Elixir – Dans la vallée à la fin des temps – Kapka Kassabova – Marchialy

 BALKANS (BULGARIE)

 

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Fan absolue de Kapka Kassabova qui m’a envoûtée avec Lisière puis avec L’Echo du Lac ! J’ai attendu avec impatience la sortie de ce troisième opus et voilà que Babélio m’a donné le privilège de le découvrir, merci à Babélio et à l’éditeur Marchialy! 

L’autrice m’a donc embarquée pour un voyage dans la vallée de la Mesta, fleuve encore sauvage en Bulgarie courant entre les trois massifs des Rhodopes, de Rila et du Pirin à la frontière de la Grèce et de la Macédoine du Nord. Nous avons visité ces villages il y a une dizaine d’années et j’ai trouvé des réponses aux questions que je me suis posée alors.

« C’est quoi, ce livre que tu écris?

– Ca s’appelle Elixir, répondis-je

– Elixir

-Ca raconte comment les hommes le cherchent sans le trouver. »

Ce n’était pas gagné : j’aime bien herboriser pour le plaisir de la découverte des végétaux mais je ne fréquente pas les herboristes, ni les guérisseuses et je me méfie des médecines « alternatives ». Je suis accro au café italien, je bois volontiers du thé mais je déteste verveines, rooibos, et autres  tisanes.

La magie de l’écriture a opéré : Kapka Kassabova détaille les usages et les bienfaits des plantes, fleurs, racines, feuilles, tout a des vertus curatives, mais surtout, elle nous fait partager des rencontres rares avec des personnalités extraordinaires, femmes et hommes détenteurs d’un savoir millénaire, la science des plantes médicinales. Cueilleurs d’herbes, de champignons, de baies qui parcourent à pied la montagne et en connaissent les secrets. Hommes simples, Bulgares ou Roms, qui traversent l’Europe pour les asperges, les fraises ou tout autres cueillettes.

Je découvre les Pomaks, musulmans mais non turcophones, dont les femmes portent encore les sarouels traditionnels. Minorité oppressée pendant le Régime communiste, qui exigea de changer leurs noms, leurs costumes. Islamisés depuis des siècles mais héritiers des Bogomiles chrétiens proche des Cathares, islam soufi plutôt clément pour les femmes.

Syncrétisme aussi. Ces populations encore très proches de la nature vénèrent des sources, des pierres investis de pouvoirs miraculeux. Tous sont sensibles à la nature encore sauvage des montagnes, à l’influence de la lune, à l’émerveillement des nuits étoilées.  Histoires byzantines. Traditions antiques de ruines Grecques ou romaines encore visibles. Le mythe d’Orphée est aussi présent. Pouvoir magique de l’eau, des bains, romains, turcs ou thermaux qui réunissent encore les habitants de ces vallées et que nous fait partager l’autrice. 

Chaque rencontre avec les babas guérisseuses, gardiennes des pierres magique, est une surprise. On fait aussi connaissance avec un spécialiste des herbes, un masseur aveugle, un éleveur de chevaux, des bergers, des chasseurs de trésor… Chaque fois Kapka Kassabova fait surgir des personnages originaux. Elle ancre leur histoire dans les légendes ou dans le contexte politique. Tout n’est pas idyllique, la vallée se dépeuple. l’exode rural après l’abandon de la culture du tabac qui était la richesse de la vallée. Déjà, du temps du communisme on a essayé d’exploiter ces forêts et ces montagnes 

« Des pancartes de l’ère communiste pendouillaient au bout de clous brisés : 

« DU COMBAT CONTRE LA NATURE, NOUS SORTIRONS VICTORIEUX »

Mon guide sourit tristement : « Ils ont échoué mais pas assez »

Les villages se vident inexorablement, peu de jeunes dans les habitants permanents. Ce sont des vieux qui maintiennent les  techniques et les savoirs traditionnels. L’autrice note :

 » quand un village perd ses spécialistes de la terre il devient un village vide. il se mue en station touristique ou en banlieue satellite »

Même si je ne l’ai pas suivie sur le terrain des saintes et des miracles ou des voyantes, je me suis laissé entrainer par Kapka Kassabova dans ce voyage avec grand plaisir!

Les Exportés – Sonia Devillers – Flammarion

« Les juifs et le pétrole sont nos meilleurs produits d’exportation », assénait Ceausescu à son cher Pacepa.

