Une- écriture bleu pâle – Franz Werfel – Livre de poche

FEUILLES ALLEMANDES

Franz Werfel est l’auteur des  40 Jours de Musa Dagh  dénonçant le génocide arménien. 

Né à Prague en 1890 où il a fréquenté Kafka et Max Brod. Poète, homme de théâtre, c’est le dernier mari d’Alma Mahler . Il se réfugie en France en 1938 puis aux Etats Unis en 1940,  et décède à Beverley Hills en 1945.

Une écriture bleu pâle est un très court roman, 124 pages qui se lit d’une traite avec un suspense qui va croissant. J’ai pensé à La Peur de  Stefan Zweig. 

« Il y avait onze lettres dont dix tapées à la machine. la onzième écrite à la main se distinguait du lot et réclamait l’attention. Une grande écriture féminine penchée, sévère. Léonidas baissa machinalement la tête car sil sentait qu’il avait blêmi.« 

Que lui réservera cette dernière lettre? L’intrigue est ramassée dans une journée de ce haut fonctionnaire, chef du Cabinet du Ministre.

Ce court texte, tout en finesse, restitue l’histoire du pauvre répétiteur qui a fait un très beau mariage et qui est arrivé au sommet de sa carrière. Analyse psychologique sensible et analyse sociale de la société de Vienne dans les années 30. En filigrane, la montée du nazisme et l’antisémitisme qui ne se cache pas. Une richesse d’analyse en si peu de pages.

Léonidas vit une journée de plus en plus tendue. Son mariage, sa carrière seront-ils compromis par cette lettre à l’encre bleu pâle?

la septième croix – Anna Seghers -Métailié

FEUILLES ALLEMANDES

 » Un évadé qui a réussi à s’échapper, c’est toujours quelque chose, ça chamboule tout. C’est toujours un doute jeté sur leur pouvoir absolu. Une brèche.”

Automne 1937, sept opposants au nazisme se sont évadés du Camp de Concentration de Westhofen. Sept platanes ont été élagués, des planches ont été clouées de manière à figurer sept croix destinée aux évadés. Ce gros roman est le récit de la traque pour les reprendre. 

Gros roman (461 pages) sous-titré Roman de l’Allemagne hitlérienne  se déroule pendant quelques jours, une grosse semaine, dans un périmètre restreint des environs de Mayence bordés par une campagne de collines, vergers de pommes, pâturages et à l’ouest le Rhin, la ville, ses usines, ses auberges…

.Dans ce cadre si resserré, tout un monde!

Tous sont représentés : les gardiens du camp de concentration, avec leurs personnalités, leurs manies, leur sadisme mais aussi leurs failles.

Entre les deux fenêtres, le portrait de son Führer, qui, c’est l’idée qu’il s’était forgée, lui avait conféré son
pouvoir. Presque, pas tout à fait, un pouvoir sans limites. Dominer les êtres, corps et âme, décider de la vie et de la mort, pas moins que cela. Des hommes adultes, pleins de force, que l’on fait aligner devant soi, et on peut les briser, vite ou lentement, leurs corps l’instant d’avant encore droits tombent à quatre pattes,
l’instant d’avant hardis, insolents, les voilà gris, balbutiant dans une angoisse mortelle.

Hommes, femmes et enfants de la campagne : un berger, deux fermes avec les occupants, hommes femmes et même les animaux. Franz et son vélo se trouve à cheval entre la campagne où vit sa famille et l’usine. Monde ouvrier.  Solidarités entre militants ou simplement camarades de travail. Un médecin juif, un professeur et sa femme, une serveuse dans une auberge. Le plus souvent des braves gens. 

Des braves gens, pas tous! Par opportunisme, pour sortir du chômage, ou fascinés par la force, certains ont rejoint les SA et les SS. Certaines familles sont divisées. Pour reprendre les évadés une nasse se déploie qui saura utiliser les complices, les faiblesses. Et quand les dénonciations ne suffiront pas, il faudra bien utiliser la terreur, arrêter les proches, parfaitement innocents, les piéger…

Liesel la sentait encore dans ses veines en ce moment. La peur qui n’a rien à voir avec la conscience, la peur
des pauvres, la peur de la poule devant le vautour, la peur des poursuites de l’État. Cette peur ancestrale
qui montre mieux que toutes les constitutions et les livres d’histoire de quel côté se place l’État.

On voit évoluer tous ces personnages dans leur cadre très bien évoqué. Images de brumes sur la campagnes, images ensoleillées. Scènes d’intérieur. Les personnalités sont fouillées, la vie quotidienne vivement décrite.

