La faille du Bosphore: Entretiens de Rosie Pinhas Delpuech par Maxime Maillard

LITTERATURE ISRAELIENNE

« Oui. Je pense que rien ne doit aller de soi en littérature. Quand vous dites familiarité, j’entends confort et
l’inconfort que Fernando Pessoa appelle joliment l’intranquillité, c’est une chose qui nous est nécessaire. »

Rosie Pinhas-Delpuech est l’auteur de Suite Byzantine et de Le Typographe de Whitechapel que j’ai lus avec beaucoup de plaisir et d’intérêt, et d’autres romans et essais que je me promets de lire. 

Rosie Pinhas-Delpuech est aussi la traductrice de Ronit Matalon dont j’ai lu récemment De face sur la photo et Le Bruit de nos pas, de Yael Neeman Nous étions l’avenir, Orly Castel-Bloom, Le Roman Egyptien… 

Sa voix m’est familière, entendue à la radio, dans les podcasts de L’entretien littéraire avec Mathias Enard, La salle des Machines 28.11.21 et Talmudiques 31.07.22 à propos de Brenner et le désir d’hébreu. 

A la suite du billet de La Viduité  j’ai téléchargé La Faille du Bosphore que j’ai lu d’un seul souffle sans pouvoir le lâcher, une petite centaine de pages. 

Ces entretiens portent sur le métier de traductrice et ses rapports avec le travail d’écriture puisque Rosie Pinhas-Delpuech pratique les deux activités. 

« Paris, dans son appartement où depuis plus de quarante ans, elle confectionne à la manière d’une cordonnière, assise sur cette même chaise au cuir élimé, des textes dans les mots des autres et dans les siens propres. »

La traduction comme artisanat, comme  critique littéraire, comme souffle, rythme et musique.

« Chaque matin, je dois m’échauffer, en relisant la traduction je remets du rythme, j’enlève des mots, je remplace des mots, j’entends des syllabes, c’est presque du travail poétique sur de la prose. Et ça ne se voit pas. On dirait que je raconte l’histoire qu’il raconte, mais ce n’est pas vrai. On travaille beaucoup ensemble, »

Rythme et musique du texte, l’hébreu lui évoque le Free Jazz, je ne m’y serais pas attendue. Et dans la musique du texte traduit la longueur des mots, des phrases, la ponctuation jouent leur rôle dans cette musique. Epurer, raccourcir, en dépit de la syntaxe très codifiée du français. C’est fascinant, inattendu.

En conclusion, la question très prosaïque qu’on n’oserait pas aborder : celle de la rémunération de la traduction qui est payée au feuillet et dont le statut est encore plus précaire que celui des intermittents du spectacle.

Et Le Bosphore, là-dedans? Istanbul est le lieu de naissance de Rosie Pinhas-Delpuech, ville cosmopolite et polyglotte, où petite fille elle est passée du Français paternel, à l’Allemand maternel, au Judéo-espagnol de la grand-mère et au Turc de l’école. Sans oublier la musique.

Istanbul, dans cette ville qui est un carrefour linguistique et culturel ainsi que dans votre famille où les langues se superposent à la manière des lignes d’une partition musicale […]bien avant de savoir parler, j’entendais beaucoup d’instruments, c’est-à-dire beaucoup de langues.

 

 

Rothko à la Fondation Vuitton

Exposition temporaire jusqu’au 31 mars 2024

Une  exposition-phare de la rentrée 2023, très courue en tout cas.

J’étais impatiente de découvrir Rothko : un podcast m’avait présenté le personnage et avait fait un parallèle avec Nicolas de Staël dont l’exposition m’avait enthousiasmée. Depuis Soulages je n’ai plus de préjugés défavorables envers les monochromes et les tableaux très abstraits. 

Rouges vibrants, jaunes éclairants, malgré la foule, la visite est un régal.

