MITTELEUROPA 2001 – UN MOIS EN AUTRICHE, LA HONGRIE ET LA CROATIE
Ratisbonne et le Danube
Vue de l’autoroute : la forêt
Départ de Créteil 7h
Première surprise : des montgolfières survolent la Montagne de Reims! La Lorraine est très boisée, nous ne quitterons la forêt que beaucoup plus tard, en Allemagne. Par la fréquence des sorties, nous devinons les villes et les activités industrielles (Opel, Bosch,…) sans jamais les voir.
Rhénanie : vignes
Vers Kaiserslauternnous roulons dans des vignes plantées dans le sens de la pente. Sommets sont assez pointus. Villages proprets au bas des côtes avec de jolies églises.
Ensuite : vergers, champs de patates et de choux. Traversons le Rhin sur un pont haubané de filins d’acier très élégant. Passons dans le Bade Wurtemberg :un paysage de collines riantes en évitant les villes
Passons en Bavière.
Ratisbonne, clocher
15h15 : Ratisbonne.
La ville est fermée à la circulation automobile : c’est la fête. Une foule dense est rassemblée sur les bords du Danube et dans les petites rues aux façades multicolores. Partout, des fanfares en costume folklorique. Plus que la fête de la musique, c’est la fête de la bouffe : des tables en bois et des bancs sont installés sur toutes les places, dans les cours et dans les rues. Des stands proposent toutes sortes de nourriture : plats turcs, thaïs, pizzas, des nouilles dans des barquettes, des poissons grillés enfilés sur des bâtons.
Dans la cour de l’Evêché des serveurs apportent des bocks de bière et des portions de choucroute, un groupe de musiciens joue des airs folkloriques, les spectateurs sont d’âge très mûr. Image très « typisch » sortie d’un magazine touristique, qui mériterait la photo. Je me ravise, je n’ai vraiment aucune sympathie pour ces buveurs de bière. De l’autre côté du Danube des babas, rockers dans une sorte de foire moyenâgeuse me paraissent plus proches et moins suspects. Les chapeaux de feutre avec leur plume de faisan et lederhose m’effraient. Nous déambulons dans la foule, difficile de faire du tourisme dans une telle ambiance, les fumets des étals nous distraient des façades, impossible de nous livrer à notre habituel safari photo.
J’entre quand même dans la cathédrale gothique illuminée de beaux vitraux colorés et dans une autre église baroque –pas trop- avec un orgue orné d’angelots musiciens. Dominique, en bermuda n’entre pas dans les églises. Tout le monde est endimanché, quelques dames mûres arborent des tenues folkloriques : jupe longue froncée, corsage blanc à manches bouffantes et chaussettes blanches. A part un groupe de cyclotouristes en cuissards, personne n’est en short.
Ratisbonne nous laissera le souvenir d’une villes aux façades peintes en jaune, rose, vert pale, bleu, aux rues étroites bordées de maisons anciennes très variées certaines ornées de sculptures de la Vierge, d’autres de têtes grotesques, de styles et d’époques diverses : une bâtisse étroite comme une tour avec de petits balconnets à balustre rappelle la Toscane. Juste à côté, un hôtel XVIIIème siècle peint en crème et orange, décoré de moulures délicates avec des bow- windows carrés….
Pont sur le Danube
Le débit du Danube qui s’engouffre entre les piles du pont de pierre en tourbillonnant est impressionnant. On ne peut pas bien se rendre compte de sa largeur puisqu’il se divise en multiples bras, certains canalisés.
Mon rejet des bavarois en costume m’inquiète un peu pour la suite du voyage ; difficile d’aborder une civilisation étrangère avec suspicion. En général, j’aime me laisser aller à la sympathie sinon ce n’est pas la peine !
Rentrée littéraire 2020. J’ai trouvé la référence sur le blog de Matatoune.
Un voyage livresque à Budapest m’a tenté et la réflexion sur l‘Architecturem’intéresse! Il y a tout juste un an, à la Cité de l’Architecture, j’ai visité l’ExpositionOtto Wagner
J’aime beaucoup le style Art Nouveau que j’ai appris à connaître à Paris avec Guimard puis à Vienne, le mouvementSécession, à Riga, et dans nombreuses villes hongroises.