La lectrice est emportée d’un personnage à un autre. Elle suit la cavale de Georg Heisler, le personnage principal, le roman est un véritable thriller. qui s’en sortira. Les premiers seront rapidement attrapés, Belloni, le funambule tombera d’un toit même si c’est un spécialiste des salto. Füllgrabe se rendra, espérant que son geste lui gagnera la clémence.

La septième croix attend toujours Georg Heisler, tant qu’il ne sera pas repris les nazis seront en échec, ses camarades même incarcérés garderont espoir.

La fuite réussie de cet individu particulier détruira la légende de la toute-puissance des nazis.

Si l’auteure démonte les mécanismes de terreur, elle évoque aussi les solidarités ouvrières, la bonne volonté de ceux qui ne veulent pas être coupables, ceux pour qui l’hospitalité est une obligation humaine. Anna Seghers montre que même dans les heures les plus noires, un fond d’humanité demeure.

Nous sentions tous combien les puissances extérieures pouvaient atteindre l’homme, jusqu’au plus
profond de lui, mais nous sentions aussi qu’il y avait là, en lui, quelque chose d’inviolable et
d’indestructible.

Dans la postface Christa Wolf raconte comment ce livre écrit en exil a été publié  en  1942, aux Etats Unis, en anglais avant de paraître en Allemand. Comment un film en a été tiré. 

Après 1933, dispersée dans de nombreux pays, la littérature allemande socialiste assume le rôle qui lui
incombe : éclairer le peuple sur les raisons profondes de la catastrophe.

Job-Roman d’un homme simple – Joseph Roth

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« Souviens-toi, Mendel, commença Rottenberg, souviens-toi de Job. Il lui est arrivé quelque chose de
semblable à ce qui t’arrive. Il était assis sur la terre nue, la tête couverte de cendre, et ses blessures lui faisaient si mal qu’il se roulait comme une bête sur le sol. Lui aussi blasphémait Dieu. Et pourtant tout cela n’était qu’une mise à l’épreuve. Que savons-nous, Mendel, de ce qui se passe là-haut ? Peut-être le Malin est-il venu voir Dieu et lui a-t-il dit comme autrefois : “Il faut détourner un juste du droit chemin.” Et le Seigneur a dit : “Tu n’as qu’à mettre à l’épreuve Mendel, mon serviteur.” – Et c’est là aussi que tu peux voir, intervint Groschel, que tes reproches sont injustes. Car Job n’était pas un homme faible quand Dieu commença à le mettre à l’épreuve, mais un homme puissant. Et toi non plus tu n’étais pas un homme faible, Mendel ! « 

Joseph Roth, est né en 1894 à Brody, en Galicie aux confins de l’Empire Austro-hongrois, a étudié à Lemberg (aujourd’hui Lviv, Ukraine) puis à Vienne où il s’est lié d’amitié avec Stephan Zweig on connait leur correspondance CLIC Journaliste à travers l’Europe, Vienne, Berlin, Paris. Ecrivain de langue allemande. Il a quitté l’Allemagne en 1933 et s’est éteint à Paris en 1939. 

Avec Job, roman d’un homme simple il évoque les Juifs du Shtetl, en Russie à la veille de la Première Guerre mondiale. Le héros, Mendel Singer est un modeste maître d’école qui enseigne les rudiments à de petits enfants dans sa cuisine. Il est très pieux, content de son sort, père de deux fils et d’une fille ravissante. La malchance se manifeste par la naissance de son troisième fils Menuchim, enfant mal conformé qui ne se développe pas, ne marche pas et ne dit qu’un mot « Maman ». La vie dans le Shtetl est misérable

D’année en année la vie devenait de plus en plus chère. Les récoltes étaient de plus en plus maigres. Les
carottes rétrécissaient, les œufs étaient moins remplis, les pommes de terre avaient souffert du gel, les
soupes n’étaient plus que de l’eau, les carpes s’amincissaient, les brochets raccourcissaient, les canards maigrissaient, les oies durcissaient, et les poules n’avaient plus que la peau sur les os.

Les deux grands fils tirent un mauvais numéro et doivent servir dans les armées du Tsar. Pour fuir la conscription, l’un d’eux fuit en Amérique et fait émigrer sa famille, mais en laissant Menuchim à des parents. La deuxième partie du roman se déroule aux Etats Unis. Sam, le fils qui a réussi et son ami Mac partent à la guerre. Sam tombera tandis que Jonas, soldat du Tsar, est porté  disparu. Déborah meurt. 

Mendel a tout perdu, comme Job. Et comme Job il se rebelle contre Dieu.

