Le Retournement – Manuel Carcassonne

IDENTITE JUIVE

Je suis entre les deux bords. Comme j’ai toujours vécu : entre. Ni ici, ni plus loin. J’habiterais sur le Jourdain,
alors que mon destin, si j’en avais eu un, m’aurait incité à un mariage à Bagatelle avec buffet et traiteur « all
inclusive ».

Une minorité à deux enchâssée dans les minorités : « La vraie communauté est le Sinaï de l’avenir. » Qui a écrit
cette phrase ? Nadia Tuéni ? Non : Martin Buber.

Vu de la montagne libanaise, à quelques pas de la frontière israélienne, Manuel Carcassonne, éditeur parisien, marié à une Libanaise, Nour, et père d’un petit Hadri, cherche son identité juive. 

Je ne suis pas entrée immédiatement dans le livre qui ressemble plutôt à un catalogue de philosophes et d’intellectuels juifs : Martin Buber, Yosef Haim Yerushalmi, Derrida, Levinas, Benny Levy, Alain Finkielkraut, Amos Oz…penseurs qui méritent chacun une lecture attentive et savante. De ces références il a tiré le titre du livre « Le Retournement »

Retour vers le passé et les origines?

« Le plus grand danger n’est pas tant l’oubli de ce qui advint dans le passé, que l’oubli de l’essentiel, comment le passé advint », résume l’historien Yosef Yerushalmi dans Zakhor. »

Passé de l’Histoire Juive, en revenant à l’Antiquité et aux Guerres Juives, à Bar Kokhba et l’Empereur Hadrien

La révolte nationale sera un désastre en Judée. Martin Buber, dans L’Esprit de l’Orient et le judaïsme, insiste sur« cet événement qui a coupé en deux l’histoire du judaïsme »

Retour sur les origines familiales, sa mère, son enfance dans le XVIème arrondissement…

ou Retour vers la religion comme pour Benny Levy « la Pensée du Retour »

« Soit s’agit-il d’un retour, d’un revirement, d’un repentir, au sens de l’hébreu « techouva » : le juif qui s’ignore est une sorte d’Ulysse, qui après avoir bourlingué rentre chez lui fourbu, retrouve pleinement la douceur oubliée de sa Nation »

ou ce retournement plus énigmatique :

Le Juif religieux va vers son unité. Il rejoint son être. Le mien est divisé, et quoi que je fasse, je serai à la fois
mouvant et immobile, amoureux de Nour et persécuté sur sa terre, ici et là-bas, scindé en deux.

[…]

J’ai été « retourné », comme on le disait avant la chute du mur de Berlin. Comment me retourner dans l’autre
sens ?

J’ai lu tous ces arguments avec curiosité sans vraiment suivre avec empathie Carcassonne.

En revanche, j’ai été très intéressée par son analyse de Sabra et Chatila et les écrits antisémites de Jean Genêt ainsi que  les prises de positions israéliennes et américaines. 

Carcassonne s’attarde aussi sur le cas de Benny Levy, personnage marquant de Mai 68 et du maoïsme retourné à la religion.

Si toute cette théorie ne m’a pas vraiment convaincue, j’ai vraiment beaucoup aimé son retour vers les racines de sa famille et les Juifs Provençaux-comtadins, les Carcassonne d’Avignon, les rabbins ce Lunel, Maïmonide, les « carrières » (ghettos) de Carpentras, Avignon, Cavaillon ou l’Isle-sur-la Sorgue où se succédèrent ses aïeux forment un récit historique bien documenté, vivant et émouvant. J’ai découvert toute une « aristocratie juive » parlant provençal, négociants en tissus, médecins ou lettrés. De même quand il décrit les diamantaires, son témoignage est passionnant.

La dernière partie du livre est plus intime puisqu’il met en scène Nour, sa compagne, et l’histoire récente du Liban et l’explosion du 4 Août 2020, les ruines et le statut des chrétiens d’Orient qu’il compare aux Juifs de Provence.

