De Kiki de Montparnasse, je ne connaissais qu’une image, la photo de son dos prise par Man Ray.
Catel et Bocquetont mis en lumière cette « clandestine de l’Histoire« . C’est le 4ème roman graphique que je lis dans cette collection après Olympe de Gouge, Anita Conti et Joséphine Baker. Les auteurs ont appliqué la même recette : une grosse BD (336 pages) en noir et blanc avec des chapitres séparés par des pages illustrées d’une maison sous une adresse et une date. Une chronologie pour remettre de l’ordre dans les idées. Une série de fiches biographiques pour les personnages secondaires illustres, et enfin une bibliographie. Travail historique sérieux!
Kiki de Montparnasseest née Alice en 1901 à Châtillon-sur-Seine, petite campagnarde délurée plus encline à l’école buissonnière qu’aux grandes études. A 12 ans, elle monte à Paris gagner sa vie comme bonne chez une boulangère qui l’exploite. Un sculpteur l’engage comme modèle .
En 1918, elle s’installe à Montparnasse et continuera à poser pour les artistes. Elle fait la connaissance de Modigliani, Soutine, Kisling, Foujita...et devient Kiki. Elle partage la vie d’un peintre polonais Maurice Mendjisky mais continue à poser pour tous les artistes de Montparnasse s’essaie elle-même à la peinture et mène une vie très libre sans dédaigner alcool ni drogues..
Au début des années vingt, Man Ray l’introduit dans les cercles dadaïstes avec Tzara, chez Picasso et les surréalistes. Nous allons croiser et les Surréalistes, BretonCocteau. Kiki s’essaie aussi au cinéma. Elle est la muse des films expérimentaux surréalistes mais le cinéma américain la dédaigne, trop fantaisiste pas assez pro!
Nous la suivons dans ses aventures qui se terminent parfois très mal….A vous de lire!
J’ai beaucoup apprécié les scènes de café très vivantes et amusantes. En revanche, je suis restée sur ma faim en ce qui concerne les œuvres des artistes. Les amours et les brouilles m’ont un peu lassée. Kiki n’a pas l’envergure d’Anita Conti ni de Joséphine Baker!
Chacun des volumes composant la Recherche contient le récit d’une soirée parisienne, nous y retrouvons toute cette société du Faubourg Saint Germain. Le prince de Guermantes a fait construire un nouvel hôtel avenue du bois et la Princesse de Guermantes n’est autre que Madame Verdurin. Quelques nouveautés mais aussi permanence des souvenirs comme les pavés inégaux sur le chemin des jardins des Champs-Elysées pris autrefois, enfant, avec Françoise
« comme un aviateur qui a jusque-là péniblement roulé à terre, «décolle» brusquement, je m’élevais lentement vers les hauteurs silencieuses du souvenir. Dans Paris, ces rues-là se détacheront toujours pour moi en une autre matière que les autres. »
En route il croise Monsieur de Charlus accompagné par Jupien, après une attaque, le baron est assez pitoyable, aveugle, mais toujours entreprenant avec les jeunes gens.
Un autre pavé inégal lui fait remonter tous ses souvenirs : la madeleine, les clochers de Martinville, les images de Combray et de Venise.
Le maître d’hôtel fait patienter le narrateur dans la bibliothèque pour ne pas interrompre le morceau de musique qui se joue au salon. Il y fait toute une méditation sur les souvenirs
« de la jouissance immédiate, chaque fois le miracle d’une analogie m’avait fait échapper au présent. Seul il avait le pouvoir de me faire retrouver les jours anciens, le Temps Perdu, devant quoi les efforts de ma mémoire et de mon intelligence échouaient toujours »
Et voici le Temps Retrouvé qui affleure par un jeu de mémoire :
je m’étais dit en cataloguant les illustrations de ma mémoire : « j’ai tout de même vu de belles choses dans ma vie
Et ce retour de la mémoire est une condition pour écrire.
Or, à toutes ces idées, la cruelle découverte que je venais de faire relativement au Temps qui s’était écoulé ne pourrait que s’ajouter et me servir en ce qui concernait la matière même de mon livre.
Il poursuit sa méditation en réfléchissant sur la théorie littéraire
je sentais que je n’aurais pas à m’embarrasser des diverses théories littéraires qui m’avaient un moment
troublé — notamment celles que la critique avait développées au moment de l’affaire Dreyfus et avait
reprises pendant la guerre, et qui tendaient à «faire sortir l’artiste de sa tour d’ivoire», à traiter de sujets
non frivoles ni sentimentaux, à peindre de grands mouvements ouvriers, et à défaut de foules, à tout le
moins non plus d’insignifiants oisifs — «J’avoue que la peinture de ces inutiles m’indiffère assez», disait
Bloch — mais de nobles intellectuels ou des héros.