J’ai beaucoup aimé cette évocation des Juifs simples des confins de l’Empire, de leur émigration en Amérique. Evocation très sobre sans aucune concession au folklore. Une histoire simple, épurée, écrite en Allemand classique sans aucune utilisation du Yiddish que Roth connaissait sûrement.

Trame d’Enfance – Christa Wolf

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Christa Wolf (1929 -2011) est une écrivaine allemande et essayiste réputée de la DDR (Allemagne de l’Est) . Je connaissais son nom et j’ai lu avec grand intérêt ses préfaces et postfaces des livres d‘Anna Seghers.

Trame d’Enfance fut publié en allemand en 1976. 

Trame d’Enfance est un gros bouquin de 629 pages qui raconte l’enfance et la jeunesse de Nelly, écrivaine qui lui ressemble . C’est une fiction inspirée de sa vie. 

« Que faisons- nous de tout ce qui est gravé dans nos mémoires?

Ce n’est pas une question. C’est un appel, peut-être même un appel à l’aide. Ce pour quoi nous avons besoin d’aide en dit plus long sur nous que bien d’autres choses »

En juillet 1971, accompagnée de son mari, de sa fille et de son frère, l’écrivaine retourne pour deux jours dans sa ville natale L. maintenant G. en Pologne. Cette courte visite ravive la mémoire . Il est sans cesse question de mémoire. Nelly cherche dans la ville devenue polonaise ce qui reste du décor familier de son enfance. Elle fait ressurgir sa famille, son père épicier, sa mère Charlotte, personnalité assez rigide désireuse de donner une éducation exemplaire à ses enfants. Et autour, les tantes, oncles, grand-parents. Tout un monde s’anime au fil de leur visite. Au fil des rêves, souvent des cauchemars où se bousculent souvenirs de l’enfance puis de l’adolescence mais aussi témoignages dérangeants.

« Il fallait bien s’attendre à ce que ce travail d’écriture fit remonter en surface les choses les plus basses. vivre aujourd’hui sans se rendre complice du crime est sans doute au-dessus des forces d’un individu. les gens du XXème siècle, comme le dit un Italien célèbre, en veulent à eux-mêmes et aux autres d’avoir fait la preuve de leur capacité à vivre sous des dictatures. mais où commence le maudit devoir du scribe? »

L’histoire se déroule sur de longues années, depuis l’enfance de Nelly jusqu’à la jeunesse. Depuis 1933 jusqu’à l’exode de la famille devant les troupes soviétiques, et ensuite dans l’errance, la faim, le typhus et la tuberculose.

Les rencontres avec des survivants, les déstabilisent : un officier américain sûrement un juif allemand, un détenu d’un camp de concentration :

Comment le détenu de camp de concentration est-il venu vers votre feu? Quelqu’un avait dû l’inviter sûrement. […]Charlotte lui donna une de ses assiettes qu’elle gardait précieusement, celle qui était la moins ébréchée. Elle le servit en premier[…]il avait retiré sa toque ronde et rayée. Ses oreilles se détachaient de son crâne anguleux et rasé. Son nez formait un os puissant dans ce visage décharné. Il était impossible d’imaginer son véritable visage, surtout s’il fermait les yeux, ce qu’il faisait souvent vu son état d’épuisement.

[…]

On vous en a fait voir, hein. Mais si ce n’est pas un secret : vous étiez coupable de quoi?

Je suis communiste, dit l’ancien détenu de camp de concentration.

Ah bon dit la mère. Mais ce n’est quand même pas juste pour cela qu’on se retrouve en camp de concentration. 

Nelly fut étonnée de voir le visage de cet homme se transformer[…]il dit sans y mettre une intonation particulière : Où avez vous donc vécu.

Il semble que tout le livre que Nelly rédige près de 30 ans plus tard tente de répondre à cela.

Deux jours sur les lieux de l’enfance, trois ans pour rédiger le livre. Avec de longue réflexions sur la mémoire, sur le choix des mots, proximité des étymologies, des sons. Digressions pour éveiller des souvenirs, expliquer des partis-pris, des questions que le petite fille se pose alors…Il y a parfois des longueurs, des redites. Forcément.

La présence de Lenka, 16 ans en 1971, permet de donner plus de relief, de réexpliquer, de donner un autre éclairage. Celle de Lutz, le frère, d’évoquer des souvenirs enfouis. C’est un livre foisonnant qui fait appel aux détails du quotidien : la nourriture (ou son absence) joue un grand rôle. Peu ou pas de jugement de valeur : la plupart des personnages sont de braves gens sur lesquels la culpabilité s’impose, ou non.