« Les chrétiens d’Orient occupent dans la représentation musulmane la fonctions symbolique que la société européenne a longtemps assignée aux Juifs » Jean-François Colosimo

Lire aussi l’avis de Vagabondage autour de soi qui m’a convaincue de télécharger le livre

 

 

Terra Alta – Javier Cercas – Actes Sud

ESPAGNE

Depuis longtemps, les blogs amis recommandent la lecture de Javier Cercas et j’avais envie de découvrir cet auteur. 

Terra Alta est une comarque de Catalogne, région viticole. Site de la Bataille de l’Ebre (juillet-septembre 1938). 

Melchor, ancien voyou de Barcelone, découvre en prison Les Misérables. Cette lecture est une révélation. A sa sortie de prison, il deviendra policier comme Javert et poursuivra les assassins de sa mère. Policier bien noté, il se distingue par un geste de bravoure lors d’une attaque terroriste. Pour sa sécurité, il est muté à Terra Alta. 

Un crime horrible y est commis. Melchor s’investit dans l’enquête qui piétine et qui est rapidement classée. Le policier ne lâche pas l’affaire, comme Javert… et décide de continuer seul contre l’avis de sa hiérarchie.

 

 » -Ecoutez, faire  justice, c’est bien. C’est pour cela que nous sommes devenus policiers. mais quand on pousse le bien à l’extrême, il se transforme en mal. C’est ce que j’ai appris au cours des années. Et autre chose. La justice n’est pas seulement une question de fond. C’est surtout. Aussi, ne pas respecter els formes de la justice revient à ne pas respecter la justice? Vous le comprenez, n’est-ce pas? 

Melchor ne dit rien ; le sous-inspecteur esquisse un sourire tolérant.

Bon, vous comprendrez. Mais n’oubliez pas ce que je vous ai dit Marin : la justice absolue peut être la plus absolue des injustices. »

Terra Alta est un roman policier très littéraire. Melchor tombe amoureux de la bibliothécaire qui lui conseille d’autres livres. Ensemble , ils relisent les Misérables (et cela me donne bien envie de le relire moi-même). J’aime que des correspondances s’établissent entre des livres, qu’elles m’entrainent très loin et qu’un nouvel éclairage me fasse découvrir des facettes d’un livre que je croyais connaître. Pour moi, le personnage intéressant était Jean Valjean et non Javert. Cet aspect m’a plus intéressée que l’enquête qui n’avance pas.

Jusqu’au final : sublime!

Vivre avec nos morts – Delphine Horvilleur

PETIT TRAITE DE CONSOLATION

Qui aurait pensé que la laïcarde, anticléricale aurait été enchantée par le livre d’une rabbine?

Qui aurait pensé que la voyageuse, bien matérialiste, éloignée de toute préoccupation funéraire aurait choisi un titre comme « Vivre avec nos morts« ?

Et pourtant c’est un véritable coup de cœur que ce livre !

Delphine Horvilleur est une merveilleuse conteuse. Une de ses fonctions de rabbine est d’accompagner au cimetière les familles avec le kaddish, et quelques paroles pour les vivants. Aucune formule toute faite. Une évocation toute en humanité de celui ou celle qui a quitté ce monde.

11 chapitres.

Le premier Azraël, l’ange de la mort, nous entraîne en salle de dissection. Avant d’être rabbine, Delphine Horvilleur a étudié la médecine. Elle démontre que la mort se trouve au cœur de la vie, avant même la naissance, in utero, la mort cellulaire est nécessaire à la formation des doigts de la main…

« La biologie m’a appris combien la mort fait partie de nos vies. »

Les autres chapitres ont pour titre un prénom, ou deux, et présentent une personne  : Elsa Cayat « la psy ce Charlie » 

« je vous présente Delphine, notre rabbin. Mais ne vous inquiétez pas, C’est un rabbin laïc! »

Cérémonie rappelant les attentats de Charlie Hebdo, occasion de rappeler la place dans le judaïsme de la laïcité et de la place d’une juive non croyante. Occasion aussi de raconter des traditions juives, comme celle de déposer un caillou sur les tombes.

