Une bonne pioche de la Masse Critique de Babélio que je remercie ainsi que l’éditeur ACTES SUD !
196 pages, un court roman qui se lit facilement.
May et Cherif se sont connus à Paris, étudiants. May est historienne, Chérif architecte. Ils ont un petit garçon Elias, et au début d’une deuxième grossesse décident d’élever leurs enfants à Casablanca d’où ils sont natifs.
Avant leur retour au Maroc, Chérif veut finaliser son projet dans la Cité des Bosquets : reconquête des territoires perdus de la République en repensant les espaces communs de cette cité-ghetto. Rêve d’architecte se basant sur le travail ethnologique documenté par May. Faute de soutien et de volonté politique, il n’aboutira pas.
A Casablanca, une nouvelle opportunité s’offre à Chérif : Nassim, un promoteur, cousin de May lance une vaste opération immobilière : l’aménagement de la corniche dominant l’Atlantique et le recasement des habitants du bidonville dans un « lotissement pilote » à l’extérieur de la ville dans le cadre du programme Villes sans bidonvilles Deux autres chantiers s’offrent : la construction d’un écovillage dans le sud et celle de la villa du promoteur.
May se lance dans une recherche concernant la population du bidonville, le Karyane El Bahirine, elle fait la connaissance des habitants, met en évidence les relations de ceux-ci avec la proximité de l’océan, leurs moyens de subsistance – tout ce qu’il vont perdre avec leur « recasement ». Elle noue des amitiés, s’investit émotionnellement et s’éloigne des plans de son mari qui suit le promoteur. Le projet du couple perd, au fil des concessions, sa consistance.
Je ne suis pas entrée dans le roman dès le début. L’auteure a eu l’idée de dédoubler le récit à deux voix, distinguées par deux polices de caractère : le récit et un monologue de May qui s’adresse à sa fille-fœtus tout au long de sa grossesse. Ce procédé artificiel m’a dérangée. Les états d’âme de la femme enceinte m’ont un peu ennuyée.
La présentation de la famille de May et de Chérif m’a bien intéressée : analyse de la société marocaine aisée, bourgeoisie intellectuelle – médecins ou avocats – et parvenus « m’as-t-vu ». Apparition des absents, fantômes de la colonisation, français mais aussi juifs qui ont quitté le Maroc. Les positions politiques féministes et anticoloniales de May et de Chérif au langages radical en France se heurtent à la vie marocaine et des contradictions se font jour. Gouffre entre le mode de vie des classes aisées et des habitants du Karyane que May découvre….Solidarités entre femmes, inattendues aussi. J’ai beaucoup aimé cette analyse ethnographique très fine et je me suis laissé emporter par le reste du récit.
« de l’autre côté de la rue, ce qui la passionnait, c’était le Bonheur des Dames, dont elle apercevait les vitrines, par la porte ouverte. Le ciel demeurait voilé, une douceur de pluie attiédissait l’air, malgré la saison ; et, dans ce jour blanc, où il y avait comme une poussière diffuse de soleil, le grand magasin s’animait, en pleine vente. Alors, Denise eut la sensation d’une machine, fonctionnant à haute pression, et dont le branle aurait gagné jusqu’aux étalages. Ce n’étaient plus les vitrines froides de la matinée ; maintenant, elles paraissaient comme chauffées et vibrantes de la trépidation intérieure. Du monde les regardait, des femmes arrêtées s’écrasaient devant les glaces, toute une foule brutale de convoitise. Et les étoffes vivaient, dans cette passion du trottoir : les dentelles avaient un frisson, retombaient et cachaient les profondeurs du magasin, d’un air troublant de mystère ; les pièces de drap elles-mêmes, épaisses et carrées, respiraient, soufflaient une haleine tentatrice ; tandis que les paletots se cambraient davantage sur les mannequins qui prenaient une âme, et que le grand manteau de velours se gonflait, souple et tiède, comme sur des épaules de chair, avec les battements de la gorge et le frémissement des reins. »
Le personnage principal est bien sûr le magasin qui grandit au dépend des commerces du quartier, gonfle, respire, séduit….
Deux figures traversent le roman : Octave Mouret qui était le commis du magasin et qui a épousé Madame Hardouin, la veuve du propriétaire dans Pot-Bouille. Déjà, dans ce roman, il avait pour projet d’agrandir Au Bonheur des Dames, d’acheter la boutique voisine. Au début de Au Bonheur des Dames, ce n’est plus une boutique mais un bazar et le simple commis est devenu un capitaine d’industrie qui risque tous ses bénéfice pour faire grossir l’affaire.