Le héros du roman, Lajos Ligeti, jeune architecte viennois, arrive à Budapest lors de l’inauguration du métro par François Joseph. Il entre comme apprenti au cabinet d’architecte d’ Ödön Lechner, le célèbre bâtisseur de l’Institut de Géologie, de la Caisse d’Epargne de la Poste de Budapest, du Musée d’Art décoratif et de nombreux édifices Art Nouveau en Hongrie. Il rencontre tous ceux qui comptent dans le mouvement de la Sécession hongroise. Je me suis promenée avec grand plaisir dans le Budapest du Millenium. Le fonctionnement d’un cabinet d’architecte est raconté: dessin des plans, choix du matériel, début de l’architecture en béton, mais aussi intrigues pour obtenir les commandes…L’auteur décrit en détail les bâtiments construits ainsi que les maquettes de ceux qui ne seront pas retenus.
La seconde partie du roman intitulée Le Chevalier raconte les succès du cabinet de Ligeti et de son associé Barnabas Kocsis, conducteur de travaux. Quand les commandes de prestige viennent à manquer Ligeti dessine des pierres tombales ou des immeubles de rapport. Ce dernier est même décoré et fonde une famille.
La chute viendra d’un projet pharaonique, un complexe industriel près de Prague. Jalousies et intrigues, nationalisme des tchèques dans l’Empire Austro-Hongrois qui va se déchirer – la Cacanie – Ligeti est juif, cela n’arrange rien. J’ai moins aimé cette partie qui fait la part belle aux tractations avec moins d’éléments concrets décrits. On visite à Vienne les réalisations d’Otto Wagner. On croise Egon Schiele, furtivement Belà Bartok.
Il ne s’agit toutefois pas d’un traité d’architecture, mais bien d’une fiction. Ligeti emprunte beaucoup à son maître Ödön Lechner (qui lui, est bien réel). Il y a aussi une histoire d’amour, un destin tragique. Le style un peu trop recherché de Greveillac m’a parfois agacée : on ne pend pas ses vêtements à une patère, on les append.
Une lecture qui m’a donné envie de revenir à mes photos de Hongrie, et à mes carnets Mitteleuropa.
EXPOSITION TEMPORAIRE AU MUSEE D’ART MODERNE DE PARIS
du 18 septembre 2020 au 10 janvier 2021
Cérémonie (1947)
Victor Brauner est né en 1903 à Piatra Neamt (Moldavie) pendant sa jeunesse roumaine 1920 -1925 à Bucarest il invente la picto-peinture avec Ilarie Voronca et subit l’infleunce de Cézanne mais aussi des cubistes
Brauner Portrait de Mme R.B.
Il arrive à Paris en 1925 où il fréquente entre autres Chagall et Delaunay. Il retourne à Bucarest où il expose puis reviendra à Paris en 1930 où il rencontre Brancusi, Giacometti et surtout André Breton et les Surréalistes. L’aventure surréaliste se poursuivra jusqu’en 1948 où il sera exclu du groupe .
Brauner dessin
L’exposition du MAM consacre une salle aux dessins de l’époque. Brauner dessine depuis l’enfance. Son tracé est très sûr et la technique éblouissante. Il se laisse entrainer par un dessin automatique analogue à la démarche des surréalistes.
Brauner : l’Etrange cas de Monsieur K 1934
On retrouve ce graphisme dans un tableau noir très étrange que j’ai bien aimé
Brauner : Débris d’une Construction d’Utilité
Dans les années 30 il adhère au parti Communiste clandestin et on peut imaginer une dimension politique dans la critique du fascisme
Brauner 1935 : Hindenburg
peut on imaginer une dimension politique dans la création de Monsieur K , une sorte d’Ubu dont il donne de multiples images
Monsieur KEtrange cas de Monsieur K la morphologie de l’homme
Certains tableaux font penser à de Chirico ou Dali
Brauner : La ville qui rêve
Autour de 1937, en tant que Juif et Communiste, Brauner se sent menacé et quitte la Roumanie pour Paris qu’il devra fuir dans l’attente d’un visa américain qui ne viendra pas. Brauner passera donc la guerre dans la clandestinité caché d’abord dans le midi puis dans les Hautes Alpes.
Une section de l’exposition est consacrée à ces années : Les Frontières Noires de la Guerre. Toute une série de tableaux sont sombres, peints avec les matériaux que le peintre trouve sur place : brou de noix, cire qu’il incise
Mais c’est aussi pendant les années de guerre qu’il sculpte le Congloméros sculpture anthropoïde, deux hommes et une femme mêlés, chimère hermaphrodite et désarticulée
Congloméros(plâtre) et la Palladiste(tableau)
En une nuit, Brauner dessine 50 dessins, esquisses préparatoires au Congloméros. En plus du Congloméros il invente d’autres chimères .