Rothko : contemplation

Les débuts, années 30, figuratifs et expressionnistes  occupent deux grandes salles  : portraits et scènes urbaines m’ont bien plu.

Rothko entrance to the subway

Avouant des difficultés à représenter la figure humaine sans la mutiler il abandonne vers 1939 pour une nouvelle aventure : l’invention d' »un mythe contemporain«  en puisant dans les mythologies antiques pour répondre à la barbarie qui régnait en Europe

Rothko : Antigone

Fuyant les Allemands, les Surréalistes, Breton en tête sont à New York et inspirent la peinture de Rothko.

A partir de 1948, les Multiformes deviennent tout à fait abstraits, perdent leur titre, la signature et leur assignation.  A partir de 1949 il peint une superposition de rectangles colorés

Dans les salles suivantes on baigne dans la couleur sans chercher de sens, seulement le plaisir de la lumière dans les jaunes et les oranges, .

Vers 1956, les couleurs s’assombrissent

Une installation est saisissante la Rothko Room de la Tate Gallery : 9 toiles de très grand formats conçues pour être ensemble dans une lumière faible : le spectateur doit se sentir immergé dans la couleur. Une animatrice intervenant là explique que Rothko aurait été impressionné à Florence par la Bibliothèque Laurentienne de Michel-Ange et aurait imaginé une sorte de trompe-l’oeil

Rothko room tate Gallery
Rothko room Tate Gallery

la suite de l’exposition est un peu monotone, une suite de très grands tableaux, très colorés. La foule se fait pressante. Il faut attendre 10 minutes pour accéder à une petite salle avec des rouges, peut être sublimes, mais l’impression est gâtée par les selfies que les visiteurs prennent égoïstement.

 

La Terre – Emile Zola

LES ROUGON-MACQUART t 15

Van Gogh

« Jean, ce matin-là, un semoir de toile bleue noué sur le ventre, en tenait la poche ouverte de la main gauche, et de la droite, tous les trois pas, il y prenait une poignée de blé, que d’un geste, à la volée, il jetait. « 

[…]
« Sous le ciel vaste, un ciel couvert de la fin d’octobre, dix lieues de cultures étalaient en cette saison les terres
nues, jaunes et fortes, des grands carrés de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et des
trèfles ; et cela sans un coteau, sans un arbre, à perte de vue, se confondant, s’abaissant, derrière la ligne
d’horizon… »

La Terre s’ouvre sur l’image du semeur. Françoise emmène sa vache au taureau, encore une image de fécondation dans la campagne fertile de la Beauce. 

Zola dépeint les travaux des champs, la vie des paysans en une succession de tableaux bucoliques : au fil des saisons il décrit la fenaison, 

« Jean et ses deux faneuses avaient commencé la première meule. C’était Françoise qui la montait. Au centre, posée sur un mulon, elle disposait et rangeait en cercle les fourchées de foin que lui apportaient le jeune homme et Palmyre. Et, peu à peu, cela grandissait, se haussait, elle toujours au milieu, se remettant des bottes sous les pieds, dans le creux où elle se trouvait, à mesure que le mur, autour d’elle, lui gagnait les genoux. La meule prenait tournure. Déjà, elle était à deux mètres ; Palmyre et Jean devaient tendre leurs fourches ; et la besogne n’allait pas sans de grands rires, à cause de la joie du plein air et des bêtises qu’on se criait, dans la bonne odeur du foin. »

Moissons et battage, épisode brutal quand deux personnages en viennent aux mains. Vendanges et fête où l’on goûte le vin nouveau….Comme il a montré le travail de la mine dans Germinal, il nous fait vivre le travail de la terre.

Unité de lieu : l’ensemble du roman se déroule dans un village de la Beauce : Rognes. Petit village qui n’a même pas de curé.

