Les Exportés – Sonia Devillers – Flammarion

« Les juifs et le pétrole sont nos meilleurs produits d’exportation », assénait Ceausescu à son cher Pacepa.

Brauner : Débris d’une Construction d’Utilité

Sonia Devillers, journaliste à France-Inter et Arte, raconte l’histoire de sa famille maternelle, juifs roumains « exportés » par le régime de Ceausescu. 

 » L’argent, tout l’argent des familles roumaines qui
voulaient s’enfuir, les douze mille dollars que mes grands-parents mettraient une vie à rembourser, avait servi à acheter des porcs. Des bataillons de porcs, des élevages entiers de porcs. »

« Non content de ramener la valeur de la vie humaine d’un citoyen juif à celles d’animaux d’élevage, le régime avait choisi, entre tous, le porc, l’animal de l’interdit rituel par excellence. Dans la culture populaire, c’est même ce qui caractérisait le juif, désigné comme celui qui ne mange pas de porc. »

Ce troc final, monstrueux, qui a permis aux grands parents de Sonia Devillers de quitter la Roumanie et de s’installer à Paris, est resté caché dans le roman familial et ce n’est qu’après la disparition des témoins oculaires que la journaliste s’est lancée dans l’enquête de l’histoire familiale depuis les années 30 au départ au début des années 60.

L’histoire des Juifs roumains, des persécutions, des pogroms de Bucarest et de Iasi, la déportation en Transnistrie a fait l’objet de plusieurs livres que j’ai lus précédemment : entre autres (je ne peux pas les citer tous)

  • Athénée Palace de Rosie WaldeckJif Silberstein
  • Eugenia de Lionel Duroy
  • Struma 72 de drame pour 769 juifs au large d’Istanbul de Halit Kakinç
  • les voix de Iasi de Jil Silberstein
  • Les Oxenberg & les Bernestein de Catalin  Mihuleac

Les livres d’Apelfeld, de Norman Manea et tant d’autres….et le Journal de Mihail Sebastian … traitent de cette histoire.

Cependant ce trafic ignoble est une nouveauté pour moi. Aussi intéressante la manière dont certains juifs ont feint d’ignorer le problème, même dans les conditions les plus dramatiques, ils ont continué à se figurer que la situation était vivable, à faire de la musique. Avec la fin de la guerre, ils ont imaginé qu’une autre vie était possible, ils ont changé de nom, abandonné Greenberg juif pour Deleanu qui sonnait roumain

Les communistes promettaient une société égalitaire, sans distinction de race, de classe, de religion, sans
discrimination aucune. Des camarades, seulement des camarades et des camarades ensemble. Triomphe du
« genre humain ». Mes grands-parents y crurent de toutes leurs forces. Adhérer au Parti, c’était la chance de se réinventer une histoire. Au point d’aller chercher leur nom dans une fiction.

Au sein du Parti, au début tout leur souriait jusqu’à ce que l’antisémitisme ne réapparaisse. Dénonciations, ou jalousie, ils sont exclus. Pestiférés, il ne reste plus qu’à quitter la Roumanie. Et c’est là que le troc Juif contre devises, ou juif contre bétail ou porc sous l’initiative d’un passeur, basé au Royaume Uni, accessoirement marchand de  bestiaux, de matériel agricole, a permis le transfert…

Récit familial, de lecture agréable, 270 pages.

 

Eleftheria – Murielle Szac

LIRE POUR LA GRECE (CRETE)

les ruelles de la Chanée

Le titre seul m’aurait attirée : Eleftheria, liberté en Grec, qui résonne particulièrement en Crète quand je pense à Kazantzakis, La Liberté ou la mort.

Avec mes écouteurs dans les oreilles, en forêt, j’ai écouté Murielle Szac sur un podcast de Talmudiques dédié à Rosh Hachana. C’est par une  coutume crétoise de Roch Hachana : Tashlikh que s’ouvre le roman, avec les bougies sur de petits radeaux « Armée de lucioles surgie de la mer ». Jolie occasion pour faire la connaissance de Rebecca, de Judith Levi, du rabbin Elias et de la communauté juive de Chania vivant dans l’ancien ghetto vénitien de Evraïki.  Jeunes filles juives, et leurs camarades grecques avides de liberté qui n’acceptent pas la place qui leur est assignée :

« Comment choisir sans entrave sa vie quand tout vous désigne, vous assigne à une place ? Que peut décider de son destin une jeune Crétoise, comme elle, juive et pauvre, alors que les nuages noirs de la guerre se massent au-dessus de sa tête ? La flammèche coule soudain. Rien, pourtant, ne semble troubler la joie, les rires…« 

Le roman débute en  octobre 1940, à la veille du Ochi, le Non opposé à Mussolini par Metaxas qui et aussi le début de l’intervention nazie en Crète et qui se terminera en Mai 1944 par l’anéantissement de la communauté juive crétoise. 