« Vois-tu, c’est de vouloir et d’agir, c’est de créer enfin… Tu as une idée, tu te bats pour elle, tu l’enfonces à
coups de marteau dans la tête des gens, tu la vois grandir et triompher… Ah ! oui, mon vieux, je m’amuse ! »
Denise débarque de Valognes, à peine vingt ans mais mûrie par la responsabilité de l’orpheline sur ses deux jeunes frères. Son oncle, Baudu possède une boutique en face du Bonheur des dames. Il ne peut l’embaucher mais sera une bonne référence. Les débuts de Denise comme vendeuse ne sont pas faciles. Moquées par ses collègues, il lui faut une volonté de fer pour tenir bon. Denise a du caractère. Elle saura imposer ses compétence et gravir la hiérarchie malgré jalousies et cabales. Elle ne se laissera jamais aller à se laisser entretenir. Quand à la morte saison, elle se retrouve renvoyée du magasin, elle trouve de l’aide chez les petits commerçants du quartier mais elle comprend qu’ils sont condamnés à court terme. Mouret lui donne une deuxième chance. Il est fasciné par la personnalité droite et irréductible de Denise….
Le lecteur aura droit à un véritable cours de commerce, ou de marketing. . On pourrait imaginer le dépérissement des commerces de Centre ville concurrencés par les grandes surface. Mouret a tout inventé, les promotions, les soldes, les évènements, la publicité. On voit émerger la société de consommation. Les femmes sont choyées pour les pousser à acheter plus. Du côté du personnel, la productivité est mesurée avec des primes à la clé, dortoirs et cantine sur place, vendeurs et vendeuses sont sur place, paternalisme et surveillance.
Exposition temporaire collective jusqu’au 17 septembre 2023
Croa croa croa 1.0.3 collective
Apprécier l‘Art Contemporain n’est pas toujours une évidence pour moi. Parfois, je ne sais même pas trouver l’œuvre dans la galerie, ni le cartel qui y correspond.
Une bâche de toile cirée blanche, une théière perchée, une clé c’est l’installation d’un plasticien Farès Hadj-Sadok’s, le titre « le Moyen Remplacement » est un détournement de la notion du Grand Remplacement de l’Extrême Droite.
Mehryl Levisse : Le lectrice
Et ces personnages masqué(e)s, aux tenues bariolées, perché(e)s sur de très hauts talons, déambulant un livre à la main ou couché(e) sur un banc, au genre indéterminé, femmes, travestis, drag-queens? Ce sont les personnages à animer de Mehryl Levisse : installation vivante qui me met un peu mal à l’aise. Ce même plasticien expose aussi des têtes colorées qui ressemblent plus à une œuvre que ces « personnages » muets. Le nom de l’œuvre Le Lectrice (non! ce n’est pas une coquille).
Heureusement, aujourd’hui, Journée du Patrimoine, le MacVal propse des visites guidées et le conférencier (ci-dessus devant le tableau Croa croa croa a choisi de décrypter quelques œuvres emblématiques pour les béotiens de mon genre. C’est l’œuvre d’un collectif de 3 plasticiens qui ont choisi de détourner le logo d’une fameuse marque de commerce en ligne : le résultat peut être interprété comme un vol de corbeaux menaçants comme dans les Oiseaux de Hitchcock, ou ceux de Van Gogh, « matérialisant la menace de l’omnipotence des GAFAM sur l’humanité ».
Jordan Roger : » burn them all » Aurélien Mauplot : Moana Fa’a’aro
Jordan Roger : « burn them all » : Au premier plan un château imitant l’univers rose et sucré de Disneyland, des flammes orange s’attaquent à la construction en multiples incendies. Il figure une bataille entre les forces révolutionnaires et réactionnaires de La Maison d’Armaggedon et de la Maison des Uranistas. Cet univers m’est plutôt indifférent.
Aurélien Mauplot : Moana Faa’a’aro En revanche, au mur, une collection de photographies, objets naturalistes dans des cadres et des boîtes, cartes…figurent un cabinet de curiosité comme l’aurait exposé un des explorateurs de cette île de l’Océan Pacifique, découverte à deux reprises, perdue… symbole de la construction historique des fake-news.
