Sofia : Alexandre Nevski et Sveta Sophia

CARNET BULGARE

Cathédrale Alexandre Nevski

Notre première visite est la Cathédrale Alexandre Nevski, emblématique de Sofia.

Tout un enchevêtrement de dômes et coupoles verts ou dorés qui ondulent, surmonte un édifice de pierre blanche ciselée, avec des bandeaux en frise comme certaines églises de  Roumanie.

Le narthex est revêtu de mosaïques Art Nouveau aux couleurs pastel qui me rappellent celles de la cathédrale de Liepaja (Lettonie) construite à la même époque 1904 de dimensions analogues.

les marbres de la cathédrale Alexandre Nevski

L’intérieur de l’édifice est très sombre. Un grand lustre est entouré de 4 moyens et d’autres plus petits, seuls deux d’entre eux sont allumés. Les vitres translucides des ouvertures verticales ne dispensent que peu de lumière. L’iconostase, la chaire, les baldaquins sont très richement ornés et faits de marbres précieux. Le marbre blanc de l’iconostase est rythmé de colonnettes de marbre vert et de porphyre. Il est ciselé de motifs variés de pampre de vigne, d’oiseaux de paons. De nombreux animaux sont sculptés : taureau, aigle, lion (pour les évangélistes). Toute la hauteur des tambours des dômes sont peints de grandes fresques – entre pompier et symbolistes – qui ne me disent rien. Il règne dans cette église une curieuse ambiance : peu de fidèles, plutôt des touristes mal fringués, un groupe d’Israéliens avec une palestinienne voilée, une famille va embrasser les icônes mais laisse le petit garçon au volant de sa voiture électrique. Cette église plutôt russe au nom d’un guerrier russe du 13ème siècle est un peu étrange.

Sveta Sophia

L’église de brique Sveta Sofia  est l’antithèse de la grande cathédrale. D’abord, elle est très, très ancienne. C’est elle qui aurait donné son nom à Sofia.  Fondée au 4ème siècle d’après des panneaux, de Justinien selon le Petit Futé. Bâtie en brique rouge aux lignes très simples contrairement aux dômes et coupoles. Aussi lumineuse que sa voisine est sombre. Impression d’espace, de respiration mais aussi de recueillement. Son plan en croix s’apparente à celui d’une église latine. La nef est très haute, très lumineuse, d’une grande sobriété. Une belle animation règne dans les parages. Des femmes habillées de belles robes brandissent des bouquets. Un taxi livre des boites de gâteaux. Un baptême vient  de se terminer. Une vieille dame en long manteau et en fichu toute courbée vide les fons baptismaux en étain dans un seau en plastique blanc. Le pope vient chercher une nouvelle bouteille de vin et une d’huile de tournesol (ordinaire). Une nouvelle famille se présente avec une jolie petite fille en robe rose imprimée. A la tribune, une chorale de femmes chante. Les gens allument de fins cierges les uns aux autres.

Un guide raconte à des touristes italiens que cette église est préférée des Bulgares: elle a toujours été un lieu chrétien et c’est là qu’ils préfèrent effectuer leurs cérémonies familiales. Ce n’est pas tout à fait vrai. Sveta Sofia fut transformée en mosquée au 16ème siècle. La basilique byzantine fut détruite et reconstruite à plusieurs reprises (1818 – 1859), la dernière restauration est très récente.

Devant l’église Sveta Sofia une inscription en Latin et un texte en Grec attirent mon attention : ce sont les Edits de Lactance (311), premier acte de reconnaissance du christianisme par l’empereur  Galerius à Serdica (nom romain de Sofia) où il était en cure. Cet édit a été proclamé dans la capitale Nicomédie  devant les 4 Augustes Galerius, Maximus  Daia, Lucinus et Constantin, deux ans plus tard en 313 fut proclamé d’Edit de Milan.

Aux Frontières de l’Europe – Paolo Rumiz

VOYAGER POUR LIRE/LIRE POUR VOYAGER

Niémen

Aux frontières de l’Europe m’a accompagnée pendant notre tour de Bulgarie, je l’avais choisi parce que nous partions aux confins de l’Europe (ou tout au moins de la Communauté européenne), continuant cette exploration de cette Europe de l’Est, commencée en Hongrie, Roumanie,  et les pays baltes. Echo d’un voyage similaire ?

C’est un ouvrage à ranger, dans une bibliothèque idéale où les livres seraient classés par affinités entre Patrick Leigh Fermor et Primo Levi, non loin de Balkans-transfert de Maspero. Relation d’un voyage de 6000km de la Laponie à Odessa sur la « fermeture éclair »de l’Europe, la nouvelle frontière, frontière de l’espace Schengen…

Paolo Rumiz est de Trieste.L’histoire de Trieste est aussi une histoire de frontières, limite entre l’empire austro-hongrois où il note que sa grand-mère avant 1918, sans passeport se rendait en train jusque dans les Carpates : une journée de train, de Trieste à la Transylvanie. Trieste à la limite de la Slovénie, maintenant membre de l’Union Européenne, mais dans un temps pas si lointain, Yougoslave, derrière le « rideau de fer ». C’est d’ailleurs au cours du démantèlement de ce poste frontière que le voyage « Aux frontières de l’Europe » s’est décidé.