Roman choral rassemble de nombreux personnages, le plus souvent très jeunes : jeunes filles juives, ou pas. Jeunes grecs, marins ou villageois attirés par les filles, certains s’engagent dans la résistance et prennent le maquis, d’autres pas collaborent avec l’occupant nazis. Histoire aussi de Petros, le photographe qui documente les massacres, fait des portraits, le témoin. Luigi, italien, des troupes d’occupation qui ne se soumettent pas aux Allemands éprouve plus de sympathie pour les Crétois. On croise même Patrick Leigh Fermor dans son rôle d’espion britannique (je connaissais ce rôle de mon écrivain-voyageur préféré). 

Et la Liberté? Elefthéria. Bien sûr dans la Résistance contre l’occupant, mais aussi la liberté d’aimer en dehors de sa communauté. La liberté de faire de la musique. De très belles évocations d’un Premier Mai fêté malgré l’occupant nazi dans un village rappelant le poème de Yannis Ritsos.

« Yannis Ritsos. L’enseignant traduisait en italien les poèmes qu’il trouvait et les faisait apprendre par cœur à ses élèves. Un jour de mai tu m’as abandonné… Ce cri de la mère d’un jeune ouvrier tué par la police au cours
d’une manifestation du 1er mai à Thessalonique, ce cri déchirant devenu un poème encore plus déchirant… Un
jour de mai je t’ai perdu… Ce texte, Epitaphios, avait bouleversé le jeune étudiant. Sans toi j’ai perdu le feu et la lumière, j’ai tout perdu… Luigi, est-ce donc si loin de toi ? »

Les histoires s’entremêlent. Grecs et juives vont s’aimer, se séduire, se marier ou se quitter et se retrouver  sur le Tanaïs pour la tragédie finale.

mon Dieu, je vous en conjure, changez les cieux Et alignez toutes les étoiles pour dessiner la forme de la Crète.Aussitôt un autre poursuit : Un printemps sans mois de mai j’aurais pu l’imaginer Mais jamais, au grand jamais,que mes amis trahiraient. Un troisième enchaîne : Il y en a qui sont pris de vertige en haut de la falaise Etd’autres qui, au bord du vide, dansent le pentozali.

Un véritable coup de cœur pour ce roman!

Et encore une fois merci à Claudialucia de m’avoir fait connaître ce livre!

Le Château des Rentiers – Agnès Desarthe

RENTREE LITTERAIRE 2023

Cité sur plusieurs blogs, Keisha, écouté l’auteure à la radio, c’était une occasion de faire connaissance avec Agnès Desarthe dont je n’avais rien lu. 

« Avaient-ils compris que la vieillesse est plus âpre quand elle est solitaire ? Avaient-ils anticipé, avaient-ils prévu qu’il serait beaucoup plus facile de se retrouver pour jouer aux cartes et échanger des recettes de cuisine quand on n’a qu’un couloir à traverser, un ou deux étages à descendre, à monter, grâce aux nombreux ascenseurs ? »

 

Le sujet me plaisait : faire une maison commune pour partager la vieillesse entre amis, une sorte de phalanstère, un béguinage, ou un kibboutz, alternative à la vieillesse solitaire ou pire à l’Éhpad. D’ailleurs, cela existe déjà : les Babayaga de Montreuil ont réalisé cette initiative depuis un moment.

Le contexte me plaisait bien aussi : ces juifs russes avec leur accent yiddish  à la Popeck, je les entends parler, ce sont les parents des copains de l’Hashomer hatzaïr, nostalgie!

A regarder mes grands-parents et leurs amis, on ne craignait pas de devenir vieux. Car vieux ne signifiait pas« bientôt mort ». Vieux signifiait « encore là ».

[…]
Ils avaient survécu. Ils sur-vivaient et conjuguaient ce verbe au pied de la lettre : vivant supérieurement, et
discrètement aussi, à la façon des superhéros, dont les superpouvoirs sont enivrants et doivent demeurer secrets.