Rose et Fouan, qui ont atteint l’âge de la retraite vont partager leur domaine entre leurs trois enfants. C’est une belle ferme de dix-neuf setiers (19 ha) que ses ancêtres ont agrandi. Les enfants vont la morceler en divisant chaque champ. La transmission des terres, par mariage ou héritage, est la grande affaire de ces paysans beaucerons. C’est le ressort du roman de Zola.

« Cette Beauce plate, fertile, d’une culture aisée, mais demandant un effort continu, a fait le Beauceron froid et réfléchi, n’ayant d’autre passion que la terre. – Faut tout partager en trois, »

Depuis la Révolution de 1789, les domaines ont été morcelés.  Il y a peu de grands propriétaires à Rognes en dehors de Hourdequin, le maître de la Bourderie. Il donne de l’ouvrage à un valet de ferme, un berger, des charretiers, une servante. Hourdequin passionné de culture veut expérimenter de nouvelles machines, de nouvelles méthodes, des engrais chimiques tandis que les petits propriétaires se contentent de travailler la terre comme leurs pères avant eux. En plus d’introduire cette thématique du progrès, Zola analyse les grandes lignes des échanges économiques : théories protectionnistes en faveur des agriculteurs qui craignent la concurrence des grains américains tandis que commerçants et industriels sont en faveur du Libre-Echange :

Voilà le terrible ! cria-t-il. D’un côté, nous autres, les paysans, qui avons besoin de vendre nos grains à un prixrémunérateur. De l’autre, l’industrie, qui pousse à la baisse, pour diminuer les salaires. C’est la guerre

 […]
l’ouvrier meurt de faim ; si l’ouvrier mange, c’est le paysan qui crève… Alors, quoi ? 

On s’attache aux héros de l’histoire, la famille Fouan ( de Rougon-Macquart, seul Jean, le Caporal, venant de Plassans, l’étranger, jouera un rôle assez marginal) .  Une fois que le père a partagé la terre, les fils vont le dépouiller, l’affamer, chercher un magot caché qui ne serait pas entré dans le partage. Cruauté , avarice et  jalousies. Plus on avance dans la lecture plus ces personnages sont odieux.

Je n’aurais jamais imaginé la tragédie finale. Plus noire encore que l’Assommoir!

Les Exportés – Sonia Devillers – Flammarion

« Les juifs et le pétrole sont nos meilleurs produits d’exportation », assénait Ceausescu à son cher Pacepa.

Brauner : Débris d’une Construction d’Utilité

Sonia Devillers, journaliste à France-Inter et Arte, raconte l’histoire de sa famille maternelle, juifs roumains « exportés » par le régime de Ceausescu. 

 » L’argent, tout l’argent des familles roumaines qui
voulaient s’enfuir, les douze mille dollars que mes grands-parents mettraient une vie à rembourser, avait servi à acheter des porcs. Des bataillons de porcs, des élevages entiers de porcs. »

« Non content de ramener la valeur de la vie humaine d’un citoyen juif à celles d’animaux d’élevage, le régime avait choisi, entre tous, le porc, l’animal de l’interdit rituel par excellence. Dans la culture populaire, c’est même ce qui caractérisait le juif, désigné comme celui qui ne mange pas de porc. »

Ce troc final, monstrueux, qui a permis aux grands parents de Sonia Devillers de quitter la Roumanie et de s’installer à Paris, est resté caché dans le roman familial et ce n’est qu’après la disparition des témoins oculaires que la journaliste s’est lancée dans l’enquête de l’histoire familiale depuis les années 30 au départ au début des années 60.

L’histoire des Juifs roumains, des persécutions, des pogroms de Bucarest et de Iasi, la déportation en Transnistrie a fait l’objet de plusieurs livres que j’ai lus précédemment : entre autres (je ne peux pas les citer tous)

  • Athénée Palace de Rosie WaldeckJif Silberstein
  • Eugenia de Lionel Duroy
  • Struma 72 de drame pour 769 juifs au large d’Istanbul de Halit Kakinç
  • les voix de Iasi de Jil Silberstein
  • Les Oxenberg & les Bernestein de Catalin  Mihuleac

Les livres d’Apelfeld, de Norman Manea et tant d’autres….et le Journal de Mihail Sebastian … traitent de cette histoire.