Tôt-in-Tôt la Grande Métamorphose
Après la guerre ses oeuvres sont plus colorées plus fantaisiste, mythologique. On dirait qu’il emprunte aux mythes égyptiens, azthèques ou africains motifs et couleurs.
Rencontre avec 4 chats du Monde
Brauner
Vers la fin de sa vie il combine sculpture et peinture en concevant de cadres très décoratifs. Des documents audiovisuels permettent d’entendre le peintre parler avec beaucoup d’humour de son oeuvre.
Pour une rentrée au cinéma, j’ai fait le bon choix!
Film historique avec reconstitution d’époque : 1933, Moscou, son Hotel Metropol fréquenté par les journalistes étrangers agréés par le régime, l’Ukraine où sévit une terrible famine.
Thriller mené de main de maître, on ne s’ennuie pas un instant en suivant les péripéties du voyage en URSS de Gareth Jones, jeune reporter free lance à la recherche d’un scoop. Venu avec l’idée d’interviewer Staline comme il a interviewé Hitler, il découvre que son contact a été assassiné à la veille d’un voyage en Ukraine. Comment Staline finance-t-il ses grandes réalisations? On lui suggère que « l’or de Staline » serait le blé ukrainien. Gareth Jones prend le train pour l’Ukraine ; la réalité qu’il découvre dépasse de loin ce qu’il pouvait imaginer. Pourra-t-il rentrer à Londres? Dénonciation d’un génocide.
Dénonciation aussi de Fake news – propagande stalinienne que relaient les journalistes occidentaux, en tête Duranty, prix Pulitzer.
Gareth Jones, un lanceur d’alerte.
Le film gagne ici aussi en actualité.
Ce n’est pas une fiction.
Pédagogie, pas seulement.
C’est aussi un très beau film. L’Ukraine sous la neige est d’une beauté à couper le souffle.
Un très bon film
ORWELL AND THE REFUGEES – THE UNTOLD STORY OF ANIMAL FARM – ANDREA CHALUPA
Andrea Chalupa a écrit le scénario de L’Ombre de Staline. Le film m’a tellement impressionnée que j’ai voulu en savoir plus. J’ai donc téléchargé l’essai d’Andrea Chalupa .
Orwell est bien présent dans le film mais je ne l’avais pas reconnu.Il s’ouvre et se termine par un personnage qui rédige un roman à la machine. Allure bizarre, Orwell aimait se vêtir comme un clochard pour choquer la bonne société. Et le roman, c’est la Ferme des animaux inspiré par l’histoire de Gareth Jones.
Chalupaest une journaliste américaine d’origine ukrainienne dont la famille a vécu cette terrible famine Holodomor que je découvre par le film. Dans cet ouvrage elle raconte comment les réfugiés ukrainiens à la fin de la Seconde Guerre mondiale ont accueilli la traduction en 1947 de la Ferme des Animaux comme critique du Stalinisme avec des références précises à la famine qu’ils avaient vécues.
he explained how he and his countrymen had always been puzzled by the West’s naïveté about the Soviet Union. They always wondered, wrote Ševčenko, whether anyone “knew the truth.” He concluded: “Your book has solved that problem.”
Sevcenko (le traducteur de la Ferme des animaux) expliquaient comment ils avaient été étonnés de la naïveté des occidentaux envers l’Union Socviétiuz. Ils se sont toujours demandé – écrivit Sevcenko, si quelqu’un « connaissit la vérité ». Il en conclut « votre livre a résolu le problème »
Elle explique aussi pourquoi la désinformation autour de Holodomor a persisté des années 30 jusque bien après la guerre, relayée par des intellectuels occidentaux de renom.
Cet essai donne un éclairage intéressant sur la personnalité d’Orwell.
Orwell was much like a blogger before bloggers—“As I Please” was Orwell simply writing about anything he pleased.
Orwell était une sorte de blogger avant que n’existent les blogs « comme il me plaira » était pour Orwell un exercice d’écriture sur tout ce qui lui plaisait…
La diffusion (ou plutôt la censure) de cette traduction en Ukrainien est étonnante :
However, only 2,000 copies were distributed—a truck from Munich was stopped and searched by American soldiers, and a shipment of approximately 5,000 copies was seized as anti-Soviet propaganda. The books were handed over to Soviet repatriation authorities and destroyed.