Plus que paysages ou de monuments, Rumiz note ses rencontres : « Ce voyage à l’est a été un bain d’humanité. Cette fois, plus que jamais, ce voyage  ce n’est pas moi qui l’ai fait, mais les personnes que j’ai rencontrées. C’est même un peu comme s’il s’était fait tout seul. Peut-être a-t-il fonctionné parce que je suis parti sans savoir grand-chose, peut-être les voyages qui réussissent le mieux sont-ils ceux qu’on n’a pas le temps de préparer. Ceux qu’on affronte sans aucun fatras livresque… » Là, je ne suis pas d’accord ! Rumiz était plus que prêt à ses rencontres, d’abord avec une connaissance de la langue russe, lingua franca dans cette région, et toute cette culture slave qui lui a permis de trouver une langue commune avec tous ces inconnus.

Voyage de rencontres, voyage de mémoire, de ces empires démantelés : « partout je trouvais les épaves des frontières mouvantes d’anciens empires – russe, allemand, turc et austro-hongrois abandonnées là comme des blocs erratiques des Préalpes…. »

Voyage de recherche des absents aussi, des soldats triestins ayant combattu entre 1914 et 1917 dans l’armée autrichienne, de ceux qui sont allés sur le front de l’est derrière les armées nazies, de ceux qui sont rentrés des camps….Et cette grande absence qui plane encore avec des images de Chagall, de la Lituanie, la Galice, l’Ukraine, de Vilna à Minsk, de la communauté juive…

Rumiz raconte les frontières actuelles ou perdues. Dans  l’arrière pays, il ne s’attarde pas. Nous ne saurons rien de son passage à  Saint-Pétersbourg, peu sur Vilna, en Lettonie il rencontre des Russes et ne pousse pas jusqu’à Riga. En revanche il est fasciné par Kaliningrad, l’enclave russe dans l’Europe de Schengen. Pour les visites de Grodno, il n’y aura qu’un service à la Synagogue chorale et au cimetière juif, un regard vers les églises des Polonais catholiques et orthodoxe. Rumiz ne fait pas de tourisme !

Il n’est pas insensible aux paysages, ses pages sur le Grand Nord sont très dépaysantes. Sensible à la compagnie de l’eau : « L’Occident n’a pas perdu que le temps qui lui coule entre les doigts, mais aussi la compagnie rassurante de l’eau. Elle ne murmure plus, ne tonne plus, ne berce plus. La « tubocratie » l’a vaincue sur toute la ligne. Alors qu’ici le chant du premier élément me suit et m’invite ; le Boug, La Vistule, la Bérésina, le Dniestr…. »

Voyage finalement si différent de ceux que nous faisons, recherchant une Europe commune à tous, sans frontières, avec la carte d’identité pour tout passeport !

 

 

 

 

 

Odessa Transfer – Chroniques de la mer Noire – Collectif ed. Noir sur Blanc

BALKANS/

Le soir de notre retour de Crète, sur Arte nous avons visionné le documentaire :Seuthès, le roi Thrace, et c’est ainsi que notre voyage en Bulgarie s’est décidé! Depuis je n’ai pas quitté les Balkans (tout en restant dans ma chambre). Premier voyage cinématographique, onirique et envoûtant Le Regard D’Ulysse d’Angelopoulos qui m’a emporté par taxi, train et même péniche à travers la Grèce,  l’Albanie, la Macédoine, la Bulgarie et la  Roumanie pour arriver à Sarajevo en pleine guerre. Second voyage sur les mêmes itinéraires avec Maspéro dans Balkans-Transit illustré par Klavdij Sluban.

Odessa transfer m’offre un périple autour de la Mer Noire dans le même registre. Cet ouvrage rassemble 14 textes écrits par 14 auteurs différents, rangés dans l’ordre des aiguilles d’une montre.

Le voyage commence en Géorgie à Batoumi « BATOUMI: UNE VILLE A L’ODEUR DE FUITE » d‘Aka Morchildazé. Reportage? texte poétique?Pas plus que les autres textes, j’arrive à le définir.

EAU AMERE (Istanbul et la rive turque de la mer Noire) d’Eminé Sevgi Özdamar est une sorte de méditation à la suite de l’assassinat de Hirant Dink à Istanbul. » Mer Noire, Mer Noire, Ta mer est devenue Noire«  Ece Ayhan. Méditation poétique, souvenirs anciens d’une mer hospitalière, dispensatrice de bonheur alors qu’Arméniens, Grecs, Turcs se parlaient : « Dans le fond de mon sein , tout au fond de moi, entre les algues il y a une vieille femme morte qui s’appelle Kiriaki Sergianadou. Écoutez vous trois cette vieille Grecque du Pont chanter une chanson populaire en turc. … » Elle m’appelle (dit la Mer Noire) Efksinos Pontos . Efksinos signifie qui donne le bonheur…..Eminé, la Turque, retrouve le langage de la Mer Noire à Thessalonique, la Grecque et pleure l’Arménien assassiné.