Marc, l’homme du 3ème chapitre est un anonyme. A son propos, Delphine Horvilleur nous raconte des histoires de fantômes, histoires de revenants dont la tenue blanche rappelle le linceul. Et elle nous enseigne les traditions d’inhumations et la vieille légende du Dibbouk. Merveilleuse conteuse qui allie souvenirs d’enfances, textes bibliques, et histoire juive récente.

Sarah et Sarah évoquent le « panier des générations » ou comment se transmet l’histoire familiale. Histoire qui pourrait être tragique puisque Sarah est née en Hongrie avant guerre et se trouve déportée à Auschwitz.  Jamais le récit ne cède  au pathos il est allégé par des blagues juives;

Marceline et Simone, les « fille de Birkenau » est sans doute mon chapitre préféré, leçon de vie illustrée par la Légende de Skotzel, avocate des femmes auprès du Tout-Puissant portée par la pyramide des femmes.

Je ne  peux résumer en quelques ligne chaque partie du livre, ni m’étendre sur les référence à la Bible, comme la mort de Moïse et les interprétations rabbiniques.

j’ai été très touchée par le récit de la journée qu’elle a passé avec son ami le jour de la mort de Rabin et son rapport à la terre d’Israël et à l’hébreu. Pouvoir des mots, rapport du sacré

« Et si, interroge-t-il (Gershom Sholem) en s’imaginant rendre profane un langage ancestral religieux et apocalyptique, on enclenchait un processus inévitable, le retour de la violence messianique? « 

Cette violence se traduit dans l’attentat de Hébron dans le caveau des patriarches, le jour de Pourim

« Dans son geste et à coup de mitraillette, tentait-il de réveiller Abraham, Isaac et Jacob de leur repos éternel pour qu’ils assistent à la scène? N’avait-il pas déjà convié Esther pour qu’ils assistent à al scène? […] toute une littérature messianique se joignait à la fête pour propulser la fin du monde. C’était écrit, il restait à faire… »

Le livre se termine par Edgar, l’oncle de la conteuse qui place cette histoire sous le signe de la conscience et les vers de Victor Hugo de la légende des siècles . Elle nous conduit dans le petit cimetière alsacien de Westhoffen où son oncle Edgar repose. Cimetière profané le 3 décembre 2019.

Une très agréable lecture : une belle surprise!

 

 

 

 

Whistler (collection Frick) au Musée d’Orsay

Exposition temporaire jusqu’au 8 mai 2022

Venise : Le Cimetière

A al suite de la fermeture pour travaux du musée newyorkais, une partie de la collection Frick est exposée au Musée d’Orsay : 22 oeuvres, 4 peintures, 3 pastels, des eaux-fortes avec des œuvres des collections du Musée d’Orsay.

Canal vénitien

Né en 1834 dans le Massachussetts, Whistler étudia dès 1855 à Paris dans l’atelier de Gleyre ; il se lie à courbet, Fantin-Latour. En 1870, il s’installe à Londres qu’il quittera après le procès qui l’opposa à Ruskin. Ruiné il retourne à Paris, il voyage à Venise d’où il rapporte eaux fortes et pastels.

L’exposition montre également de grands portraits.

*Variations en violet et vert

Deux tableaux mettent l’accent sur les variations colorées, on devine une influence japonisante.

Symphonie en gris et vert

J’avais déjà vu les variations en violet et vert à Giverny à l’occasion de l’exposition des peintres américains.

Découverte de ce peintre au Petit Palais dans l’exposition des impressionnistes  à Londres.