Suzanne Husky : Les Oiseaux semant la vie
Les œuvres sont très variées et nombreuses. J’en ai sélectionné quelques unes. Les Oiseaux semant la vie de Suzanne Huskyest une charmante tapisserie, contrepoint à Croa Croa touche optimiste où les oiseaux reconstituent le sol, sèment des graines et survolent un champ d’éoliennes. Suzanne Husky se définit comme éco-féministe.
Mary Sibande : Her Majesty Sophie
Mary Sibande sud-africaine, se représente elle-même en un personnage Sophie, robe élégante et tablier de soubrette, archétype de la servante du temps de l’apartheid, rayonnante. Elle cristallise ainsi l’histoire des femmes, leur colère, leurs causes.
Régine Kolle – Trahison de Betty Draper
Le grand tableau de Régine Kolleraconte l’histoire de la trahison du psychanalyste qui racontera au mari de Betty ce qu’elle a livré sur le divan. parfaite illustration du thème de l’exposition « Histoires vraies »!
Aurélie Ferruel et Florentine Guédon : S’éclater le gésier
les deux plasticiennes ont construit une improbable motocyclette en fibres végétales accidentée et dont le « gésier » éclaté germe en jolies figures de verre coloré. Métaphore d’une renaissance?
Les œuvres en vidéo sont aussi nombreuses: un improbable Simblic de Sylvie Ruaux m’a fait sourire. un western canadien où les Indiens seraient les vainqueurs, avec un héros/héroïne « Miss Chief Eagle Testickle » … Yan Tomaszewski se filme en trans-coréen , la K-pop me laisse indifférente…
Véronique Hubert : Culture de la Crainte
Arrivée sceptique, je suis sortie ravie de cette visite!
Rue de Choiseul, un immeuble bourgeois neuf de quatre étages, pierre de taille, escalier luxueux de faux marbre chauffé,
« …la maison est très bien, très bien….Mon cher vous allez voir…et habitée par des gens comme il faut! »
Le propriétaire de l’immeuble y loge, Monsieur Campardon architecte a loué la chambre du quatrième à Octave Mouret qui est apparenté à sa femme, une cousine de Plassans. Les Josserand sont moins à l’aise, caissier dans une cristallerie, ils ont deux filles à marier, et tiennent leur rang pour les marier comme il faut. Les Pichon sont de petits employés mais « d’une éducation parfaite ». Le concierge, M. Gourd veille à la bonne tenue de l’immeuble :
« Non, voyez-vous, monsieur, dans une maison qui se respecte, il ne faut pas de femmes, et surtout pas de ces femmes qui travaillent. »
Pas de femmes et surtout pas d’ouvriers!
« Vas-y donc, pourris ta maison avec des ouvriers, loge du sale monde qui travaille !… Quand on a du peuple chez soi, monsieur, voilà ce qui vous pend au bout du nez »
Des ouvriers, il y en a deux, un menuisier qui ne peut même pas recevoir son épouse, domestique à ses jours de libertés puis une piqueuse de bottines, que M. Gourd a chassée pour cause de grossesse :
« Une maison comme la nôtre affichée par un ventre pareil ! car il l’affiche, monsieur ; oui, on le regarde, quand il entre ! »
Respectabilité est le grand mot d’ordre de cette maison de la rue Choiseul!
Sous les toits, accessibles par l’escalier de service, les chambres des bonnes. Parce que, même si on oublie de les présenter, de nombreux domestiques vivent ici. Adèle, Lisa, Clémence, Hyppolite, Rachel forment tout une société exploitées par les maîtres, bien vivante, au langage fleuri (plutôt ordurier) qui colporte les ragots et font circuler toutes sortes d’histoires. Dans le couloir des chambres de bonnes, certains messieurs très bien entretiennent une sexualité débridée, droit de cuissage des maîtres, ou initiation de leurs fils.
Pot-Bouille est une charge contre l’hypocrisie du mariage bourgeois : on se marie par intérêt, pour l’argent. On marie ses filles en menant une affaire d’argent. Evidemment ces couples ne sont pas heureux. Encore, les hommes vont voir ailleurs, maitresses entretenues, ou bonniches et cela ne tire pas à conséquence dans la morale de l’époque. Les frustrations des femmes sont plus exacerbées. Scènes de ménages violentes chez les Josserand ou adultères scandaleux.