SUR LA ROUTE D’ISTANBUL  est une sorte de carnet de route d’un journaliste polonais, Andrzej Staziuk, qui se souvient qu’autrefois Pologne et Lituanie s’étendaient jusqu’à la Mer Noire combattant les Ottomans. Toujours à cheval, dans les steppes... »pas des chevaux de mer : des chevaux cosaques, tatars, turcs, sarmates, scythes ou mongols »..…,mélangeant le Baroque et le byzantin…

L’ÎlE DES BIENHEUREUX racontée par Sybille Lewitscharoff, au large de la Bulgarie entre Burgas et Varna existe-t-elle vraiment? « elle a surgi de la mer une nuit, alors que les mortels ordinaires ignoraient tout du malheur et de la haine que les Bulgares attireraient bientôt sur leurs têtes ». Qui est donc Haralampi Oroschakoff? le texte se termine avec de déroutants Macédoniens…..

Takis Theodoropoulos raconte LA CONQUÊTE DU PONT EUXIN, je me retrouve en pays de connaissance : Jason, les Argonautes, Médée sont des personnages familiers. 

« Pour quelle espèce de raison la poésie grecque, et ce depuis ses tout  premiers pas, a-t-elle à ce point surestimé la figure d’Ulysse, et n’a-t-elle fini par s’intéresser à celle de Jason que des siècles plus tard? »

Euxeinos (hospitalier) ou Axeinos la Mer Noire?La mer familière aux Grecs est la Méditerranée, l’Égée avec toutes ses îles.

Theodoropoulos raconte aussi l’Anabase (le seul texte que j’aie déchiffré en VO) ….

PONTOS AXEINOS est le titre du texte de Mircea Catarescu, écrivain roumain qui, de Constanta  évoque la figure d’Ovide exilé là. Ovidiu, prénom si répandu en Roumanie, ….devant une Mer Noire prise dans les glaces. Écrivain des métamorphoses.

Justement, MÉTAMORPHOSES est le titre de la nouvelle suivante d’Attila Bartis, Roumain d’expression hongroise, ou Hongrois(?) (Le canal du Danube et la péninsule Balkanique) en est le sous-titre, évoquant Kafka dès les premières lignes. Kafkaïenne est l’entreprise de travail forcé comparée à la tectonique des plaques censée engloutir la péninsule balkanique. Griffonnages sur la relégation d’Ovide, griffonnages sur l’empire ottoman, griffonnages sur divers centres d’intérêt, griffonnages qualifie-t-il ses écrits qui auront pour titre Métamorphoses et non pas La Métamorphose, clins d’œil à Ovide et à Kafka.

L’ÉTÉ DES SCARABÉES DE 2 MAI (le littoral roumain de la Mer Noire) de Katja lange-Müller est une nouvelle plutôt pessimiste.

Nicoleta Esinencu est Moldave et écrit en vers 7km(de Chisinau au septième kilomètre) raconte les mécomptes des Moldaves qui ont vu leur vie se compliquer, les tracasseries administratives les empêchant de rejoindre la Mer, les divers trafics…

Karl-Markus Gauss, écrivain autrichien, évoque Odessa dans L’INCESSANTE MIGRATION

« Décision fut prise en 1794de faire jaillir de terre une ville où l’on attirerait des représentants de nombreuses nationalités grâce à de multiples privilèges – liberté religieuse… »

Habitée par des Russes, des Juifs, des Arméniens, des Grecs, des Ukrainiens, des Bulgares, des Allemands, classique pour la Mer Noire, mais aussi des Levantins, des cubains, des Africains, Coréens et Malais…. cosmopolite ,berceau des génies de la musique son marché aux légumes est tout aussi coloré!

LE PASSEPORT DE MARIN (la côte de la Crimée) de Serhiy Zhadan est une nouvelle mettant en scène des jeunes perdus entre trafics et  beuveries, des ouvriers moldaves abandonnés dans un chantier arrêté. Assez désespéré ce futur post-soviétique!

Soviétique ou Post-soviétique, LES ENFANTS D’ORLIONOK  de Katia Petrovskaïa? Un camp de jeunes pionniers dans la grande tradition pédagogique de Nadejda Kroupskaïa avec ses spoutniks, ses enfants-garde-frontière les « Guetteurs« , le « camp des Komsomols » et pourtant les éducateurs sont des soutiens de Poutine et le texte est contemporain.

Enfin, un dernier reportage sur l’Abkhazie referme le tour de la Mer Noire. UNE CHANCE DE REJOINDRE LE MONDE  de Neal Ascherson analyse la situation de ce micro-pays entre Géorgie et Russie. J’aurais été bien incapable de situer l’Abkhazie avant de lire ce livre.

Dans mon résumé j’ai oublié de signaler les très belles photos en Noir et Blanc – c’est aussi le nom des éditions – panoramiques pris sur les plages de la Mer Noire. Elles ne correspondent  pas toujours au pays des textes où elles sont intercalées. Qu’importe si les parasols et les baigneurs bulgares se trouvent entre la Crimée et la Moldavie?

C’est un livre que je rendrai à regrets à la bibliothèque. Un livre que j’aurais aimé garder, relire au retour de  notre visite à la Mer Noire. Extraordinaire diversité et en même temps parfaite cohérence dans la construction. Chaque texte est à sa place et la lecture n’est jamais décousue. Poésie et reportage, reportage et roman, imaginaire et réalité.