De courts chapitres, un roman choral où se mêlent les voix de plusieurs générations, et des souvenirs personnels qu’elle égrène. réflexions sur la vieillesse, mais pas que, sur l’écriture, témoignage impossible ou fiction imagination.

Entreprise sympathique que cette anticipation de la vieillesse, non pas celle des survivants mais des boomers. Sauront-ils aussi bien vieillir ensemble?

« Je me dis que notre génération a vécu dans un confort tel que la vieillesse a cessé d’être un privilège – le privilège de ceux qui s’en sont sortis, qui ont échappé à la mort, dont la santé a permis qu’ils résistent à diverses
épidémies. La vieillesse, pour nous, n’est que déchéance. Notre génération a tout à perdre en vieillissant. J’ai
peur que mon phalanstère ne voie jamais le jour. »

 

Une lecture agréable dont j’attendais sans doute trop pour que ce soit un coup de cœur.

 

 

Tyll Ulespiègle – Daniel Kehlmann – Actes sud

LETTRES ALLEMANDES 

 

 

Daniel Kehlmann est l’auteur de les Arpenteurs du Monde que j’avais beaucoup apprécié. A la suite de la recommandation du blog Et si on bouquinait un peu (CLIC) j’ai téléchargé Tyll Ulenespiègle  dont j’ai bien du mal à prononcer le titre parce que je suis habituée au nom de Till Eulenspiegel. Oubliant les chouettes et miroirs, il est vrai que le jeu de mot est savoureux. 

Le roman historique se déroule pendant la Guerre de Trente Ans (1618 -1648) ravageant toute l’Europe, Impériaux Catholiques contre Princes Protestants, débutant en Bohème  et se terminant avec la Paix de Westphalie. La Peste, la faim et les ruines complètent les cortèges  de ruines. Tyll Ulenespiègle est un acrobate, un jongleur, un menteur, forain se déplaçant avec une troupe de comédiens, musiciens. Il est si doué qu’il est le bouffon attitré du Roi Frédéric de Bohème, le Roi d’hiver nommé ainsi puisqu’il n’a régné qu’une seule saison, puis recherché par l’Empereur Ferdinand III , on le retrouve à Osnabrück.

Ma lecture a été laborieuse parce que je ne dispose pas de la culture germanique et historique.  Je me suis souvent perdue à rechercher les différents personnages. Qui est donc ce Wallenstein? Est-ce celui qui a inspiré Schiller? Et Fréderic V Wittelsbach, Electeur Palatin, le fameux Roi d’Hiver. Les lecteurs germanophones sont sûrement plus familiers que moi et ont donc une lecture plus fluide. De même, Elizabeth Stuart, reine de Bohème est une figure centrale dans le roman. Il a fallu me documenter sur la cour d’Angleterre, la Conspiration des Poudres (1605) . 

L’histoire commence dans un moulin : le meunier Claus Ulenespiègle, le père de Tyll, s’intéresse plus aux anciens grimoires qu’à moudre la farine. Il est convaincu de sorcellerie par un tribunal itinérant. Tyll, encore enfant, s’enfuit avec des comédiens ambulants.

« n’importe quelle maladie, un marchand de fruits, un marchand d’épices, un deuxième guérisseur qui, n’ayant malheureusement pas de thériaque, en est pour ses frais, un quatrième rémouleur et un barbier. Tous ces gens font partie de l’artisanat ambulant. Celui qui les dépouille ou les tue n’est pas poursuivi. C’est le prix de la liberté. Au bord de la place, on aperçoit encore quelques personnages douteux. Ce sont les gens malhonnêtes, les musiciens, par exemple, avec leur fifre, leur cornemuse et leur violon. Ils se tiennent à l’écart, mais Nele a comme l’impression qu’ils ricanent et se paient la tête de Gottfried. Un conteur est assis »

On le retrouve, adulte à la cour du Roi d’hiver. Il est aussi question d’un âne parlant (ventriloquie) d’une vieille qui suit les forains itinérant et d’une jeune fille qui a suivi Tyll… Il est aussi question de draconologie ou poursuite des dragons par des érudits qui se guident plus avec leurs grimoires qu’avec des preuves tangibles. Tout cela est amusant dans un style ironique et plein d’humour. Les horreurs de la guerre ne sont pas épargnées au lecteur, très gore mais amusant! 