D’où la grossière tentation pour l’écrivain d’écrire des oeuvres intellectuelles. Grande indélicatesse. Une oeuvre où il y a des théories est comme un objet sur lequel on laisse la marque du prix
La découverte dans la bibliothèque du prince d’un exemplaire de François le Champi le ramène à Combray, à son enfance, sa grand-mère qui aimait tant George Sand!
Ayant conscience du Temps perdu de sa collection d’images, de sensations, de goûts…il va pouvoir écrire son livre!
« vous savez, mes amis, que je ne mens pas quand je vous raconte que je suis entrée dans les palaces de rois et de reines, dans les maisons des présidents. Et bien plus encore. mais je ne pouvais pas entrer dans un hôtel en Amérique et boire une tasse de café. Cela m’a rendue furieuse. »
Quand on a parlé de la panthéonisation de Joséphine Baker je ne la connaissais pas du tout . Cela évoquait « j’ai deux amours… », la ceinture de bananes, mais rien d’extraordinaire à mes yeux. J’ai découvert son rôle de résistante et cela me suffisait pour imaginer sa présence au Panthéon.
Catel&Boquet m’ont fait découvrir Olympes de Gouges et, puis récemment, Anita Conti avec la même volonté de mettre le projecteur sur des femmes oubliées ou méconnues.
J’ai apprécié la construction de courts chapitres toujours bien situé, dans le temps et dans l’espace, retraçant la vie de l’héroïne. J’ai bien aimé le graphisme et surtout le soin dans le décor et l’architecture. La biographie est suivie de tout un appareil de notes : chronologie, fiches biographiques des personnages secondaires croisés dans la BD, bibliographie…
J’ai découvert l’enfance à Saint Louis, Missouri, misérable, certes, mais tellement musicale. Joséphine avait une personnalité bien marquée et dès le plus jeune âge, a manifesté son indépendance. Elle se marie à 13 ans pour devenir une femme, se fait remarquer dans les bars et théâtres par son physique, son don pour la danse, ses facéties et sa personnalité. Remariée à 16 ans, elle ne se soumet pas à ses maris et mène toujours sa carrière de vedette jusqu’à Broadway où elle se fait remarquer par Caroline Dudley, épouse d’un diplomate français qui l’entraîne à Paris. Après les Ballets russes, les ballets suédois, le ballet mécanique qui mobilisent l’avant garde, elle a l’idée d’une Revue Négre en faisant venir des musiciens et danseurs américains. Sidney Bechet est avec elle sur le paquebot qui traverse l’Atlantique.
En Europe, pas de ségrégation, Joséphine peut entrer dans tous les lieux à la mode. C’est pour elle, un véritable soulagement et elle en sera toujours reconnaissante à Paris. Elle connaît un véritable triomphe. Le lecteur a le plaisir de croiser au fil des pages tout le gratin, de Cocteau au Corbusier, Colette, Georges Simenon et tant d’autres.
Pendant la guerre, son engagement dans la Résistance la conduit en Afrique du nord, Maroc et Algérie et même dans la Corse nouvellement libérée où elle vit un crash aérien (sans conséquences)
Vedette internationale, elle enchaîne les spectacles et les tournées, les extravagances aussi. Elle retourne voir sa famille et retrouve la ségrégation. Elle aura toujours à cœur de lutter pour les Droits civiques des Noirs, cause dans les lieux publics huppés blancs des scandales et se voit même accusée de communisme. On la découvre auprès de Martin Luther King….
Son utopie famille arc-en-ciel composée de 11 enfants adoptés, d’origines, religions, couleurs différentes, dans son château des Milandes la mènera à la ruine financière. Mais c’est une autre histoire.
Notez que le livre a été publié en 2016 et la panthéonisation date de 20 21.
Une belle collection de femmes illustres! je viens d’emprunter Kiki de Montparnasse que je vais découvrir.
Le temps passe…. Nous avions quitté le narrateur juste après l‘Affaire Dreyfus. Puis aucun évènement notable ne m’avais permis de me situer dans le déroulement de l’histoire. Dix ans plus tard, en 1916, le narrateur revient à Paris en guerre.
« Le Louvre, tous les musées étaient fermés, et quand on lisait en tête d’un article de journal « une exposition sensationnelle » on pouvait être sûr qu’il s’agissait d’une exposition non de tableaux mais de robes »
Et voici Marcel Proust chroniqueur de mode! Voici qui est inattendu pour qui pensait aux faits d’armes . On raffole de la robe-tonneau, les hauts turbans cylindriques on remplacé les chapeaux fantaisie. Les controverses ont changé : la société ne se divise plus en dreyfusards/antidreyfusards. C’est maintenant le patriotisme qui prime.