Lu à la suite de la Septième Croix d’Anna Seghers, Trame d’enfance en est l’antithèse . Des gens ordinaires, s’accommodant plutôt bien du régime, fermant les yeux sur l’inacceptable, tant qu’ils ne sont pas concernés, ou si peu. 

 

 

 

 

Le 8-octobre – Généalogie d’une haine vertueuse – Eva Illouz – Tracts Gallimard

APRES LE 7 OCTOBRE …

Dana Schutz : Fanatics

Le 7 octobre, l’horreur, le pogrom, le séisme. Déchirement. Urgence de vérifier qui va bien, qui est touché… Sidération.

Mais, pourquoi Eva Illouz  a-t-elle choisi  le 8 octobre ? 

« Pourquoi ce 8 octobre a-t-il été la date où la compassion, même froide et convenue, s’est aussi
mystérieusement absentée ? »

Comment, devant l’horreur des crimes, des viols, des enlèvements de bébés, la jubilation de certains intellectuels s’est exprimée? Non pas les foules  de Gaza, Beyrouth, ou  Damas. On aurait compris mais celle d’universitaires américains, canadiens, suédois qui ont théorisé cette jubilation.

« Le négationnisme et la joie face à la fureur annihilatrice du Hamas continuent d’être pour moi, une énigme obsédante »

la déclaration de Andreas Malm, écologiste de l’université de Malmö est particulièrement choquante : 

« la première chose que nous avons dite dans ces premières heures [du 7 octobre] ne consistait pas tant en des mots qu’en des cris de jubilation. Ceux d’entre nous qui ont vécu leur vie avec et à travers la question de la Palestine ne pouvaient pas réagir autrement aux scènes de la résistance prenant d’assaut le checkpoint d’Erez : ce labyrinthe de tours en béton, d’enclos et de systèmes de surveillance, cette installation consommée de canons, de scanners et de caméras – certainement le monument le plus monstrueux à la domination d’un autre peuple dans lequel j’ai jamais pénétré – tout d’un coup entre les mains de combattants palestiniens qui avaient maîtrisé les soldats de l’occupation et arraché leur drapeau. Comment ne pas crier d’étonnement et de joie»

De la résurgence de l’antisémitisme en France, de l’absence de Macron à la manifestation contre l’antisémitisme, ou des déclarations aberrantes de Mélanchon,  il n’en est pas question dans ce livre qui se concentre sur l’aspect théorique de ce qui se nomme outre-Atlantique la « French Theory« .

French, à cause de Foucault, Derrida, apparue sur les campus américains dans les années 1970 « Antiaméricanisme, anticapitalisme et anticolonialisme en constituaient les fondements »

L’essai de Eva Illouz a pour but d’analyser et de démonter cette théorie. je l’avais écoutée à la radio ICI J’ai eu envie de la lire. Cette lecture s’avère ardue pour qui n’est pas familier du vocabulaire des sciences humaines. Elle permet de mettre des concepts précis derrière le mot très très flou et connoté politiquement de « woke » qu’elle n’utilise pas. L’analyse marxiste se trouve dépassée , remplacée par le pantextualisme

« l’extension de la métaphore du texte à la vie sociale, ce que j’appelle le pantextualisme.
[…]

La déconstruction de Jacques Derrida a peut-être été la forme la plus aboutie du pantextualisme. »

On s’éloigne des catégories habituelles s’appuyant sur des faits pour décrypter des textes. Eva Illouz introduit un nouveau concept : le pouvoirisme

les notions de « discipline », de « surveillance » et « d’orientalisme» n’étaient certes pas marxistes mais
faisaient du pouvoir le signifié ultime à extirper des textes. Ce pouvoir était abstrait et sans agent et
englobait la totalité des pratiques textuelles et des sphères sociales. […]

J’appelle cette position épistémologique le « pouvoirisme

Marx avait situé le pouvoir dans la propriété, dans les moyens de production et le contrôle des termes du
contrat de travail. Pour Max Weber, le pouvoir était défini par la capacité de prendre des décisions pour les
autres et (ou) d’affecter leur comportement Les deux conceptions du pouvoir sont empiriques et font la
distinction entre ceux qui ont du pouvoir et ceux qui n’en ont pas. Le pouvoirisme ne veut pas et ne peut
pas faire cette distinction, parce que le pouvoir est vu comme constitutif de toutes les relations sociales.
[…] le pouvoirisme, la critique des textes était plus qu’un exercice d’herméneutique : elle devenait une
performance morale de la dénonciation.

De l’analyse critique on glisse vers la dénonciation, acte politique ou moral, en tout cas loin de la rigueur universitaire pour atteindre toutes les approximations, la concurrence entre les dénonciations et toutes les outrances sont les bienvenues. L’oubli de l’histoire est acté. 