 

 

 

 

 

 

 

 

Etaria: 1821 – Roumanie

BUCAREST/PARIS

Cette rubrique correspond à un échange de correspondance avec un lecteur roumain qui apporte un regard différent du mien. Je croyais en avoir fini avec la Bouboulina et voici que m’arrive cet épisode de Roumanie. Selon Michel de Grèce, elle fut initiée dans la compagnie secrète Filiki Etaria fondée à Odessa. Les luttes contre le pouvoir ottoman n’ont pas le même enjeu selon qu’on se place du côté ds Romantiques Victor Hugo ou Byron ou du point de vue balkanique ou même russe.

« …Pour nous et pour notre histoire, Eteria c’est plutôt l’histoire d’une grande trahison.
En 1821, le territoire de la Roumanie a connu “la révolution de 1821” ayant
comme “leader” principal Tudor Vladimirescu, qui est celui qui a créé une armée
des “panduri” et qui a lutte pour indépendance des Roumains et de la Roumanie. Il a
soutenu Eteria, mais en même temps il a entretenu une permanente correspondance avec
les turcs et les russes(pour éviter une invasion et un contrôle total des étrangers et pour
éviter aussi un guerre sur le territoire roumain) car ce qu’il voulait c’était seulement
indépendance du territoire roumain, contrôlé par l’empire turc et influence par
les intérêts russes. En final, il a été trahi et assassiné par Eteria, a l’ordre de Alexandru
Ipsilanti, car il a suivi seulement l’interet national et il a refuse de suivre strictement les
ordres et les actions de Eteria. Pour le territoire roumain, cet assasinat c’est aussi le fin
de “époque fanariote”(quand la Roumanie a été contrôlée par des riches qui habitaient
dans le quartier Fanar de Istambul et qui simplement ont payé au sultan pour le droit
d’être “princeps” en Roumanie et pour s’enrichir mieux. C’est aussi le moment quant
une sorte de “assemblée populaire” a demande au sultan turc de avoir le droit d’avoir
un “princeps” qui doit être seulement d’origine roumaine.
Bouboulina c’est une grande femme, le seul amiral de la flotte royale russe.

Dans la tradition populaire roumaine, le mot “Bubulina” est d’habitude donne aux
femmes “fortes” qui ont un caractère fort, correct et sans compassion…. »

Je ne suis pas historienne, je relaie simplement en ajoutant des accents le texte que George m’a envoyé en le remerciant.

Les Comitadjis – Albert Londres

LIRE POUR LES BALKANS

LES COMITADJIS (le terrorisme dans les Balkans) (1932) dans les ŒUVRES COMPLÈTES d’Albert Londres présentées par Pierre Assouline Arléa est un texte court d’une cinquantaine de pages.

Tout d’abord, c’est une lecture fort plaisante : le style incisif, l’inventivité, l’humour d’Albert Londres, font d’un reportage vieux de 80 ans un livre qui n’a pas vieilli malgré les changements historiques. Des chapitres courts, parfois une demi-page, des phrases courtes, un rythme d’enfer. Londres met en scène les Comitadjis – combattants de lOrim (Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne) – dans leur milieu naturel : les quartiers de Sofia, la montagne et les capitales européennes, avec une précision dans les détails, cinématographique.

Lecture historique :

L’Orim est née en 1893 dans le but de délivrer la Macédoine du joug turc, crée par deux instituteurs de langue bulgare Damian Groueff de Monastir et Péré Tocheff de Prilep. L’insurrection fur déclenchée en 1903. La réaction du Sultan fut terrible, les Bachi-bouzouks se rendirent coupables des pires exactions:

…..« On promène des têtes. A des cous pendent des colliers d’oreilles…. »

… »vaincues les bandes déplumées ont gagné les hauteurs, refuge des grands oiseaux. Sur leurs ailes étendues dieu voit le sang qui sèche.

   Tels étaient les Comitadjis de l’An III du siècle XX. »….

Après la lecture de Kazantzaki, je ne suis pas tellement dépaysée. D’ailleurs c’est Zorba qui m’a fait connaître les Comitadjis et c’est dans guerre entre Grecs et Bulgares que le héros découvre la triste inanité des luttes fratricides au nom de la patrie:

« ….La patrie, tu dis…tu crois ces balivernes que racontent tes bouquins. C’est moi que tu dois croire. Tant qu’il y aura des patries, l’homme restera une bête, une bête féroce…Mais oui, dieu soit loué! je suis délivré, c’est fini! »… Alexis Zorba, Kazantzaki

La suite de l’histoire des Balkans est plus confuse. En 1912, Bulgarie, Grèce, Serbie et Monténégro déclarèrent la guerre à la Turquie qui fut battue. mais la Macédoine fut coupée en trois morceaux attribués à la Bulgarie, la Grèce et la Serbie.

Dans le camp des vaincus de la Première Guerre Mondiale, la Bulgarie perd l’occasion de réclamer la part de Macédoine qu’elle revendique; « Le traité de Neuilly a consacré le droit des Serbes », analyse Londres. Il s’en suit en Serbie une serbisation des macédoniens, suppression des écoles bulgares, modification des patronymes, interdiction de la langue bulgare….Les comitadjis poursuivent la lutte, l’ennemi n’étant plus le Turc mais la Serbie. « Repoussant les raisons d’Etat; bousculant les sages, piétinant la diplomatie,  ce sont eux qui, en pleine paix, franchissaient la frontière yougoslave,  portant chez l’ennemi le fer et le feu, incendiant les villages…. »

Mais en 1924, l’Orim se scinde, un nouveau chef apparait et fait régner en Bulgarie une vraie Terreur Blanche. De montagnards haidoucs, les comitadjis se modernisent, deviennent citadins, l’organisation devient un véritable gouvernement parallèle au gouvernement bulgare officiel. Coexistent le gouvernement du roi de Bulgarie qui lève ses impôts et gouverne, et l’Orim qui lève aussi ses impôts, réquisitionne des véhicules,  a sa justice, fait régner son ordre, assassine les opposants, et qui a même ses représentants à Vienne ou en Italie…et cette situation perdure des années puisque le reportage d’Albert Londres eut lieu en 1932.

