PROMENADE AU SENTIER

Guillaume Erner est journaliste à France Culture, écrivain, sociologue. Dans une autre vie, il fut un des dirigeants de La City, une marque de prêt-à-porter très en vogue dans les années 90. C’est aussi l’auteur de Judéobsession CLIC que j’ai lu « après le 7 Octobre ». Je l’ai écouté dans le podcast des Midis de Culture CLICoù il parlait de son livre Schmattès et de l’écrivain sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918).
« Moi, j’étais à la fois l’Obélix et le Kant du schmattès. Obélix parce que j’étais tombé dedans quand j’étais petit, Kant parce que je connaissais les catégories de l’entendement. Avec des yeux de mouche, nous aurions
construit une autre géométrie. Moi je n’avais pas des yeux de mouche mais des yeux de schmattologue, c’est
pour cela que je voyais le monde autrement. »
Erner, dans Schmattès, fait un récit très personnel, il se met en scène avec ses parents, ses voisins, ses associés dans l’aventure de La City, ses succès et sa déconfiture. C’est le récit d’un quartier : le Sentier,entre Rue de Turenne, rue de Cléry, Porte Saint Martin, le quartier de la confection, des textiles depuis des décennies. Ateliers, boutiques, et tous les métiers…et ceux qu’on n’imagine même pas, boutons, étiquettes, livreurs,
« Chaque métier portait un secret, chaque visage racontait une histoire. Le Sentier n’était pas un quartier, c’était un écosystème, et derrière chaque rideau de tissus, un théâtre d’ombres et de lumières. »
Il décortique tous les ressorts économiques de ces commerces, la sociologie, les différentes couches de population. Ashkenazes arrivés de Pologne, de Roumanie ou de Russie pour qui le textile était un moyen de vivre (et de survivre), se définissant comme ouvriers (même s’ils devenaient patrons), votant à gauche. Séfarades, pieds noirs arrivés dans les années 60, à droite (par rancoeur contre la décolonisation) flambeurs, joyeux…
Ce pourrait être un livre de sociologie sérieux et ennuyeux, pas du tout : Erner écrit avec un humour détonnant et beaucoup de pittoresque un presque thriller, surtout quand, ayant accumulé les dettes, il est aux abois. C’est un livre très drôle, une lecture addictive.
« À moi qui devais 250 patates, cela parlait particulièrement. Le 10 septembre, je suis allé à un concert, c’était sublime : de la musique de Lekeu, un compositeur mort de la typhoïde à l’âge de 24 ans. Le lendemain, c’était le 11 septembre, et j’ai honte de le dire mais ce jour fut une bénédiction pour moi. Disons »
Il raconte le déclin des marques attaquées par Zara, H&M, et la financiarisation du commerce des textiles.
« C’étaient les armées du Mordor – Mordor, le pays industriel et sombre du Seigneur des anneaux – au service de l’actionnaire et du dividende. Le pire, c’est qu’ils n’étaient même pas riches : de simples salariés. Pas de Porsche, pas de Rolex. Du vice pur. »
« Avec la génération Green, la question de Max Weber disparaît. Le capitalisme cesse d’être une ascèse ; il
devient un carnaval. Plus de protestants, plus de Juifs, plus de repères. Seulement des capitalistes à l’état pur,
gouvernés par l’instinct, obsédés par la maximisation immédiate »
Si La City et des marques se termine au début de l’an 2000, la roue de l’histoire continue sa course. Zara et H&M vont être détrônées par Shein et Temu… le quartier va se vider au profit des commandes sur Internet et de la livraison des petits paquets. Erner termine son récit avec la faillite de sa marque.
L’histoire de La City illustre une loi d’airain : la société est là pour protéger l’ordre social. Au fond, plus
personne ne connaît de Juifs du Sentier. Le capitalisme a choisi son camp : celui des multinationales qui
enjambent les lois, et non ces petites entreprises qui les enfreignent parfois.
Lecture agréable avec en bonus des « rencontres » avec Zola, Durkheim, Max Weber et Simmel, un côté érudit qui ne se prend pas au sérieux. Amusant!
Epilogue personnel : Mercredi, j’ai été voir Collapse en face de Gaza au MK2 Beaubourg, un film de l’israélienne Anat Even, j’ai traversé le quartier à pied, méconnaissable. Cafés bobos, galeries de peinture, troupes de touristes en quête de pittoresque. Je cherchais un sac à main, je n’ai pas trouvé l’entrée du BHV rue de la Verrerie et j’ai dû marcher jusqu’au métro Louvre pour trouver une maroquinerie qui soldait pour liquidation, apparemment la dernière du quartier, queue invraisemblable devant le chausseur Minelli qui ferme à la fin du mois, collapse in Rivoli !
Le sujet a tout pour m’intéresser mais Guillaume Erner m’énerve tellement dans la matinale de France-Culture que je ne sais pas si je vais le lire. J’aimais beaucoup « traîner » dans le Marais, maintenant j’y vais nettement moins, il a trop changé et pas en bien.
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