« Elles racontent le monde à travers des catégories narratives qui effacent le chaos de l’histoire, l’ordonnent
moralement et créent une nouvelle intuition morale : la cause palestinienne, même défendue par un
groupe génocidaire, est intrinsèquement bonne, Israël, même quand il répond à une attaque, incarne le
mal. »

Et enfin, la concurrence victimaire qui est la négation de l’horreur de la Shoah, les Juifs n’étant plus perçus comme victimes mais comme privilégiés.

« L’antisémitisme et l’antisionisme sont devenus des marqueurs-clés de l’identité sociale grâce à deux
processus sociologiques sous-jacents : la concurrence socio-économique et victimaire des minorités »

Instinctivement, je saisis ces concepts de  « pantextualisme », « pourvoirisme » mais je me trouve intellectuellement bien démunie! A l’heure de l’Intelligence Artificielle et des Fake News, il va être bien difficile pour le citoyen lambda de séparer le vrai du faux. Et j’ai peu d’espoir du côté des universitaires.

Figures du Fou du Moyen Âge aux Romantiques au Louvre

Exposition temporaire jusqu’au 3 février 2025

Fou jouant de la cornemuse –  Cathédrale de Bois-le-duc, Pays Bas, 1510-1520 – outre pleine de vent mélange du sacré et du profane

 

L’ordre chronologique s’impose mais différents thèmes sont abordés:

marginalia

Au Moyen âge ,  aux marges du monde, Monstres et Marginalias

chimère

Chimères et hybrides, êtres étranges dans les pavés des abbayes, dans les vitraux, les gargouilles, les boiseries , dragons bipèdes,

Au commencement, le Fou et Dieu

le Fou est l’incarnation de celui qui refuse Dieu. on le retrouve avec ses attributs dans la lettrine de la lettre D du psaume 52.

Egalement dans la parabole des Vierges sages et des Vierges folles.

La Vierge folle laisse éteindre la lampe, renverse la cruche dans l’idée que son insouciance et sa paresse conduit à l’oubli de Dieu.

 

par une étrange inversion Saint François d’Assise est le « jongleur de Dieu » oubliant sa bonne position sociale pour parler aux oiseaux.

La figure du Juif se mêle à celle du fou dans l’antisémitisme croissant du XIII et XIVème siècle

 

le Fou d’Amour

Aristote et Phyllis gravure Maître MZ Allemagne vers 1500

le Philosophe Aristote est transformé en bête de somme, fouetté par la belle Phyllis ce qui implique le pouvoir des femmes sur les hommes : une inversion de l’ordre habituel. Des manuscrits sont exposés illustrés avec la Folie de Lancelot, celle de Tristan…la folie de Roland dans l’Arioste. Le maître E. S. s’est fait une spécialité de la dénonciation de la folie de l’amour.

Tapisserie La Collation Tournai 1520 Dans le jardin d’Amour, le fou accoudé à la fontaine perturbe la scène

un nouveau personnage lubrique s’introduit dans le Jardin d’amour avec des gestes obscènes

Le Fou devient symbole de la Luxure

le fils prodigue chez les courtisanes

le thème du Fils prodigue est répandu avec le Vieil Amant

Des objets de la vie quotidiennes comme des moules à confiseries ou des porte-serviettes dénoncent l’amour charnel

Porte-serviette fou enlaçant une femme

Le fou à la cour

la sagesse royale trouve son antithèse dans le fou ou le bouffon, simple d’esprit ou au contraire plein d’esprit. on se souvient de Kunz, le fou de Maximilien er ou de Triboulet le fou du bon roi René d’Anjou. Le fou s’amuse, participe aux tournois et aux jeux.

Amman : joute des compagnons

Les fous figurent aussi sur la très belle marqueterie du Banc d’orfèvre du prince Electeur Auguste de Saxe qui est une pièce magnifique.

le Fou en ville : il mène la danse du Carnaval ou de la Fête des Fous entre Noël et Epiphanie. Présent dans des pièces de théâtres écrites pour Mardi Gras. Musique et danse dans les figurines des danses mauresques avec ses attributs spécifiques : la marotte en guise de sceptre, les grelots, le capuchon à oreilles d’âne.

Danse mauresque

le Fou partout

Erasme : Eloge de la Folie « C’est bien la pire folie que de voulir être sage dans un monde de fous » (1511) 

Bosch : la nef des fous

Deux ouvrages : l’Eloge de la folie et la Nef des fous annoncent la Réforme protestante dénonçant la décadence de l’Eglise. Les illustrations de Dürer, Bosch et Brueghel

J Bosch Extraction de la pierre de folie

Pour Bosch comme pour Brueghel, le fou passe au second plan et devient témoin de la folie des êtres humains.