Les dessins de Venise ont été une excellente surprise. C’est une exposition n’occupant qu’une seule salle, occasion d’admirer les autres richesses du Musée d’Orsay.

Un pays de neige et de cendres – Petra Rautianen

FINLANDE

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Merci au Seuil et à Babélio qui m’ont offert ce livre dans le cadre d’une opération de la Masse Critique.

Je me réjouissais du voyage en Finlande, en Laponie, au delà du Cercle Polaire. Je n’avais pas bien lu le titre : Un pays de neige et de cendres. Ces cendres dénoncent un épisode de la Seconde Guerre Mondiale tragique et peu (pas) connue de nous . 

Une petite remise à niveau sur Internet a été nécessaire pour mettre de l’ordre dans mes idées:

  • Novembre 1939 : invasion de la Finlande par l’Union Soviétique qui s’affrontent en une Guerre d’Hiver 
  • Avril 1940 : invasion du Danemark et de la Norvège par l’Allemagne nazie
  • Juin 1941 : Opération Barberousse : les panzers allemands entrent en Union soviétique, les troupes allemandes entrent en Finlande. 
  • 1941- 1944 : Guerre de Continuation : co-belligérance de l’Allemagne et de la Finlande
  • fin 1944 ; Intensification des hostilités entre les Alliés et les Allemands qui pratiquent dans leur retraite la politique de la Terre Brûlée 
  • jusqu’en 1950 : poursuite des opérations de déminage

Deux histoires s’entrecroisent dans le roman : l’une se déroule à Inari de février à septembre  1944 dans un camp de concentration mettant en scène des hommes, finnois, allemands et lapons, gardiens et prisonniers. Les prisonniers sont soumis à un régime épouvantable, froid, manque de nourriture et travaux dans des conditions terribles. Les gardiens jouent un jeu très trouble, on ne comprend pas très bien s’ils gardent des prisonniers vivants ou s’ils les liquident par la faim et le froid. D’étranges expériences, mensurations, examens médicaux suggèrent une purification ethnique dont seraient victimes entre autres les Sames au titre d’une aryanisation, les Finnois étant les Aryens. Les gardiens finnois se surveillent les uns les autres, l’un d’entre eux fait l’objet d’une surveillance telle qu’on ne sait plus où le situer, parmi les prisonniers ou les gardiens. Une Saigneuse – guérisseuse? infirmière? est un autre personnage très trouble. 

L’autre histoire racontée dans le livre est celle d’Inkeri, journaliste-photographe qui s’installe au village d’Enontekiö en 1948. Elle est à la recherche de son mari qui est passé par le camp de prisonniers d’Inari. En l’absence d’indices ou de preuves de vie, elle s’intègre dans le village lapon et enseigne dans une école locale, fait des photos et s’intéresse à la culture locale sami qui est occultée. La neige, l’obscurité  noient les décombres du camp de prisonniers. Surtout, les témoins s’ingénie à nier ce passé récent. Chacun sait ce qu’Inkeri cherche mais chacun lui met des bâtons dans les roues. Le passé est si inavouable qu’il vaut mieux qu’il reste caché. 

Cette lecture est difficile.  Si l’évidence est noyée dans un brouillard épais, cela ne facilite pas la compréhension pour la lectrice peu au fait de l’histoire. Sans parler des noms finnois difficiles à déchiffrer. Et pourtant je suis restée captivée comme dans un thriller.

Mes recherches sur Internet, au lieu de clarifier la situation, ont contribué à m’embrouiller. Selon Wikipédia, les commandements militaires finnois seraient restés distincts de leurs alliés nazis et il n’y aurait eu que très peu de persécutions antisémites. D’après d’autres sources, les camps en Laponie auraient été des camps d’extermination ethnique. Récemment, la Russie a demandé qu’on ouvre une enquête sur ces persécutions et massacres (Le Monde 28/04/2020). La question est donc ouverte!