Octave Mouret, le jeune commis de belle prestance a décidé d’arriver à une position sociale intéressante par les femmes. Il courtise ses patronnes et console les esseulées. Un premier scandale est évité de peu mais un second éclaboussera tout l’immeuble, largement amplifié par le chœur des bonnes. Etrangement (ou pas) il n’en pâtira pas : les hommes peuvent se le permettre!
« C’est plein de cochonneries sur les gens comme il faut. Même on dit que le propriétaire est dedans ;
parfaitement, monsieur Duveyrier en personne ! Quel toupet !… »
Sous le masque de la respectabilité toute cette société fermente, les couples se défont, la violence couve. L’histoire que conte Zola est addictive, je n’ai plus lâché le roman. Alors que je m’étais un peu ennuyée chez dans les salons des femmes du monde de La Curéeet dans ceux des courtisanes de Nana, cette société bourgeoise et des domestique est tout à fait vivante et distrayante. J’ai envie de connaître la suite et j’ai commencé Au Bonheur des Dames à peinePot-Bouilleterminé.
Je me suis précipitée hier, le premier jour de l’Exposition au MAM, 15 septembre, impatiente. Je ne pouvais pas attendre. Grand coup de cœur pour Nicolas de Staël l’an passé à Antibesau Musée Picasso . Pour l’affiche : Agrigente chère à mon cœur, véritable fascination pour la Vallée des Templesoù nous sommes retournées plusieurs fois. Enormément d’attente, et aucune déception, énormément d’émotion.
1953 Agrigente (encore)
Retour sur des tableaux connus que j’ai revus comme des amis retrouvés.
1953 Sicile
Découverte de ceux que je ne connaissais pas.
Eblouissement.
Comme il est juste ce jaune de soufre qui me rappelle les mines de soufre proches d’Agrigente peintes par Guttoso
1948 – Lavis et encre
Rétrospective chronologique qui couvre toute la carrière de Nicolas de Staël depuis ses voyages marocains (1936), ses tableaux abstraits . Ses compositions où les formes se déclinent, s’épurent, s’empâtent dans une salle appelée Condensation
1950 Composition
les tableaux sombres s’éclaircissent. les à-plats épais se fractionnent en tesselles de tableaux mosaïques,
1951 La ville blanche
Mon préféré dans la salle présentant ces Fragmentations est un bouquet de fleurs si transparentes et si épaisses que je les avais prises pour des glaçons
1952 Fleurs
Je zappe les footballers du Parc des Princes archi-connus pour m’intéresser à une série de marines et de ciels qui s’éloignent complètement de l’abstraction, petits cartons aux formats de poche ou tableaux plus grands.
1952 Ciel à Honfleur,
ou ces très petits du Lavandou
...
Surprise par une très grande composition, théâtrale, symphonique. on se croirait portée sur une scène d’opéra. Illusion. Ce sont des bouteilles
1953 Bouteilles dans l’atelier
Eté 1953, Nicolas de Staël entreprend un voyage vers le sud : Provence sur le conseil de Char, puis Italie et Sicile. je n’ai pas eu la patience de suivre la chronologie pour présenter ces toiles lumineuses.
En 1954, il s’installe à Antibes . Je retrouve les toiles mystérieuses où apparaît une femme, Jeanne, son amante. Simplification des motifs, on dirait presque du Morandi.
Nana est la fille de Gervaise et de Coupeau de l’Assommoir. Nous l’avons quittée en apprentissage de fleuriste sous la garde de sa tante, très dégourdie, elle a déjà un protecteur plus âgé.
Nana, au début du roman, a une vingtaine d’années, est mère d’un petit garçon chez une nourrice. Actrice à succès au Théâtre des Variétés.
« La Blonde Vénus sera l’événement de l’année. On en parle depuis six mois. Ah! mon cher, une musique! un chien!… Bordenave, qui sait son affaire, a gardé ça pour l’Exposition.
Et Nana, l’étoile nouvelle, qui doit jouer Vénus, est-ce que tu la connais? Nana est une invention de Bordenave. Ça doit être du propre! »
Le roman s’ouvre au Théâtre des Variétés. Zola nous fait découvrir la scène, les loges, les répétitions, les acteurs, les coulisses, les éclairages. Les journalistes aussi, les auteurs, les jalousies et petits arrangements…Et parmi les spectateurs, les messieurs qui viennent dans les loges comme au bordel. D’ailleurs Bordenave, le directeur du théâtre nomme ainsi son théâtre.