Cependant seulement 2000 exemplaires furent distribués. Un camion venant de Munich fut arrêté et fouilla par les soldats Américains, et un envoi d’approximativement 5000 exemplaoezq furent saisi comme propagande anti-soviétique. Ces livres furent envoyés aux authorité soviétiques et détruites
Par la collection de photographies des réfugiés ukrainiens c’est un témoignage poignant.
LA FERME DES ANIMAUX
Ensor
Comment qualifier ce court roman (150 p.)?
« Ces scènes d’épouvante et de massacres n’étaient pas ce que nous avions appelé de nos vœux la nuit où Sage l’Ancien avait exalté l’idée du soulèvement;Elle-même se faisait une image du futur, ç’aurait été celle d’une société d’animaux libérés de la faim et du fouet : ils auraient été tous égaux, chacun aurait travaillé selon ses capacités, le fort protégeant le faible, comme elle aurait protégé de sa patte la couvée de canetons….
Au lieu de quoi – elle n’aurait su dire comment c’était arrivé – des temps où personne n’ose parler franc, où partout grognent des chiens féroces, où l’on assiste à des exécutions de camarades dévorés à pleines dents après avoué des crimes affreux…. »
Une fable ou un conte où les animaux parlent et raisonnent comme des humains tout en gardant certains de leurs caractères.
Une fable ou un conte, une satire, où l’histoire de la Révolution russe est transposée. Élan généreux du Soulèvement, principes égalitaires énoncés et peints, bataille héroïque…Chants révolutionnaires et slogans (bêlés et répétés à l’envie par les moutons). Joie et succès des débuts, récoltes et abondance jusqu’à ce que soit conçu le projet de construire un moulin destiné à produire de l’électricité (eh oui! l’électricité et les Soviets, cela ne vous rappelle rien). Les cochons se divisent sur l’opportunité de construire le moulin. L’inventeur du moulin est chassé par celui qui contestait le projet qui le reprend à son compte. Travail forcé pour construire le moulin, cheval stakhanoviste. Famine pour les animaux. Luxe et dépravation pour les cochons….Les allusions sont claires.
Mais on dirait que le mur n’est plus tout à fait le même. Benjamin, les Sept Commandements sont-ils toujours comme autrefois?
L’Albanie est source d’inspiration pour les romans noirs!
De mémoire, citons Six fourmis noiresde Sandrine Colette, Les assassins de la Route du Nord d’Anita Wilms, et les polars de Fatos Kongoli.
Avec ses traditions de vendetta, son code d’honneur ses villages isolés,ses montagnes sauvages, la violence trouve tous les ingrédients pour un roman de la Série noire! C’est aussi un des derniers pays à l’écart de l’Union Européenne qui fournit un exotisme dépaysant. Le pays des Aigles.
Les Aigles endormis se déroulent à Korcë. Le narrateur, Arben, et ses amis d’enfance, assistent à l’écroulement du régime d’Enver Hoxha dont l’oppression paranoïaque rendait toute initiative personnelle impossible. Aux règles absurdes d’Hoxha, succède un état où il n’y a plus de règles et toutes transgressions deviennent possibles.
Les grandes « restructurations économiques » censées muter la société en modèle de capitalisme triomphant en avaient laissé plus d’un sur le carreau. Avec l’accès à la propriété et la liberté d’entreprendre, l’Albanie découvrait leurs corollaires, les quatre cavaliers de l’Apocalypse : la compétition, le chômage, la précarité et la prédation. Nous participons activement à la dernière
Avec la fuite des hommes vers l’Eldorado de Grèce ou d’Italie se sont d’abord organisés des réseaux de passeurs. Passeurs de travailleurs clandestins, puis contrebande de toutes sortes de marchandises « tombées du camion », drogue, enfin passeurs de femmes et proxénétisme. Les réseaux mafieux s’organisent. Aucune règle, aucun code d’honneur : la loi du plus fort, la violence pure des règlements de compte. Quand la contrebande ne suffit plus viennent les plus grandes des arnaques : les pyramides. Certains sont de vrais méchants, d’autres seulement faibles se laissent piéger. Arben imagine qu’il pourra émigrer quand il aura accumulé un pactole. On n’échappe pas aussi facilement à l’emprise des mafias….