Cependant ce trafic ignoble est une nouveauté pour moi. Aussi intéressante la manière dont certains juifs ont feint d’ignorer le problème, même dans les conditions les plus dramatiques, ils ont continué à se figurer que la situation était vivable, à faire de la musique. Avec la fin de la guerre, ils ont imaginé qu’une autre vie était possible, ils ont changé de nom, abandonné Greenberg juif pour Deleanu qui sonnait roumain

Les communistes promettaient une société égalitaire, sans distinction de race, de classe, de religion, sans
discrimination aucune. Des camarades, seulement des camarades et des camarades ensemble. Triomphe du
« genre humain ». Mes grands-parents y crurent de toutes leurs forces. Adhérer au Parti, c’était la chance de se réinventer une histoire. Au point d’aller chercher leur nom dans une fiction.

Au sein du Parti, au début tout leur souriait jusqu’à ce que l’antisémitisme ne réapparaisse. Dénonciations, ou jalousie, ils sont exclus. Pestiférés, il ne reste plus qu’à quitter la Roumanie. Et c’est là que le troc Juif contre devises, ou juif contre bétail ou porc sous l’initiative d’un passeur, basé au Royaume Uni, accessoirement marchand de  bestiaux, de matériel agricole, a permis le transfert…

Récit familial, de lecture agréable, 270 pages.

 

Soundiata – une épopée africaine à la Maison des Arts de Créteil

AFRICOLOR 

Soundiata Keita une épopée

Une belle fête africaine!

Un spectacle musical accompagné d’un véritable orchestre : violon, alto, contrebasse, balafon, percussions, saxophone, trompette et guitare…

Un chanteur magnifique inspiré : Sekouba Bambino : Sékouba Diabaté chanteur guinéen.

Deux conteurs :Soro Soro et Vladimir Cagnolari

Et un public très réceptif, certaines spectatrices en tenue traditionnelle africaine n’ont pas hésité à danser en déployant châles, étoles, ou manches-chauve-souris, tous les spectateurs applaudissant et battant des mains….

C’est une épopée se déroulant au XIIIème siècle dans l’Empire, le Royaume du Mali transmise par les griots, prise de pouvoir, guerres fratricides…fracas des batailles, poussière du Sahel, on vibre, on danse avec les griots.

 

 

Zola – Henri Troyat – Grandes biographies Flammarion

LES ROUGON-MACQUART

 

A la suite du billet de Claudialucia après avoir lu déjà 14 livres de la série des Rougon-Macquart, j’ai trouvé à la bibliothèque cette bibliographie et je n’ai pas eu la patience de lire les 6 tomes qui me manquent dans la série. J’ai été bien inspirée de la commencer à la suite de L’Œuvre, livre dans lequel l’auteur a mis beaucoup de sa vie : sa jeunesse à Aix-en-Provence (Plassans) et ses excursions dans la campagne en compagnie de Cézanne et de Baille qui sont venus le rejoindre à Paris. Claude, le héros est une sorte de mélange entre Manet dont il s’inspire pour le Déjeuner sur l’herbeaccroché au Salon des  Refusés, et de Cézanne comme peintre maudit (alors), Claude c’est aussi Zola lui-même dans la recherche de la théorie du naturalisme. Zola s’incarne également dans son ami écrivain Sandoz avec les relations étroites des amis d’enfance. On y devine Médan dans la maison en bord de Seine.

Zola peint par Manet

 

j’ai été très intéressée par le récit que fait Troyat de la construction de l’œuvre énorme qu’est la série des Rougon-Macquart. J’ai été étonnée du travail de préparation de chaque livre, étonnée qu’une seule semaine ait éré suffisante pour saisir le décor, les conditions de travail, le parler des mineurs de Germinal. Zola était vraiment un esprit vif, un voyage Paris-Mantes dans la locomotive lui suffit pour écrire La Bête-Humaine (bien sûr après lectures et entretien avec des spécialistes).