J’avais déjà compris en lisant Balkans-Transit de Maspero, que les Balkans étaient un mélange complexe de populations. J’en ai une confirmation historique. De quelle Macédoine se revendiquaient les comitadjis? De Salonique à Sofia, Skopje ou Monastir? Les comitadjis étaient ils bulgares ou macédoniens? On voit donc en germe les conflits de la fin du 20ème siècle.

Analyse du terrorisme

Une autre lecture d’Albert Londres est possible. Sans s’attacher à l’histoire des Balkans, on peut aussi admirer la façon dont le journaliste démonte les rouages d’une organisation « secrète », comment elle recrute, enrôle des miséreux, joue sur la pauvreté, comment elle rançonne, comment elle garde une certaine légitimité auprès de la population malgré son caractère délictueux. Comment elle est gardienne de la moralité. Comment aussi, la faiblesse des institutions étatiques et les complicités extérieures autorisent ce double gouvernement. Je pense aux mafias, aux terroristes actuels….

Roman d’aventure, aussi, la façon dont l’enquêteur se mêle aux terroristes, les attend trois midis de suite à l’hôtel….

 

 

 

 

Mère-vieille racontait – Radu Tuculescu

LIRE POUR LA ROUMANIE

Chronique villageoise, d’un de ces hameaux perdus de Transylvanie, désertés où ne subsistent plus que les vieux et où les Tsiganes occupent les maisons vides.

Nous avons séjourné dans un village analogue, village saxon.L’arrivée m’a laissé un souvenir marquant : maisons vides, pas une voiture, pas un commerce, juste un café où trainaient quelques gitans. L’électricité avait disjoncté.  J’avais cru d’abord à une catastrophe naturelle,  un séisme, pour expliquer ce vide. On m’a expliqué que les habitants avaient tout laissé pour partir en Allemagne.

Dans le livre, Mère-vieille s’exprime en Hongrois, l’abandon du village a sans doute une autre cause, l’exode rural tout simplement. L’auteur ne donne aucune piste pour expliquer cette désaffection. Il ne reste plus qu’un troupeau avec deux bergers… un facteur qui apporte les pensions des retraités, un tavernier. L’auteur n’a pas la prétention d’analyser : il transcrit les souvenir de Mère-vieille, une octogénaire au franc parler et au grand sens de l’humour.

Roman ou document ethnographique? Le fantastique s’invite sous la forme d’un gros chat noir au cours d’une noce. Références littéraires : Mère-vieille qui n’a pas été à l’école a découvert la lecture sur le tard et mêle Puck de Shakespeare avec le Maître et Marguerite…

C’est pourtant l’aspect documentaire qui m’a plu le plus : une noce sur trois jours, les enterrements, la vie de ces gens simples, les préparatifs pour les repas de fête sont admirablement racontés. L’auteur n’enjolive pas la vie rurale : l’essentiel de la vie des hommes se passe à boire la tuica et nombreux propos sont radotages éthyliques. Après la boisson et la mangeaille, c’est l’amour, commérages et cocufiages qui occupent les conversations. Jalousies et séduction, mais aussi solidarité des voisins et chaleur humaine.

Il est pourtant dommage que les travaux des champs n’aient pas été plus détaillés. Les porcs qu’on élève pour l’usage familial, quelques poules améliorent l’ordinaire. En dehors de l’apiculteur qui s’est bien enrichi de la vente de son miel, on ne sait pas de quoi vivaient ces gens quand le village était encore vivant. L’auteur ne s’est pas attaché à raconter les changements de la période collectiviste et de la fin de cette époque. Tout juste, le profiteur qui a détourné les subventions destinées à la modernisation du village, est-il mentionné. Pour l’analyse, je reste sur ma faim. De même, les Tziganes qui repeuplent le village ne sont mis en scène qu’à de rares occasions : les musiciens de la noce, et au bistro. On sent qu’ils ne sont pas intégrés et figurent une vague menace pour un des personnages qui craint qu’on le lui prenne sa maison.

C’est un livre curieusement construit : la première partie, 100 pages très denses,  donne la parole à Mère-vieille, style parlé – la traduction utilise un argot un peu vieilli, un peu artificiel. A la p105, le narrateur, sa compagne emmènent Mère-vieille à la ville. Le voyage en voiture est une rupture, non seulement dans le quotidien de la vieille dame mais aussi dans le style et l’écriture plus alerte, plus aéré. Sortir de la maison donne une respiration au livre. Le temps d’une promenade à pied du narrateur permet de sentir l’atmosphère du village. La troisième partie : « la mort de Mère-Vieille » et « ces noces-là » sont deux chapitres courts et enlevés. Ces ruptures dans l’écriture font un livre hétérogène mais attachant.