« Paris était là, le Paris des lettres, de la finance et du plaisir, beaucoup de journalistes, quelques écrivains, des hommes de Bourse, plus de filles que de femmes honnêtes; monde singulièrement mêlé, fait de tous les génies, gâté par tous les vices, où la même fatigue et la même fièvre passaient sur les visages. »
Nana est une piètre actrice
« Jamais on n’avait entendu une voix aussi fausse, menée avec moins de méthode. Son directeur la jugeait bien, elle chantait comme une seringue. »
Et pourtant elle a un succès fou :
« cette grosse fille qui se tapait sur les cuisses, qui gloussait comme une poule, dégageait autour d’elle une odeur de vie, une toute-puissance de femme, dont le public se grisait. »
Plus qu’une actrice, Nana est une courtisane qu’hommes d’affaires comme le banquier Steiner, aristocrates comme le Comte Muffat ou Le Comte de Vandeuvres, et bien d’autres, sont prêts à se ruiner pour elle. Sa fidèle bonne Zoé place tous les prétendants dans des pièces différentes pour qu’ils ne se croisent pas, c’en est cocasse. Il y a peu de sentiments, de l’intérêt. Et pourtant, même dans ses plus grands succès Nana est à cours d’argent pour payer les extravagantes dépenses. Elle est souvent à la recherche d’expédients
Elle tombe amoureuse d’un comédien qui la traite très mal. Un jeune homme, presque un adolescent réussi à l’émouvoir ; il consentira à tout pour garder ses faveurs. Ses plus fidèles amitiés seront féminines, sa bonne Zoé prête à tous les artifices, Satin, une rouleuse du boulevard qu’elle a retrouvée dans la dèche lui sert de compagne.
Difficile d’avoir de l’empathie pour cette fille, souvent superficielle, capricieuse, toujours intéressée, qui dévore des fortunes sans aucun scrupule et n’est même pas affectée par les tragédies dont elle est la cause.
Pourtant on sent surtout la rage de la petite fille de l’Assommoir qui n’oublie jamais d’où elle vient et qui venge les humiliations, les privations qu’elle a connues. Elle prend sa revanche dans son hôtel rue de Villiers. Et pourquoi devrait-on la juger? Ce sont les hommes qui sont les cochons et qui se pressent auprès d’elle.
« Nom de Dieu! ce n’est pas juste! La société est mal faite. On tombe sur les femmes, quand ce sont les hommes qui exigent des choses… Tiens! je puis te dire ça, maintenant: lorsque j’allais avec eux, n’est-ce pas? eh bien! ça ne me faisait pas plaisir, mais pas plaisir du tout. Ça m’embêtait, parole d’honneur!… »
Dans le monde des Rougon-Macquart, cet épisode entraine le lecteur dans le demi-monde et le grand monde qui se mêlent. Nous découvrons donc le théâtre, les restaurants à la mode, les courses et les paris, les soirées brillantes…mais la rue n’est pas loin, ni les rafles de la police qui ramasse les prostituées, les encarte et les emprisonne.
Sarah Bernhardt Clairin 1876
J’ai, présente à l’esprit, la merveilleuse Exposition Sarah Bernhardt au Petit Palais. Sarah Bernhard a vécu dans ce monde, encartée à la police, protégée du Duc de Morny. Mais, elle était bourrée de talents et a su rapidement s’élever au-dessus de sa condition.
Plus que les intrigues embrouillées ou les histoires sentimentales, j’ai apprécié la description de la vie mondaine et les analyses sociétales de Zola.
Lu d’un trait, en une chaude après midi, 186 pages.
Polina raconte son combat et son procès contre l’administration pour récupérer son prénom russe, francisé en Pauline à sa naturalisation française demandée par ses parents alors qu’elle était mineure. Elle est née en URSS, nommée Polina, utilise ce prénom et se sent niée en ne pouvant pas le porter sur ses papiers officiels. Pourtant, dans sa famille, du côté maternel, juif, tous portent un double prénom : Rita s’appelait Rivka, Issaï , Isaac, Grisha, Hirsch « Pour ne pas nous gâcher la vie »
Elle raconte les allers-retours entre Moscou, où résident ses grands-parents et Saint Etienne où elle vit pendant l’année scolaire. Arrivée en France très jeune, elle doit affronter l’école alors qu’elle ne maîtrise pas le français. Adolescente, elle se définit comme Russe, se voit en patriote russe mais n’envisage pas de retourner définitivement dans sa ville natale.