Troyat montre Zola au travail, à sa table mais aussi montre ses rapports avec les hommes de lettres ses contemporains. Portrait aigre-doux (plutôt aigre de Edmond de Goncourt, peint en faux-jeton) . Admiratif de Flaubert, sympathie pour Maupassant… tous ceux qui comptent dans la littérature du temps y passent  Mirbeau, Anatole France...l’écrivain ne travaille pas dans sa tour d’ivoire mais entouré de nombreux personnages écrivains et journalistes, éditeurs, théâtreux. Jalousies de Goncourt, stratégie-marketing aussi, comment lancer un roman avec un beau scandale qui fait vendre (Nana) ou en feuilleton….

La dernière partie du livre, Les Rougon-Macquart achevés, est consacrée à l‘Affaire Dreyfus. Zola comme nombreux dreyfusards, prend l’affaire en marche, il s’élève contre l’injustice qui condamne au bagne un innocent.  Avec J’accuse se déclencheront les procès contre lui . Zola est condamné, trainé dans la boue, exilé à Londres. La violence de la Droite est inimaginable, attentats à la personne, violences dans la rue, calomnies diverses…Même la mort de Zola est trouble! 

Comme dans toute biographie, on voit l’écrivain en famille avec ses proches, sa femme Alexandrine, sa maîtresse Jeanne, mère de ses enfants. Ses chiens…Je me promets d’aller voir sa maison de Médan qui est aussi un Musée Dreyfus.

A fil des pages, je remarque un nom :  Séverine, journaliste dreyfusarde, féministe. Et je découvre un podcast passionnant sur RadioFrance : Séverine une journaliste debout.  Evocation encore de l’Affaire Dreyfus. Rencontre surprise!

L’Œuvre – Emile Zola

LES ROUGON-MACQUART – t. 14

« Tu sais, mon tableau des Halles, mes deux gamins sur des tas de légumes, eh bien, je l’ai gratté, décidément: ça ne venait pas, je m’étais fichu là dans une sacrée machine, trop lourde encore pour mes épaules. Oh! je reprendrai ça un jour, quand je saurai, et j’en ferai d’autres, oh! »

J’ai retrouvé avec grand plaisir Claude Lantier, un des fils de Gervaise, rencontré une première fois dans Le Ventre de Paris, figure très sympathique qui avait accueilli avec générosité Florent, en fuite, et lui avait fait visiter les Halles colorées, pittoresques.

Claude Lantier est un jeune peintre prometteur, monté à Paris avec une bande d’amis d’enfance, artistes, écrivain, sculpteur, architecte. L’Œuvre traitera donc de peinture, 

Après ça, entends-tu! ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c’est de la fripouille… Hein? le vieux
lion romantique, quelle fière allure! En voilà un décorateur qui faisait flamber les tons! Et quelle poigne! Il aurait couvert les murs de Paris, si on les lui avait donnés: sa palette bouillait et débordait. Je sais bien, ce n’était que de la fantasmagorie; mais, tant pis! ça me gratte, il fallait ça, pour incendier l’École… Puis, l’autre est venu, un rude ouvrier, le plus vraiment peintre du siècle, et d’un métier absolument classique, ce que pas un de ces crétins n’a senti. Ils ont hurlé, parbleu! ils ont crié à la profanation, au réalisme, lorsque ce fameux réalisme n’était guère que dans les sujets; tandis que la vision restait celle des vieux maîtres et que la facture reprenait et continuait les beaux morceaux de nos musées… Tous les deux, Delacroix et Courbet, se sont produits à l’heure voulue. Ils ont fait chacun son pas en avant.

Après ces grands maîtres les jeunes artistes veulent imposer une nouvelle peinture sans céder à l’académisme des Salons.