Merci à Babelio et à l’opération de la Masse Critique de m’avoir donné l’occasion de découvrir cet ouvrage

Mon profil sur Babelio.com

 

Le Regard d’Ulysse(DVD)/Balkans-Transit

TOILES NOMADES

 

A peine ai-je refermé Balkans-Transit de François Maspero qu’il me vint l’urgence de revoir Le Regard d’Ulysse de Théo Angelopoupos, correspondance parfaite entre ces deux œuvres, quasi-simultanéité (1994-1995), identité de lieux, Odyssées dans les Balkans….Le Regard d’Ulysse et surtout la musique d’ Eleni Karaindrou que j’écoute en boucle m’ont déjà accompagnée . Je gardais des images de la barge portant la statue de Lénine sur le Danube, de Sarajevo en ruine…et le souvenir d’un film bouleversant, hypnotique, étrange.

Le voyage commence à Fiorina, projection clandestine du film de A. (Harvey Keitel) cinéaste exilé, dans une ville quadrillée par l’armée et par des processions inquiétantes, sous la pluie, la nuit. L’accueil réservé à Maspero et au photographe Klavdij Sluban fut à l’unisson:

« Des images d’Angelopoulos, il ne manquait que la brume«  note l’écrivain.

Taxi (comme dans le livre) mais dans l’autre sens, vers la frontière albanaise. Avec les migrants albanais, chargés de pauvres baluchons, reconduits en autobus militaires. Dans les champs albanais déserts et enneigés marchent des hommes, nombreux, comme l’avait remarqué l’écrivain. Pendant que je visionne le DVD, le texte du livre est très présent. Neige sur l’Albanie, qui interdit de continuer…

La quête de A., les bobines perdues d’un film de Manakis, peut être le premier film grec, se poursuit en Macédoine. Macédoine hostile – les Grecs lui refusent l’existence et surtout le nom . La conservatrice du Musée Manakis à Monastir (que Maspero désigne de son nom macédonien de Bitola) n’est gère coopérative. Les bobines perdues ne sont pas à Bitola. C’est justement dans le chapitre consacré à Bitola que l’écrivain fait allusion au film d’Angelopoulos et aux frères Manakis et   » Le regard innocent de leur caméra Pathé témoignait d’une diversité et d’une unité balkanique perdues à jamais » . Regard d’Ulysse?

A. poursuit sa quête à Skopje, train de nuit, vide, fantomatique. Enfin pas tout à fait vide puisqu’il y trouve la Conservatrice hostile. Sincère ou Ulysse menteur? Il la séduit en lui racontant le Re-Naissance d’Apollon à Délos qu’il a voulu photographier. La femme lâche l’information : les bobines ne sont pas à Skopje! Et le suit dans le train qui poursuit vers Bucarest.

A la frontière bulgare, épisode étrange. A. devient Manakis. Simulacre d’exécution. Exil à Plovdiv. Si Maspero m’a donné de bons repères spatiaux, le film m’égare dans le temps

 

D’autant plus que sans s’attarder à Bucarest nous arrivons à Constantza en 1945 dans une fête de famille. Famille de A? Les scènes tournées dans le salon des bourgeois grecs de Constantza sont les seules séquences brillantes et colorées de ce film gris-bleu. Exil des Grecs, confiscation de leurs biens….

 

 

A. embarque sur la barge qui conduit la statue de Lénine sur le Danube. L’épisode qui m’avait le plus marquée à la précédente séance du film. Plans lents, impressionnants, au rythme du fleuve. La foule accompagne la statue sur les berges, les Roumains s’agenouillent,  se signent. je m’interroge sur la signification de ces manifestations religieuses.

Le Danube conduit A. à Belgrade en pleine guerre de Bosnie. Il y rencontre un journaliste, correspondant de guerre grec. Les bobines étaient bien à Belgrade mais elles sont parties à Sarajevo pour y être développées. Siège de Sarajevo : rien à faire d’autre que de se saouler : beuverie épique avec des toasts à tous les cinéastes, Eisenstein surtout? Impossible de rejoindre Sarajevo par route ou par train, par les rivières? A. oartira au fil de l’eau.

Encore une étrange séquence avec une paysanne bulgare qui organise sa cérémonie funèbre. C’est bien Harvey Keitel, mais qui joue-t-il : Manakis ou le cinéaste de 1994?

Le périple de Balkans-Transit est entrecoupé d’un Cahier de Sarajevo écrit pendant le siège. Encore une correspondance entre le film et le livre! Angelopoulos n’a pas pu tourner à Sarajevo, les plans de la ville en ruine sont une reconstitution, qu’importe! ce n’est pas un documentaire mais une fiction. Plus vraie que vraie, et onirique, l’arrivé par un trou béant dans le mur de brique de la salle de cinéma de la Cinémathèque de Sarajevo. Le bobines sont là! Sous les balles et les bombes.

Le final dans la brume est indescriptible. Le brouillard à Sarajevo est une trêve, une fête, un orchestre, des danseurs, de l’allégresse on passe sans transition à des funérailles, puis à une promenade familiale, une exécution. L’écran se brouille, plus d’image, des voix. Filmer sans images! Je pense au Cheval de Turin, vécu comme une fin du cinéma alors que le Regard d’Ulysse est une quête des origines du cinéma.