Autrefois,
les antipatriotes avaient alors le nom de dreyfusards.
Il en était du dreyfusime comme du mariage de Saint-Loup avec la fille d’Odette, mariage qui avait d’abord fait crier. Maintenant qu’on voyait chez les Saint-Loup tous les gens « qu’on connaissait »
Le salon de Madame Verdurin artistes et musiciens étaient remplacés par les chroniques de guerre et surtout celles de M. Bontemps et ses « téléphonages ».
Même si le front est loin, la guerre se manifeste dans le ciel parisien :
« Avant l’heure où les thés d’après-midi finissaient, à la tombée du jour, dans le ciel encore clair, on voyait de loin de petites taches brunes qu’on eût pu prendre, dans le soir bleu, pour des moucherons ou pour des oiseaux. »
« Ainsi étais-je ému parce que la tache brune dans le ciel d’été n’était ni un moucheron, ni un oiseau, mais un aéroplane monté par des hommes qui veillaient sur Paris. Le souvenir des aéroplanes que j’avais vus avec Albertine »
La guerre à Paris, c’est aussi le retour des permissionnaires, soldats inconnus dans les rues, camarades comme Saint-Loup ou Bloch. Bloch très chauvin alors qu’il pensait être réformé pour myopie, antimilitariste quand il a été reconnu « bon » pour le service tandis que Saint-Loup retrouve les stratégies et tactiques étudiées à Doncières. Le liftier de Balbec s’est engagé comme aviateur. Morel a disparu, déserteur. Quand à Gilberte, elle a gagné Tansonville pour y trouver les Allemands (je ne pensais pas qu’ils soient arrivés dans la région)
« Quand j’ai su mon cher Tansonville menacé, je n’ai pas voulu que notre vieux régisseur soit le seul à le défendre[…]grâce à cette résolution j’ai pu à peu près sauver le château »
Monsieur de Charlus, original et provocateur comme d’habitude, se distingue par sa germanophilie.
...lui, pense avec désespoir au mal qu’on peut faire au trône de François-Joseph. Il se dit d’ailleurs, en cela dans la tradition de Talleyrand et du Congrès de Vienne.
d’après Saint-Loup :
« L’ère du Congrès de Vienne est révolue, me répondit-il; à la diplomatie secrète il faut opposer la diplomatie concrète. Mon oncle est au fond un monarchiste impénitent à qui on ferait avaler des carpes comme Mme Molé ou des escarpes comme Arthur Meyer, pourvu que carpes et escarpes fussent à la Chambord. »
Ce point de vue aristocratique et suranné n’est pas du goût des patriotes qui croient deviner un espion comme Madame Verdurin
«vous dirai que dès le premier jour j’ai dit à mon mari: Ça ne me va pas, la façon dont cet homme s’est introduit chez moi. Ça a quelque chose de louche. Nous avions une propriété au fond d’une baie, sur un point très élevé. Il était sûrement chargé par les Allemands de préparer là une base pour leurs sous-marins. Il y avait des choses qui m’étonnaient et que maintenant je comprends. Ainsi au début il ne pouvait pas venir par le train avec les autres habitués. Moi je lui avais très gentiment proposé une chambre dans le château. Hé bien, non, il avait préféré habiter Doncières où il y avait énormément de troupe. Tout ça sentait l’espionnage à plein nez.»
Malgré la guerre, la vie sociale continue :
« Madame Verdurin continua à recevoir et M. de Charlus à aller à ses plaisirs comme si rien n’avait changé »
M. de Charlus prend de la hauteur au-dessus des ragots et des rengaines patriotiques, : pourquoi se plaindre de destructions de statues, la mort des jeunes gens est bien plus grave.
La guerre est aussi pour Charlus l’occasion de rencontrer des personnages de toutes origines avec des uniformes variés. Paris devenait une ville
« aussi cosmopolite qu’un port aussi irréelle qu’un décor de peintre
Il se régale du passage des Sénégalais, orient de Delacroix ou des Mille et Unes nuits.
Une nuit, par un soir d’alerte, le narrateur échoue dans la Maison de Jupien,hôtel borgne fréquenté par des permissionnaires, des ouvriers. Il a la surprise d’y croiser le Baron de Charlus qui vient s’y encanailler. Il y rencontre des mauvais garçons ou tout au moins des garçons que Jupien présentent comme tels
«Un sadique a beau se croire avec un assassin, son âme pure, à lui sadique, n’est pas changée pour cela et il reste stupéfait devant le mensonge de ces gens, pas assassins du tout, mais qui désirent gagner facilement une «thune» et dont le père, ou la mère, ou la soeur ressuscitent et remeurent tour à tour en paroles, parce qu’ils se coupent dans la conversation qu’ils ont avec le client à qui ils cherchent à plaire.»