Brauner : Débris d’une Construction d’Utilité

Sonia Devillers, journaliste à France-Inter et Arte, raconte l’histoire de sa famille maternelle, juifs roumains « exportés » par le régime de Ceausescu. 

 » L’argent, tout l’argent des familles roumaines qui
voulaient s’enfuir, les douze mille dollars que mes grands-parents mettraient une vie à rembourser, avait servi à acheter des porcs. Des bataillons de porcs, des élevages entiers de porcs. »

« Non content de ramener la valeur de la vie humaine d’un citoyen juif à celles d’animaux d’élevage, le régime avait choisi, entre tous, le porc, l’animal de l’interdit rituel par excellence. Dans la culture populaire, c’est même ce qui caractérisait le juif, désigné comme celui qui ne mange pas de porc. »

Ce troc final, monstrueux, qui a permis aux grands parents de Sonia Devillers de quitter la Roumanie et de s’installer à Paris, est resté caché dans le roman familial et ce n’est qu’après la disparition des témoins oculaires que la journaliste s’est lancée dans l’enquête de l’histoire familiale depuis les années 30 au départ au début des années 60.

L’histoire des Juifs roumains, des persécutions, des pogroms de Bucarest et de Iasi, la déportation en Transnistrie a fait l’objet de plusieurs livres que j’ai lus précédemment : entre autres (je ne peux pas les citer tous)

  • Athénée Palace de Rosie WaldeckJif Silberstein
  • Eugenia de Lionel Duroy
  • Struma 72 de drame pour 769 juifs au large d’Istanbul de Halit Kakinç
  • les voix de Iasi de Jil Silberstein
  • Les Oxenberg & les Bernestein de Catalin  Mihuleac

Les livres d’Apelfeld, de Norman Manea et tant d’autres….et le Journal de Mihail Sebastian … traitent de cette histoire.

Cependant ce trafic ignoble est une nouveauté pour moi. Aussi intéressante la manière dont certains juifs ont feint d’ignorer le problème, même dans les conditions les plus dramatiques, ils ont continué à se figurer que la situation était vivable, à faire de la musique. Avec la fin de la guerre, ils ont imaginé qu’une autre vie était possible, ils ont changé de nom, abandonné Greenberg juif pour Deleanu qui sonnait roumain

Les communistes promettaient une société égalitaire, sans distinction de race, de classe, de religion, sans
discrimination aucune. Des camarades, seulement des camarades et des camarades ensemble. Triomphe du
« genre humain ». Mes grands-parents y crurent de toutes leurs forces. Adhérer au Parti, c’était la chance de se réinventer une histoire. Au point d’aller chercher leur nom dans une fiction.

Au sein du Parti, au début tout leur souriait jusqu’à ce que l’antisémitisme ne réapparaisse. Dénonciations, ou jalousie, ils sont exclus. Pestiférés, il ne reste plus qu’à quitter la Roumanie. Et c’est là que le troc Juif contre devises, ou juif contre bétail ou porc sous l’initiative d’un passeur, basé au Royaume Uni, accessoirement marchand de  bestiaux, de matériel agricole, a permis le transfert…

Récit familial, de lecture agréable, 270 pages.

 

Tyll Ulespiègle – Daniel Kehlmann – Actes sud

LETTRES ALLEMANDES 

 

 

Daniel Kehlmann est l’auteur de les Arpenteurs du Monde que j’avais beaucoup apprécié. A la suite de la recommandation du blog Et si on bouquinait un peu (CLIC) j’ai téléchargé Tyll Ulenespiègle  dont j’ai bien du mal à prononcer le titre parce que je suis habituée au nom de Till Eulenspiegel. Oubliant les chouettes et miroirs, il est vrai que le jeu de mot est savoureux. 

Le roman historique se déroule pendant la Guerre de Trente Ans (1618 -1648) ravageant toute l’Europe, Impériaux Catholiques contre Princes Protestants, débutant en Bohème  et se terminant avec la Paix de Westphalie. La Peste, la faim et les ruines complètent les cortèges  de ruines. Tyll Ulenespiègle est un acrobate, un jongleur, un menteur, forain se déplaçant avec une troupe de comédiens, musiciens. Il est si doué qu’il est le bouffon attitré du Roi Frédéric de Bohème, le Roi d’hiver nommé ainsi puisqu’il n’a régné qu’une seule saison, puis recherché par l’Empereur Ferdinand III , on le retrouve à Osnabrück.

