Merci aux éditions esperluète pour ce cadeaux dans le cadre de la Masse Critique de Babélio!
Joli cadeau, joli livre tout fin (42 p.) beau papier épais, illustrations de Michel Barzin, bleu et blanc (comme il se doit sur le bord de la Méditerranée) . Une nouvelle, parue en grec en 1996.
Il me plait d’imaginer un salon à l’ancienne, de barbier-coiffeur, où tout le quartier passe en relayant des nouvelles, des ragots ou des secrets qu’Euripide gardera pour lui. Un détail montre que le coiffeur est quand même à la page : la coupe à l’iroquoise que le jeune Zissis demande!
Le vieux concierge Prokopis, croit reconnaître son fils Yiannis en Zissis. Que cache cette méprise? Contre toute attente, Zissis fait preuve de gentillesse et d’humanité et propose de raccompagner Prokopis. Zissi et Yiannis sont-ils un seul et même personnage?
Délicatesse des sentiments, ironie, finesse. J’ai aimé passer un moment chez ce coiffeur.
« Par moment deux drames, le tien et celui de la Grèce ne faisaient qu’un dans mon esprit : ta chambre à l’hôpital Saint Joseph était une cellule de prison où on avait enfermé mon pays pour dettes. »
C’est un livre d’amitié, amitié qui lie le narrateur, auteur grec francophone, et son éditeur qui est aussi son ami. Ce sont aussi ses allers-retours entre Paris et Athènes dans la Grèce sinistrée par la crise. Narrateur de l’entre-deux, entre-deux langues, polyglotte oserais-je écrire pour employer un mot d’origine grecque, qui écrit en Français se traduit lui-même en Grec, ou l’inverse. Choix des mots. Entre-deux pays, l’exil est-il à Paris où l’auteur vit depuis presque cinquante ans, auteur reconnu et primé, ou à Athènes? ou à Tinos dont il parle trop peu.
Je lis toujours avec grand plaisir Alexakis, écrivain attentif aux mots depuis la Langue Maternelle, le Premier Mot….qui, en Français nous fait aimer la langue grecque. La plus belle trouvaille est cette vérité aletheia dont le contraire ne serait pas le mensonge mais l’oubli, ce Lethé, fleuve des Enfers, fleuve de l’oubli. La mythologie n’est jamais loin. Ni Œdipe, ni Sophocle.
Pourtant c’est un « roman » plutôt noir, où il est question de vieillesse, de maladie et de deuil. D’oubli aussi puisque le titre La Clarinette vient d’un oubli de ce mot, perte de mémoire qui inquiète le narrateur.
Noir le constat de la pauvreté des Grecs. Pauvreté qui exacerbe l’égoïsme plutôt que la solidarité. Crise impitoyable qui met à la rue des milliers de Grecs – ou non-grecs d’ailleurs. Le narrateur est particulièrement attentif aux SDF et au clochards, grecs ou parisiens, il se documente sur les initiatives pour leur venir en aide.
Attentif aussi aux idées politiques, exilé de la Junte autrefois, il sait reconnaître le fascisme, l’égoïsme des armateurs grecs qui ne paient pas l’impôt. Sévère avec l’Eglise orthodoxe: Ap. J.-C est le roman que j’ai préféré.
Les éditions Mirobole éditent ce court texte paru en 1928 sous forme de feuilleton.
Roman policier? Certes, on découvre le corps d’une inconnue, tuée à l’arme blanche dans un ravin et recouverte de pierres. On ne connaîtra qu’à la fin du roman son identité. Son assassin court. Le motif n’est pas le vol. Le journaux s’emparent de ce fait divers. Énigme autour d’un crime, mais pas de policier, ni de détective. Roman policier?
Nikos, jeune désoeuvré, héritier d’une bonne famille a abandonné ses études de médecine pour mener une vie oisive et passablement débauchée. Il imagine tirer gloire de ce crime non élucidé en se faisant passer pour le meurtrier.
« En somme, notre héros ne vivait plus que das l’univers onirique de son crime imaginaire »
Je n’ai pas accroché tout de suite à cette histoire, qui m’a semblé désuète et mélo. Je me suis laissé prendre au ton ironique et aux références littéraires.