« Plus un dracontologue connaît son métier, dit le Dr Tesimond, plus il peut compenser l’absence du dragon par la substitution. La compétence suprême consiste à utiliser non pas le corps du dragon, mais son… quel est le mot ?  Savoir, dit le Dr Kircher. — D’utiliser son savoir. Pline rapporte… »

Une lecture instructive, pleine d’allusions littéraires aussi qui restent légères et font sourire quand on a saisi

 

 

Joann Sfar – La vie dessinée – Salonique « Jérusalem des Balkans » 1870-1920 au MAHJ

Exposition temporaire jusqu’au 12 mai 2024

Nous connaissons tous Le Chat du Rabbin il est à l’honneur dans l’exposition mais j’ai préféré mettre l’accent sur d’autres aspects de l’œuvre de Yoann Sfar. 

Nous découvrons les années d’apprentissage, au lycée Massena de Nice et rencontrons Romain Gary, Charlie Hebdo, Riad Sattouf,…

Sfar s’est emparé du fantastique avec le petit vampire, le Golem,

Il rend hommage aux peintres juifs : Chagall, Pascin, Soutine et réalise même un film sur Gainsbourg, un album consacré au Klezmer …

Belle flânerie dans l’exposition, beaucoup à regarder à lire.

Et en bonus une très belle exposition Salonique

 

Villefranche-de-Rouergue – Belcastel

CARNET OCCITAN

Villefranche-de-Rouergue place Notre Dame

Depuis le gîte de Flavin, 55 km dont 35 dans le brouillard. L’altimètre indique plus de 700 m, c’est précisément l’altitude où stagne le nuage. Rien à voir comme paysage ! Quand on descend sous 600 m, le ciel est gris. Jolie arrivée sur Villefranche-de-Rouergue (250 m) et la vallée de l’Aveyron. je remarque le retour des toits de tuile rouge.

Jolie promenade sur les quais de la rivière jusqu’au Pont des Consuls (1321) pont piétonnier formant un dos d’âne qui servait de péage à l’entrée de la bastide. Dans son prolongement la rue de la République monte à la Place Notre Dame. La rue est large de 6 m mais il y a des ruelles plus étroites avec des maisons à encorbellement. Galeries d’art, belles boutiques. Prenant pour cap le clocher, j’arrive sous les arcades qui bordent la grande place carrée. Elles sont si larges et si hautes que même une camionnette parvient à y circuler.

Sur la place, un énorme crucifix métallique. La collégiale est aussi énorme avec son gros clocher-porche aux contreforts aux quatre pointes ornées de pinacles.

La bastide fut fondée en 1252 par Alphonse de Poitiers, ex nihilo, jugeant les environs trop favorables à Raymond de Toulouse. La collégiale fut commencée en 1260 et consacrée en 1519. Exemple de gothique languedocien (une seule nef, pas de transept) . Elle fut ensuite pillée par les Huguenots.

Villefranche de Rouergue place de la fontaine

Après une promenade dans les ruelles, cherchant la Chapelle des Pénitents noirs que je n’ai jamais trouvée, je me retrouve sur la Place de la Fontaine assez étrange avec le Griffoul en ceux, bassin à dix côtés avec des personnages grotesques bien usés.

Le beau temps est revenu : dans la région trois étapes possibles, le château de Bournazel, celui de Belcastel et le site de Peyrusse-le-Roc spectaculaire site médiéval perché sur un rocher. Le GPS nous joue un drôle de tour : nous avons programmé Peyrusse et voilà qu’il nous conduit vers l’Est au lieu du nord, nous quittons la D1 bien roulante non loin de l’église d’Anglars Saint Félix et de là dans les gorges de l’Aveyron par de petites routes charmantes. Ravies d’avoir abandonné le grand axe routier, nous profitons des tournants pittoresques, des montagnes russes dans une campagne boisée pour arriver….dans la cour d’une ferme nommée Peyrusse. Rien à voir avec le site archéologique que nous cherchons, la synagogue, le rocher ! Il aurait fallu programme Peyrusse-le-roc et mieux suivre sur la carte !

Belcastel château et village blotti

Belcastel est tout proche, mais du mauvais côté de l’Aveyron. Descendant du plateau, la forteresse et le village blotti à ses pieds ont belle allure. Le pont est piétonnier. Il faudra faire un grand détour dans les bois au-dessus de gorges pour trouver le Pont neuf.