Ma lecture a été laborieuse parce que je ne dispose pas de la culture germanique et historique.  Je me suis souvent perdue à rechercher les différents personnages. Qui est donc ce Wallenstein? Est-ce celui qui a inspiré Schiller? Et Fréderic V Wittelsbach, Electeur Palatin, le fameux Roi d’Hiver. Les lecteurs germanophones sont sûrement plus familiers que moi et ont donc une lecture plus fluide. De même, Elizabeth Stuart, reine de Bohème est une figure centrale dans le roman. Il a fallu me documenter sur la cour d’Angleterre, la Conspiration des Poudres (1605) . 

L’histoire commence dans un moulin : le meunier Claus Ulenespiègle, le père de Tyll, s’intéresse plus aux anciens grimoires qu’à moudre la farine. Il est convaincu de sorcellerie par un tribunal itinérant. Tyll, encore enfant, s’enfuit avec des comédiens ambulants.

« n’importe quelle maladie, un marchand de fruits, un marchand d’épices, un deuxième guérisseur qui, n’ayant malheureusement pas de thériaque, en est pour ses frais, un quatrième rémouleur et un barbier. Tous ces gens font partie de l’artisanat ambulant. Celui qui les dépouille ou les tue n’est pas poursuivi. C’est le prix de la liberté. Au bord de la place, on aperçoit encore quelques personnages douteux. Ce sont les gens malhonnêtes, les musiciens, par exemple, avec leur fifre, leur cornemuse et leur violon. Ils se tiennent à l’écart, mais Nele a comme l’impression qu’ils ricanent et se paient la tête de Gottfried. Un conteur est assis »

On le retrouve, adulte à la cour du Roi d’hiver. Il est aussi question d’un âne parlant (ventriloquie) d’une vieille qui suit les forains itinérant et d’une jeune fille qui a suivi Tyll… Il est aussi question de draconologie ou poursuite des dragons par des érudits qui se guident plus avec leurs grimoires qu’avec des preuves tangibles. Tout cela est amusant dans un style ironique et plein d’humour. Les horreurs de la guerre ne sont pas épargnées au lecteur, très gore mais amusant! 

« Plus un dracontologue connaît son métier, dit le Dr Tesimond, plus il peut compenser l’absence du dragon par la substitution. La compétence suprême consiste à utiliser non pas le corps du dragon, mais son… quel est le mot ?  Savoir, dit le Dr Kircher. — D’utiliser son savoir. Pline rapporte… »

Une lecture instructive, pleine d’allusions littéraires aussi qui restent légères et font sourire quand on a saisi

 

 

Joann Sfar – La vie dessinée – Salonique « Jérusalem des Balkans » 1870-1920 au MAHJ

Exposition temporaire jusqu’au 12 mai 2024

Nous connaissons tous Le Chat du Rabbin il est à l’honneur dans l’exposition mais j’ai préféré mettre l’accent sur d’autres aspects de l’œuvre de Yoann Sfar. 

Nous découvrons les années d’apprentissage, au lycée Massena de Nice et rencontrons Romain Gary, Charlie Hebdo, Riad Sattouf,…

Sfar s’est emparé du fantastique avec le petit vampire, le Golem,

Il rend hommage aux peintres juifs : Chagall, Pascin, Soutine et réalise même un film sur Gainsbourg, un album consacré au Klezmer …

Belle flânerie dans l’exposition, beaucoup à regarder à lire.

Et en bonus une très belle exposition Salonique

 

Amok – Lettre d’une inconnue – la ruelle au clair de lune – Stefan Zweig

 

FEUILLES ALLEMANDES 2023

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Novembre, Feuilles Allemandes, occasion d’explorer plus avant l’œuvre de Stefan Zweig qui me paraît inépuisable et qui ne me déçoit jamais.

« Les énigmes psychologiques ont sur moi une sorte de pouvoir inquiétant ; je brûle dans tout mon être de
découvrir le rapport des choses, et des individus singuliers peuvent par leur seule présence déchaîner en moi une passion de savoir qui n’est guère moins vive que le désir passionné de posséder une femme. »

Ce mince volume réunit trois nouvelles, deux longues,  les premières et une plus courte, toujours sous le signe de la passion, à la limite de la folie et du voyage.

