »
Une femme au singulier n’existe pas. Si elle est à la maison, elle est avec ses enfants, si elle sort c’est pour aller à l’église, au marché ou aux enterrements, où il y a toujours d’autres femmes. Et s’il n’y a pas de femmes pour la tenir à l’œil, il faut qu’elle soit accompagnée par un homme.
Quand arrive la puberté Oliva se conforme aux « règles » de vie des femmes, fini la chasse aux grenouilles, les camarades, surtout les garçons. Oliva a même un amoureux qui lui fait des sérénades devant chez elles, qui tente de l’entraîner dans la danse au bal. C’est un garçon riche qui possède la pâtisserie la plus huppée de la ville. Oliva dédaigne toutes ces faveurs et ne veut pas céder. Il l’enlève, la viole et c’est le déshonneur.
En Sicile, il y a un remède contre ce déshonneur : il suffit d’accepter le mariage avec le violeur et tout rentrera dans l’ordre. Voilà le choix. Réparer l’outrage par la soumission et le mariage ou porter plainte contre le violeur.
« Un transit, c’est l’autorisation de traverser un pays, lorsqu’il est bien établi que l’on ne veut pas y rester. »
Anna Seghers (1900-1983) est une écrivaine de langue allemande, juive communiste. Après son arrestation par la Gestapo, elle fuit en Suisse puis en France. Son mari est interné en 1940 dans le Camp du Vernet, elle se réfugie à Marseille et prépare leur exil au Mexique.
Transit se déroule à Marseille en 1940-1941. Son héros anonyme s’est échappé d’un camp de concentration en Allemagne, puis d’un autre en France. C’est un anonyme, ni juif, ni militant, il s’est opposé aux autorités nazies, a été interné, s’est évadé. Après des pérégrinations à travers la France, il arrive à Marseille. Il s’y établirait volontiers.
Une foule de réfugiés juifs, communistes, républicains espagnols, campe à proximité du port dans l’attente du bateau qui les conduira hors de l’Europe. Foule hétéroclite, qui s’entasse dans les cafés ou qui part assiéger les consulats à la recherche d’un hypothétique visa. Pour avoir le droit de séjourner provisoirement à Marseille, il faut fournir des preuves qu’on désire émigrer. Il faut donc un visa, pour l’obtenir un contrat de travail est souvent exigé, il faut aussi un billet, un transit et l’autorisation de quitter le territoire. quand on obtient le visa le bateau est parti, quand on a le transit c’est le visa qui est périmé.
« Partir, partir de ce pays écroulé, de cette vie écroulée, de cette planète ! Les gens vous écoutent avidement tant que vous parlez de départs, de bateaux capturés qui jamais n’arriveront au port, de visas achetés et de visas falsifiés, et de nouveaux pays de transit. Tous ces racontars servent à abréger l’attente, car les gens sont rongés par l’attente. »
Une galerie de personnages originaux défile, une femme cherche désespérément son mari, un chef d’orchestre polonais erre dans son costume défraîchi. Et puis ce sont les ragots, les racontars qui occupent les conversations. Les queues devant le Consulat mexicain…
« C’étaient les antiques commérages des ports, aussi vieux que le Vieux-Port lui-même, encore plus vieux,
peut-être. Merveilleux et antiques ragots des ports, qui jamais ne se sont tus, depuis qu’il y a une
Méditerranée, ragots phéniciens et crétois, ragots grecs et romains, jamais la race des bavards ne s’était
éteinte, de ceux qui tremblaient pour leur place »
Surtout ne négligez pas la Postface de Christa Wolf qui éclaire d’un jour nouveau ce texte littéraire mettant des noms souvent très connus sur ces visages qui composaient la foule des émigrants de Marseille des années 40.
Transit est un formidable témoignage mais c’est aussi un texte littéraire qui conservera sa valeur littéraire universelle tellement sont bien illustrée les sentiments d’incertitude, l’angoisse des migrants, et toujours teinté d’ironie, on pense à l’humour juif
« Vous connaissez peut-être le conte de l’homme mort. Il attendait dans l’Éternité que le Seigneur décidât de
lui. Il attendait, attendait toujours. Un an, dix ans, cent ans. Puis il implora son verdict. Il ne pouvait plus,
disait-il, supporter l’attente. On lui répondit : « Qu’est-ce que tu attends donc ? Il y a longtemps que tu es
en enfer ». Et l’enfer, c’était cela : l’attente imbécile de rien. Quoi de plus infernal ? La guerre ? Elle vous
rejoint d’un bond par-dessus l’océan. Maintenant, j’en ai assez ! Je veux rentrer chez moi. »
Découverte d’une civilisation, d’une histoire, d’une mythologie dont je ne soupçonnais pas l’existence. Je suis perdue, éblouie, bluffée, ahurie. j’en perds même les réflexes habituels : noter sur mon carnet, recopier les cartels. Que noter? Que recopier? Les noms sont si difficiles à lire, je serais en peine de les énoncer de mémoire tant ils sont étranges.
Ce n’est pourtant pas la première exposition d’Art Précolombien que je visite après les musées de San Joséau Costa Rica, Les Olmèques au Qui Branly, Machu Picchu, Trésor du Pérou au Trocadéro, je subis toujours la même sidération.