C’est au Salon des Refusés qu’ils comptent imposer une nouvelle peinture : la Peinture de Plein Air avec un tableau qui fait furieusement penser au Déjeuner sur l’Herbe. 

Seulement, c’est ce monsieur, tout habillé, là, au milieu de ces femmes nues… On n’a jamais vu ça.»

«Le public ne comprendra pas… Le public trouvera ça cochon… Oui, c’est cochon:

Le tableau fait scandale.  Sans les nommer on pense aux Impressionnistes. 

« Dès qu’ils étaient ensemble, le peintre et l’écrivain en arrivaient d’ordinaire à cette exaltation. Ils se fouettaient mutuellement, ils s’affolaient de gloire; et il y avait là une telle envolée de jeunesse, une telle passion du travail, qu’eux-mêmes souriaient ensuite de ces grands rêves d’orgueil, ragaillardis, comme entretenus en souplesse et en force. »

C’est un roman sur la peinture mais aussi sur l’amitié. Amitié entre l’écrivain et le peintre qui se stimulent, se soutiennent indéfectiblement.

Histoire d’amour qui commence comme une amitié. Christine, débarquée de Clermont par une nuit d’orage sur le seuil de l’atelier du peintre, sera d’abord une bonne camarade. Il faudra nombreuses promenades dans Paris pour que les deux camarades deviennent amoureux. Paris est aussi un personnage à part entière du roman.

Christine, pour encourager Claude, va poser pour lui, malgré sa timidité ils deviendront amants et vivront cet amour-fou près de Bonnières, non loin des paysages de Giverny ou de Pontoise. Cet amour restera stérile du point de vue de la peinture. Claude a besoin de la stimulation de Paris tandis que Christine savoure cette vie sans rivale

Et elle, ayant tué la peinture, heureuse d’être sans rivale, prolongeait les noces. Au lit, le matin…

Dès leur retour à Paris, Claude va reprendre son travail sans trouver le succès. un tableau l’obsède : une vue de la Seine au Port Saint Nicolas

Regarde! je me plante sous le pont, j’ai pour premier plan le port Saint-Nicolas, avec sa grue, ses péniches qu’on décharge, son peuple de débardeurs. Hein? tu comprends, c’est Paris qui travaille, ça! des gaillards solides, étalant le nu de leur poitrine et de leurs bras…

et comme dans son tableau du Salon des Refusés, une femme au premier plan va occuper l’image. Il reprend, jours après jours, semaines après semaines, mois après mois, ce même sujet. Christine devient son modèle plutôt que sa femme, elle néglige leur enfant, se néglige elle-même. Et Claude dans sa folie s’acharne

« Est-ce qu’on savait jamais, en art, où était le fou? Tous les ratés le touchaient aux larmes, et plus le tableau ou le livre tombait à l’aberration, à l’effort grotesque et lamentable, plus il frémissait de charité, avec le besoin
d’endormir pieusement dans l’extravagance de leurs rêves ces foudroyés de l’œuvre. Le jour où Sandoz était
monté sans trouver le peintre, il ne s’en alla pas, il insista, en voyant les yeux de Christine rougis de larmes. »

Les sacrifices de Christine, l’amitié indéfectible de Sandoz, le soutien de ses camarades, rien ne sauvera l’Œuvre toujours inachevée. 

Et, bien sûr cela se terminera très mal!

 

Eleftheria – Murielle Szac

LIRE POUR LA GRECE (CRETE)

les ruelles de la Chanée

Le titre seul m’aurait attirée : Eleftheria, liberté en Grec, qui résonne particulièrement en Crète quand je pense à Kazantzakis, La Liberté ou la mort.