Le château, remonte à l’an 900, issu d’une motte castrale, appartenait à la famille Belcastel nommée par Charlemagne. Au XIIIème siècle il passe à la famille Saunhac et sa glorieuse histoire prend fin au XVIème siècle. Fernand Pouillon l’achète en 1973, le restaure et le rend habitable. Il y décède en 1986. Il est inhumé au cimetière du village. C’est donc un château privé et habité qu’on peut visiter librement avec un dépliant très détaillé. Il a été racheté par une galeriste, Heidi Leigh, qi en a fait aussi un lieu d’expositions contemporaines. L’exposition « Créatura » et son bestiaire de créatures animées : Basilic Griffon, Stryge…entre légendes médiévales et Fantasy infantile ne m’ont pas séduite. Le parcours dans le château, en revanche est très agréable. Une trentaine de points d’intérêt racontent au visiteur la vie au château au temps des seigneurs Saunhac. Evocation aussi de Fernand Pouillon – personnalité intéressante, architecte de Meudon La Forêt, et du Point du Jour, d’Alger à Téhéran …écrivain auteur de Pierres Sauvages qui raconte l’édification du monastère du Thoronet. Il y a même deux chevaliers en armure et à cheval, l’un d’eux est le Prince Noir. Je n’ai rien compris sur le moment mais j’aurai l’explication à Peyrebrune demain !

Je descends à la rivière à travers les rues du village, rampes pavées de galets entre les maisons anciennes en schiste aux toits de lauzes. Ce « plus beau village de France » mérite sa récompense.

Dîner de gastronomie locale : tripoux de Naucelle : estomac de mouton farci de jambon, ail et persil. Les tripoux se présentent en petits rouleaux (5 ou6 cm) ficelés dans une sauce orange avec des carottes qu’il est recommandé de réchauffer au bain-marie. Excellents.

 

 

 

 

 

 

 

Rodez – Musée Fenaille

CARNET OCCITAN

Le Musée Fenaille est le musée archéologique de Rodez

la Dame de Saint Sernin

Il se trouve sur la place Eugène Raynaldy, la place de l’Hôtel de Ville, sur l’emplacement de l’ancien Forum Romain. L’entrée est moderne : les portes de verre cachent un hôtel particulier Renaissance que je ne découvrirai que bien plus tard.

Une visite guidée commence au 3ème étage juste à mon arrivée. Au début, je suis seule : le guide me fait les honneurs d’une visite privée, mais cela ne durera pas.  Les visiteurs nous rejoignent et le conférencier reprend son commentaire en l’enrichissant de digressions et citations. Très brillant, il cite Valery (Mythes et Légendes), Chateaubriand. S’arrête, feint d’oublier, se reprend, digresse, nous fait sourire. Erudit ou cabotin ? On en redemande.

La Dame de Saint Sernin-sur-Rance est la première vedette. Découverte en 1888 par un jeune prêtre, l’abbé Hermet. Les enfants du village auraient tout de suite reconnu « une religieuse » avec les plis de son voile qui cache la bouche, son chapelet autour du cou et ses « poumons ». Achetée par le Louvre, la statue menhir n’a pas quitté l’Aveyron par la volonté de son découvreur.

La musée Fenaille possède  une collection de ces statues-menhirs.

A Rodez Pierre Soulages n’est jamais loin, le guide évoque sa présence à l’ouverture du musée en 1937 et nous montre les statues préférées du peintre : la Statue-menhir de La Verrière, plus simple, moins anthropomorphique, dont on ne distingue que des sillons et le poignard, et une autre plus abstraite, plus stylisée…Soulages a aussi participé à des fouilles archéologiques

Les statues-menhirs sont répandue dans toute l’Europe, du Portugal jusqu’en Ukraine en passant par l’Espagne, la Bretagne, la Corse et la Sardaigne. Ces pierres dressées n’étaient pas des pierres tombales, ni des bornes plutôt des pierres magiques à qui les hommes savaient s’adresser.

Une installation contemporaine d’un couple franco-ukrainien : Nikita Kravtsov et la brodeuse, Camille Sagnes intègre 3 statues-menhirs. A l’arrière, une grande tapisserie composite réinterprète La Chasse de nuit de Paolo Uccello, incluant des canevas anciens, des larmes en plastique fluo. Ils mettent en scène des animaux et des chasseurs, scène plutôt angoissante. Au pied, les plasticiens ont planté des fleurs artificielles comme celles des cimetières, renvoient à l’actualité à  la guerre qui se déroule en Ukraine.