Brueghel le jeune : Les Proverbes flamands

Eclipse et métamorphoses du fou au XVIIème et XVIIIème siècle

le fou prend de nouvelles silhouettes avec Don Quichotte ou les personnages de la Commedia del Arte.

Vers la fin du XVIIIème siècle et le romantisme, le fou revient avec Füssli : portrait de Till Eulenspiegel, et Lady Macbeth ou Goya où le sommeil de la raison engendre des monstres

XIX ème siècle : Naissance de la psychiatrie et romantisme

un très grand tableau montre le Dr Pinel, médecin en chef de la Salpêtrière. toute une série de tableaux historiques mettent en scène la folie de Jeanne de Castille, Jeanne la folle ou celle de Charles VI ainsi que les exorcismes censés chasser cette folie. 

Courbet : l’Homme fou de peur

Le fou tragique est une figure romantique, Le roi Lear, Lady Macbeth, Quasimodo, Rigoletto . La visite de l’exposition se termine avec la projection de films de Notre Dame de Paris et de Rigoletto. 

 

le Dibbouk -Fantôme du monde disparu – au Musée d’art et d’Histoire du Judaïsme

Exposition temporaire jusqu’au 26 janvier 2025

Hanna Rovina dans le rôle de Lea – théâtre Habima

« Dans la culture populaire juive, un dibbouk désigne une âme errante qui prend possession d’un vivant »

texte de la pièce Le Dibbouk

L’écrivain An-Ski (1863-1920) s’empara du mythe du Dibbouk pour écrire une pièce de théâtre jouée à Varsovie en 1920. C’est l’histoire d’une jeune fille, Léa, possédée par l’esprit de son fiancé mort avant leurs noces.

Léa : L’homme vient au monde pour une belle, une longue vie. Mais s’il meurt avant l’heure qu’advient-il de sa vie inachevée, de ses pensées qu’il n’a pas eu le temps de mûrir. Des actions qu’il n’a pas eu le temps d’accomplir

Aux sources du Dibbouk, les expéditions  ethnographiques  de An-Ski pour la Société d’Histoire et d’Ethnographie fondée en 1908 à Saint Pétersbourg pour préserver la culture juive de l’Empire Russe. Altman effectua des relevés d’inscriptions, Salomon Youdovine rapporta de magnifiques clichés de Volhynie et Podolie (Ukraine actuelle). 

Chagall : la Noce (1911-1912)

La première version de la pièce fut écrite en Russe(1917), puis traduite en Hébreu (1918) et en Yiddish (1919). Elle fut adaptée au cinéma  par Michal Waszynski (1937) . C’est cette version projetée qui accueille le visiteur de l’exposition : La jeune fille danse avec son fiancé mort avec une tête de squelette  dans la « danse des mendiants » 

Chagall : David et Bethsabée (1956)

Le tableau de Chagall des deux amants et un seul visage illustre parfaitement la possession de la Léa par l’esprit de Hanan. 

Hanan et Lea

Le mysticisme juif et la kabbale sont illustrées par des vitrines montrant des amulettes et des ouvrages de la kabbale ainsi que par deux vidéos d’un film évoquant un exorcisme. Pour éloigner le Dibbouk de la créature vivante, on a recourt à l’exorcisme. Dans la pièce, la jeune fille ne veut pas être séparée de son fiancé et elle se rebelle.

Issachar Ber Ryback – synagogue

L’exposition présente des dessins et tableaux de contemporains de Chagall comme Nathan Altman ou Ryback dans une version cubiste. 

Costume Habima Nathan Altman

Le Dibbouk fut mis au répertoire de Habima et joué en hébreu à Tel Aviv dès 1922 avec les costumes de Nathan Altman. Habima se produisit lors de nombreuse tournées internationales . Les affiches et les programmes sont présentées ici. 

Habima

Le film de Waszynski est considéré comme l’apothéose du cinéma yiddish.

Des versions américaines ont été tournée : en 1960 Sidney Lumet l’adapte pour la télévision américaine. Bernstein et Robbins le montent en ballet (1974).

Romain Gary s’en inspire pour La Danse de Gengis Cohn (1967). 

En Pologne Andrzej Wajda (1988)choisit pour prologue le poème de Ernst Bryll pour qui les juifs assassinés dans la Shoah sont les dibboukim qui hantent les polonais. 2003 Krzysztof Witkowski l’associe à une nouvelle d’Hanna Krall. 2015 Maja Kleczewska adjoint l’alliance brisée entre Juifs et Polonais. le Dybbouk est un spectre qui hante le monde contemporain. 

