Satin rouge film tunisien de Raja Amari avec Hiam Abbas

ARTE nous a donné l’occasion de découvrir ou de revoir ce film de 2002 avec grand plaisir.

  Hiam Abbas, joue le rôle de Lillia, veuve qui a une grande fille.  Couturière, elle découvre l’univers du Cabaret avec ses danseuses du ventre, découvre le plaisir de danser, la possibilité d’avoir une vie à elle, de braver la nuit interdite aux femmes seules et le regard soupçonneux des voisines.

J’ai découvert une facette que je n’imaginais pas de Hiam Abbas dont j’ai vu nombreux films, de Noces en Galilée , La Fiancée Syrienne, Les Citronniers, Free Zone, Amerrika.   Ses personnages tragiques ne correspondent pas à l’image d’une danseuse de cabaret, et pourtant elle sait danser et s’amuser! Toujours avec une dignité et une force impressionnante.

le film ne se résume pas à une performance d’actrice, c’est aussi, visuellement, un très beau film. La cinéaste, Raja Amari,  s’attarde sur de bien belles images, tissus aux couleurs chaudes chatoyantes dans le décor du cabaret et des tenues orientales des danseuses. Blanc et bleu des films tunisiens, des Secrets, film  que j’ai aussi aimé.

Et maintenant on va où? film de nadine Labaki

chœur antique?

Des femmes en noir s’avancent, tel un chœur antique dans une tragédie grecque, le décor s’y prête. Réminiscence d’un film d’Almodovar, elle vont frotter les tombes…. l’atmosphère est lourde, le Liban se déchire.

Les femmes en ont assez, elles sont prêtes à tout pour empêcher leurs maris et leurs fils de s’entretuer. C’est un sujet en or. Des actrices magnifiques, de l’impertinence, de la musique, des gags. Tous les ingrédients pour faire un excellent spectacle!

Et pourtant, j’ai préféré Caramel de la même réalisatrice. Avec trop de bonne volonté, elle en  fait trop, elles veulent tellement bien faire, qu’elles en font des tonnes. C’est sympathique, drôle, mais un peu trop lourd.

affiche

En escarpins dans les neiges de Sibérie – Sandra Kalniete (Lettonie)

LIRE POUR VOYAGER/VOYAGER POUR LIRE

que lire à la veille du départ pour Riga et les Pays Baltes?

Suivant les conseils de Dominique « A sauts et à Gambades », excellent billet contenant des liens passionnants et contradictoires, j’ai donc fait suivre la lecture de Purge de Sofi Oksanen par celle d’En escarpins dans les neiges de Sibérie.

Purge se déroule en Estonie, tandis que Sandra Kalniete est Lettone. L’occupation soviétique, hélas, fut la même. Si les  pays baltes ont des langues totalement différentes et des différences (qu’il faudra que je constate bientôt) l’histoire récente est analogue. Non pas une occupation, mais trois.

En escarpins dans les neiges de Sibérie n’est pas une fiction comme Purge c’est un témoignage. l’auteur raconte les déportations en 1941, 1945 puis 1949 des membres de sa familles. Elle ne se contente pas des témoignages oraux et des souvenirs. Elle exhumé les dossiers des archives, a dépouillé toute la correspondance et même le journal intime de sa mère et a fait œuvre d’historienne corroborant toutes ses affirmations de notes citant ses sources. Elle a également replacé l’histoire familial dans un contexte plus général, letton et même européen . Ces analyses m’ont permis de comprendre ce qui était resté obscur à la lecture de Purge. La déportation de la sœur et de la fille d’Aliide dans le roman m’avait parue bizarre. Je l’avais trop facilement peut être mis sur le compte de la jalousie de l’héroïne  lui faisant endosser une responsabilité très lourde qui n’avait peut être pas lieu d’être. La clandestinité du mari convoité gagne aussi en vraisemblance.

Au lieu de me promener en Lettonie, j’ai erré dans les wagons à bestiaux des déportés et en Sibérie. Si on ne peut vraiment pas parler de promenade, le voyage mérite la lecture. Le livre montre l’incroyable résistance et force d’âme de ces hommes et de ces femmes, résistance physique également dans des conditions extrêmes, imagination de survie : comment se faire des bottes ou des chaussettes avec des chiffons et des herbes, comment lutter contre le scorbut et les carences de vitamines avec les ressources de la forêt…..Leçon de dignité, de l’immense amour maternel et de la solidarité entre déportés mais aussi entre Sibériens.