Après les statues-menhirs, le guide propose de continuer la visite du musée.

Rugtène avec torque et poignard

Au second étage : l’Antiquité. Les Rutènes, installés sur l’oppidum,  ont donné leur nom à la ville de Rodez. Le chef Rutène ( 1er siècle reconnaissable à la Torque et le poignard sur la statue de calcaire blanc. Une maquette de la ville romaine a été réalisée.

Descendant on arrive au Moyen Âge : très belle clé de voûte de l’église de Salles-la-Source. Disposée à hauteur des yeux, on peut admirer le soin pour cette pièce caché si haut normalement. Très belle Vierge de l’Annonciation 16ème siècle.

Nous découvrons la cour de la belle demeure Jouery achetée par Maurice Fenaille, riche mécène, ami de Rodin, et de Viala dont les eaux fortes sont exposées dans le musée Denys Puech.

Après cette longue et intéressante visite j’ai juste le temps de prêter un coup d’œil pressé à l’intérieur de la Cathédrale.

 

 

Perspective(s) – Laurent Binet

RENTREE LLITTERAIRE 2023

Quelle plaisir, cette aventure dans Florence, 1557  en compagnie des plus grands. Roman épistolaire où les plus grands correspondent : Cosimo de Medicis le Duc régnant (1537-1569), Catherine de Médicis reine de France et Piero  Strozzi, maréchal de France…pour les politiques mais surtout, Michel-Ange Buenarroti fort occupé à peindre la Chapelle Sixtine mais sollicité, Benvenuto Cellini dont on connaît le Persée, Giorgio Vasari, moins connus, Bronzino , Allori et Bacchiacca (Francesco d’Ubertino). A tous ces artistes illustres s’ajouteront un page, le chef de police du Bargello, un broyeur de couleurs…et d’autres comparses, y compris des religieuses assez retorses…

Enigme policière : Jacopo da  Pontormo est retrouvé assassiné au pied des fresques de la chapelle qu’il décorait depuis de nombreuses années dans un secret jaloux. Vasari, dépêché par le Duc et chargé de l’enquête découvre une anomalie, le mur a été repeint. Seul un artiste de talent a pu commettre le meurtre. Florence regorge d’artistes!

A ce meurtre, se mêle une affaire gênante pour les Médicis : Pontormo a peint un portrait de Maria de Medicis, fille du duc, dans une position compromettante. Il s’agit de faire disparaître le tableau.

Les deux affaires s’entremêlent, l’affaire du tableau semble prendre beaucoup plus d’importance que la découverte de l’assassin du vieux peintre.

Et pour compliquer le tout deux religieuses fanatiques, partisanes de Savonarole, mais se piquant de peinture sont mêlées à l’affaire du tableau.

Une révolte des petites mains de la peinture, broyeurs de couleurs, préparateurs des fresques, etc… s’organise. Exclus des corporations, ils tiennent des réunions secrètes….

La lectrice s’y perd un peu, mais s’amuse beaucoup en faisant de nombreuses incursions avec le smartphone dans les tableaux et fresques maniéristes. Quel plaisir de découvrir les œuvres dont il est question dans le livre.

Les péripéties autour du tableau sont rocambolesques, caché dans le cadre du lit de Cosimo, suspendu à une corde pour franchir le poste de garde de la Seigneurie, transporté dans l’inondation de l’Arno…c’est un vrai roman d’aventure.

Et voici que Vasari, pris dans une embuscade qui a mal tourné est forcé de se défendre avec une arbalète et qu’en tendant le carreau, il découvre (re-découvre) …la Perspective (?) et assène à son correspondant – Michel-Ange) toute une leçon d’histoire de l’art, de Masaccio à Uccello en passant par Brunelleschi. Echappant de peu à la mort, menacé par un Scaroncolo (oh Lorenzaccio!), il trouve le temps de faire de la théorie. Jouissif!

« C’est en vain que tu tends ton arc si tu ne sais pas où diriger ta flèche » – et moi je savais à cet instant! je déclenchais mon tir, et le carreau d’arbalète, suivant une trajectoire parfaite que mon esprit avait calculé et qu’une main invisible avait tracée dans l’air vint se ficher exactement entre ces deux yeux. Il bascula en arrière, le coup de feu se perdit dans le vide, et j’eus l’impression que la détonation me réveillait d’un long rêve d’une seconde.