« Savez-vous ce que c’est que l’amok ? – Amok ?… je crois me souvenir… c’est une espèce d’ivresse chez les
Malais… – C’est plus que de l’ivresse… c’est de la folie, une sorte de rage humaine… une crise de monomanie
meurtrière et insensée, à laquelle aucune intoxication alcoolique ne peut se comparer. »

Amok est le récit d’un médecin expatrié en Malaisie dans une station de campagne isolée à qui son isolement a fait perdre la raison. Coupé de toute vie sociale, il est profondément touché par l’arrivée d’une femme européenne. Passion, folie, il court littéralement à sa perte. Un voyageur, l’écrivain sans doute, recueille sa confession dans la chaleur de la nuit tropicale à bord d’un bateau qui rejoint l’Europe. 

« Alors, prends feu ! Seulement si tu t’enflammes, Tu connaîtras le monde au plus profond de toi ! Car au lieu seul où agit le secret, commence aussi la vie. »

Récit halluciné et nocturne qui plonge dans les ressorts psychologiques les plus profond d’un homme lucide et désespéré.

« Rien sur la terre ne ressemble à l’amour inaperçu d’une enfant retirée dans l’ombre ; cet amour est si
désintéressé, si humble, si soumis, si attentif et si passionné que jamais il ne pourra être égalé par l’amour fait de désir et malgré tout exigeant, d’une femme épanouie. Seuls les enfants solitaires peuvent garder pour eux toute leur passion : les autres dispersent leur sentiment »

la Lettre d’une inconnue relate une passion silencieuse, une sorte d’idée fixe.  Une toute jeune adolescente, fascinée par son voisin écrivain, lui dédie toute son existence. Sa confession – la Lettre –  fut écrite au chevet de son enfant mort, gage de sa sincérité. Folie, que cet amour secret non partagé! 

C’est la nouvelle qui m’a le plus émue du recueil.

La ruelle au clair de lune est un texte court, l’auteur est retenu une nuit dans un port. Il a raté le train qui le conduira chez lui. Pendant la soirée il traîne dans les ruelles d’un quartier chaud du port et fait une brève rencontre : encore une histoire de passion, passion d’un homme pour une femme qui l’humilie : double déchéance et folie…

Le Café sans Nom – Robert Seethaler -Sabine Wespeiser Ed.

FEUILLES ALLEMANDES 2023

Novembre, retour des feuilles allemandes et c’est avec grand plaisir que j’ai suivi la lecture commune avec Aifelle, Keisha, Eva, et d’autres….

C’est un véritable coup de cœur que ce court roman (246 p).

Vienne, 1966, Simon ouvre son café au coin du marché, sans nom, sans prétention, ce n’est pas un café littéraire ou mondain, de ceux qui sont une institution de Vienne comme ceux que Claudio Magris décrit dans Danube – Café Central -ou le Café Gluck du Bouquiniste Mendel de Zweig. 

Pas de journaux du jours emmanchés sur une baguette de bois, ni de Sachertorte. Seulement de la bière, du vin, du sirop de framboise, des tartines de saindoux et des cornichons. C’est un café populaire que fréquentent les habitués, marchands et clients du marché, ouvrières en route vers l’usine, dames d’un certain âge…

« Il s’agit de mon café au marché des Carmélites. Je dis que c’est un café, bien que personne à part moi ne l’appelle comme ça. Et je dis que c’est le mien, bien que sur le papier il ne m’ait jamais appartenu. Il y a dix ans c’était un trou poussiéreux, maintenant, tous les soirs sauf le mardi, il y vient des gens qui veulent oublier au moins quelques heures tout ce bazar autour d’eux. Il y fait chaud, l’hiver les fenêtres ferment bien, on peut boire quelque chose et surtout on peut parler quand on en a besoin et se taire quand on en a envie. Le monde tourne toujours plus vite, et parmi ceux dont la vie ne pèse pas assez lourd, il y en a parfois qui sont laissés sur le bord de la route. Alors n’est-ce pas une bonne chose qu’il y ait un endroit auquel se raccrocher ? Maintenant vous allez peut-être vous dire : ils n’ont qu’à aller ailleurs, ces pauvres bougres, le changement ça fait mal, rien n’est éternel, etc. Et bien sûr vous avez raison. Mais je connais des gens pour qui le bout de la rue, c’est déjà trop loin.

1966, l’Autriche a perdu son Empire depuis bien longtemps mais les patronymes yougoslaves, hongrois, tchèques ou italiens, les ouvriers turcs qui passent, rappellent que Vienne était aux portes de l’Orient. Allusions à un passé plus récent et plus douloureux. L’heure est à la reconstruction, au percement d’un métro. 