Vingt ans plus tard, Arben rentre en Albanie venger la mort de Rina, sa femme. Le roman se construit avec des retours en arrière entre sa jeunesse et 2017. La violence extrême règne encore.
musée archéologique de Korçë13
Coups, sang, tueries se succèdent jusqu’à l’écœurement. Rien n’est épargné au lecteur. Réalisme ou complaisance? Pour pimenter le récit, l’auteur parsème le roman de mots et d’expression en albanais. Il aurait été bien aimable de fournir une traduction et une transcription phonétique.
Clichés ou regard objectif? Je sors de cette lecture avec l’impression mitigée d’une plongée dans la noirceur où je n’ai pas retrouvé l’Albanie que nous avons visitée.
J’aime les relations de voyage, surtout de voyages à pied. Vagabondages raconte l’errance deLajos Kassak entre Budapest et Parisen 1909 à 22 ans. J’ai pensé au Temps des Offrandes de Patrick Leigh Fermorquiestun de mes livres favori. Fermor, à 18 ans en 1933 a fait la route inverse, de Londres vers Budapest « comme un clochard« .
Lajos Kassak est devenu par la suite un peintre réputé et un poète reconnu. J’ai téléchargé ce livre avec une grande attente (trop grande).
Lorsque Lajos Kassakquitte sa ville en compagnie de son ami Gödrös c’est un tout jeune homme, apprenti serrurier qui cherche l’aventure sans projet précis, son but Paris « A Vienne, nous chercherons de l’ouvrage […] nous apprendrons bien l’Allemand…« . Partis sur le Danubeen bateau ils débarquent à Presbourg (Bratislava) sans faire la moindre observation sur le paysage ou les monuments. A Vienne, ils ne cherchent guère à s’embaucher ; dans les ateliers qu’ils visitent, ils demandent plutôt l’aumône. De Vienne, le seul lieu visité est l’asile de nuit. Puis ils partent à pied, mendiant chez les paysans. Ces jeunes feignants ne me plaisent pas trop. Leurs aventures, ampoules aux pieds, repas de lait aigre…ne me passionnent pas. Si au moins ils décrivaient les contrées traversées…Vagabonds vraiment trop paresseux pour moi. Arrivés à Passau
Nous étions déjà des durs, cyniques et sans vergogne »
« A l’intérieur de l’Allemagne, les ouvriers itinérants étaient secourus officiellement par l’Etat. C’était un retour au régime des corporation : les jeunes compagnons y étaient tenus de prendre la route et remis à eux-mêmes de voir, de vivre, d’amasser des expérience pour l’avenir. pour ces jeunes gens curieux de découvrir le monde, il y avait dans chaque commune des installations qui les prenaient en charge »
En Allemagne, les Wandervogel étaient un mouvement de jeunesse, précurseurs des hippies d’après Wikipédia. L’errance de nos jeunes vagabond est plus facile. Ils s’organisent.
A Stuttgart, Lajos Kassak rencontre Emil Szittya (qui deviendra ultérieurement un critique d’art et un écrivain reconnu) mais qui n’est encore qu’un schnorrer qui profite des œuvres caritatives des Communautés juives et d’un carnet d’adresses bien fourni, il fréquente aussi bien anarchistes, végétariens, homosexuels et vit en parasite sans aucun remords. Bon camarade, il fait profiter Kassak de ces aubaines. A partir de cette rencontre le livre prend une tournure plus intéressante, variée et vivante. Les aventures de ces larrons deviennent même très amusantes.
De passage à Bruxelles, ils rencontrent des révolutionnaires russes. A Bruxelles encore, Kassak visite des musées, des expositions. Devant l’oeuvre de Konstantin Meunieret de celle de Rodin, il s’emballe:
j’étais entré dans le monde de l’art, et j’étais capable d’y vivre de façon si intense qu’il me restait à peine de temps et de goût pour les affaires du monde.
C’est là qu’il ressent les effets de son vagabondage :
Au cours de mes vagabondages, qui n’étaient pas autre chose, en apparence qu’une tentative de propre-à-rien pour couper au travail, ma vision du monde s’était élargie, mes pensées et mes sentiments purifiés.
Expulsés de Belgique après une réunion avec des révolutionnaires russes, indésirables en Allemagne, ils prennent le train pour Paris. Paris, 1909, on aurait pu imaginer les rencontres avec tous les artistes de Montparnasse. Déception! Kassak ne songe qu’à retourner à Budapest.
