Autre Etude de Femme – Balzac

LECTURE COMMUNE BALZAC

Balzac

Ces rendez-vous mensuels autour d’une nouvelle ou d’un roman de Balzac m’enchantent. Lors de la dernière lecture Claudialucia avait reproché mon laxisme vis à vis de la misogynie de l’auteur. Au temps de Meetoo, on devient exigeante! J’ai tendance à pardonner beaucoup à Balzac parce qu’il m’amuse beaucoup. Le titre Autre Etude de Femme me laisser craindre encore des débordements. Promis je serai vigilante!

L’auteur nous entraîne dans une soirée mondaine, au dîner qui ne compte que des convives choisis, quand les langues se délient et que les confidences s’échangent.

« Le souvenir d’une de ces soirées m’est plus particulièrement resté, moins à cause d’une confidence où l’illustre de Marsay mit à découvert un des replis les plus profonds du cœur de la femme, qu’à cause des observations auxquelles son récit donna lieu sur les changements qui se sont opérés dans la femme française depuis la triste révolution de juillet. »

De Marsay conte un amour de jeunesse pour une femme du monde un peu plus âgée qui l’a guéri de la passion amoureuse…. et dont la conclusion est encore peu amène :

« Il y a toujours un fameux singe dans la plus jolie et la plus angélique des femmes !
A ce mot, toutes les femmes baissèrent les yeux comme blessées par cette cruelle vérité, si cruellement formulée. « 

La conversation continue par la déploration de la perte de l’image de la femme du monde d’avant la Révolution : la grande dame

« L’éventail de la grande dame est brisé. La femme n’a plus à rougir, à médire, à chuchoter, à se cacher, à se
montrer. L’éventail ne sert plus qu’à s’éventer. »

et plus loin :

« Autrefois une femme pouvait avoir une voix de harengère, une démarche de grenadier, un front de courtisane audacieuse, les cheveux plantés en arrière, le pied gros, la main épaisse, elle était néanmoins une grande dame ; mais aujourd’hui, fût-elle une Montmorency, si les demoiselles de Montmorency pouvaient jamais être ainsi, elle ne serait pas une femme comme il faut. »

Une femme comme il faut!

Qu’est-ce donc qu’une femme comme il faut dans la fin des années 1830?

La femme comme il faut paraît tout ignorer pour tout apprendre ; il y a des choses qu’elle ne sait jamais, même quand elle les sait.

[….]
la science encyclopédique des riens, la connaissance des manèges, les grandes petites choses, les musiques de
voix et les harmonies de couleurs, les diableries angéliques et les innocentes roueries, le langage et le mutisme, le sérieux et les railleries, l’esprit et la bêtise, la diplomatie et l’ignorance, qui constituent la femme comme il faut.

Balzac m’a perdue avec sa « femme comme il faut« . Si au moins il avait bâti une bonne intrigue, une histoire bien cynique, bien noire…Pour une fois, et c’est très rare, je m’ennuie. Je me suis lassée de ces conversations oiseuses, les souvenirs d’ancien militaire après la Bérézina ne m’ont pas captivée.

Première matinée, courses à Pointe Noire et Jardin Botanique de Deshaies

GUADELOUPE 

jardin botanique : Alpinia

On se lève de bon matin avec le décalage horaire. Par chance, en Guadeloupe, les boutiques ouvrent très tôt.

Courses à Pointe Noire

A 7h30, à Pointe Noire, le village s’éveille. Des dames avec leur sac à main marchent le long de la route, elles vont à l’église grand ouverte. Un boucher propose de la viande locale, des boudins et des plats cuisinés. Il y a affluence à la boulangerie qui offre une multitude de pains, des pâtisseries européennes et antillaises : chaussons aux pommes ou à la goyave, gâteaux à l’ananas. Nous achetons des friands au thon et deux rations de morue et de thon dans une barquette. Carrefour contact n’ouvre qu’à 8h. En attendant son ouverture, je fais un tour chez la marchande de fruits et légumes qui propose des melons, des pastèques, ananas et des oranges très vertes qui viennent de République dominicaine. Ce n’est pas la saison des mangues, les manguiers sont en fleur. A Carrefour, le rayon des légumes n’est pas engageant avec ses oranges vertes, ses papayes pas mûres et ses ignames et différents tubercules dont nous n’avons pas le mode de cuisson. Nous faisons le plein de produits de base et de crèmerie et rentrons au gîte pour le petit déjeuner.