Histoire d’exil, d’apprentissage, de recherche d’identité, de double culture… à hauteur de petite fille, puis d’adolescente. Touchante.
Histoire de langue apprise, de langue interdite (en Russie)
Merci à Babélio et aux éditions Gallimard de m’avoir permis de lire ce livre et de participer à la rencontre avec l’auteure Zeruya Shalev dont j’ai lu, et apprécié les romans précédents, Thera, Ce qui reste de nos vies et Douleur.je retrouve avec grand plaisir son univers familier : un regard féminin et aiguisé sur la réalité israélienne racontée dans le théâtre familial de personnages qu’elle fait vivre au quotidien.
Deux voix féminines alternent : celle d’Atara, à peine la cinquantaine, architecte spécialisée dans la conservation de bâtiments anciens, mère de famille de deux enfants adultes de deux mariages successifs. Celle de Rachel, 90 ans, mère de deux fils. Un secret de famille dévoilé au décès du père d‘Atara , Mano:son mariage caché avec Rachel.
Atara retrouve Rachel et va exhumer un autre secret de famille : la participation de Rachelet de son premier mari , Mano (le père d’Atara) à la lutte du Lehi à la fin du Mandat Britannique. Mano et Rachel se sont aimés et mariés dans la clandestinité. Leur séparation est un autre mystère qui a pesé sur les relations familiales des deux familles et de leurs enfants. Nous découvrons cette époque lointaine, il y a 70 ans, des combats qui ont été occultés, l’amertume de ces idéalistes exaltés qui ont combattu les britanniques par le terrorisme tandis que ceux de la hagannah étaient loués en héros.
Est-ce un hasard si ces souvenirs resurgissent maintenant que l’extrême droite est au gouvernement en Israël? Selon Zeruya Shalev à qui j’ai posé la question hier, Lehi et Extrême Droite actuelle n’ont aucun rapport.
Un autre terrorisme sévit : Après une attaque au couteau à Jérusalem (p.124)
« pourquoi cela te choque? Vous aussi vous avez combattu l’occupant! Vous aussi vous avez combattu l’occupant! Quelle différence entre les combattants pour la libération d’Israël et ceux pour la libération de la Palestine »
Dans la double famille de Rachel et d’Atara toutes les nuances politiques coexistent : Rachel a choisi de vivre dans une implantation alors que son fils Yaïr refuse de passer la Ligne verte et d’aller dans les territoires occupés. Son deuxième fils Amihaï, a choisi d’être ultra-orthodoxe, voir sa mère dans les territoires occupés ne lui pose aucun problème, en revanche exposer ses enfants à la vie laïque est hors de question, la grand-mère ne peut donc pas les recevoir. . Lors de la rencontreavec l’autrice, le thème de la transmission, est au cœur du roman. Aucun des deux fils de Rachel ne partage ses idées laïques mais nationalistes.
La famille recomposée d’Atara est aussi compliquée : elle a eu une fille d’un précédent mariage et son mari Alex aussi, ensemble ils ont un fils Eden. Les trois enfants sont dispersés : Avigaïl la fille d’Atara étudiante aux Etats Unis, Yoav, le fils d’Alex est quelque part en Amérique latine, tandis qu’Eden qui a servi dans les commandos, est revenu mutique.
Alex et Atara habitent Haïfa, ville multiculturelle (p. 113)
« …sa ville-refuge, celle qui l’a accueillie à bras ouverts des années plus tôt; toute de vert et de bleu parée et dont le fonctionnement architectural l’a immédiatement émerveillée. Des constructions arabes datant de l’Empire ottoman et du mandat britannique, du bâti templier à côté d’édifices Bauhaus, un brassage culturel qui accompagne le brassement hypnotique de la montagne et de la mer… »
Pour cette architecte, les lieux jouent aussi leur partition dans le livre et toute leur symbolique.