Elizabeth Barillé nous conte une rencontre, un amour, entre Amadeo Modigliani et Anna Akhmatova . Est-ce une fiction? une biographie?un essai double sur la peinture à Paris et sur la poésie russe? Lecture à la fois facile et savante. Facile parce que le roman est court, fluide. Savante si on veut approfondir la recherche en suivant les pistes offertes.
Modigliani : Akhmatova
De cette rencontre, peu de preuves tangibles subsistent : un dessin que la poétesse a conservé toute sa vie, un court essai rédigé près de 50 ans plus tard, une tête de pierre sculptée par Modigliani surgie dans une vente qui a inspiré Barillé pour écrire cette histoire….Les lettres qu’Amadeo a écrite à Anna sont perdues, comme les quinze autres dessins de lui qu’elle possédait.
Une rencontre? une amitié? une liaison? un amour? Anna avait 21 ans quand elle a rencontré Amadeo, mariée depuis trois semaines.
Modigliani : tête sculpté, Akhmatova ?
Les histoires d’amour me touchent assez peu, les ragots encore moins. En revanche je suis très curieuse de l’intense vie artistique dans le Paris des années 1910.J’aurais dû prendre un crayon et faire la liste de tous les artistes et parfois plus précisément des œuvres : Picasso et Braque bien sur, mais aussi Soutine, Kremegne, Brancusi, Zadkine, Duchamp ou Fernand Léger… pour les plus connus mais aussi des Russes que je ne connais pas comme Natalia Gontcharova et le mouvement « valet de Carreau », Alexandra Exter, Nadejda Hazin (future Madame Mandelstamm) Altman.. J’interromps souvent la lecture pour avoir une idée des tableaux sur le petit écran du téléphone, ou sur l’ordinateur.
Altmann : Anna Akhmatova
Autre pôle : la poésie russe. Essai intéressant bien que je sois totalement ignorante. L’auteure nous emmène sur les lieux de l’intelligentsia à Saint Petersbourg ou à la campagne dans des lieux tchékoviens.
Allusions aussi à ce qui va suivre, stalinisme et persécutions, goulag. Mais c’est une autre histoire!
Une histoire qui se déroule dans les montagnes autour de Valbonaoù j’ai d’excellents souvenirs d’un accueil chaleureux et d’une nature vierge?
Une histoire racontant un trek hivernal pour une randonneuse?
Un thriller addictif et haletant qu’on ne lâche pas une fois commencé.
Certes, les Six Fourmis blanches offre un bon moment de lecture, c’est du travail bien fait.
Mais je décroche quand on invoque les esprits ou le diable. Je suis diablement cartésienne, le surnaturel m’agace. Je suis mauvais public pour les films d’épouvante. Parfois ces incursions dans l’irrationnel sont justifiées, dans l’évocation de coutumes locales. La Transylvanie et les vampires de Dracula, par exemple. L‘Albanie, aux confins de l’Europe, dans les Balkans, le pays des Aigles comme on l’appelle parfois héberge des coutumes d’un autre temps, comme la vendetta, les tours…vierges jurées. Des sacrifices d’un bouc (chèvre) émissaires y ont-ils encore lieu? Un des narrateurs est le Sacrificateur qui précipite les chèvres du haut des montagnes, il a du charme ! Comme mon esprit critique me titillait je me suis promenée sur la Toile à la recherche de sacrifices, ou de bouc émissaire dans les Balkans, et j’ai été surprise de découvrir une fête de l’été (ou de Saint Georges) au Kosovo où des chèvres et moutons étaient sacrifiés, sans parler de la fête musulmane du sacrifice du mouton….
Pour la randonnée qui tourne mal dans le mauvais temps et la tourmente, c’est très bien fait, on ressent le froid et la peur, on tremble quand une crevasse s’ouvre sous les pieds des marcheurs encordés. Un petit clignotant d’incrédulité s’allume. Pour les glaciers, j’ai médit! Il y a vraiment 8 glaciers de petite envergure en Albanie, proche du Monténégro (selon un site anglais,trouvé sur Internet). Le pic le plus haut au-dessus de Valbona approche 2500m . Parce que je suis exigeante! Si on me balade, j’aime bien qu’on détaille le contexte.