La route côtière RN2 serait très pittoresque sans la circulation automobile désagréable. Les conducteurs klaxonnent, se collent au parechoc arrière. La route est si étroite avec tant de virages et pas de visibilité pour doubler qu’ils deviennent agressifs si on roule doucement. Dommage, j’aurais tant aimé flâner, regarder les belles maisons étagées dans la colline, les restaurants colorés, les échappées sur la mer.

Le jardin Botanique de Deshaies

jardin deshaies : porcelaines

Le jardin Botanique de Deshaies est signalé par un énorme panneau touristique, équipé d’un vaste parking (vite saturé). Le billet est cher (16€90).  10 heures, c’est l’affluence: touristes métropolitains, 3ème âge pour la plupart, familles avec de jeunes enfants et jeunes couples. Le jardin a autrefois appartenu à Coluche (son ancienne villa est proposée à la location). Le jardin a été aménagé par le paysagiste Michel Gaillard.

On aborde le parc par un grand plan  d’eau où grouillent d’innombrables carpes « koï » avec quelques jolis canards. Des flèches guident le visiteur en un parcours compliqué à travers les massifs.

Bakoua

Je suis fascinée par le Bakoua (Pandanus sanderi) et sa silhouette étrange : une pyramide de racines aériennes suivie des branches épaisses surmontées par une touffe formant une coupe arrondie de longues feuilles de l’ordre du mètre qui ressemblent un peu à celles des yuccas mais souples et fines dont on utilise les fibres comme textile. Je n’avais pas été capable d’identifier le Bakoua au gîte des Manguiers.

héliconia

Différentes variétés d’Heliconia, que j’ avais découvertes au Costa Rica. Je me perds et renonce à faire l’énumération des plantes ornementales magnifiques qu’on a l’habitude de voir en pot dans nos maisons. Presque toutes sont étiquetées avec leur nom scientifique en latin. Les plantes sont de provenances diverses : Asie, Amérique Centrale, Australie…je ne sais plus bien comment les classer. De plus on a remplacé les panneaux explicatifs par des QR-codes : manipulation fastidieuse quand le smartphone sert aussi d’appareil-photo. J’abandonne toute velléité botaniste et me laisse fasciner par les formes, les couleurs les associations étonnantes des épiphytes broméliacées et orchidées. C’est une promenade de touriste badaude ordinaire ébahie par tant de beauté et de couleurs. Les flamants roses dans leur enclos et les aras dans leurs volières font un peu zoo, mais c’est si joli !

Epiphytes : orchidées et bromélia

Je suis un peu déçue que cette visite n’ait pas répondu à mes questionnements sur la flore endémique et ses noms évocateurs découverts dans mes lectures de Maryse Condé et de Simone Schwarzt-Bart. Pas d’Acomat ni de Bois-savonnette ou de courbaril. Après tout nous disposons de trois semaines pour les découvrir !

Sur la route du retour au gite, nous ratons l’entrée de la Plage Leroux que nous avait recommandée Marie-Jo, notre hôtesse et c’est à la Petite Anse que j’inaugure mes baignades antillaises. Une vague Plus forte que les autres vient mourir tout près de mes tongs. J’ai juste le temps de sortir de l’eau pour les sauver avant la suivante.

Comme le gîte est tout proche et que nous sommes sous l’effet du décalage horaire, nous rentrons déjeuner au gîte et faire une courte sieste.