Cette interprétation, avec le livre en miroir, est une des possibles. On pourrait imaginer une autre lecture en relation avec l’histoire du cinéma, des « images animées » , on peut aussi faire l’expérience passive de se laisser porter par des images magnifiques rendues mystérieuse par la nuit, la brume, les ruines….On pourrait chercher aussi des correspondances avec l’Odyssée…. je crois que je visionnerai encore de nombreuses fois ce film qui me fascine!


 

Elias Canetti : La Langue sauvée : Histoire d’une jeunesse(1905-1921)

Le titre « La Langue sauvée » est resté jusqu’à la dernière page du livre, pour moi,  un mystère.

De langues, il en est beaucoup question dans l’ouvrage. Canetti est né à Routschouk « Ruse », Bulgarie, sur les bords du Danube, dans une famille de négociants séfarades. Sa langue maternelle, fut donc le Judéo-Espagnol, à cinq ans ses parents déménagent à Manchester où naquirent ses deux frères avec qui il utilisa longtemps l’Anglais même après l’installation à Vienne. L’Allemand était la langue que ses parents utilisaient pour parler de théâtre et de musique : c’est donc la langue de la culture, la langue que Canetti utilisera pour écrire. Le grand père, figure impressionnante, se vantait de parler dix-sept langues quoique qu’il n’en lisait qu’une : l’Espagnol écrit en caractère hébraïques.

De Routschouk, Canetti raconte la maison donnant sur le jardin fruitier, la variété des gens qu’il  rencontrait, à la maison et la boutique : Juifs de sa famille, petites bonnes bulgares, Tsiganes qui venaient mendier tous les vendredis, l’Arménien  triste, les amis Russes de sa mère…

« Il était souvent question de langues, on en parlait sept ou huit différentes rien que dans notre ville: tout le monde comprenait un peu toutes les langues usitées, seules les petites filles bulgares venues de la campagne ne savaient que le Bulgare, aussi disait-on qu’elles étaient bêtes. chacun faisait le compte des langues qu’il savait, il était on ne peut plus important d’en posséder un grand nombre, cela pouvait vous sauver la vie ou sauver la vie d’autres gens. »

C’est donc l’histoire d’une jeunesse cosmopolite et européenne. L’enfant  prit la place du père, décédé jeune, il  entretint avec sa mère très jeune des conversations intellectuelles de haut niveau : Shakespeare, Schiller ou Dickens était le sujet de leurs entretiens.

Ils ont traversé la Première Guerre Mondiale, à Vienne, en Bulgarie puis à Zurich. Bien que les Canetti avaient des passeports turcs, que la Bulgarie se soit rangée du côté des Empires Centraux, la mère et le fils se refusaient à soutenir François Joseph comme on l’exigeait de l’enfant à l’école. Ils tenaient l’Autriche pour responsable du conflit, ne pouvaient se résoudre à être en guerre contre la Russie qui avait toujours soutenu les Bulgares contre les Turcs, ayant ds amis russes, et vénérant Tolstoï. leur situation d' »Anglais » à vienne devenant inconfortable , ils déménagèrent à Zürich. On y croise Lénine.

En Suisse, le jeune Canetti élargit sa société à celle de ses camarades d’école, de ses professeurs au lycée. Il ne se borne plus à la littérature classique, aux Grecs et aux explorateurs comme pendant sa prime enfance. La lecture de ses mémoires est donc une promenade littéraire. De son côté, la mère se passionne pour Strindberg et Schnitzler. Au lycée, il découvrira des écrivains Suisses (que je ne connais pas)  aussi Werfel et Wedekind. Il rencontrera aussi l’antisémitisme.

La maladie mettra fin au tête à tête jaloux de la mère et du fils. Cette dernière partira en sanatorium. 1921:  la mère décide darracher son fils à son paradis zürichois et de partir en Allemagne  pays marqué par la guerre, se mesurer à la réalité et quitter des études trop douces.

 

 

 

Abraham le Poivrot – Angel Wagenstein

LIRE POUR LA BULGARIE

 

Plovdiv, années 50, peut être 60…Une mosaïque de communautés se côtoient. Les compagnons d’apéro, de cartes d’Abraham le Poivrot, Juif athée, sont justement les prêtres des trois religions : imam turc , pope orthodoxe Isaïe, et rabbin Haribi Menaché, sans oublier le Tsigane musicien.

Le Professeur Principal de la 5A est le Camarade Stoïtchev, Alberto Cohen, le petit fils du Poivrot est ami d’enfance d’Araxi Vartanian, l’arménienne…Et le Grec M. Papadopoulos, photographe archive toutes les images pour l’Eternité.

Tout un monde simple, chaleureux dans une ville encore agreste sur les bords de la Maritza.

Les Tsiganes seront les premiers à partir, expulsés. Puis les Turcs quitteront la ville après la profanation de leur cimetière, les Juifs, enfin émigreront en Israël tandis que la famille Vartanian devra disparaîtra…

Vingt, trente années plus tard, Alberto Cohen revient sur les lieux de son enfance.

L’auteur alternera dans le roman des scènes anciennes avec celles plus récentes. D’autres souvenirs remonteront jusqu’à 1492 à Tolède – loin de Tolède – est le sous-titre du roman. Alberto le Poivrot et Mazal, la grand mère sont détenteur d’une longue tradition séfarade.