Les frères Coen dans leur film A serious man présentent aussi le Dibbouk. C’est sur cette scène que se termine la visite.

Mesopotamia – Olivier Guedj

DE LA MESOPOTAMIE A L’IRAK –

Le blog Vagabondage autour de moi a attiré mon attention sur Mesopotamia CLIC

Olivier Guedj a construit ce roman sur deux axes : la biographie de Gertrude Bell et  sur la création du royaume de l’Irak. J’avais déjà lu le récit  des voyages de  Gertrude Bell (1907) : The Desert and the Sown    en anglais (non traduit) et sa biographie de Christel Mouchard  : Gertrude Bell archéologue et aventurière agent secret

J’aime beaucoup les récits des exploratrices, Alexandra David-Neel, Isabelle Eberhardt ou Ella Maillart.  Gertrude Bell n’est pas une inconnue! 

« Sur les terres de l’empire ottoman moribond, que tous s’emploient à achever, se joue le vingtième siècle :
l’avenir du monde. »

C’est donc plutôt le versant historique qui m’a intéressée dans ce livre. Née sous Victoria, Gertrude Bell, est une supportrice fervente de l’Empire Britannique. Elle épouse la politique impériale : et la Mésopotamie se trouve sur la Route des Indes qu’il importe de baliser, de Gibraltar, Malte, Chypre, l’Egypte, au Grand Jeu en Afghanistan.

Un autre intérêt stratégique surgit : le pétrole 

« Lorsque gicla le premier jet d’or noir, un matin de 1908, l’officier en charge de la sécurité du gisement cita
dans le télégramme qu’il envoya à ses supérieurs un psaume biblique où il était question de Dieu et d’une
huile sortie de terre faisant resplendir le visage de l’homme. »

L’effondrement de l’Empire Ottoman pendant la Première Guerre mondiale va donner l’occasion à l’armée anglaise de s’établir en Mésopotamie. Cette conquête n’a pas été facile. Le désastre de Kut en 1916 a inspiré à Kipling le poème Mesopotamia éponyme du titre du livre de Guedj

1917
They shall not return to us, the resolute, the young,
    The eager and whole-hearted whom we gave:
But the men who left them thriftily to die in their own dung,
    Shall they come with years and honour to the grave
La politique coloniale britannique a d’abord imaginé la région comme une colonie de peuplement défendue par l’Armée des Indes, où la monnaie serait la roupie, avant-poste des Indes. Pour l’administration de Sa Majesté, les territoires administrés par la Porte n’étaient pas une nation mais plutôt une mosaïque de populations diverses, Arabes, Chrétiens, Juifs, Kurdes.
Que la Mésopotamie, composée de mille ethnies et d’autant de religions et de sectes, comme l’Inde,
ne constitue pas une nation ; que le mouvement nationaliste y est très faible, sinon inexistant ; que les
juifs et les chrétiens, citoyens de seconde zone sous les Ottomans, se réjouissent de leur présence ; que très
peu d’indigènes sont qualifiés pour prétendre à des postes de responsabilité. Les Arabes de Mésopotamie
appartiennent aux races assujetties… »
Cependant après les campagnes de Lawrence  avec les tribus arabes, la déclaration Balfour, la création de la SDN … Avec les accords Sykes-Picot, le Royaume Uni et la France ont partagé le Moyen Orient.
La politique britannique change. Il s’agira de manipuler sous Mandat britannique un état nouvellement créé. Donner à l’Irak un souverain sous tutelle.
Les meilleures armes sont la parole, le tact ; une patience infinie. C’est pourquoi Miss Bell va rester en
Mésopotamie. Il a été question de la renvoyer au Caire mais ses connaissances ethnographiques,
linguistiques et le réseau de relations qu’elle a tissé au cours de ses campagnes archéologiques sont
inestimables.
Le rôle de Gertrude Bell sera d’être faiseuse de roi à côté de Lawrence qui a promis des royaumes. 
Au cours de ce roman se dessine le Moyen Orient, et c’est passionnant!

Quand tu écouteras cette chanson – Lola Lafon

MA NUIT AU MUSEE

Un écrivain passe une nuit dans le musée de son choix et rédige un texte pour cette collection. J’ai découvert « ma nuit au musée » avec Leila Slimani et Le parfum des fleurs la nuit. 

Lola Lafon a choisi de passer une nuit à l’Annexe du Musée Anne Frank à Amsterdam, dans le grenier où sa famille était cachée pendant deux ans. Ce choix n’est pas fortuit.