Arrivée à Pointe Noire, par la Route de la Traversée. Notre gîte : Les Manguiers Otantik

GUADELOUPE

Notre gîte : Les Manguiers

Selon le GPS, il ne faut qu’une heure de route pour rejoindre Pointe Noire à partir de l’aéroport d’abord sur une belle route, presque une autoroute puis par la route de la Traversée (D23) qui coupe Basse Terre (mal nommée ici) par les montagnes : Les Mamelles qui culminent à 785 m. Nous traversons des paysages verts luxuriants. Des fougères couvrent les parois en formant des murs végétaux. La forêt est très dense sur les collines que de nombreuses rivières et cascades irriguent. Malgré la fatigue du voyage et la hâte d’arriver au gîte, mon enthousiasme est intact. Je remarque en traversant le Parc National que de nombreux itinéraires de promenades sont fléchés.

Jonction avec la N2 à côté de  Malendure, nous remontons vers le Nord en passant par Pointe Noire puis nous descendons une pente interminable pour trouver notre gîte à l’entrée de Baille-Argent à côté de la rivière Baille-Argent.

Les Manguiers Otantiks sont composés de plusieurs cases peintes de tintes vives jaune/vert qui sont dispersées dans un parc arboré et fleuri. Notre hôtesse est très accueillante. Le bungalow est parfait pour nous. Equipements intérieurs sans prétention. La terrasse est bien à l’ombre et aérée. Elle est meublée d’une table ronde, chaises et lourds fauteuils de bois massif qui rappellent la facture de la menuiserie africaine. A l’intérieur, une grande salle avec un lit sous une jolie moustiquaire. La chambre avec les lits superposés servira de débarras pour nos valises. La cuisine est très petite. Ce n’est pas grave, nous allons vivre sur la terrasse. Pourvu que les moustiques nous oublient.

A peine les bagages posés, je pars d’un bon pas à la recherche des boutiques pour faire les courses de base pour le petit déjeuner. Nous avons mangé dans l’avion et n’avons pas faim pour dîner. Je me suis trompée, au lieu de partir à droite sur Baille-Argent, je suis montée sur Morphy . la seule « épicerie » ouverte offre bien peu de marchandises en dehors du rhum et du vin et de quelques boîtes de sardines. Ni thé ni café, encore moins de pain et de yaourts.

Nous terminons la soirée en sirotant le jus de corossol maison fabriqué par notre logeuse.

Pas de moustique ce soir.

 

Voyage Orly-Pointe-à-Pitre, Vol Air Caraïbes

GUADELOUPE

aRRIV2E EN GUADELOUPE

Pour supporter les 8h40 de vol, Dominique nous a offert la Classe Caraïbe.   Seulement 2 sièges au lieu de 3 en économique, des fauteuils plus larges.  Un menu plus sophistiqué champagne ou Ti-punch), (tartare de saumon et Saint Jacques à la place du taboulé). Mais ce n’est pas la 1ère classe, les doses sont riquiquis et servies dans des barquettes en plastique. Ce n’est pas le grand luxe mais un confort appréciable.

J’aime ces heures perdues dans les fuseaux horaires. Parties à 11 heures nous arriverons à 15 heures : 5 heures gagnées en début d’après midi qui nous permettront de rejoindre le gîte de jour. 9 heures pour faire le vide, la coupure entre la routine à Créteil et l’aventure que nous nous préparons à vivre. J’ai apporté le  Guide Evasion, Hachette et le Guide Vert pour planifier nos visites des prochaines journées. Air Caraïbe offre la lecture numérique de la Mythologie des figures caraïbes : sur la page de gauche, des extraits de textes littéraires, en face des explications. Je reconnais Ti-Jean l’Horizon de Simone Schwartz-Bart  je suis en train de lire, Pluie et vent sur Télumèe Miracle et découvre Chamoiseau et Glissant que je ne connais pas. Le plus souvent mon esprit vagabonde, je somnole aussi.

les sargasses vues de l’avion

D’après la carte sur l’écran, l’avion survole la Mer des Sargasses. La couverture nuageuse s’est disloquée, je cherche les Sargasses. Malgré l’altitude de croisière – 12.000 m – je les trouve : guirlandes oranges, paquets parfaitement observables de l’avion, les bancs doivent avoir un ordre de grandeur approchant le kilomètre !