 

Ne pleure pas sur la Grèce – Bruno Doucey

LIRE POUR LA GRECE

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Vous avez sans doute reconnu le visage de Yannis Ritsos et peut être le poème qui donne le titre du livre

Ne pleure pas sur la Grèce, quand elle est prête de fléchir avec le couteau sur l’os, avec la laisse sur la nuque,

la voici qui déferle à nouveau, s’affermit et se déchaine pour terrasser la bête avec la lance du soleil 

Si le poète emprisonné est le sujet du livre de Doucey  ce n’est ni une biographie, ni une étude littéraire mais un roman d’amour aux temps des colonels. 

Après un prologue mettant en scène des réfugiés yézidis débarquant sur l’île de Leros, le livre commence le 21 avril 1967, le jour du Coup d’état  des colonels.

Antoine arrive à Paris avec le projet de gagner un peu d’argent pour rejoindre son amoureuse, Fotini à Heraklion. Fotini, étudiante en littérature, a choisi Ritsos comme sujet d’étude. Antoine doit faire une revue de presse quotidienne.  Il consacre l’essentiel de ses recherches à la Grèce. Rapidement il perd le contact avec Fotini qu’il espère retrouver.

S’étant distingué par son dossier de presse grec, il rencontre des intellectuels grecs exilés à Paris : Clément Lépidis et Aris Fakinos qui publient un journal en exil et préparent le Livre noir de la Dictature en Grèce. A la suite de cette collaboration, Antoine intègre une délégation du CICR, la Croix Rouge, pour visiter les lieux de détention des prisonniers politiques. Il espère retrouver Fotini au cours de cette mission. 

Parallèlement, nous suivons Yannis Ritsos sur ses lieux de détention, sur l’île de Yaros – l’île du Diable – » un gros rocher battu par les vents. Pas d’arbres. Pas d’eau. Pas d’habitants ». Ce n’est pas son premier emprisonnement , Ritsos est un vétéran qui sait gérer la condition de prisonnier. Mais surtout Yannis Ritsos est poète et sait s’évader par les mots :

« La valise serrée contre ses jambes, il avait laissé ses pensées prendre le large pour apaiser l’angoisse que faisait monter en lui la présence des militaires. pas un carnet dans sa valise, pas un crayon qu’on lui aurait immédiatement confisqué. Non mais des poèmes par centaines, dans la tête et dans le cœur, que personne ne parviendrait à lui enlever. Quelle chance après tout d’avoir choisi la poésie et non la peinture ou le piano! Dans les camps où on les jette, le peintre privé de ses toiles et de pigments vit un enfer, le musicien sans piano se voit  amputé de la meilleure part de lui-même, mais moi, poète sans stylo ni papier, de quoi me  prive-t-on que je ne puisse trouver en moi? »

Doucey évoque les interrogatoires, les cris, la douleur des prisonniers. On peut être incarcéré pour n’importe quoi, un disque de Théodorakis, même les cheveux longs ou les mini-jupes sont proscrits. L’écriture de Doucey est aussi poétique.  Des vers de Ritsos entrecoupent le récit. 

Ritsos est ensuite transféré dans le Dodécanèse, sur l’île de Leros où sont installés deux camps et un asile d’aliénés : 

« l’asile…les uns le demandent et d’autres voudraient fuir, se dit le poète en regardant les premières lueurs du jour embraser la ligne d’horizon. Etrange situation que celle de l’homme incarcéré sur l’île de Leros où cohabitent sans véritablement se croiser bannis de la dictature, exilés en transit et patients d’un  des plus grands hôpitaux psychiatriques de Grèce

Leros, île-prison

Leros, île-refuge

Leros, île des fous »

Malgré l’isolement, la maladie, la poésie ne quitte pas le poète. Il rêve de vaisseau-fantôme, il compare son sort à celui des malades internés à l’asile