 

My Little Princess – fée ou sorcière? un conte ou un fait divers?

http://www.dailymotion.com/swf/video/xjkwpx
MY LITTLE PRINCESS : BANDE-ANNONCE HD par baryla

La bande annonce raconte tout!  c’est un peu dommage!

J’ai hésité avant d’aller voir ce film : peur de la complaisance, pour dénoncer on montre beaucoup et peut être trop? J’ai appris que l’auteur du film était justement la petite fille -victime. Exorcisme, psychanalyse?  à ranger dans le chapitre  : « le roman familial est un enfer! »

Très belles images, trop belles, peut être? Huppert est excellente quand à la petite fille tout simplement extraordinaire. J’avais peur de m’être embarquée dans une histoire de pédophilie, de lolita, finalement le rapport à l’érotisme n’est pas du tout le plus intéressant de l’histoire, amours impossible des mères et des filles, mères abusives, même la grand mère ne peut exercer la bienveillance des grand-mères!



http://culturebox.france3.fr/player.swf?video=35833

Découvrez "My little princess" Eva Ionesco filme son enfance outragée sur Culturebox !

Ferrare, les dames des temps jadis : Isabelle d’Este et Beatriz de Luna, Lucrèce Borgia

LIRE POUR VOYAGER/VOYAGER POUR LIRE

ISABELLE D’ESTE de Christiane Gil – Pygmalion


A Ferrare, j’ai entendu l’écho des pas de dames illustres.

Isabelle d’Este, (1474-1539), fille d’Ercole 1er d’Este, après une éducation humaniste de la Renaissance, fut mariée au Marquis de Mantoue, François Gonzague, condottière au service de la Sérénissime. pendant que Gonzague guerroyait Isabelle décorait son château de Mantoue en attirant les meilleurs artistes de Vinci ,Mantegna, Bellini, dans sa jeunesse à Raphaël et au Titien..

.Belle-sœur de Ludovic Sforza, elle rayonnait à la cour de Milan. Mécène, Prima Dona del mondo, elle mit tous ses tatlent au service de la diplomatie. Mantoue, comme Ferrare n’étaient pas des puissances de premier plan, mais elles se trouvaient à la croisée des intrigues entre les puissances, Milan et États du Pape, rivalités entre Autrichiens et Français qui guerroyaient en Italie.

Isabelle d’Este a donc croisé deux rois de France, Louis XII et François 1er, les papes Borgia, Jules II, Clément VII…toute l’histoire de l’Europe est racontée dans la biographie d’Isabelle d’Este de Christiane Gil.

Roman historique ou livre d’histoire? Je penche plutôt pour la seconde alternative; histoire très bien documentée, très précise d’une vie combien romanesque!

La SENORA de Catherine Clément


j’avais lu cet ouvrage il y a 20 ans. Dans la via della Vittoria un panneau placardé dans le petit restaurant du ghetto racontait que Beatriz de Luna avait vécu là. Et j’ai relu la Senora.

Le narrateur, Joseph Nasi, conte les pérégrinations des marranes portugais des quais de Lisbonne au temps des Grandes Découvertes, en passant par Anvers des Habsbourg, Venise, Ferrare, Istanbul de Soliman le Magnifique jusqu’à Safed en Palestine. De persécutions de l’Inquisition ou des papes en intrigues avec les rois qui convoitaient les richesses de la banque des Mendes, la Senora organisait les réseaux qui permettaient de sauver les Juifs Portugais tandis que le  futur Duc de Naxos, son cousin, était le familier des rois et des sultans. Compagnon de Maximilien  Habsbourg, ami de Sélim le sultan, il était mêlé à toute l’histoire du 16ème siècle historie qui s’achève à la bataille de Lépante.

C’est aussi une belle histoire d’amour impossible entre les deux cousins, une recherche spirituelle pour ces marranes qui judaïsaient en secret mais qui ne furent instruits qu’au passage à Ferrare dans la communauté florissante protégée par les duc d’Este.

quand à Lucrèce Borgia, il me faudra trouver sa biographie!