Mais je n’avais pas rêvé. je m’étais souvenu de la perspective. Et voilà de quoi je veux m’entretenir, Messire Michel-Ange, mon cher maître. Dans notre soif de trouver une nouvelle manière de peindre pour surmonter, ou plutôt pour contourner la perfection atteinte nos pères et la vôtre, celle de Raphaël et celle de Léonard…..

Je ne veux quand même pas divulgâcher…et vous laisser le plaisir de vous perdre dans ces aventures et d’apprendre tout sur la peinture maniériste!

les blogueuses et blogueurs ont été nombreuses (x) à donner leur avis : Claudialucia,

Nathalie, 

eimelle

et j’en oublie sûrement que j’invite à se faire connaître….

Au Bonheur des Dames – Emile Zola

LES ROUGONS-MACQUART t11

Valloton Bon marché

 

« de l’autre côté de la rue, ce qui la passionnait, c’était le Bonheur des Dames, dont elle apercevait les vitrines, par la porte ouverte. Le ciel demeurait voilé, une douceur de pluie attiédissait l’air, malgré la saison ; et, dans ce jour blanc, où il y avait comme une poussière diffuse de soleil, le grand magasin s’animait, en pleine vente. Alors, Denise eut la sensation d’une machine, fonctionnant à haute pression, et dont le branle aurait gagné jusqu’aux étalages. Ce n’étaient plus les vitrines froides de la matinée ; maintenant, elles paraissaient comme chauffées et vibrantes de la trépidation intérieure. Du monde les regardait, des femmes arrêtées s’écrasaient devant les glaces, toute une foule brutale de convoitise. Et les étoffes vivaient, dans cette passion du trottoir : les dentelles avaient un frisson, retombaient et cachaient les profondeurs du magasin, d’un air troublant de mystère ; les pièces de drap elles-mêmes, épaisses et carrées, respiraient, soufflaient une haleine tentatrice ; tandis que les paletots se cambraient davantage sur les mannequins qui prenaient une âme, et que le grand manteau de velours se gonflait, souple et tiède, comme sur des épaules de chair, avec les battements de la gorge et le frémissement des reins. »

Le personnage principal est bien sûr le magasin qui grandit au dépend des commerces du quartier, gonfle, respire, séduit….

Deux figures traversent le roman : Octave Mouret qui était le commis du magasin et qui a épousé Madame Hardouin, la veuve du propriétaire dans Pot-Bouille. Déjà, dans ce roman, il avait pour projet d’agrandir Au Bonheur des Dames, d’acheter la boutique voisine. Au début de Au Bonheur des Dames, ce n’est plus une boutique mais un bazar et le simple commis est devenu un capitaine d’industrie qui risque tous ses bénéfice pour faire grossir l’affaire.

« Vois-tu, c’est de vouloir et d’agir, c’est de créer enfin… Tu as une idée, tu te bats pour elle, tu l’enfonces à
coups de marteau dans la tête des gens, tu la vois grandir et triompher… Ah ! oui, mon vieux, je m’amuse ! »

Denise débarque de Valognes, à peine vingt ans mais mûrie par la responsabilité de l’orpheline sur ses deux jeunes frères. Son oncle, Baudu possède une boutique en face du Bonheur des dames. Il ne peut l’embaucher mais sera une bonne référence. Les débuts de Denise comme vendeuse ne sont pas faciles. Moquées par ses collègues, il lui faut une volonté de fer pour tenir bon. Denise a du caractère. Elle saura imposer ses compétence et gravir la hiérarchie malgré jalousies et cabales. Elle ne se laissera jamais aller à se laisser entretenir. Quand à la morte saison, elle se retrouve renvoyée du magasin, elle trouve de l’aide chez les petits commerçants du quartier mais elle comprend qu’ils sont condamnés à court terme. Mouret lui donne une deuxième chance. Il est fasciné par la personnalité droite et irréductible de Denise….

Le lecteur aura droit à un véritable cours de commerce, ou de marketing.  . On pourrait imaginer le dépérissement des commerces de Centre ville concurrencés par les grandes surface. Mouret a tout inventé, les promotions, les soldes, les évènements, la publicité. On voit émerger la société de consommation. Les femmes sont choyées pour les pousser à acheter plus. Du côté du personnel, la productivité est mesurée avec des primes à la clé, dortoirs et cantine sur place, vendeurs et vendeuses sont sur place, paternalisme et surveillance.