A l’approche de la Guadeloupe, l’avion amorce sa descente. Entre deux nuages, je distingue les côtes, les falaises, la frange d’écume.  Les haut-fond affleurent, la couleur de l’eau moirée est changeante. Enfin nous survolons la mangrove : la rivière du Sel. J’exulte. Je viens de terminer Traversée de la Mangrove de Maryse Condé.

la mangrove vue de l’avion à l’arrivée

L’arrivée à l’aéroport (plus grand que je ne l’imaginais) est un peu laborieuse. Les loueurs de voitures sont installés en dehors de l’aérogare. On les rejoint en navette. Tout se passe bien. A la descente du minibus, je me précipite pour prendre un ticket comme à la poissonnerie de Leclerc et nous sommes appelées les premières. Notre véhicule est une Kia Picanto blanche. Au moment de la démarrer, elle reste inerte. On cherche de l’aide : nous ne sommes pas à bord de notre Kia mais de sa voisine, comment l’avons-nous ouverte ? Mystère !

 

Duras ou les fantômes d’Anne-Marie Stretter – Sylvie Thorel

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

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120 pages, une aimable promenade à travers les livres et les films de Duras sur les trace de la très élégante dame en fourreau noir ou en robe rouge qui a pour moi le visage de Delphine Seyrig…De Calcutta à Lahore, de Savannakhet à Venise, bicyclette appuyée au grillage du tennis vide, salons brillants avec la musique de Carlos d’Alessio. Je suis toujours hantée par les films vus et revus, India Song, Son nom de Venise dans Calcutta déserte… 

 

Il vaut mieux bien connaître l’œuvre de Duras pour ne pas s’ennuyer dans  toutes les répétitions et les  nuances. Heureusement l’enquête est bien menée et le livre est court. En tout cas, il m’a donné envie de revenir à l’original.

La première partie, les pas d‘Anne-Marie Stretter et Ses Visages m’ont enchantée. La seconde Eurydice : Aimer après Auschwitz, est moins légère. Lourde de significations, les sens cachés m’avaient complètement échappé quand j’ai découvert autrefois les textes. Les associations « lèpre-Juifs » m’ont mise mal à l’aise. Les allusions à la colonisation, surtout dans le Barrage contre le Pacifique m’avaient paru évidentes. Encore une fois la lecture de l’essai de Sylvie Thorel éveille une nouvelle curiosité et un besoin de retour au texte. 

 

Si vous n’avez jamais lu Duras, ce livre n’est pas pour vous, mais si vous êtes fan, c’est une belle occasion d’approfondir et une lecture intéressante.

L’Oreille de Kiev – Andreï Kourkov

UKRAINE POLAR HISTORIQUE (KIEV 1919)

 

« C’est la cacophonie révolutionnaire ! Des armes à foison, de l’ordre nulle part, des bandits et des voleurs cent fois plus nombreux qu’ils n’étaient ! Et, bien sûr, on a chassé les anciens policiers et enquêteurs, ne restent que leurs signatures sur les vieux dossiers… »

Andréï Kourkov a reçu un « cadeau » : un carton contenant des documents authentiques de la Tchéka datés de 1919 et s’en est inspiré pour écrire un polar historique. 

Le héros de l’histoire, Samson, voit son père abattu par le sabre d’un cosaque et son oreille tranchée en même temps.  Des soldats envahissent l’appartement familial, réquisitionnent le bureau de son père, le menacent. Dans l’anarchie qui règne à Kiev, Samson s’engage dans la milice pour y trouver une protection, pour faire justice et se venger accessoirement. Comme il était étudiant, il  sait rédiger des rapports que son chef apprécie . En compagnie d’un prêtre défroqué, ils vont élucider le mystère de vol d’argenterie et de pièces de tissu par les soldats logés chez Samson.