 

Dang Thuy Tram – les Carnets Retrouvés (1968 -1970) ed Picquier

LIRE POUR LE VIETNAM

2805-copie.1306047074.JPG

1970, Whitehurst, chargé par l’armée américaine de trier les documents pris sur l’ennemi, s’apprêtait à brûler ces carnets. Son interprète vietnamien l’arrêta : « ne brûle pas celui-là, il y a déjà du feu là-dedans« . les carnets ne furent publiés à Hanoï qu’en 2006 et Thuy devint une véritable héroïne nationale.

Thuy n’a pas rédigé un ouvrage littéraire pour la postérité. Elle confiait ses pensées à son journal quand elle en avait le temps, pour méditer, dire ses joies et ses peines. Ce journal intime d’une jeune fille, d’une parfaite sincérité, d’une grande simplicité raconte la guerre, les deuils, les destructions que les Américains infligèrent aux combattants, certes, mais aussi à la population civile.

Le nom d’Anne Frank surgit naturellement. Thuy a presque le double de l’âge d’Anne, mais le ton adolescent des deux journaux intimes est semblable. L’exigence de sincérité, la recherche du bonheur en pleine tragédie aussi.

Cependant la ressemblance s’arrête là. Thuy est médecin, elle aspire à devenir un cadre du Parti communiste. Elle est partie volontairement dans le sud pour combattre l’envahisseur Américain. Son courage, son efficacité dans la direction d’un hôpital de campagne, l’enseignement qu’elle continue à dispenser au milieu de la guerre font d’elle une héroîne. Comment garde-t-elle un moment pour écrire?

« Oh Thuy, jeune fille pleine d’amour, tes yeux sont baignés de larmes que de trop nombreux chagrins y ont déposé. Oh, jeune fille souris d’un sourire éternellement présent sur tes lèvres et ne laisse pas deviner à personne que derrière ce sourire on peut percevoir un soupir. tu as vingt-cinq ans maintenant, sois ferme et réfléchie comme on le doit à cet âge! »

Seul son journal peut recevoir ses doutes. Elle se doit, pour ses patients, pour ses collègues, pour le Parti, d’être irréprochable, d’égale humeur. Celle qui console, soigne et apaise. Celle qui évacue les blessés, reconstruit l’hôpital bombardé, celle qui opère souvent sans anesthésiants, celle qui reconstruit et qui voit à nouveau l’hôpital détruit.

Elle écrit aussi ses amours. Son amour c’est M. qui s’est éloigné et qui répond si mal à ses attentes. L’aime-t-il encore? L’aime-t-elle encore? Elle vit une fraternité et une camaraderie amoureuse avec nombreux combattants qu’elle appelle « petits frères ». De la tendresse des petits frères, pudique, elle ne raconte que les « yeux qui pétillent » les cheveux de soie qu’elle caresse, des embrassades fraternelles. On n’en saura pas plus. Et pourtant:

« Chaque fois que nous nous disons au-revoir, je m’aperçois que je t’aime davantage. je te serre dans mes bras, je t’embrasse sur les yeux et je sens que rien ne pourra nous faire oublier les moments que nous partageons (….)Je suis ta grande sœur et je ne dis pas que je t’aime pls que Nghia, plus que Khiêm, mais je peux te dire que je t’aime d’un amour sans limite. »

je me suis un peu perdue dans ces camaraderies amoureuses, j’ai un peu confondu tous ces combattants exemplaires qui ont tous des yeux noirs et des cheveux de soie.

Thuy n’est pas centrée sur elle même. Elle raconte des histoires tristes de familles décimées, de mères qui cherchent leurs fils, de grands frères qui soutiennent de loin des orphelins. C’était cela le Vietnam des années de guerre. D’une guerre qui a duré plus d’une génération.

L’Etrangère film de Feo Aladag

letrangere.1305719838.jpg

 

Dès les premières images, on devine la tragédie.

Umay quitte son mari violent et la Turquie pour retourner chez ses parents en Allemagne. Après les retrouvailles le drame se noue. Umay n’aurait pas dû emmener avec elle son fils Cem, maltraité par son père. Elle a enfreint les traditions et mérite d’être punie.

Elle doit fuir à nouveau, se trouver encore plus étrangère.

Etrangère à sa famille, à sa communauté qu’elle cherche toujours à retrouver. Etrangère en Allemagne ? Pas tant que cela, elle a un travail, étudie,  trouve un ami doux et gentil. Elle cherche son bonheur et son bon droit d’être mère, heureuse, autonome. Mais elle veut l’être au sein de sa famille.