Passionnant et encore actuel!

la paix ou la guerre – Mikhaïl Chichkine – Noir sur Blanc

RUSSIE

Désespérant! non pas le livre, ou plutôt cet essai composé d’une douzaine de textes écrits autour de 2019, avant l’invasion de l’Ukraine, encadrés d’une préface et d’une postface à la nouvelle édition datée 2022. Livre de circonstance qui tente de répondre aux questions que nous nous posons. Désespérante, la réponse : le pire est à venir et il n’y a rien à attendre de la société civile russe.

La question la plus pressante que nous nous posons tous (à l’Ouest) : comment les Russes peuvent-ils adhérer à la propagande qui a d’abord nié la guerre et qui distille des mensonges flagrants? Chichkine y consacre son premier chapitre Le paradoxe du mensonge. Les Russes sont habitués aux mensonges, Poutine ment sans vergogne, à ses concitoyens comme à l’Occident. Les mots n’ont pas le même sens 

« La Russie est revenue aux temps soviétiques du mensonge absolu. Le pouvoir a alors conclu avec ses sujets un contrat social resté en vigueur pendant des dizaines d’années : nous savons que nous mentons et vous mentez et nous continuons à mentir pour survivre. »

Suit, un résumé de l’histoire de la Russie, de sa fondation par les Vikings (Kyiv choisie pour capitale en 882) à nos jours. L’invasion des Mongols au XIIIème siècle et l’intégration de la Rous au khanat de la Horde d’Or est selon lui, le fondement du fonctionnement du pouvoir où prévaut la loi du plus fort :

« Toute la hiérarchie du pouvoir fonctionnait selon le même principe : courber l’échine devant les supérieurs, piétiner les inférieurs »

La suite de l’histoire prouve que cette règle n’a pas changé sous les Tsars comme à l’époque soviétique. La seule idéologie serait le maintien au pouvoir. Cette partie m’a beaucoup intéressée.

le chapitre suivant « Skoro » – Bientôt est plus personnel, plus contemporain. 1961, année de naissance de l’auteur, premier vol spatial habité, l’étau semble se desserrer après la mort de Staline, mais c’est aussi la construction du Mur de Berlin, les pénuries, les livres interdits, le temps des dissidents (héros ou traîtres?). Enfin en 1989, la chute du Mur de Berlin et sur ce mur l’auteur a bombé à la peinture « skoro – bientôt » .

Le Nouveau temps des troubles (1991-1993) les Russes espéraient une démocratisation rapide, un nouvel ordre démocratique, l’ouverture des frontières, la liberté de presse. Les privatisations et l’accaparement par le proches du pouvoir de toutes les richesses de l’état ont privé les gens ordinaires de tout bénéfice. Ils se sont sentis floués.

« Le mensonge communiste s’est mué en mensonge démocratique. les gens ont continué à se faire dépouiller, mais en vertu de mots d’ordre démocratiques »

L’auteur rappelle le chaos et le démantèlement de l’Union Soviétique, et les aspirations populaires à l’ordre et à l’autorité. Un nouveau monarque devait émerger et rétablir l’ordre.

1999 la Russie se relève

« …la vie russe s’est déroulée selon les manuels rédigés par des professeurs du KGB à destination des agents secrets. Provocations, fraudes électorales, corruption, compromissions, lynchages médiatiques, stratégie politiques sordides, empoisonnements secrets, exécutions publiques, guerre hybride…

Le pays s’est ouvert aux opérations spéciales »

la hausse du prix du pétrole a donné une relative aisance à la Russie.

« Au panthéon du 3ème empire russe siègent les saints des deux empires précédents Nicolas II est vénéré au même titre que Félix Dzerjinski « 

Le nationalisme remplace même la prospérité, le patriotisme compense les frustrations. Dans un chapitre l’auteur transpose les propos de Thomas Mann à propos de l’Allemagne nazie en interchangeant les mots « allemand » et « russe » . Vertige sémantique de cette Leçon d’allemand à l’usage des Russes -Thomas Mann et la Guerre d’Ukraine. Les réactions des citoyens sont rares 

Dans sa Postface l’auteur en appelle à l’Europe s’appuyant sur la réaction des Ukrainiens sur Maïdan en 2014, envoyant à l’Europe une « lettre en poste restante ».

Cette lecture répond à mes interrogations, mais me laisse pessimiste.