Dans Kiev de 1919, les diverses factions se succèdent, bolcheviks, cosaques de Petlioura, anarchistes de Makhno, partisans de l’ataman….Je me souviens de la Cavalerie Rouge de Babel qui est un véritable journal de ces affrontements entre rouges et blancs. L’anarchie est totale, plusieurs monnaies ont cours, les anciens roubles des tsars, les kerenki, les coupons-repas…Tout est volé, les meubles(parfois comme bois de chauffage) l’argenterie, le sel, le sucre….Et pourtant, imperturbablement Samson rédige ses dossiers, les relie, les classe…

Kourkov apporte à l’enquête sa touche burlesque avec  cette oreille dans sa boîte à bonbons et le fémur d’argent, je ne vous dévoilerai rien de plus pour ne pas spoiler l’intrigue

C’est donc un polar historique intéressant et très plaisant quoique Les Abeilles Grises et Le Pingouin jouent dans une autre catégorie. 

 

Les Pérégrins – Olga Tokarczuk- Ed Noir sur Blanc

LECTURES COMMUNES : LITTERATURE D’EUROPE DE L’EST

 » Debout sur la digue, les yeux rivés sur le courant tumultueux de l’Oder, j’ai pris conscience que ce qui est en mouvement – en dépit de ses dangers – sera toujours meilleur que ce qui est immobile, et que le changement sera toujours quelque chose de plus noble que l’invariance « 

Qui sont ces Pérégrins ? Voyageurs, nomades, pèlerins, gens qui sont en mouvement qui se déplacent en train, en avion, ou simplement dans le métro de Moscou.

« Le but des pérégrinations est d’aller à la rencontre d’un autre pérégrin. »

Le livre Les Pérégrins n’est ni un roman, ni un récit de voyages, c’est une collection de textes autour des pérégrins ou des pérégrinations : textes très courts rédigés dans la salle d’embarquement d’un aéroport, à bord d’un train…ou longues nouvelles historiques, parfois fractionnées dont on retrouve la suite loin dans le livre. Mosaïque de textes plutôt que récit cohérent. Le vacancier polonais qui a perdu sa femme sur une minuscule île croate va-t-il la retrouver?

Je ne demande plus, à présent j’implore Votre Majesté de restituer le corps de feu mon père à sa famille, ce
corps qui, dépouillé de toute dignité et de respect, vidé et empaillé, demeure exposé à la curiosité de tous, à côté d’animaux sauvages. Je Vous adresse la présente supplique aussi au nom des autres êtres humains empaillés qui se trouvent dans le Cabinet de Curiosités de Votre Majesté Impériale et Royale, car, que je sache, il n’y a personne pour intercéder

Angelo Soliman né en l’an de grâce 1720 arrivé à la cour de l’Empereur d’Autriche comme négrillon, mascotte, et arrivé à se faire apprécier de l’Empereur Joseph comme fin politicien et ambassadeur, fut empaillé après sa mort, sa fille adresse plusieurs sollicitations pour que son père soit inhumé comme un humain et non pas objet de curiosité malsaine. Les trois suppliques apparaissent séparément dans l’ouvrage. 

« Le but des pérégrinations est d’aller à la rencontre d’un autre pérégrin. Cette fois, le pérégrin était de cire.
Vienne. Le Josephinum, tout récemment rénové. La collection de figures de cire. »

Une constante : la fascination pour les restes humains, ossements, ou conservés dans des bocaux de formol, ou « plastinés ». c’est la première fois que je lis ce mot de « plastination » selon Wikipédia

Le principe de plastination consiste à remplacer l’eau et les graisses tissulaires par une matière plastique comme la silicone, la résine époxy ou le polyester. La pièce anatomique est d’abord prélevée puis immergée dans une solution de formol qui permet sa conservation lors des dissections.

Ce thème inspire l’histoire d’un anatomiste hollandais du 17ème siècle, contemporain de Spinoza et celle d’un autre moderne,  le docteur Blau.

J’ai du mal à relier le thème du voyage et cette attraction pour les restes humains naturalisés. J’ai lu avec curiosité les textes s’y attachant mais aussi avec réticence. Bizarre!

Comme si de rien n’était… Alina Nelega – des femmes

LE MOIS DE L’EUROPE DE L’EST /ROUMANIE

Pour ce mois de mars 2023, j’ai pris un peu d’avance dans mes lectures puisque nous serons aux Antilles.