Si je suis ici, se répète-t-il, c’est parce que mes poèmes ressemblent au pollen que transporte le vent. on brûle mes livres, on m’interdit d’écrire, on enferme mon corps dans une prison, on me retient loin des lieux où ma parole se fait entendre. mais cela n’empêchera pas ma poésie d’atteindre d’autres rivages. on n’arête pas le vent. on n’enferme pas le vent…

J’aimerais recopier les poèmes, les apprendre par coeur, en lire d’autres….et lire les livres que Doucey a consacré à Pablo Neruda, Lorca, Max Jacob, Jara…A suivre…

La Messe de l’Athée – Balzac

LECTURE COMMUNE BALZAC 

Courte nouvelle dans les Scènes de la Vie parisienne qui peut se lire d’un trait. Grande sobriété  : deux personnages principaux , deux médecins, le célèbre chirurgien Desplein et son jeune collègue Horace Blanchon. Desplein professe un athéisme convaincu et une pleine confiance dans la science. Et pourtant, Blanchon le surprend à Saint Sulpice à la messe, non pas une seule fois mais à plusieurs reprises. Comme Blanchon, le lecteur est intrigué….

naturellement pris de curiosité, l’interne qui connaissait les opinions de son maître, et qui était Cabaniste en dyable par un y grec (ce qui dans Rabelais est u

Il vous faudra lire la nouvelle pour résoudre ce mystère!

Balzac vous tiendra en haleine, comme d’habitude. Mais contrairement aux autres œuvres de l’auteur, pas de cynisme ni de malignité. Balzac bienveillant? Il vous surprendra encore.

Comme il m’a étonnée par l’emploi de locutions originales que je recopie ici

« Ni puritain ni sermonneur, il jurait de bonne grâce en donnant un conseil et faisait volontiers un tronçon de chière lie quand l’occasion s’en présentait. »

Lire également les avis de pativore maggie claudialucia,  Rachel

L’Echo du Lac – Kapka Kassabova – Marchialy

BALKANS – MACEDOINE-ALBANIE-GRECE-BULGARIE

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Lisière fut un  véritable coup de cœur l’an passé! Kapka Kassabova, écrivaine bulgare emmenait le lecteur dans les forêts sauvages de la zone frontalière entre Bulgarie, Turquie et Grèce, aux frontières de l’Europe, sur l’ancien Rideau de fer. Elle nous conduit sur les routes d’exils, à travers une histoire millénaire qui remontait aux Romains, aux Thraces. Rencontre avec des gens simples qui ont traversé des frontières pour garder leur identité, leur langue ou leur religion. Exils volontaires, échanges de population, ou réfugiés chassés. 

 

Les lacs jumeaux d’Ohrid (« h » aspiré) et Prespa sont incrustés tels des diamants dans les replis des montagnes de Macédoine occidentale et d’Albanie orientale. Ils sont relativement proches de l’Adriatique et de la mer Égée[…] Ici passait la via Egnatia, voie romaine stratégique reliant Dyrrachium sur la côte adriatique à Byzance sur le Bosphore.

Le lac d’Ohrid est alimenté par des affluents, des sources sublacustres, et – fait plus remarquable – par des eaux souterraines provenant du lac Prespa[…]Cette extraordinaire transfusion s’opère sous nos yeux, seconde après seconde, tout comme le bouillonnement
des sources lacustres à Saint-Naum, en Macédoine, et à Drilon, en Albanie.