Ce qui se passe dans la maison de Jupien est tout à fait surprenant! M. de Charlus déclare
« je déteste le genre moyen, disait-il, la comédie bourgeoise est guindée. Il me faut ou les princesse de la tragédie classique ou la grosse farce. Pas de milieu Phèdre ou les Saltimbanques »
La nuit que raconte le narrateur nous change des soirées chez les Guermantes, Villeparisisou chez Madame Verdurin!
Depuis ma découverte d’Anita Conti à l’exposition du musée des Pêcheriesde Fécamp, la lecture du roman graphique de Catel& Bocquet j’avais hâte de lire ses écrits. Et je n’ai pas été déçue : un véritable coup de cœur!
Anita Conti embarque sur le Bois-Rosé de Fécamp pour une campagne qui durera du début Aout 1952 à Décembre dans les eaux poissonneuses, au large de Terre-Neuve et du Groenland. Le Bois-Rosé est un navire-usine moderne équipé d’un radar, un sondeur… Son équipage est composé d’une soixantaine d’hommes, des aristocrates de l’océan, avec un « programme de travail sans pitié« sans arrêts, sans dimanche, avec un seul espoir de repos : la tempête.
La Dame de la Mer n’a rien à prouver au capitaine fécampois, ce n’est pas sa première expédition. Autodidacte, elle a acquis au cours de ses navigations une solide culture océanographique et géologique et nous fait profiter des découvertes des fonds océanique (la carte actuelle date des années 60).
Reportage sous forme de livre de bord, avec les heures, la profondeur des fonds, la météo et les évènements de la traversée. Rédigée avec la poésie exotique de la langue des marins. Images inattendues Le P’tit Ch’val est une pompe, une palanquée, 2 tonnes de poisson hissées par le palan, les Houaros sont des oiseaux, les issebères, des icebergs…cette langue des marins m’enchante.
Anita Conti s’intéresse à tout, à la géologie, aux courants, à la température de l’eau et à la salinité des eaux où vivent les morues. Elle s’intéresse surtout aux hommes et à leurs métiers : ébreuilleurs qui enlèvent les viscères du poisson, décolleurs qui coupent les têtes, trancheurs, laveurs qui préparent les morues que l’affaleur traine dans des pottesjusqu’à la cale, où le saleur les salera. Elle nous décrit le chalut tout neuf comme un voile de mariée qui va racler les fonds pour remonter du poisson, parfois du faux-poisson, qui sera rejeté. Quel gaspillage!
Anita Contiest aussi photographe et cinéaste, pas évident de garder propre et sec son matériel. Elle nous fait partager tous ses secrets techniques.
Elle nous fait vivre une aventure, avec les avaries, les pannes du radar, le ventre du chalut qui se déchire. Aventures par gros temps, vent et neige, brouillard, jour et nuit. Les bottes dans le poisson.
Aventure humaine de ces marins six mois loin de chez eux. Isolés? pas toujours grâce aux signaux radio, aux visites des capitaines d’autres navires. Moments de convivialité privilégiée. Et même tendresse pour ces pingouins adoptés!
Anita Conti sepassionne pour la pêche et les marins mais elle n’est pas naïve. Elle a conscience du désastre qui se profile : la surpêche, la destruction du milieu naturel, le gaspillage quand on rejette à la mer les poissons non vendables, morts.
Le Lièvre aux yeux d’ambre est un netsuke, une petite sculpture japonaise qui était parfois portée à la ceinture du costume traditionnel japonais. Au temps du japonisme, quand le Japon s’ouvrit à l’Occident, estampes, soieries, laques, éventails faisaient fureur chez les collectionneurs et les impressionnistes. Charles Ephrussi fit l’acquisition de 264 netsukes. Plus tard, il offrit la collection comme cadeau de mariage à ses cousins Ephrussi de Vienne.
Edmund de Waalretrace l’histoire de sa famille, les Ephrussi– famille de négociants et banquiers juifs originaires d‘Odessaqui essaimèrent à travers l’Europe. Son fil conducteur est la collection des netsukes.
Le nom Ephrussim’évoquait plutôt la villa Ephrussi au Cap FerratCLIC
Cette saga s’étale sur 7 générations. Le patriarche a fait fortune à Odessa avec l’exportation des blés ukrainiens. La banque Ephrussi installe des succursales àVienneet à Paris, les cousins se retrouvent en Suisse ou en Slovaquie. Puis après la seconde guerre mondiale, ils sont dispersés en Amérique, au Mexique et même au Japon. Pendant deux ans Edmund de Waal nous fait partager son enquête. Je l’ai suivi bien volontiers et j’ai dévoré ce livre.