« Notre Conducator – notre lumière divine,/Source nourricière prenant ses eaux/De Maramures et de Bucovine/ Grand timonier, chêne majestueux », Nana s’applique à appuyer sur les mots »

J’ai découvert  deux livres roumains récents Comme si de rien n’était de Alina Nelega et Iochka de Christian Fulas. L’action dans les deux ouvrages se déroule pendant l’ère Ceausescu en Transylvanie. Il m’a semblé que Comme si de rien n’était était le pendant féminin de Iochka qui mettait en scène des hommes isolés dans une vallée sauvage, très portés sur la boisson tandis que leurs fantasmes sexuels portaient sur une notion très primaire de la femme, putain, mère ou sainte ; ce qui m’avait un peu énervée. 

Que vienne le temps des varices et des poils sur le visage pour que personne ne s’excite plus en voyant ses seins
tombants – là elle sera enfin libre et moche. Mais elle ne sera toujours qu’une femme, objet digne de mépris
parce que les femmes n’ont pas le droit d’être moches, seuls les hommes peuvent puer,

« Voyons, les femmes n’ont pas accès à la fierté, à l’honneur et au courage, elles doivent être juste sensibles, délicates et vulnérables, autrement ce ne sont pas des femmes mais des hommes, et ça c’est pas permis, elles sont élevées pour pleurer et pleurnicher, pour demander aide et protection, pour montrer leurs émotions tandis qu’eux, ces braves et honorables individus, eux ils ont le droit de se soûler au lieu de pleurer et peuvent même, à la limite, donner des coups de poing pour se défouler. »

Au contraire Comme si de rien n’était est une histoire d’amour lesbien. Depuis le lycée, en 1979, Nina et Cristina s’aiment. Elles font du théâtre. Nina vient d’un milieu privilégié, sa mère est journaliste et son père architecte. Cristina est la fille d’un officier tankiste et d’une enseignante et vit sur pied beaucoup plus modeste. L’année suivante Nana sera prise dans les études de théâtre à Bucarest tandis que Cristina poursuivra des études de lettres se marie à Radu, le frère de Nana, accouche d’un fils. . Si Nana réussit sa carrière d’actrice, la vie est plus dure pour Cristina professeur de roumain dans un collège provincial qui doit batailler pour se nourrir convenablement et ne pas dévier de la ligne et du conformisme du Parti. 

« Alors la conscience de Parti elle connaît – donc le type a pas envie de la piquer, ni de la violer, ni de la manger,
il veut juste qu’elle lui prête son studio l’après-midi et le soir pendant deux semaines pour pouvoir surveiller des activités suspectes dans son immeuble, son couloir et l’étage du dessus. »

Un chapitre Le Poulet montre toutes les difficultés pour échapper à la faim et à la surveillance de la Securitate. Elle se trouve, plus tard,  mêlée à un incident qui lui vaut des ennuis avec les autorités : elle doit se soumettre à l' »organe« 

« Organes internes, organes génitaux, organes des sens – et à côté de ça, il y en a un autre, un Organe qui est au- dessus de tous les autres qui contrôle le foie, l’estomac, le cerveau – les cerveaux lui sont tous subordonnés, il faut obéir à l’Organe, aux ordres de l’Organe, l’Organe tout-puissant, le plus fort, qui décide de tout, l’Organe vous voit, l’Organe vous entend, l’Organe vous protège et il vous punit si vous avez fauté, l’homme a besoin de l’Organe, l’homme n’est pas seul dans l’univers, l’Organe est partout, comme le vent et la pluie, on ne peut pas lui résister, on ne discute pas avec l’Organe »

Après bien des péripéties, les deux amies se retrouvent, partent en vacances ensemble mais la vie n’est pas facile. Cristina ne rédige pas le livre qu’elle a commencé depuis l’adolescence, elle ne peut pas assumer toute la vérité et la médiocrité  de son existence et finalement se brouille d’avec Nana.

Nana , lors d’une tournée en Serbie de sa compagnie va passer à l’Ouest. le roman se termine avec la chute du mur de Berlin, on connait la suite  en Roumanie. Se retrouveront elles?