s’agissant de l’arrivée de Nikos en prison, ses compagnons de cellule ne le prennent pas au sérieux : « en somme, Molochanthis ne leur paraissait pas « compétent » » pour un criminel l’auteur note. Après l’avoir dépouillé de ses économies et de ses cigarettes, ils veulent entendre l’histoire de son crime. L’auteur note avec humour :
« sans le savoir, ces détenus appliquaient les lois de l’hospitalité grecque antique : après avoir pris soin de leur hôte, ils l’invitaient tout doucement à leur expliquer les raisons de sa présence parmi eux »
Son arrestation, exploitée par la Presse lui rapporte la gloire escomptée, la prison devient le rendez vous des élégantes qui sont séduites par cet assassin romantique et élégant au nom de fleur Molochanthis désigne la mauve sauvage ou la guimauve. On le gâte, lui propose des livres:
« Vous me ferez un immense plaisir si vous parvenez à me dénicher le Nietzsche de Zarathoustra. J’ai lu beaucoup de titres de Zarathoustra mais son Nietzsche me semble bien supérieur aux autres oeuvre. Auriez vous également l’obligeance de me trouver des livres de Cours, Précis, Manuel et Abrégé? Ce sont mes écrivains préférés. »
Plus loin, des allusions à Oscar Wilde « chacun tue ce qu’il aime« comble les mondaines qui se sont entichées de lui…. « ton crime, comme dirait Oscar Wilde, est une oeuvre d’art ».
Dans la Postface, le traducteur note que l’auteur brocarde le sensasionnalisme de la presse de son temps il écrit qu« on retrouve déjà dans Psychiko la critique acerbe des médias grecs qui sera celle de Markaris ».
Lu juste après le Palmyre de Veyne , La destruction du Parthénon, m’évoquait les destructions du Patrimoine mondial comme celles des antiquités du musée de Mossoul ou des Bouddhas de Bâmiyan… il est parfois assez étrange qu’on pleure plus les destructions d’antiquités que les hommes, femmes et enfants sous les bombes. J’étais partie sur une mauvaise piste.
Éliminée la piste terroriste, j’imagine un fou, mégalomane, en mal d’une célébrité monstrueuse.
« La première chose à laquelle j’ai pensé, ou plutôt non, la première chose que j’ai imaginée nettement, réellement ce sont les conséquences; Le retentissement de l’événement à la Une des journaux […..]l’acte suspendu au dessus de la ville qui se propulse en un raz-de-marée par dessus les immeubles et les avenues. […]l’acte devenu information L’acte dont tout le monde parle. L’acte devenu nôtre. Le plaisir de pouvoir se l’approprier en secret. «
L’examen de la personnalité de l’artificier qui a miné systématiquement colonnes et structures de soutien, ne colle pas avec ce monstre en mal de publicité. C’est un jeune homme effacé, poète, un esthète qui va à la recherche de la beauté. Puisque le Parthénon en est le symbole le plus universel
« Certains l’aiment parce qu’il est simple, léger, pur, sans fioriture. mais où sont-elles la simplicité,la légèreté, la pureté, l’élégance dans leurs vies? «
« la beauté, c’est une affectation et une hypocrisie » répond-il.
Ce livre est à la fois une déclaration d’amour au monument et une recherche esthétique. Interrogation aussi de l’identité de la ville noyée dans la lumière orangede l’éclairage urbain, le corps de la ville.
Le court roman, paru en Grec en 2010 ne se réfère pas tant à l’actualité immédiate qu’à un étrange appel à la destruction de l’Acropole datant de 1944 d’un cercle surréalisteLes Annonciateurs du chaoset de la Proclamation de Yorgos Makrispoète, passablement fou, qui s’est jeté de sa terrasse en 1968.
« … cercle d’amis devant qui il proclamait (non dans un esprit nihiliste mais au contraire, dans l’esprit d’un renouvellement des orientations philosophiques de l’entre-deux-guerres et relayant l’écho tardif du dadaïsme en Grèce) : « Faisons sauter le Parthénon! Son influence sur la philosophie est néfaste ».
Roman comme un essai philosophique?
Ce roman est étrange, hétéroclite, composé de monologues de témoins divers, du coupable, d’un soldat, de proclamations, d’une liste tronquée.
« Le contenu de cette Proclamation utopique est non seulement tout à fait justifié, mais aussi prophétique, quand on pense au développement phénoménal de l’industrie touristiques et à ce qui est en train de devenir la misère idéologique ne matière de voyage et de tourisme. »
La piste socio-économique, la place de la Grèce dans l’Europe, autre facette des réflexions que ce kaléidoscope peut suggérer et que revendique l’auteur dans cette vidéo :
Athènes, 2005, l’année suivant les Jeux Olympiques,
Deux événements se télescopent : le ferry crétois est détourné par des terroristes et des stars de la publicité sont abattus à bout portant.
Pendant une bonne moitié du livre les enquêtes piétinent et la vie familiale de Kostas Charitos est bouleversée par le détournement du bateau où sa fille est retenue en otage.
Je suis toujours avec grand plaisir les enquêtes de Charitos, sa vie de famille et ses errances dans les embouteillages athéniens. Comme avec Brunetti et Montalbano, je m’attache autant à la personnalité du policier, à son entourage qu’à l’intrigue elle-même, je savoure les rougets barbets grillés ou les haricots cuisinés par Adriani, je me promène dans les rues d’Athènes (sans souffrir de la canicule).