Avec mes écouteurs dans les oreilles, en forêt, j’ai écouté Murielle Szac sur un podcast de Talmudiques dédié à Rosh Hachana. C’est par une  coutume crétoise de Roch Hachana : Tashlikh que s’ouvre le roman, avec les bougies sur de petits radeaux « Armée de lucioles surgie de la mer ». Jolie occasion pour faire la connaissance de Rebecca, de Judith Levi, du rabbin Elias et de la communauté juive de Chania vivant dans l’ancien ghetto vénitien de Evraïki.  Jeunes filles juives, et leurs camarades grecques avides de liberté qui n’acceptent pas la place qui leur est assignée :

« Comment choisir sans entrave sa vie quand tout vous désigne, vous assigne à une place ? Que peut décider de son destin une jeune Crétoise, comme elle, juive et pauvre, alors que les nuages noirs de la guerre se massent au-dessus de sa tête ? La flammèche coule soudain. Rien, pourtant, ne semble troubler la joie, les rires…« 

Le roman débute en  octobre 1940, à la veille du Ochi, le Non opposé à Mussolini par Metaxas qui et aussi le début de l’intervention nazie en Crète et qui se terminera en Mai 1944 par l’anéantissement de la communauté juive crétoise. 

Roman choral rassemble de nombreux personnages, le plus souvent très jeunes : jeunes filles juives, ou pas. Jeunes grecs, marins ou villageois attirés par les filles, certains s’engagent dans la résistance et prennent le maquis, d’autres pas collaborent avec l’occupant nazis. Histoire aussi de Petros, le photographe qui documente les massacres, fait des portraits, le témoin. Luigi, italien, des troupes d’occupation qui ne se soumettent pas aux Allemands éprouve plus de sympathie pour les Crétois. On croise même Patrick Leigh Fermor dans son rôle d’espion britannique (je connaissais ce rôle de mon écrivain-voyageur préféré). 

Et la Liberté? Elefthéria. Bien sûr dans la Résistance contre l’occupant, mais aussi la liberté d’aimer en dehors de sa communauté. La liberté de faire de la musique. De très belles évocations d’un Premier Mai fêté malgré l’occupant nazi dans un village rappelant le poème de Yannis Ritsos.

« Yannis Ritsos. L’enseignant traduisait en italien les poèmes qu’il trouvait et les faisait apprendre par cœur à ses élèves. Un jour de mai tu m’as abandonné… Ce cri de la mère d’un jeune ouvrier tué par la police au cours
d’une manifestation du 1er mai à Thessalonique, ce cri déchirant devenu un poème encore plus déchirant… Un
jour de mai je t’ai perdu… Ce texte, Epitaphios, avait bouleversé le jeune étudiant. Sans toi j’ai perdu le feu et la lumière, j’ai tout perdu… Luigi, est-ce donc si loin de toi ? »

Les histoires s’entremêlent. Grecs et juives vont s’aimer, se séduire, se marier ou se quitter et se retrouver  sur le Tanaïs pour la tragédie finale.

mon Dieu, je vous en conjure, changez les cieux Et alignez toutes les étoiles pour dessiner la forme de la Crète.Aussitôt un autre poursuit : Un printemps sans mois de mai j’aurais pu l’imaginer Mais jamais, au grand jamais,que mes amis trahiraient. Un troisième enchaîne : Il y en a qui sont pris de vertige en haut de la falaise Etd’autres qui, au bord du vide, dansent le pentozali.

Un véritable coup de cœur pour ce roman!

Et encore une fois merci à Claudialucia de m’avoir fait connaître ce livre!

Dead man Walking – Jake Heggie – Metropolitan Opera New York

Non! je n’ai pas fait l’aller/retour Paris/New York en avion!

Le Cinéma du Palais de Créteil propose 4 retransmissions Opéra au Palais. Séances festives avec un coupe pétillante à l’entracte. L’an dernier un merveilleux Porgy and Bess et cette année une offre plus classique avec Nabucco, Carmen et La force du Destin. Dead Man Walking est un opéra américain contemporain de Jake Heggie et j’étais très curieuse d’élargir le répertoire et de sortir des œuvres jouées et rejouées. Le Met, un metteur en scène de renommée mondiale :  Ivo Van Hove sont garants d’un spectacle de qualité. 