La première partie : Paris 1871-1899. Leon Ephrussi s’installa en 1871 Rue de Monceau, non loin des hôtels particuliers de Rothschild, Cernuschi, Camondo dans le quartier bâti dans les années 1860 par les frères Pereire. Charles, le troisième fils n’était pas destiné aux affaires. Il acquis une solide culture classique et était un fin connaisseur d’art. Il semble qu’il inspira Proust pour le personnage de Swann. Charles Ephrussi et Swann ont de nombreux points communs surtout du point de vue de l’art. Comme le héros de la Recherche, il est collectionneur, il a écrit une monographie sur Dürer (pas sur Vermeer), il est membre du Jockey reçu chez les grands du monde. Charles Ephrussi fut un mécène des peintres impressionnistes : il figure debout coiffé d’un haut de forme noir dans le Déjeuner des Canotiers, achète à Degas Le départ d’une course à Longchamp, à Monet des Pommier, les Glaçons, une vue de la Seine . Les asperges d’Elstir sont de Manet…Comme les impressionnistes, il est séduit par le japonisme et exposera même les laques qu’il collectionne. Propriétaire du journal La Gazette il fait paraître 64 reproductions de tableaux que Proust va citer dans La Recherche.. Même avant l’Affaire Dreyfus, La Banque Ephrussi est la cible de l’antisémitisme, la faillite d’une banque catholique liée à l’Eglise me rappelle plutôt Zola et l’Argent. Drumont distille son venin dans La France Juive.Quand se développe l’Affaire Dreyfus, certains peintres comme Degas et Renoir, pourtant aidés par Ephrussi manifestèrent une hostilité ouverte contre son « art juif ». Pour Charles, certaines portes se ferment.
Deuxième partie : Vienne 1899-1938
Le Palais Ephrussi à l’angle du Ringet de la Schottengasse est encore plus impressionnant que la demeure parisienne. J’ai le plaisir d’imaginer Freud qui loge à 400 m de là. l’auteur évoque aussi les cafés viennois, institutions littéraires. Toute la littérature autrichienne se retrouve dans le livre Karl Kaus, Joseph Roth, Schnitzler, Wassermann. La communauté juive est nombreuse mais à la veille du XXème siècle l’antisémitisme est aussi répandu et utilisé politiquement. Viktor Ephrussi, comme Charles à Paris n’était pas l’héritier direct de la Banque, il a préféré les études classiques et c’était un jeune érudit préférant collectionner livres rares et incunables. Mais au décès de son père, il se retrouve homme d’affaires.
J’ai aussi aimé croiser au hasard des pages mon écrivain-voyageur préféré : Patrick Leigh Fermorqui séjourna dans la maison de campagne slovaque de Kövesces
Troisième partie : Vienne, Kövesces, Turnbridge Welles, Vienne 1938-1974
La suite de l’histoire est connue, avec pour point final l’Anschluss. Alors que la jeune génération s’est dispersée hors d’Autriche le banquier Viktor peine à abandonner le Palais Ephrussi et sa banque. En une journée, il perdent tout. Edmund de Waal raconte l’odieux saccage, la spoliation systématique des tableaux, livres précieux, meubles et porcelaines. par miracle, les netsukes seront sauvés.
Quatrième partie : Tokyo 1947-1991
Il fallait bien que les netsukes et le japonisme conduise l’auteur à Tokyo!
Epilogue : Tokyo, Odessa, Londres 2001-2009
En plus de la visite d’Odessa, les références littéraires pointent : la famille Efrussi est citée dans les livres d‘Isaac Babel.
J’ai donc lu ce livre avec un plaisir décuplé par les lectures récentes de la Recherche du temps perdu, mais aussi des expositions impressionnistes cette année du 150 anniversaire de l’Impressionnisme couplée à Giverny et à Deauville à des expositions japonisantes. Les lettres allemandes ont été l’occasion de revenir à Joseph Roth, Zweig…
Malheureusement je n’ai pas trouvé les netsukes dans le deuxième étage du musée Guimet où se trouvent les collections japonaises.