Rachel(p.2567 exprime ses doutes
« Israël est devenu un endroit surpeuplé, gris, barricadé, qui se cache derrière des murs et des barbelés, signe qu’il n’a plus foi dans sa légitimité »
Le contexte historique, politique, social et géographique m’a bien sûr intéressée mais Stupeur est avant tout une histoire familiale. Zeruya Shalev est une experte dans l’analyse des rapports dans le couple, entre parents et enfants. Elle dissèque ces relations avec une acuité particulière. Aussi bien l’amour, le coup de foudre que les choix qu’une femme fait entre l’amour maternel et l’attention portée à son conjoint. Elle met en évidence toutes les facettes et les choix qui se posent à une femme, surtout si elle est mère.
J’ai été happée par l’histoire de la rencontre d’Atara et de Rachel, j’ai aimé aussi l’évocation des relations conjugales entre Alexet Atara.
J’ai aussi été intéressée par les références bibliques, l’irruption du bouc émissaire, du personnage de Jephté même si cela n’est pas vraiment ma tasse de thé.
Je ne dévoilerai pas plus loin l’histoire, lisez-le livre!
En attendant de rencontrer Zeruya Shalev dans les salons de l’éditeur Gallimard , j’ai eu le plaisir de l’écouter sur les podcasts de RadioFrance dans l’Heure Bleue de Laure AdlerCLIC Quel dommage que cette émission s’arrête! et Par les Temps qui courent pour son romanDouleur. CLIC
La soirée de présentation de Stupeur par Zeruya Shalev dans les salons de son éditeur, Gallimard, a été très chaleureuse. J’ai eu le plaisir de l’écouter en hébreu, relayée par son interprète, à tour de rôle, tandis qu’à la radio la voix de la traductrice se superpose et empêche l’écoute en V.O. J’ai apprécié sa grande simplicité : une leçon d’écriture. L’écrivaine se laisse guider par ses personnages qui s’imposent à elle dans toute leur complexité et elle nous a montré comment elle les fait vivre. Héroïnes fortes, sans filtre, qui ont même occasionné des réactions violentes chez les lecteurs en Israël qui l’ont abordée dans la rue . Je crois que je vais relire ses romans!
Intriguée par le titre et par l’affiche, j’attendais une occasion pour retourner au Musée de la Vie Romantique.
L’exposition est logée dans deux salles à l’écart de la maison principale : l’une L’imagination fait le paysage fait alterner des lavis d’encre sur papier représentant des îles imaginaires, désertes et inquiétantes que j’ai appréciées et des personnages : adolescentes le plus souvent au regard éteint derrière des paupières baissées. Cette filles aux chevaux verts est-elle une noyée tirée de l’eau par un personnage dont on ne devine que les mains et les bras? Toutes les filles semblent incapables de tenir sur leurs membres et sont soutenues par des inconnus. Cette évanescence me met mal à l’aise.
A l’étage au-dessus, L’espace entre eux présente de grands tableaux à la verticale, deux diptyques se font face tandis que trois tableaux occupent le mur. On y voit des couples de très jeunes gens qui fument. Ils ne se regardent pas, ne se touchent pas. Ce ne sont pas des portraits, les traits sont impersonnels, souvent les yeux clos. Grande froideur.
Je ne vois pas le « romantisme » annoncé, mystère de BD ou de publicité!
Les autres œuvres sont dispersées dans les collections permanentes dans la maison d’Ary Scheffer remplies de souvenirs de l’Epoque Romantique : au rez de chaussée on traverse une salle Ary Scheffer avant d’arriver aux souvenirs de George Sandreprésentée sur divers portraits, une jolie sculpture, les bijoux de George Sand sont dans deux vitrines, on voit aussi des images de Nohant
George Sand peignait aussi : paysages d’aquarelles et dendrites (j’ignorais cette technique). Une salle est consacrée à Pauline Viardot et à sa soeur La Malibran avec divers portraits, une autre à Renan qui épousa la fille d’Ary Scheffer. Une autre illustre le Romantisme : scènes peintes d’Atala de Chateaubriand, de Walter Scott, de Shakespeare,Victor Hugo.…
Parmi ces œuvres fortes, et les très beaux meubles d’époque on a accroché les tableaux que Françoise Pétrovitcha peint exprès pour cette maison : le rose flashe sur les tentures dorées et les meubles patinés par le temps. La figure féminine qui fume est une évocation de George Sand, symétrique une évocation rose et androgyne de Maurice Sand pas en costume contemporain pas plus réussi que sa mère.
j’ai eu grand plaisir à retrouver les objets authentiques des collections permanentes et comme il faisait très beau, nous avons terminé l’après midi dans le jardin attablées au salon de thé. Un vrai bonheur!
le Mont Saint Michel à l’arrière du Couesnon; On devine la foule des pélerins qui traverse
Les traversées de la Baie ne se ressemblent pas, selon les saisons, la météo, l’heure, la lumière mais aussi le coefficient de marée. Par petites marées, le départ est à Saint Léonard, non loin d’Avranches.