Le sujet : la dénonciation de la Peine de Mort me tient à cœur, toute initiative en ce sens est à applaudir des deux mains, surtout aux Etats Unis où elle est encore appliquée. L’opéra de Jake Heggie y a été joué 150 fois! 

Je ne savais pas que Dead Man Walking était tiré d’un livre ni qu’un film (Lee Ermey 1995) été adapté du livre. Cette histoire de religieuse qui obtient la conversion in extremis d’un condamné à mort, ne m’a pas convaincue personnellement. J’ai trouvé bien américains, l’argumentation de la bonne sœur et les paroles des parents. Bien américain aussi l’avertissement que certaines images peuvent choquer : le viol et le meurtre filmés mais pas l’exécution. Cette dernière scène filmée longtemps avec une précision chirurgicale m’a paru insupportable. 

On va d’abord voir (et écouter) un opéra pour la musique. Je n’ai pas été  convaincue. En revanche, les performances des acteurs et des chanteurs : Ryan McKinny et Joyce Di Donato sont très bien. Mention spéciale à Soeur Rose Latoonia Moore qui apporte une touche de douceur et de gospel/ 

L’Extinction des Espèces – Diego Vecchio

HISTOIRE DES SCIENCES

Merci à Claudialucia qui m’a indiqué ce titre qui résonne en écho avec des ouvrages sur l’Histoire des sciences : l’Invention de la Nature,d’Andrea Wulf les Arpenteurs du Monde d’André Kehlmann et d’autres…

« Les océans qui avaient été un des lieux les plus agréables de l’univers, devinrent d’une extrême dangerosité. Avant l’Ordovicien précoce, les êtres vivants pouvaient se promener dans toute région sous-marine et profiter des beautés d’un récif corallien ou admirer les formes plumeuses des crinoïdes. C’était désormais inenvisageable. Des mafias de poissons aux mâchoires acérées montaient la garde partout, prêts à planter leurs dents dans le moindre visiteur. les assassinats au grand jour se multiplièrent, même dans les endroits les plus fréquentés, bien souvent gratuits pour le simple plaisir de tuer. Cet accroissement de l’insécurité eut pour conséquence un des faits les plus importants de l’histoire de la vie : la conquête de la terre ferme. »

Histoire de la Terre, Paléontologie, expéditions pour rechercher des fossiles de dinosaures, ne peuvent que me passionner.

Muséographie : le  Smithsonian Institute avec ses musées géants et ses publications ne me sont pas non plus inconnus (surtout les publications et les collections de carottes sur lesquelles j’ai planché autrefois pour ma thèse).

Attention, sérieux s’abstenir! C’est un livre léger, drôle, facile à lire, très divertissant. Surtout pas un livre scientifique de référence. On le lit, le sourire aux lèvres en se demandant parfois où est la science et où est la fiction. Cela ne fait rien. On s’amuse en s’instruisant.

C’est une vision américaine (pas uniquement étasunienne, l’auteur est argentin) . il est beaucoup question de valeur marchande des fossiles (en Europe c’est un aspect sacrilège), question aussi le l’attraction du public par des expositions spectaculaires, de la rentabilité économique d’un musée. Un musée qui n’aurait que peu de visiteurs serait en danger….(cela nous gagne peut-être?)

Vision américaine aussi que cet intérêt pour la « vie primitive » alors que la destruction des prairies, des bisons, et des Indiens, natives. Là aussi, on se demande où est la limite entre la fiction et la science. Ces tribus primitives ont-elles vraiment existé? Pointe aussi la réflexion sur le genre, le rôle des femmes (réflexion XIXème ou XXIème siècle) ? Peu de réponse sérieuse à toutes ces questions?

mais cela ne fait rien, j’ai passé un bon moment de lecture.