Toute la journée, dans cette demeure de Tansonville un peu trop campagne, qui n’avait l’air que d’un lieu de sieste entre deux promenades ou pendant l’averse, une de ces demeures où chaque salon a l’air d’un cabinet de verdure, et où sur la tenture des chambres, les roses du jardin dans l’une, les oiseaux des arbres dans l’autre, vous ont rejoints et vous tiennent compagnie — isolés du moins — car c’étaient de vieilles tentures où chaque rose était assez séparée pour qu’on eût pu, si elle avait été vivante, la cueillir, chaque oiseau le mettre en cage et l’apprivoiser, sans rien de ces grandes décorations des chambres d’aujourd’hui où, sur un fond d’argent, tous les pommiers de Normandie sont venus se profiler en style japonais, pour halluciner les heures que vous passez au lit, toute la journée je la passais dans ma chambre qui donnait sur les belles verdures du parc et les lilas de l’entrée, sur les feuilles vertes des grands arbres au bord de l’eau, étincelants de soleil, et sur la forêt de Méséglise. Je ne regardais, en somme, tout cela avec plaisir que parce que je me disais: c’est joli d’avoir tant de verdure dans la fenêtre de ma chambre, jusqu’au moment où dans le vaste tableau verdoyant je reconnus, peint lui au contraire en bleu sombre, simplement parce qu’il était plus loin, le clocher de l’église de Combray, non pas une figuration de ce clocher, ce clocher lui-même qui, mettant ainsi sous mes yeux la distance des lieues et des années, était venu, au milieu de la lumineuse verdure et d’un tout autre ton, si sombre qu’il paraissait presque seulement dessiné, s’inscrire dans le carreau de ma fenêtre. »
l’église de combray
Ainsi commence ce dernier volume du Temps Retrouvé près de Combray.Le narrateur tient compagnie à Gilberte mariée à Robert de Saint-Loup et qui la trompe. Morel est aussi reçu à Tansonville.
« Saint-Loup était flatté d’être aimé par Gilberte, et, sans oser dire que c’était Morel qu’il aimait, donnait pourtant sur l’amour que le violoniste était censé avoir pour lui des détails qu’il savait bien exagérés sinon inventés de toute pièce, lui à qui Morel demandait chaque jour plus d’argent. »
Le narrateur pose encore à Gilberte des questions sur l’homosexualité supposée d’Albertine. Sa jalousie n’aura donc jamais de cesse?
Je serais bien restée en leur compagnie plus longtemps à la campagne mais une grande digression me ramène dans le salon de Madame Verdurin.
Pierrot intitulé autrefois Gilles, fut peint par Watteau (1684-1721) découvert en 1826,dans la collection de Vivant-Denon, entra au Louvre en 1869.
Le tableau a fait l’objet d’une restauration et cette exposition le présente nettoyé, agrandi, accompagné de commentaires, de vidéos et de tableaux soit peints par Watteau soit traitant du sujet de la comédie italienne au XVIIIème siècle ou plus tard.
Pierrot et le Théâtre comique
Arlequin Empereur de la Lune – Gillot
Deux troupes officielles officiaient à Paris : La Comédie Française dont le personnage-vedette était Crispin, valet manipulateur et La Comédie Italienne avec Arlequin et Pierrot. La Comédie Italienne fut interdite par les édits de 1697 et de 1716 : elle avait déplu par des plaisanteries ayant offensé les élites. Des comédies privées jouaient un répertoire burlesque pendant les foires sur des tréteaux en extérieur et dans des parades.
Le tombeau de maître Arlequin soldat gourmand – Gillot
Watteau originaire de Valencienne vint à Paris en 1702 et, en collaboration avec Claude Gillot était spécialisé dans les représentations du théâtre à l’italienne.
Watteau et la conception de Pierrot
Watteau : Pierrot
On a supposé sans preuve que la toile avait servi d’enseigne dans un café tenu par un ancien acteur spécialiste du rôle de Pierrot.
la postérité de Pierrot
Après 1721 un nouveau personnage triomphe dans les parades devant les salles de théâtres : Gilles, valet grossier.
Arlequin et Pierrot Derain
Evolution du personnage de Pierrot
Un acteur de génie Debureau joua une pantomime au Théâtre des funambules avec une tenue blanche, campant un sombre Pierrot repris par Sarah Bernhardt
Sarah Bernhard dans Pierrot l’assassin – Photo Nadar
Au XXème siècle
Picasso, Derain, Juan Gris ont peint leurs Pierrot. J’ai bien aimé celui d’Alberola
Le clown d’Albérola
On assiste aussi à la projection d’une séquence des Enfants du Paradis qui s’est inspiré de Debureau
Le Palais de la Porte Dorée fut construit à l’occasion de l‘Exposition Coloniale de 1931. Il a été transformé en Musée Permanent des Colonies, puis en Musée de la France d’Outremer jusqu’en 1960. Les collections ethnographiques furent transférées en 2003 au Musée du Quai Branly. l’actuel Musée de l’émigration, ouvert au public dès 2007 ne fut inauguré officiellement que 7 ans plus tard après des controverses par le Président Hollande en 2014.