Il ne se passe pas grand-chose, des tranches de vie ordinaire, des gens ordinaires, le boucher, la crémière, un catcheur, la serveuse, deux femmes oisives… qu’on apprend à connaître. Une belle solidarité, entraide entre voisins. Et ce ton, attentif, précis, charmant.

Merci à ceux qui ont organisé la lecture commune!

 

 

 

 

Rhapsodie Balkanique – Maria Kassimova- Moisset

BULGARIE

Une belle histoire d’amour à Bourgas puis Istanbul !

Charme des Balkans , mosaïque de religions, de traditions, de langues dont l’autrice nous restitue la musique avec le Grec et le Turc qui se mêlent au Bulgare – le roman est traduit du Bulgare – mais que la traduction française occulte.

A la naissance de Miriam, la Bulgarie vient juste d’être indépendante et de sortir de l’Empire Ottoman. Ahmed, son amoureux arrivera plus tard d’Albanie sur une charrette. Imbrication des communautés qui se définissent par leur confession qui ne peuvent s’unir par le mariage.

Ahmed, le musulman, et Miriam orthodoxe ne peuvent vivre leur amour. Miriam est maudite par Théotitsa, sa mère, elle devient « la putain turque » stigmatisée dans toute la ville, elle perdra aussi sa sœur tant aimée qui ne lui parlera plus. Miriam est une femme forte, ardente, un peu sorcière. Elle ne se laisse pas intimider. Ahmed et Miriam fuient donc la ville provinciale pour Istanbul, la Ville. Dans l’anonymat de la grande ville ils trouveront un foyer, élèveront leurs deux enfants avec la complicité bienveillante de leur voisine. Cruauté du sort : Ahmed, phtisique va mourir et la jeune femme sera démunie, rejetée parce que chrétienne. Ils connaissent la misère. La vie n’est pas facile pour une jeune veuve avec deux enfants. Miriam croit trouver une solution en abandonnant l’aîné dans un pensionnant militaire de la Turquie kémaliste. Choix douloureux! 

La vie n’est pas simple pour les femmes des Balkans : même très fortes comme Miriam et avant elle pour sa mère Theotitsa. Indépendante, douée d’une imagination étonnante, presque sorcière, Miriam tente suivre sa voie, son amour. Elle paie le prix fort.

J’ai beaucoup aimé le soin et la poésie que l’autrice apporte pour décrire le quotidien des femmes : lessives, repassages, pliages, dignité de ces vêtements raides, des robes noires, soin aux reliques des enfants morts – petits habits pliés dans le coffre interdit. Evocation de l’enfance, intimité des deux soeurs et courage et débrouillardise de Haalim, le fils de Miriam.

Tenir sa langue – Polina Panassenko

Lu d’un trait, en une chaude après midi, 186 pages.

Polina raconte son combat et son procès contre l’administration pour récupérer son prénom russe, francisé en Pauline à sa naturalisation française demandée par ses parents alors qu’elle était mineure. Elle est née en URSS, nommée Polina, utilise ce prénom et se sent niée en ne pouvant pas le porter sur ses papiers officiels. Pourtant, dans sa famille, du côté maternel, juif, tous portent un double prénom : Rita s’appelait Rivka, Issaï , Isaac, Grisha, Hirsch « Pour ne pas nous gâcher la vie »

Elle raconte les allers-retours entre Moscou, où résident ses grands-parents et Saint Etienne où elle vit pendant l’année scolaire. Arrivée en France très jeune, elle doit affronter l’école alors qu’elle ne maîtrise pas le français. Adolescente, elle se définit comme Russe, se voit en patriote russe mais n’envisage pas de retourner définitivement dans sa  ville natale.

Histoire d’exil, d’apprentissage, de recherche d’identité,  de double culture… à hauteur de petite fille, puis d’adolescente. Touchante.

Histoire de langue apprise, de langue interdite (en Russie)

la paix ou la guerre – Mikhaïl Chichkine – Noir sur Blanc

RUSSIE

Désespérant! non pas le livre, ou plutôt cet essai composé d’une douzaine de textes écrits autour de 2019, avant l’invasion de l’Ukraine, encadrés d’une préface et d’une postface à la nouvelle édition datée 2022. Livre de circonstance qui tente de répondre aux questions que nous nous posons. Désespérante, la réponse : le pire est à venir et il n’y a rien à attendre de la société civile russe.