C’est bien sûr la marée qui impose ses horaires. Départ 13 heures, retour 19 heures.
les salicornes plantes pionnières
Traversée gourmande qui commence par la cueillette des mûres le long du chemin qui descend du parking près du village à la Maison de la Baie (800m). On entre dans les herbus – prés salés . Marcher pieds nus sur l’herbe rase est très agréable. Après l’herbe verte, les plantes pionnières halophiles salicornes,soude et obione aux feuilles arrondies. On goûte : les salicornes sont bien charnues, la soude fleurit en ce moment, plus coriace. Nicolas, le guide, apprécie la bonne chère et nous explique qu’il ne faut pas manger trop tôt les agneaux de prés-salés, à Pâques, ils n’ont pas encore profité des herbes aromatiques, il vaut mieux attendre l’été. Après ce ne sont plus des agneaux….
Soude fleurie
Il vante aussi les qualités de la tangue – argile appréciée en massage ou en masques. La tangue est glissante. Eviter de se mouiller les pieds de peur que la plante ne devienne vraiment glissante. Préférer les endroits secs. A ma dernière traversée (à partir des Genêts) j’avais trouvé la marche fatigante (voire pénible) quand on s’enfonçait dans la vase molle qui aspirait les pieds qu’il fallait dégager à chaque pas. Aujourd’hui, rien de semblable. Nous progressons sur un sol sec qui ressemble au sable du désert. De petits grains ronds parsèment la surface : ce sont les tortillons très petits de vers qui s’enfoncent pour rester dans un substrat humide. En découpant une motte on peut deviner leurs fins tunnels.
Les épisodes les plus amusants sont les traversées de la Sée-Sélune, deux rivières qui convergent vers Avranches et qui se déploient en larges boucles dans la baie. Comme il fait bon ce sont presque des baignades : pour moi tout au moins, les grands avancent avec de l’eau aux genoux. Le guide teste à l’avant pour ne pas faire tomber le groupe dans un trou (il y a des tourbillons et parfois presque des gouffres de plusieurs mètres de profondeur) . Tantôt on traverses, tantôt on suit le petit fleuve. les divagations de la Sée-Sélune et du Couesnon modifient sans cesse la morphologie de la baie, parfois la marée montante coupe un méandre et le cours d’eau est modifié, laissant de côté un bras mort. A marée basse, on retrouve ces vestiges de lits que le fleuve a abandonné. Il reste parfois de l’eau sous la surface et cela induit le phénomène des sables mouvants.Phénomène spectaculaire, et dangereux qui pimente notre promenade : quand on piétine, le sol se liquéfie et on s’enfonce très facilement et rapidement profondément. Les enfants et les jeunes se prêtent volontiers à l’expérience. Je préfère repérer des trace d’anciens lits, des berges fossiles… Le dernier passage à gué est celui du Couesnon, élargi par la Sée-Sélune dont les eaux ne se mêlent pas vraiment, plutôt se côtoient. Mon short est bien mouillé quand nous nous approchons des remparts du Mont.
45 minutes de pause, mais pas de visite. L’entrée est complètement embouteillée, impossible de s’entendre au téléphone tellement il y a de vacarme. La passerelle est comble. Les vélos adossés à la muraille, j’ai du mal à trouver un peu d’ombre. Grande queue aux toilettes payantes.
L’aller a pris 3h15. Nous bouclerons le retour en moins de 2h. Le niveau des rivières a beaucoup baissé avec la marée. Le guide fait moins de pauses sauf celle qui permet d’observer les goélands se nourrir : les oiseaux piétine le sol gorgé d’eau, ils pédalent un moment jusqu’à ce que coque ou telline ne s’approche de la surface. Ils gobent le coquillage entier, leur gésier broie la coquille. Près du lieu de la capture on voit un petit tas blanc et les traces du piétinement.
Nous avions craint l’orage (vigilance jaune) nous avons eu de la chance et une promenade splendide.