Le bâtiment de Lapradeavec le bas-relief de la façade d’Alfred Janniot – tapisserie de pierre – les fresques de la Salle du Forumde Ducos de la Haille, le Salon des Laques forment un ensemble Art Déco remarquable et classé.
Amalia Laurent – A l’usage des fantômes
Cependant toutes ces œuvres à la gloire de la Colonisation, de l’extractivisme sont difficiles à regarder aujourd’hui à l’heure de la Décolonisation. Le Palais a offert à 13 artistes de construire une promenade poétique en revisitant le monument par un regard critique.
Le nageur rouge… « Dans le Bonheur« CLIC qui accueille les visiteurs émergeant des buissons dans un crawl puissant, donne le ton. Sa couleur rouge transcende les couleurs de peau, il peut évoquer aussi l’émigration par la mer, dans les pirogues – l’artiste Djadji Diopest sénégalais.
A l’usage des fantômes
Masquant l’entrée de laSalle du Forum, Amalia Laurent, a suspendu un immense voilage teinté qui joue les effets de transparence et de lumière, l’œuvre, A l’usage des fantômes , dansée sur la musique d’un gamelan javanais, se place à la limite du réel et des mondes parallèles. On devine, déformées les fresques, couleurs illisibles. Les fresques vantant l’action des colonisateurs et l’extraction coloniale des richesses de la natures se trouvent atténuées, brouillées par le voile. Il ne s’&git pas de détruire ou de faire disparaître l’héritage d’une période historique douloureuse mais d’ajouter un élément…
Kokou Ferdinand Makouvia (Togo)Aze zz Ame Are
Fantômes encore! L’artiste togolais, Kokou Ferdinand Makouvia, assailli d’étranges vibrations provenant d’une foule emprisonnée dans le Palais a inventé un rituel de purificationpour apaiser ces présences. Il a confectionné d’étranges vases d’argile, cousus de fils de cuivre, dans lesquels des tubes sont destinés à recueillir les messages des visiteurs. Au pied des sculptures sont répandues des feuilles de Kpatima. Les messages sont brûlés, leurs cendres recueillies sont utilisées pour faire l’encre a disposition des visiteurs suivants….
Aung Ko House Project
Myanmar House Project de l’artiste birman Aung Ko
La maison-patchworka été cousue par les visiteurs qui peuvent y trouver refuge. Une vidéo projetée montre la construction de maisons de bambous sur un fleuve, avec le transport fluvial des cannes puis la construction. La maison s’ouvre sur l’installation du togolais.
La déambulation se poursuit entre des installations recyclant du matériel de bureau parlant, installation sonores de paroles d’enfants commentant les sculptures de la façade.
Teresa Fernandez-Pello
Teresa Fernandez-Pello a imaginé un mur électronique encadrant le grand To’o Mata des Îles des Marquises. Le dépliant du Musée a soutitré cette installation « se souvenir »
Rikrit Tiravanija et Vivien Zhang : Invasives
Une salle est tapissée de motifs phylogénétiques comme l’arbre de Ernst Haeckel. Invasives , les plantes, un autre aspect de la migration.
Rive Droite
A l’étage, l’exposition est beaucoup plus fournie. Diverses œuvres évoquent plutôt des histoires personnelles de migrants, d’exils, d’errance ou de solitudes. Tableaux comme Rive Droite hyper-réaliste ou gravures, photos. Dans le Studio Rex des photos tentent de donner une présence et sortir de l’ombre ces hommes et ces femmes souvent sans-papiers, sans-droits
« Mais, ces mots: «Mademoiselle Albertine est partie» venaient de produire dans mon cœur une souffrance telle que je ne pourrais pas y résister plus longtemps. Ainsi ce que j’avais cru n’être rien pour moi, c’était tout simplement toute ma vie. Comme on s’ignore! Il fallait faire cesser immédiatement ma souffrance. »
Le narrateur pense d’abord à lui-même, à sa propre souffrance avant de se demander pourquoi Albertine l’a quitté. Il pense la faire revenir en envoyant de l’argent aux Bontemps. Il songe à commander pour elle, un yacht, une Rolls Royce, peut-être faire quelques concessions.
«Ce retour, elle-même le désire sûrement; elle n’exige nullement cette liberté à laquelle d’ailleurs, en lui offrant chaque jour des plaisirs nouveaux, j’arriverais aisément à obtenir, jour par jour, quelque limitation. Non, ce qu’Albertine a voulu, c’est que je ne sois plus insupportable avec elle, et surtout — comme autrefois Odette avec Swann — que je me décide à l’épouser. »
Se précipite-t-il en Touraine plaider sa cause? Pense-t-il emmener Albertine à bord de la luxueuse Rolls Royce? Pas du tout, il délègue son ami Saint-Loup pour une démarche alambiquée auprès de sa tante. Démarche qui doit rester secrète et qui sera contrariée.