Dès que Charitos suit la piste du pistolet allemand Luger, il remue l’histoire ancienne, l’occupation allemande, la résistance communiste de l’ELAS, la prison de Bouboulina …C’est dans ce domaine que Markaris est très intéressant. Les criminels ou les témoins ont une histoire dans la grande histoire, ils s’inscrivent dans un contexte que l’auteur analyse.
Analyse critique de l’influence de la publicité dans l’audiovisuel. La publicité « actionnaire principal » des chaines de télévision….Encore une facette intéressante!
Si cet opus n’est pas mon préféré de la série, mention spéciale à Pain, éducation, libertéet à l’Empoisonneuse d’Istanbul, c’est néanmoins très réussi.
Pourquoi pas? Les conflits modernes s’apparentent à la tragédie antique. L’interprétation d’Antigone qui m’a le plus touchée est celle du Théâtre National Palestinien que j’ai vue à Ivry il y a quelques années. Là où il y a des guerres, il y a des héros à ensevelir, des résistantes, Antigone non au pouvoir!
J’étais donc très intriguée par cette Antigone, d’après Sophocle&Brecht. Je ne connais pas celle de Brecht, mais j’ai bien reconnu Sophocle. En Russe surtitré? Cela n’est en rien gênant, le texte est si connu. Le chœur antique : des rockeuses déchaînées: pourquoi pas? La prison en parpaing qu’une grue soulève devant nous.
Le texte m’a paru très resserré, un peu trop peut être, pièce vite finie, tout du moins l’ont cru les spectateurs qui ont applaudi quand la lumière s’est rallumée. Fausse sortie : des gradins descend un magnifique Tirésias. Une cérémonie funéraire avec bûcher enflammé se déroule…
Beau spectacle. Finalement beaucoup moins exotique que je le pensais en lisant le dossier de presse que j’avais consulté.
Une nouvelle édition rassemblant les trois récits du voyage de Fermor de Londres à Istanbul vient de paraître!
J’ai lu le Temps des Offrandes et Entre Fleuve et Forêt il y a bien longtemps. j’attendais la suite depuis des années.
Patrick Fermor – 18 ans – est parti de Londres en décembre 1933 à pied vers Constantinople.
Fermor est décédé en 2011.
Surprise : en 2013, la fin du voyage est enfin parue : The Broken Road
J’ai choisi de la télécharger en anglais sur ma liseuse. Je préfère lire en VO, même si le texte est littéraire et comporte tout un vocabulaire choisi que je ne possède pas. Magie de la liseuse : je clique et les dictionnaires m’aident.
c’est donc une lecture, lente, savoureuse, jubilatoire.
Fermor quitte la Serbie et les Portes de Fer, arrive à Sofia.
Rila
Au monastère de Rila il fait connaissance avec une étudiante de son âge qui l’invite à Plovdiv. Puis, il marche dans la campagne, entre dans une épicerie à Tarnovo, le fils est étudiant également, ils sympathisent. De Routschouk – ville natale de Canetti – il traverse à nouveau le Danube et rejoint Bucarest où il est reçu dans la meilleure société…puis longe la Mer Noire et arrive pour la nouvelle année à Istanbul, dont nous n’apprenons presque rien.
Le périple n’est pas terminé puisqu’il se poursuit au Mont Athos.
C’est un livre de randonnées, Fermor raconte ses aventures. il raconte surtout ses rencontres.
De la haute société de Bucarest, francophone, proustienne et snob il passe à une grotte occupée par des pêcheurs grecs et des bergers bulgares avec leurs troupeaux avec le même bonheur – et pour le nôtre! Nous ferons enfin connaissance avec des moines russes, bulgares ou grecs…
1711-1715 la république de Venise nomme Sagredo, gouverneur de Morée. Il s’installe à Nauplie et se consacre à la construction d’un fort imprenable. L’architecte Lassalle est chargé des travaux.
Sagredo tient son journal pendant ces années.
Occasion de retourner à Nauplie, de chevaucher jusqu’à Corinthe, dans un Péloponnèse – en apparence – pacifié.
Occasion surtout de rêver à Venise, ses vénérables palazzi, ses bals maqués, les bouches de lions pour les lettres de dénonciation, de se pencher sur la politique subtile et parfois retorse de la Serenissime.
Le gouverneur se livre, sans se découvrir, se méfie autant des Vénitiens que des Grecs ou des Turcs. Prudence diplomatique, défiance, les échanges avec la population locale sont réduits à l’achat de marbre auprès d’un entrepreneur complaisant, ou service d’un ancien pirate gracié devenu le domestique du gouverneur.