J’ai coché ce livre sur la liste de la Masse Critique sans aucune hésitation, l’Histoire est toujours plus passionnante que la fiction et la Méditerranée orientale est un territoire que j’aime explorer, d’ailleurs je rentre d’Egypte. Merci aux éditions du Félin pour cette lecture!
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Ce n’est certes, pas le livre qu’on glissera dans le sac de voyage pour un week-end à Istanbul, 500 grandes pages, imprimées en petits caractères, format et poids rédhibitoires! Ce n’est pas non plus le « pavé de l’été« à lire sur le bord de la piscine ou à la mer!
C’est du lourd et du sérieux, c’est l’oeuvre d’un historien qui, de plus se présente comme un historien des génocides:
« Les spécialistes des génocides sont de drôles de gens, des oiseaux bariolés dans la volière universitaire…
L’historien du génocide est un policier qui enquête, un juge qui instruit un procès. Peu importe la vérité, il découvrira la vérité pourvu qu’il la trouve…. »
écrit l’auteur dans le premier chapitre du livre.
Ainsi prévenu, le lecteur se lance dans un ouvrage sérieux, documenté qui recherche les sources du déclin de l ‘Empire
Ottoman loin dans l’histoire, au début-même de la conquête des Ottomans, au temps de Byzance. Cette histoire va donc se dérouler pendant 600 ans sur un très vaste territoire. On oublie souvent que la Porte régnait de la Perse aux portes de Vienne, du Caucase au Yémen. Histoire au long cours, sur un Proche Orient qui s’étale sur trois continents. Pour comprendre la chute, il importe donc de connaître l’Empire Ottoman à son apogée.
Quand a-t-il commencé à décliner ? A la bataille de Lépante (1571) ou après le second siège de Vienne (1683) avec la paix de Karlowitz (1699) où le démembrement de l’empire commença quand la Porte a cédé la Pologne, la Hongrie et la Transylvanie?
En 1572, après Lépante, Sokollu déclarait à l’ambassadeur vénitien:
« il y a une grande différence entre votre perte et la nôtre. En prenant Chypre nous vous avons coupé un bras. En coulant notre flotte, vous avez seulement rasé notre barbe. Un bras coupé ne repousse pas. Une barbe tondue repousse plus forte qu’avant… »
L’analyse de la société ottomane, de son armée, ses janissaires, le califat nous conduit jusqu’à la page 80, avant que le déclin ne soit réellement commencé avec l’intervention des occidentaux et les Capitulations ainsi que les prétentions russes et le début du règne de Catherine de Russie (1762).
Pendant plus d’un siècle et demie, Serbes, Roumains, Grecs, Bulgares et Macédoniens, enfin Albanais vont chercher à s’émanciper et à construire une identité nationale. Par ailleurs les Grandes Puissances vont jouer le « Jeu diplomatique » qu’on a aussi nommé « Question d’Orient »
« Dans la question d’Orient, cet affrontement des forces qui déchirent l’Europe peut être représenté sous forme d’un Jeu qui tiendrait des échecs et du jeu de go, avec des pièces maîtresses et des pions et où chaque partenaire conduirait une stratégie d’encerclement. Des reines blanches – de trois à six selon le moment – attaquent ou protègent le roi noir ceinturé de pions. les unes veulent détruire le roi noir, les autres le maintenir dans la partie. Le roi perd ses pions un à un, et les reines tentent de s’en emparer, chacune à son bénéfice, pour se fortifier ou affaiblir ses rivales »
Les puissances sont les reines : l’Angleterre veut garder la Route des Indes, la Russie veut un accès par les Détroits à la Méditerranée, elle utilise son « Projet Grec » en se posant comme protectrice de l’Orthodoxie, l’Autriche-Hongrie veut s’élargir à ses marges, la France se pose comme protectrice des Chrétiens d’Orient, l’Italie et l’Allemagne arrivées plus tard dans le Jeu cherchent des colonies.
L’auteur raconte de manière vivante, claire et très documentée cette histoire qui se déroule le plus souvent dans les Balkans mais aussi dans les îles et en Egypte.
C’est cet aspect du livre qui m’a le plus passionnée. Lorsqu’on envisage les guerres d’indépendance de la Grèce à partir de Constantinople, on peut rendre compte de toutes les forces en présence aussi bien le Patriarcat et les Grecs puissants de Constantinople que les andartes, sorte de brigands, les armateurs, les populations dispersées autour de la mer Noire jusqu’en Crimée, les armateurs et surtout les manigances russes. La Grande Idée se comprend bien mieux comme héritière du Projet Grec russe.