Au lieu de mettre tout en œuvre pour le retour d’Albertine, Marcel ne trouve rien de mieux que de séduire une petite fille pauvre et de lui remettre un billet de cinq cent francs ce qui va lui valoir des ennuis bien mérités.
« quand je résolus de vivre avec Albertine et même de l’épouser, c’était pour la garder, savoir ce qu’elle faisait, l’empêcher de reprendre ses habitudes avec Mlle Vinteuil. »
Et puis, sa jalousie, sa curiosité, son toujours aussi vives, il est obsédé par l’idée qu’Albertine a eu des relations avec des femmes. Il n’enquête pas lui-même mais délègue Aimé (le maître d’hôtel de Balbec) qui lui rapporte des ragots (une doucheuse de l’établissement de bains), puis une blanchisseuse en Touraine. Andrée lui fait des confidences bien contradictoires. Entre fantasmes et ragots, je continue à m’agacer.
Il aurait été si simple d’écrire à Albertine « Revenez! » Elle-même lui écrit :
« j’aurais été trop heureuse de revenir si vous me l’aviez écrit directement »
Finalement il se décide d’envoyer un télégramme. Ce télégramme venait de partir que le narrateur en reçoit un de Mme Bontemps:
« Mon pauvre ami, notre petite Albertine n’est plus. pardonnez-moi de vous dire cette chose affreuse, vous qui l’aimiez tant. Elle a été jetée par son cheval contre un arbre pendant une promenade »
Peu de temps plus tard, Marcel voit son salut dans l’oubli. Il avait bien oublié Gilberte, sa grand-mère, même. Il oublierait Albertine. Bien sûr d’abord il convoque ses souvenirs :
« Comment m’avait-elle paru morte, quand maintenant pour penser à elle je n’avais à ma disposition que les mêmes images dont quand elle était vivante je revoyais l’une ou l’autre: rapide et penchée sur la roue mythologique de sa bicyclette, sanglée les jours de pluie sous la tunique guerrière de caoutchouc qui faisait bomber ses seins, la tête enturbannée et coiffée de serpents, elle semait la terreur dans les rues de Balbec; les soirs où nous avions emporté du Champagne dans les bois de Chantepie, la voix provocante et changée, elle avait au visage cette chaleur blême rougissant seulement aux pommettes que, la distinguant mal dans l’obscurité de la voiture, j’approchais du clair de lune pour la mieux voir et que j’essayais maintenant en vain de me rappeler, de revoir dans une obscurité qui ne finirait plus. »
Mais rapidement, il se console. Il ne reconnait même pas à la première rencontre Gilberte, devenue Mademoiselle de Forcheville. Il fantasme sur cette jeune femme croisée dans la cour des Guermantes. La lectrice s’interroge, retombera-t-il amoureux? Et bien non! Occasion de replacer Gilberte dans la société des Guermantes. Du vivant de Swann, jamais Odette et Gilberte n’avaient eu l’honneur d’être présentées à la Duchesse de Guermantes, pourtant amie de Swann. Oriane s’était fait une gloire de ne pas les fréquenter. Depuis qu’Odette a obtenu le titre de noblesse de Forcheville, Gilberte est devenue fréquentable…Hypocrisie de ce grand monde : Gilberte, par son père, est un très bon parti qui fera un beau mariage.
Le voyage à Venise est bien décevant : préparé avec soin, du vivant d’Albertine, tout était prêt, même les horaires des trains. C’est avec sa mère que le narrateur voyagera. J’attendais des merveilles. Depuis le début de la Recherche, Marcel se régale d’architectures byzantines, depuis l’église de Balbec! Voici qu’ils rencontrent les inénarrables Norpois et Madame de Villeparisis et nous infligent leur compagnie terriblement ennuyeuse.
Etrange péripétie : un télégramme signé Albertine parvient à Venise. On n’y croit guère.
La dernière partie du roman semble conclure le cycle de la Recherche, avec des mariages très inattendus : Robert de Saint-Loup et Gilberte (très riche héritière , la nièce (fille?) de Jupien, protégée de Charlus, épouse le fils de Cambremer. Le Faubourg Saint Germain s’encanaille-t-il? Le Côté de chez Swann a rejoint le Côté de Guermantes. Une nouvelle facette de la personnalité de Saint-Loup se découvre..
Il reste encore un volume: le Temps Retrouvé que nous réservera-t-il?