L’écho du Lac décrit autre région balkanique : la Macédoine à cheval sur trois états actuels : Macédoine du Nord, Albanie et Grèce mais aussi revendiquée par la Bulgarie, la Yougoslavie hier et même l’ Empire ottoman. Rien ne la symbolise mieux que cette salade macédoine, faite de divers morceaux mélangés. Diverses langues, Macédonien, Bulgare, Albanais ou Grec, Turc, musulmans ou orthodoxes, avec toutes les combinaisons possibles. Et tout cela sur un mouchoir de poche : sur les rives du Lac d’Ohrid entre deux petites villes Ohrid la macédonienne et Pogradec l’Albanaise, quelques villages, un monastère fameux, des grottes autrefois habitée par des ermites, des montagnes sauvages où vivent encore des ours et des loups…Non loin du Lac d’Ohrid, les Lacs Prespa sont également à cheval sur l’Albanie, la Macédoine du Nord et la Grèce. leur histoire est aussi dramatique et sanglante, Komitas et andartes mais aussi souvenirs des guerres civiles grecques. Exils et emprisonnements dans les camps albanais d’Enver Hoxa, ou sur les îles de Makronissos. Identités complexes façonnées par les exils jusqu’en Australie. Totale tragédie quand la Besa ( serment à la parole donnée et au Kanun albanais)  façonne des vendettas qui courent sur des générations. 

L’orage menace sur le Lac d’Ohrid

L’écho du Lac correspond à une démarche très personnelle : la mère, la grand-mère, les tantes et cousines de Kapka Kassabova sont originaires d’Ohrid. C’est donc un  retour aux sources de sa famille maternelle. Les titres des deux premiers chapitres Fille de Macédoine et A qui appartenez-vous? situent l’autrice dans la position de l’exilée qui rentre au pays et qui reconstitue l’histoire de sa famille sur des générations. Quand elle rencontre des personnes qui ne lui sont pas apparentées, elle est considérée comme une fille du pays. Rien à voir avec une aventurière ou une journaliste qui viendrait explorer un pays étranger. Il en résulte un accueil toujours bienveillant et confiant. De parfaits inconnus lui livrent des secrets de famille, racontent leurs exils, leurs retours impossibles, leurs enfants perdus de l’autre côté d’une frontière infranchissable. Et toutes ces histoires sont très touchantes. 

monastère saint Naum

Il n’est pas indifférent que ce livre soit écrit par une femme dans cette région où hommes et femmes voient leur rôle défini par une tradition patriarcale presque féodale. Il n’y a pas si longtemps au XXème siècle une fille n’avait pas le droit de passer deux fois dans la rue principale dans la même journée. Elle était assignée à un code de conduite très précis. De même, les femmes macédoniennes revêtaient très jeunes le noir du deuil pour ne pas le quitter, « veuves » d’un mari parfois vivant, exilé, emprisonné ou en fuite.

« La polygamie était assumée chez les musulmans, clandestine chez les chrétiens. Cela explique peut-être pourquoi la ville close adopta un système matronymique : les femmes s’assuraient de laisser leur empreinte. À qui appartenez-vous ? Je suis la fille d’Angelina.[…]

L’absence des hommes conférait aux femmes davantage de pouvoir au sein des familles et des communautés. »

« J’avais beau rencontrer davantage d’hommes que de femmes, les femmes du lac me semblaient avoir une
présence plus prégnante. Mortes ou vivantes, elles incarnaient l’élément lacustre, les profondeurs génératrices où le désir et le chagrin ne cessaient de bouillonner. Je me suis assise sur l’herbe sèche au-dessus de Zaver. Je me suis imaginé une procession : les femmes des lacs. Des femmes lavant le linge, des enfants sur le dos, réparant des filets de pêche, défiant à la rame les vagues mauvaises dans ces chuns aux allures de cercueils, flanquées de mules chargées ; et des citadines en talons hauts munies de livres et de cahiers, de rêves de grand amour, de réussite… La perfection, sinon rien. »

 

Il faudrait parler d’histoire, d’Alexandre à Ali Pacha de Janina, de guerres greco-bulgares, des divers communistes grecs (partisans souvent staliniens) de la Yougoslavie de Tito, des outrances d’Enver Hoxa et de la terreur qu’il inspira, de ce conflit identitaire pour le nom « Macédoine » ou pour le drapeau qui sépare les habitants du Lac Prespa par une frontière invisible… Evoquer le monastère Naoum et Clement, les fresques, les miracles….

parc drilon

J’ai enfin compris les mystères de Psarades, où nous avons passé quelques jours. Nous avions essayé de parler avec une vieille dame en Grec, elle ne nous comprenait pas, et la femme du restaurant ne savait pas déchiffrer le menu en Grec. Elle n’était pas illettrée, nous ne savions pas que le macédonien s’écrivait en cyrillique.