Un film introductif nous présente l’empire Mexica qu’on appelait Aztèques. Cette population ayant migré du Nord et fondé en 1325 Tenochtitlan – sa capitale – sur une île sur le lac Texcocoà l’emplacement actuel de Mexico. Ville de 200 000 habitants construite sur l’eau.
L’arrivée de HernànCortès en 1519 mit fin à l’Empire Mexica, conquête et variole ont décimé les populations et Tenochtitlan fut rasée.
Depuis 1978, le Templo Mayor fait l’objet de fouilles archéologiques dont cette exposition rend compte. Avant de découvrir les fouilles, il convient de se familiariser avec la cosmogonie mexica : les deux calendriers qui coïncident tous les 52 ans, représentés sur des disques sculptés, les quatre ères, le récit mystique de l’histoire mexica et ses dieux . Le dieu patron Huitzilopochtli les a guidés par un présage divin : un aigle dévorant un serpent sur un cactus.
Avant d’arriver au temple, le visiteur prend connaissance des divinités principales
Quetzalcoatl, le serpent à plumesChalchiuhtlicue, déesse de la fertilité de l’eau, des sources…
Tlaloc, le dieu énucléé de la pluie et des typhons
tous ces dieux sont représentés sous différentes formes, sculptés dans le grès ou en céramique, sous forme humaine ou animale. Je m’y suis perdue!
Toutes ces divinités doivent être conciliées par des dons et des offrandes. C’est au Templo Mayor que se déroulaient les sacrifices. Sacrifices humains qui ont tant choqué les Conquistadores, ce qui justifiait les atrocités dont ils auraient été redevables. Christianiser ces barbares sanguinaires apparaissait un devoir chrétien. Des poignards en silex décorés permettaient d’extraire les cœurs des victimes. Autosacrifices : des aiguilles d’agaves ou d’obsidienne faisaient couler le sang en offrande.
chien
Sacrifices d’animaux : de véritables animaleries ont été retrouvées dans les fondations du Templo Mayor. Des squelettes d’aigles parés de bijoux ont été enterrés entiers.
La fin de l’exposition montre que la culture mexica reste vivante en syncrétisme avec la foi chrétienne.
Une exposition éblouissante que je vous recommande en ces temps de Jeux Olympiques, j’étais presque seule dans les salles. Visite VIP§
Cinq mois qu’ils étaient là, les marins de l’Aldébaran. À quai, relégués au bout des six kilomètres de la digue du Large. Loin de tout. Sans rien à faire. Et sans fric.
Leur armateur les a abandonnés, sans salaire. Attendant une hypothétique vente du cargo bloqué par le tribunal en garantie des dettes de l’armateur. Les marins, en échange d’une indemnité ont cherché un autre bateau. Trois hommes restent à bord : le Capitaine, Abdul Aziz, libanais, son second Diamantis, grec, Nédim, le turc, aurait dû partir mais il s’est fait dépouiller dans une boîte de nuit, il ne peut plus payer son billet de retour.
Grec, Turc, Libanais, toute la Méditerranée sur le Vieux Port. Marins sans attaches, Abdul et Diamantis ont bien été mariés, mais leurs épouses se sont lassées du rôle de femmes de marins…Marseille, port d’accueil des marins en partance, des exilés. Dans un petit restaurant Diamantis trouve une cantine, presque une famille.
Et, Izzo, amoureux de sa ville la dépeint avec une infinie tendresse, même si elle est aussi violente. Histoire sombre, comme ses romans précédents, pleine d’humanité et de poésie. J’ai retrouvé Yannis Ritsos et Gianmaria Testa. Poésie des cartes marines :
Cette carte, expliqua Diamantis, c’est la Peutingeriana, une carte-itinéraire romaine du IIIe siècle, avec Rome, là, en son centre. – Elle est superbe.[…]l’Antiquité on appelait les cartes les « périodes de la terre ». […]Diamantis, pointant du doigt nombre de lieux, égrena des noms de port à faire rêver. Salona, Aquileia et Adria sur l’Adriatique. Sybaris, Lilybaeum, Phôkaia. Les deux Césarée, sur les côtes africaines et d’Asie mineure. Les deux Ptolémaïs, l’une en Libye, l’autre en Phénicie. Les Bons Ports, près de Lasïa, au sud de la Crète, mentionnés par saint Luc dans les Actes des Apôtres. Tarsos en Cilicie, connue pour les portes de Cléopâtre.
Elle est triste cette histoire des marins perdus, fiction, elle pourrait être vraie.
De Marseille à Rouen, nombre de cargos sont coincés à quai, aujourd’hui encore. Les équipages, souvent étrangers, vivent à bord dans des conditions très difficiles, malgré une solidarité qui ne fait jamais défaut. Je tenais, ici, à saluer leur courage, et leur patience. Quant à Marseille, ma ville, je tenais à la mettre en scène, encore une fois, pour que puissent résonner dans cette histoire les questions les plus actuelles de l’avenir de la Méditerranée.
Marcel Proust : Les Plaisirs et les jours
https://chezmarketmarcel.blogspot.com/2024/06/pourquoi-ne-menerions-nous-pas-la-vie.html