La question la plus pressante que nous nous posons tous (à l’Ouest) : comment les Russes peuvent-ils adhérer à la propagande qui a d’abord nié la guerre et qui distille des mensonges flagrants? Chichkine y consacre son premier chapitre Le paradoxe du mensonge. Les Russes sont habitués aux mensonges, Poutine ment sans vergogne, à ses concitoyens comme à l’Occident. Les mots n’ont pas le même sens 

« La Russie est revenue aux temps soviétiques du mensonge absolu. Le pouvoir a alors conclu avec ses sujets un contrat social resté en vigueur pendant des dizaines d’années : nous savons que nous mentons et vous mentez et nous continuons à mentir pour survivre. »

Suit, un résumé de l’histoire de la Russie, de sa fondation par les Vikings (Kyiv choisie pour capitale en 882) à nos jours. L’invasion des Mongols au XIIIème siècle et l’intégration de la Rous au khanat de la Horde d’Or est selon lui, le fondement du fonctionnement du pouvoir où prévaut la loi du plus fort :

« Toute la hiérarchie du pouvoir fonctionnait selon le même principe : courber l’échine devant les supérieurs, piétiner les inférieurs »

La suite de l’histoire prouve que cette règle n’a pas changé sous les Tsars comme à l’époque soviétique. La seule idéologie serait le maintien au pouvoir. Cette partie m’a beaucoup intéressée.

le chapitre suivant « Skoro » – Bientôt est plus personnel, plus contemporain. 1961, année de naissance de l’auteur, premier vol spatial habité, l’étau semble se desserrer après la mort de Staline, mais c’est aussi la construction du Mur de Berlin, les pénuries, les livres interdits, le temps des dissidents (héros ou traîtres?). Enfin en 1989, la chute du Mur de Berlin et sur ce mur l’auteur a bombé à la peinture « skoro – bientôt » .

Le Nouveau temps des troubles (1991-1993) les Russes espéraient une démocratisation rapide, un nouvel ordre démocratique, l’ouverture des frontières, la liberté de presse. Les privatisations et l’accaparement par le proches du pouvoir de toutes les richesses de l’état ont privé les gens ordinaires de tout bénéfice. Ils se sont sentis floués.

« Le mensonge communiste s’est mué en mensonge démocratique. les gens ont continué à se faire dépouiller, mais en vertu de mots d’ordre démocratiques »

L’auteur rappelle le chaos et le démantèlement de l’Union Soviétique, et les aspirations populaires à l’ordre et à l’autorité. Un nouveau monarque devait émerger et rétablir l’ordre.

1999 la Russie se relève

« …la vie russe s’est déroulée selon les manuels rédigés par des professeurs du KGB à destination des agents secrets. Provocations, fraudes électorales, corruption, compromissions, lynchages médiatiques, stratégie politiques sordides, empoisonnements secrets, exécutions publiques, guerre hybride…

Le pays s’est ouvert aux opérations spéciales »

la hausse du prix du pétrole a donné une relative aisance à la Russie.

« Au panthéon du 3ème empire russe siègent les saints des deux empires précédents Nicolas II est vénéré au même titre que Félix Dzerjinski « 

Le nationalisme remplace même la prospérité, le patriotisme compense les frustrations. Dans un chapitre l’auteur transpose les propos de Thomas Mann à propos de l’Allemagne nazie en interchangeant les mots « allemand » et « russe » . Vertige sémantique de cette Leçon d’allemand à l’usage des Russes -Thomas Mann et la Guerre d’Ukraine. Les réactions des citoyens sont rares 

Dans sa Postface l’auteur en appelle à l’Europe s’appuyant sur la réaction des Ukrainiens sur Maïdan en 2014, envoyant à l’Europe une « lettre en poste restante ».

Cette lecture répond à mes interrogations, mais me laisse pessimiste.

la Peur – Stefan Zweig

 

 

Stefan Zweig ne déçoit jamais. Son œuvre est immense, chaque fois que je suis en peine de lecture, j’y reviens. Biographies, essais ou nouvelles.

La Peur est une nouvelle, presque un thriller, à lire d’un souffle. La lectrice est happée dans le récit. L’analyse psychologique est fouillée. Société viennoise bourgeoise. 

la chute m’a surprise, mais je préfère vous en laisser la surprise