Nous avions aussi visité le Parc Drilon à Tushemisht en Albanie sans savoir que les sources étaient celle du fleuve Drin. Tant de choses que les touristes, même consciencieuses ne peuvent deviner!

 

Les Lieux qu’habitent mes rêves – Felwine Sarr – ed. L’Arpenteur

LIRE POUR LE SENEGAL

Adansonia (Baobab)

Merci à Gallimard et à Babélio pour cet envoi dans le cadre de la Masse Critique! 

Les lieux qu’habitent les rêves sont multiples, comme sont doubles les jumeaux Bouhel et Fodé nés comme l’auteur en Pays Sérère au Sénégal mais séparés, Bouhel étudiant à Orléans, et Fodé menuisier dans le Siné Saloum. A leur voix, se mêlent celle d’Ulga, étudiante polonaise amoureuse de Bouhel qui lui fait connaître sa famille en Pologne et celle du Frère Tim, au monastère de Marmyal. 

Par petites touches, chapitres très courts de 3 ou 4 pages, l’histoire se dessine, impressionniste. Je ne suis pas tout de suite entrée dans le livre. La multiplicité de narrateurs, de lieux, la chronologie bouleversée m’ont perdue. Le rythme lent, la belle écriture, le mystère des rêves m’ont captée progressivement. 

J’ai d’abord lu avec beaucoup d’intérêt l’histoire initiatique de Fodé en pays sérère (j’avais coché la case espérant un voyage au Sénégal). Les croyances, le déroulement des cérémonies de circoncision, le  monde des esprits est évoqué avec beaucoup de charme. Sur place, je n’avais jamais osé poser de question à propos de ces initiations.

L’histoire de Bouhel est plus compliquée. Une histoire d’amour le conduit en Pologne dans la famille d’Ulga en Pologne.  Bouhel cherche l’apaisement dans un cloître où je le suis mal. Je suis mauvais public pour les questionnements théologiques.

Le lien  entre les jumeaux est tenu, trop fin pour être vraiment le sujet du livre. J’aurais aimé le sentir mieux. Ils sont si éloignés qu’il m’est difficile d’envisager la gémellité.

Une lecture poétique, agréable.

La Part de l’Ombre – sculpture du SO du Congo au Quai Branly

Exposition temporaire jusqu’au 10 avril 2022

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Dans cette exposition : masques et statues de bois.Les masques sont splendides.

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Bois et pailles, textiles aussi. Ils sont portés par les hommes même si la figure est féminine. Le plus souvent ils sortent à l’occasion d’initiation des jeunes hommes .

masque féminin portant un plateau de nourriture : masque mendiant
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On reconnait ici un homme blanc : un missionnaire

Certains statues font l’objet de cultes plus discrets, à l’occasion de l’élection d’un chef on voit aussi des statuettes présentées en couple. Souvent l’homme est un musicien, la femme présente une maternité

L’homme tambourine, la femme porte son enfant sur sa hanche et de l’eau sur la tête
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statue faîtière sur un toit

Certains statues sont des fétiches, investies d’un pouvoir magique parfois guérisseur, il existe aussi des objets anti-sorcellerie Njinda.

Encore un couple musicien/maternité
les piquants suggèrent un caractère agressif
Pourquoi le personnage est-il entravé?

En conclusion : une très belle exposition très intéressante aussi avec des données historiques