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt le témoignage d’une femme sur le quotidien de la vie en Roumanie au temps des Ceausescu. Témoignage politique mais surtout regard de femmes sur la vie quotidienne dans les privations matérielles et de liberté. Comment faire quand surviennent les règles en voyage et que le coton est introuvable? Comment faire quand envoyer un simple télégramme à sa voisine lui demandant de « vider la poubelle » parait à la postière un message subversif?

Un roman dense et riche, que je recommande.

 

 

Traversée de la Mangrove (1989)- Maryse Condé

GUADELOUPE

C’est une veillée funéraire, sans famille éplorée ni pleureuses. Pendant que les femmes prient, les hommes boivent du rhum. Au cours de la nuit les voisins, habitants de Rivière au sel racontent :

« Qu’est-ce que les gens racontent sur Francis Sancher ? Il m’a regardée et ses yeux me brûlaient : — Il
t’intéresse ? — Est-ce qu’il n’intéresse pas tout le monde ici ? — Les gens disent que c’est un Cubain. Quand Fidel a ouvert les portes du pays, il est parti. »

Francis Sancher est vient de Cuba, a parcouru l’Afrique. Il  a débarqué à la propriété Alexis, lieu abandonné, peut-être hanté, il ne cherche pas à se lier avec ses voisins, exerce une certaine fascination surtout sur les femmes.

Roman choral.  Chacun livre sa version de l’histoire de Francis Sancher, et en même temps, se raconte. Diverses personnalités composent cette société métissée. Aussi bien, le propriétaire de la pépinière qui a l’ambition d’exporter ses fleurs jusqu’à la cour de la Reine d’Angleterre, Sylvestre le « zindien », Léocadie l’institutrice, Désinor le travailleur haïtien exploité qui rêvait de New York, Cyrille le conteur, Sonny le demeuré, Xantippe l’homme des bois, le sauvage, aussi bien que les intellectuels Emile Etienne l’historien, Lucien, le révolutionnaire….Les femmes souvent mariées très jeunes, femmes délaissées ou mères déçues, secrètement (ou pas) amoureuses de Francis Sancher. On devine de lourds secrets de famille. l’histoire et la politique affleurent dans les récits.

« Car dans la Guadeloupe d’aujourd’hui, ce qui comptait, ce n’était plus la couleur de la peau, enfin plus seulement, ni l’instruction. C’étaient nos pères qui s’échinaient pour pouvoir coller sur leurs cloisons des
diplômes de papier sur lesquels chiaient les mouches. À présent, les bacheliers, brodeurs de français-français,
assis sur le pas de leurs portes, attendaient leurs chèques de l’A.N.P.E. Non, ce qui comptait, c’était l’argent et elle, Vilma, en aurait à revendre. »

Il en résulte un livre passionnant, riche, qui soulève différents thèmes : le racisme toujours présent même si les sangs sont mêlés et les couleurs de peau nuancées, la lutte des classes, déclassement de l’ancien béké qui s’est allié à une femme noire, zindiens parvenus, allers et retours en métropole, en Afrique,  négritude ou créolisation?

Et décor naturel luxuriant aux flancs du volcan, cultures de canne ou de bananes….

« À quoi ressemblait son île avant que l’avidité et le goût du lucre des colons ne la mettent à l’encan ? Au
Paradis que décrivait son livre de catéchisme. »

[…]
Hélas, à présent la forêt était une cathédrale saccagée. Il fallait se contenter de piètres prises…

[…]

A mille mètres d’altitude, la forêt de Guadeloupe se rabougrit. Disparus, les châtaigniers grande feuille, les
acomats boucan, les cachimans montagne, les bois rouge carapate. C’est le royaume des côtelettes aux feuilles gaufrées d’un vert noirâtre qui ne s’élèvent guère au-dessus de deux mètres du sol. La terre se couvre de broméliacées aux fleurs violettes et sans parfum, d’orchidées blanches striées de veinules couleur robe d’évêque.

Un véritable coup de cœur pour le style inimitable de l’écrivaine!

pirogue dans la mangrove

« On ne traverse pas la mangrove. On s’empale sur les racines des palétuviers. On s’enterre et on étouffe dans la boue saumâtre. »