Lecture sympathique, à la veille d’un voyage en Bulgarie. Nostalgie et humour juif.

François Maspero : Balkans- Transit

VOYAGER POUR LIRE/LIRE POUR VOYAGER

 

D’emblée, l’auteur se présente « Portrait de l’auteur en Européen » , puzzle d’une Europe rencontrée en un temps où existait encore la Prusse orientale, bien différente de la Communauté des 27 états actuels. Aujourd’hui, quand l’idée européenne vacille sous les buttoirs des financiers, triples A et dettes, et sous les discours souverainistes, lire le livre d’un Européen me fait chaud au cœur.

En compagnie du photographe dromomane, polyglotte et slovène Klavdij Sluban, il a parcouru les Balkans, de Durrës en Albanie à Sofia et Bucarest jusqu’à la Mer Noire. Balkans-Transit n’est pas le carnet d’un voyage, plutôt la somme de cinq ans de périples, de retours, de rencontres, de lectures aussi dans des Balkans secoués par l’implosion de la Yougoslavie et la chute du communisme.

Cet ouvrage fait découvrir des pays méconnus, l’Albanie, Pays des Aigles, et la Macédoine, pays dont même le nom est sujet de conflit. Très loin du voyage touristique, l’auteur ne s’attarde pas sur la description des ruines antiques. En revanche il plonge dans l’histoire de toutes les nations qui composent la mosaïques balkanique.

En Albanie, il raconte Skanderbeg, le héros national contre la progression ottomane (1443-1478),  le roi Zog(1924-1939) mais aussi Byron 1823 et ses fidèles Souliotes, palikares et armatoles qui le suivirent dans la guerre d’Indépendance Grecque. Sur la route de Gjirokaster, ville de Kadaré, ils passeront près du Mont Grammos, frontière entre l’Albanie, la Grèce et la Macédoine où se déroulèrent les batailles de l’ELAS (1949), entre les andartes partisans communistes et les troupes gouvernementales soutenues par les Britanniques évocation de la dictature de Metaxas et du commandant Markos. histoire récente de la Grèce que j’avais oubliée. Dans ces territoires toutes les histoires se chevauchent comme toutes les littératures. Je ne connaissais pas Faik Konika, ami d’Apollinaire…Palimpseste de poésie, de batailles, d’histoire….

Balkans-Transit se lit aussi comme un roman d’aventure quand leur autobus branlant prend en chasse un automobiliste « psychopathe » ou quand les chauffeurs de taxi grecs refusent de les charger…

C’est surtout un récit de rencontres. Rencontres avec des chauffeurs de taxi, des universitaires, des gens ordinaires dans des cafés qui livrent des histoires extraordinaires. Est-il grec ou macédonien le chauffeur de taxi de Florina? Les gens ne livrent pas forcément leurs origines. Origines souvent mêlées. Hellinisations forcées d’Albanais ou de Macédoniens, purification ethniques, serbes ou bosniaques. le choix d’une langue pour communiquer va induire des rapports différents. Le photographe slovène polyglotte maîtrise le Serbo-croate que tous comprennent mais qui peut aussi être source de conflits…

En Macédonie, le puzzle se complique encore. qui sont donc ces Macédoniens qui ont volé le soleil d’Alexandre aux Grecs? Grecs, Slaves, Turcs, Bulgares, Aroumains, Albanais, Roms, Juifs ont coexisté ou vivent encore ensemble. Baïram à Skopje, ou rencontre avec les moines de Prilep. Au hasard d’un carrefour de Prilep, le bust de Zamenhof « Autor dus Esperanto 1859-1919″….

la Bulgarie est qualifiée de Pays Sans Sourire et pourtant toute la partie du livre qui lui est consacrée contredit ce titre péremptoire, rencontres chaleureuses à Sofia avec une Arménienne (encore une autre ethnie) . L’histoire raconté est un peu différente, guerre de Crimée, insurrection contre les Turcs de 1877, Alliance balkanique 1912, les combattants prennent nom de comitadjis. Alliances hasardeuses du petit Tsar Boris III rencontré par Albert Londres….Et, bien sûr la période communiste Dimitrov, homme lige de Staline. Il passe aussi à Ruse, le Roustchouk d‘Elias Canetti où l’on parlait espagnol depuis le 15ème siècle…

Passant le Pont de l’Amitié sur le Danube il termine le voyage en Roumanie, commençant le chapitre par une citation de Panaït Istrati. Bucarest, ville Lumière de l’Est mais aussi celle de Ceauscescu..

Je ne veux pas raconter ici tout le livre, seulement donner un aperçu de la richesse des références et de la mosaïque des populations balkaniques.

Maspero raconte son expérience dans Sarajevo assiégée, il fait l’impasse sur le Kosovo, où il n’a pu se rendre

« La guerre, elle a hanté mes voyages, elle hante ce livre. Les guerres du passé, avec la résurgence des obsessions nationalistes que le désespoir et la misère alimentent toujours »

écrit-il dans la postface de 1999.

« De ces voyages, je suis sorti, moi qui aime profondément ma patrie, renforcé dans un sentiment : la haine des nationalismes« 

Est la dernière phrase du livre.

Depuis que je l’ai refermé, un mot me vient, fraternité.