Les Révoltes Serbes, les comitadjis macédoniens ou bulgares trouvent ici leur rôle dans ce Grand Jeu. Les guerres fratricides qui se sont déroulées dans la deuxième moitié du XXème siècle dans les Balkans en sont les héritières.
L’auteur explique avec luxe de détails les traités de San Stefano (18778) et le Congrès de Berlin(1878) que j’avais découverts à Prizren (Kosovo) avec la Ligue de Prizren qui est à l’origine de l’indépendance albanaise.
On comprend aussi la formation du Liban. On comprend également pourquoi Chypre fut britannique, Rhodes et le Dodécanèse italien….
Après une analyse très détaillée (et plutôt fastidieuse) de la Première Guerre mondiale les événements se déplacent des Balkans vers le sud, à la suite des intérêts britanniques et français et des accords Sykes-Picot,tout le devenir du Moyen Orient s’y dessine.
Les accords de paix clôturant la Grande Guerre portent en germe l’histoire à venir : Traités de Versailles, de Sèvres, de Lausanne. Les négociations sont racontées par le menu, là aussi j’ai un peu décroché.
La fin du livre se déroule dans le territoire rétréci de l’Asie Mineure, éléments fondateurs les Jeunes Turcs, le Comité Union et Progrès, le qualificatif « Ottoman » est remplacé par « Turc », le nationalisme turc prend le pas sur l’islam, il y eut même un courant touranien avec une orientation vers l’Asie Centrale ou le Caucase. Deux événements fondateurs : le génocide Arménien et la prise de pouvoir par Mustafa Kemal, émergence d’un populisme laïque et nationaliste. L’historien refuse l’hagiographie et analyse le parcours de Kémal.
Chaque chapitre est remarquablement bien construit. La lecture étant ardue, il m’a fallu me limiter à un chapitre à la fois. Passionnant mais parfois indigeste, j’ai reposé le livre, pris le smartphone pour avoir la version simplifiée de Wikipédia, pour des cartes, des dates. Il m’a parfois semblé que ce livre était destiné à des lecteurs plus avertis que moi.
Un seul reproche : les cartes sont peu accessibles, trop rares et réparties au milieu du texte, un cahier sur un papier glacé au milieu, au début ou à la fin aurait facilité le repérage. De même, la toponymie laisse parfois le lecteur désorienté : pourquoi avoir utilisé Scutari au lieu de Shkoder en Albanie, toujours en Albanie Durrazzo pour Dürres, Valona pour Vlora? Angora pour Ankara…C’est un détail, mais encore c’est le smartphone qui m’a dépannée.
Je vais ranger ce gros livre bien en évidence parmi mes livres de voyage parce qu’il raconte aussi bien l’histoire de la Grèce, de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Bosnie, de l’Egypte que de la Turquie moderne! C’est un indispensable pour comprendre les enjeux des luttes actuelles et aussi pour comprendre pourquoi le génocide arménien est encore nié dans la Turquie moderne.
La dernière page de Gazmend Kapellani, lu à la suite de notre voyage en Albanie fut un coup de cœur, j’ai poursuivi la découverte de cet écrivain albanais, mais qui écrit en Grec avec Je m’appelle Europe, toujours avec bonheur.
Gazmend Kapellani écrit des variations sur le thème de l’exilé, de la recherche du bonheur du migrant, de la critique de la dictature terrible qui fut celle d’Enver Hoxa.
Son ouverture aux autres cultures, son empathie pour l’humain le rendent sympathique.
Au décès de son père, ancien dignitaire communiste, Karl (en l’honneur de Marx bien sûr )retourne dans sa ville natale en Albanie et retrouvé son frère Frédéric ( Engels). Celui qui est parti et celui qui est resté, fidèle au père à sa ville à ses racines. Tout les oppose. Pourtant le lecteur perçoit sa bienveillance.
Occasion de raconter l’ histoire de la ville l’ arrivée des partisans d’ Enver Hoxa et la chute du régime. Scène baroque que le déboulonnage de la statue. On s amuse dans ce livre. Récit émouvant aussi de massacres en Grèce. Le nationalisme est un poison dans les Balkans.
Nostalgie de l exilé. Recherche d un monde meilleur si l’histoire est balkanique elle est aussi universelle.