Le film est loin d’être manichéiste. Bien sûr on  prend parti pour Umay, femme battue, fugitive. La réalisatrice a aussi de l’empathie pour les parents et les frères et la soeur de la jeune femme. La mère est partagée. On sent le père débordant d’amour et de fierté pour sa grande fille. Si elle avait pu être un garçon! » son plus grand échec« , lui dit-il. Le petit frère, sensible et aimant se laissera quand même entraîner dans ce crime d’honneur. La loi de la tradition est plus forte que l’affection.

Et le dénouement pire encore que ce qu’on imaginait…

 

Lire pour le Cambodge : Le Papier ne peut pas envelopper la braise – Rithy Panh et Louise Lorentz

le-papier-ne-peut-pas-envelopper-la-braisel.1300887375.jpg

 

Rithy Panh est un cinéaste cambodgien qui a récemment réalisé Un barrage contre le Pacifique d’apès Marguerite Duras et des documentaires dont le célèbre

 sur la prison Khmère rouge de Phnom Penh, Le Papier ne peut pas envelopper la Braise a été égalment tourné comme documentaire.

Comment appelle-t-on un documentaire quand il s’agit d’un livre? Un témoignage, un reportage?

Ce livre donne la parole à une douzaine  prostituées partageant un logement dans le Building blanc,  un immeuble  qui fut autrefois un fleuron de l’architecture de Phnom Penh.

Confidences tristes, révoltes, tendresse, entraide…. ces filles partagent leurs peines et parfois leurs joies.

Jeunes, à peine une vingtaine d’années et déjà si abimées par la vie. Toutes droguées, souvent séropositives, parfois mères. Elles ont presque toutes la même histoire : paysannes pauvres, leur famille les a vendues, a vendu très cher leur virginité, pour payer les soins d’un père malade, racheter un lopin de terre ou réparer une maison.  Elles sont souvent le seul soutien de famille et nourrissent mères, soeurs, et souvent leurs enfants. Certaines ont été mariées à un bon à rien; la plupart galère seule. Une passe suffit à peine à se procurer une dose de mâ, la drogue qu’elles fument dans un narguilé de fortune. Sans le mâ, elles n’auraient pas le courage de travailler. Mais la dose épuise leurs maigres ressources. Reste la solution d’emprunter à la maquerelle….

Tellement courageuses et vivantes.

Le livre se termine par la mort de Phirom emportée par le Sida, Phirom la fleur de sac de jute…

Terriblement touchantes, elles raconte un Cambodge loin de celui que les touristes visitent. J’ai lu avec intérêt cet ouvrage.

Ithaque – Botho Strauss – aux Amandiers Ronit Elkabetz – Charles Berling

Quand j’ai vu l’affiche j’ai foncé! Ithaque, l’Odyssée, c’est une passion! Ronit Elkabetz, je suis fan! quant à Charles Berling…Même s’il me faut traverser tout Paris et la Défense pour aller à Nanterre.

h_4_ill_990881_ronit-elkabetz-bis.1297102713.jpg

Après avoir réservé, j’ai googlé. Et je me suis aperçue qu’il était écrit « traces de l’Odyssée que conserve Botho Strauss » . Il ne s’agit nullement d’Homère mais d’une réécriture. Méfiance?

Botho Strauss a redistribué certains rôles: il a surtout donné une place d’honneur à Pénélope (Ronit Elkabetz), ce qui n’est pas pour me déplaire. Penelope, Clytemnestre, Hélène, Cassandre…les héroïnes ne manquent pas dans le mythe homérique, elles ne restent pas confinées au gynécée, mais elles n’occupent pas le devant de la scène. Cette idée de valoriser le personnage féminin n’était pas pour me déplaire. Ronit Elkabetz a un physique de tragédienne antique. L’ensemble me paraissait trè séduisant en théorie.Sur place j’ai été un peu déroutée. Ce n’était pas Pénélope que j’imaginais avec sont métier à tisser, mais une sorte de Mère-Ubu sur un lit moderne recouvert de fausse fourrure blanche,kitsch? trop kitsch our moi! La présence de l’actrice en impose mais quel besoin d’avoir imaginé cette Pénélope obèse?

ithaque.1297102935.jpg

Ulysse-Charles Berling, collait tout à fait à mon image mentale d’Ulysse, le menteur, le fabulateur déguisé de hardes par Athéna. De plus l’arrivée d’Ulysse sur les rivages d’Ithaque était tout à fait fidèle à Homère. Le bord de la scène formant un croissant rempli d’eau , la plage et une falaise peinte (ou projetée) sur le rideau m’ont ramenée sur les bords de la mer Ionienne.  AZthéna, déguisée est arrivée tout à fait à propos comme dans l’Odyssée.