Sagrédo nommera son fort Palamède et nous livre une évocation de ce héros mythologique. Réussira-t-il à édifier la chapelle, touche personnelle qui signera son oeuvre ajoutée aux fortifications de Lassalle?
31 décembre 2013, des drachmes factices volètent sur la place Syntagma, la Grèce fête l’adieu à l’euro et le retour la drachme.
2 janvier 2014, le gouvernement grec suspend les salaires des fonctionnaires. Des manifestants s’affrontent, les jeunes qui conspuent l’Euro, les vieux qui le regrettent.
Politique fiction ?
Non, roman policier dans la trilogie de la Crise. Le commissaire Charitos enquête sur trois meurtres qui se succèdent. Bien sûr, pas question de dévoiler l’intrigue.
Le titre : » Pain, éducation, liberté « était un slogan des étudiants qui occupaient Polytechnique en 1973 sous les Colonels. Markaris ancre son roman dans la Grèce contemporaine sans oublier l’histoire récente. Si la Grèce est actuellement en crise, elle a eu ses moments de prospérité, les chantiers des Jeux Olympiques……Plongée dans les magouilles.
« Manque d’argent rend diligent ! »
En plus de la leçon d’histoire ce roman donne une leçon de survie. Les Grecs se rappellent encore des recettes de la pauvreté. Adriani, la femme du commissaire, va cuisiner pour familles et proches les haricots, les maquereaux, les tourtes aux poireaux. Le commissaire va remiser sa SEAT…les jeunes seront imaginatifs pour donner l’espoir aux démunis.
Et ne pas oublier qu’il y a aussi une enquête rondement menée !
Difficile de rendre compte de ce thriller philosophique sans en dévoiler l’intrigue au risque d’en faire perdre le suspens !
Tout pour me plaire dans cet ouvrage :
Une promenade dans l’Athènes de la période classique : parcours du Céramique à l’Académie ou professe Platon, un soir dans les quartiers chauds du Pirée à la recherche d’une hétaïre, une séance dans un théâtre clandestin, une cérémonie païenne dans une grotte de la Pnyx…
Une intrigue rondement menée par le Déchiffreur, ainsi nomme-t-on l’homme qui fait profession d’enquêter dans les affaires compliquées ou de comprendre les oracles de la Pythie de Delphes. Son client, Diagoras est un mentor de l’Académie qui fait appel au Déchiffreur à la suite de l’assassinat d’un de Tramaque, un éphèbe fréquentant l’Académie.
Le titre La Caverne des Idées est un clin d’œil à Platon. L’auteur développe ce thème de la Caverne, de la recherche de la Vérité ainsi que d’autres thèmes du philosophe. Pourtant peu de pédanterie, un peu bien sûr, tempérée par une bonne dose d’humour. Et si l’Académie était un lieu si ennuyeux que les jeunes gens n’avaient de cesse de s’encanailler chez ce dépravé de Menechme , chez les prostituées du Pirée, ou pire ? Et quoi de plus incongru que cette jument carnivore qui mange de la viande pourrie dans les jardins de cette sérieuse école ?
Une construction sophistiquée : 12 chapitres correspondant aux 12 travaux d’Hercule. D’ailleurs, le Déchiffreur ne s’appelle-t-il pas Heraklès ? Encore plus sophistiquée, la présence d’un Traducteur qui écrit un corpus de notes de bas de page qui s’émancipe de l’intrigue initiale pour devenir une histoire en soi, compliquée d’un étrange personnage masqué.
Toujours plus sophistiqué encore la notion d’Eidesis, utilisation de métaphores, d’images récurrentes, de mots répétés dans le corps du texte figurant une histoire indépendante. Un texte eidéitique en contenant un autre secret qu’il faut reconstituer en identifiant les images incongrues ou répétitives dispersées comme des indices pour reconstituer la clé secrète. Il m’a fallu effectuer des recherches pour comprendre que le concept d’Eidesis est une invention de Somoza ! (attention je commence à trop en dire et spoiler !
Ce thriller se lit comme un policier, mais il demande du lecteur de l’attention, de l’imagination, des retours en arrière. Les figures poétiques magnifiques, ne sont pas là uniquement pour le plaisir du texte. Il faut s’y arrêter pour y revenir dans la démarche de l’Eideisis. Lecture riche de plusieurs niveaux.
Dionysien, orphique… mystères d’Eleusis. L’Athènes de Platon n’est pas uniquement gouvernée par la raison !
« Cessez de chercher des idées cachées ! Cessez de lire et vivez !! Sortez du texte que voyez- vous ? Juste des ténèbres » exhorte le poète.
« Je ne crois pas qu’ils m’écouteront : ils continueront, acharnés et petits comme les lettres de l’alphabet…. » en conclusion de l’ouvrage.