La présence de ce plan d’eau a permis des effets très séduisants, reflets sur les murs ou le rideau de scène, traversé par les jeunes filles figurant le choeur antique, habillées à la grecque, gracieuses, une jolie idée. Le palais d’Ulyss, intemporel, hésite entre marbre et béton. Excellente idée cette estrade mobile sur un escalier qui avance et recule, rapprochant ou éloignant la chambre de Penelope, mais pourquoi l’avoir peint en gris-fer ou gris-béton, en blanc-marbre cela aurait été plus méditerranéen, plus seyant!

De même le mobilier utilisé par les prétendants, tables métalliques et chaises aluminium jure un peu. En revanche j’ai aimé le piano. L’intemporel ne me gène pas plus que cela, mais pourquoi du cheap!

L’élément de décor le plus réussi est apparu à la fin de la pièce : l’arbre figurant le verger de Laerte, au feuillage translucide éclairé de vert. Quel bel objet!

Cet Ithaque moderne est finalement très fidèle à Homère. Tous  les épisodes figurent bien dans la pièce. Botho Strauss n’a pas retranché. Il a rajouté plutôt, alourdi. Comme récemment, avec Shakespeare, le spectacle contemporain m’a renvoyé au texte initial. S’il supporte les adaptations,les mots ailés d’Ulysse me plaisent toujours plus, l‘aurore aux doigts de rose me manque. Rien à faire. Est-ce que je tourne conservatrice?

Atiq RAHIMI : Syngué Sabour

syngue-sabour-pierre-patience-l-1.1296755673.jpeg

J’ai lu ce court ouvrage d’un trait, hors d’haleine, en une après midi. Impossible de le quitter.  Scotchée ! Et comme la fin m’a beaucoup choquée, j’ai cru que j’avais mal lu, que je n’avais pas compris, que sans doute la fatigue m’avait trompée et j’ai relu la fin le lendemain. Depuis, ce livre m’a hanté longtemps..

Extrêmement fort, prégnant.

Violence d’une tragédie antique. Tragédie redoublée que celle de ce pays en guerre depuis si longtemps et de celle des femmes soumises aux guerriers et aux mollahs. Comme dans une tragédie : unité de lieu,  huis clos. Un décor dépouillé, des murs cyans qui s’écaillent, un rideau orné d’oiseaux migrateurs,  une paillasse où repose le mari blessé, inconscient. Les manifestations de la vie extérieure parviennent de temps à autres étouffées, pleurs d’enfants, plainte de la vieille voisine, appels du muezzin… la vie s’écoule au rythme du souffle du blessé et du chapelet que la femme égrène. La sobriété donne son intensité à chaque parole qui résonne dans le silence qu’oppose l’homme mutique.

Au fil de ses monologues, la femme se raconte, elle se découvre, elle analyse son passé.

Puis elle assigne l’homme à un rôle étrange : celui de la pierre de patience qui reçoit toutes les plaintes et qui éclatera à a fin. Dès qu’elle a attribué à son mari cette fonction d’exutoire, elle se met à exister par elle-même. Cherche le plaisir, croit le trouver. Mais cela ne suffit pas, elle lance toujours plus loin la provocation. Provocation ultime : la stérilité du mari, la paternité refusée.

C’en est sans doute trop !

Le mari s’éveille – la pierre de patience explose – mais c’est pour entraîner la femme dans une mort sanglante.

J’ai refusé cette fin la première fois. Et maintenant que je suis sûre d’avoir compris je sens la pierre qui tombe dans le puits sans fin de la tristesse des femmes sans aucun espoir, et cette chute ne fait que résonner sans que je puisse oublier.

Atiq RAHIMI : Syngué Sabour – Pierre de patience – POL 154p