« Lorsqu’il m’a été proposé de passer une nuit dans le musée de mon choix, à aucun moment je n’ai envisagé
de me rendre dans un musée d’art. Je les visite avec plaisir mais je ne me sens pas légitime à donner mon
avis sur ce qui y est exposé. »

Comme les collégiens ou lycéens, Lola Lafon, a lu Le Journal d’Anne Frank pendant son adolescence. Mais elle se sent personnellement concernée, comme enfant de survivants de la Shoah, elle se sent personnellement concernée. Sa grand-mère,

Ida Goldman m’a offert une médaille frappée du portrait d’Anne Frank.[…] Cette médaille m’expliqua ma grand-mère, il me faudrait toujours la conserver. N’oublie pas. 

Quand tu écouteras cette chanson nous parle d’Anne Frank, d’une petite jeune fille qui écrit son journal comme tant de filles, comme Lola Lafon, elle-même. Mais une universitaire qui l’a étudié nous apprend qu’Anne Frank avait prêté un soin particulier l’écriture, en tant que texte littéraire destiné à être lu (sinon publié). Miep Gies, une de ses bienfaitrices, connaissait son importance et a conservé avec soin le manuscrit.

Anne Frank entend, sur Radio Oranje, une annonce du ministre de l’Éducation des Pays-Bas en exil à
Londres. Il demande aux Hollandais de conserver leurs lettres, leurs journaux intimes : après guerre, ces
écrits seront autant de témoignages précieux. Cette déclaration la galvanise, elle s’enthousiasme, en parle
à son père : son journal pourrait être publié, un jour.

Lola Lafon nous parle aussi du Musée, des traces qui donnent à voir l’absence

Tout, ici, se veut plus vrai que vrai or tout est faux, sauf l’absence. Elle accable, c’est un bourdonnement
obsédant, strident.

Lola Lafon nous parle d’elle, de ses grands parents qui ont choisi la France  des Droits de l’Homme, de Jaurès, mais qui subirent l’occupation nazie. Elle raconte son enfance en Roumanie et son arrivée à Paris à 12 ans, puis ses débuts en écriture.

Sa confrontation avec l’Annexe où étaient cachés les Frank n’était pas facile. L’écrivaine a attendu le dernier moment pour pénétrer dans la chambre d’Anne Frank. Et pour la lectrice, une surprise que je vous laisse découvrir.

J’ai tant aimé ce livre qu’à peine refermé, j’ai téléchargé La petite communiste qui ne souriait jamais et j’ai cherché un podcast sur l’appli.  RadioFrance https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-atelier/le-grand-atelier-du-dimanche-19-mai-2024-5658895

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-midis-de-culture/lola-lafon-dresse-un-etat-de-nos-vies-8642028

 

Taïnos et Kalinagos des Antilles au Quai Branly

Exposition temporaire jusqu’au 13 Octobre 2024

Première rencontre entre Indiens et Espagnols Eddy Jacques 1991

Taïnos dans les Grandes Antilles et Kalinagos dans les Petites Antilles peuplaient les Caraïbes avant l’arrivée de Christophe Colomb

Alors que je viens de finir La Harpe et l’ombre d’Alejo Carpentier dont le sujet est la canonisation de Christophe Colomb, que les 5 épisodes du podcast Christophe Colomb,  l’envers du décor  https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-christophe-colomb-l-envers-du-decor

Cette exposition au Musée du Quai Branly tombe à pic surtout qu’elle fait suite à la très grande exposition Mexica traitant également de civilisations précolombiennes. 

Cette exposition a été précédée de deux autres : l’une d’elle commémorant les 500 ans de la Rencontre des Deux Mondes et Arts des Sculpteurs taïnos en 1994 au Petit Palais sous le patronage de Jacques Chirac. 

La longue histoire des Améridiens des Antilles commence au Vénézuela. Partant du Delta de l’Orénoque, les Taïnos naviguèrent sur des pirogues jusqu’à Cuba, la Jamaïque let les Bahamas important leurs traditions agricoles et leur céramique Saladero. Les Kalinagos ne dépassèrent pas la Guadeloupe.

Jougs de pierre

Certains objets sont très aboutis comme les jougs de pierre et les étranges trigonolithes (pierres à trois pointes)

trigonolithes

Les archéologues ont mis en évidence des traditions améridiennes comme le Jeu de Balle des Taïnos à l’occasion de cérémonie religieuse , les balles étaient en caoutchouc.

Rituels de Cohoba

Le rituel de Cohoba seuls les caciques y participaient. Après une purification par un jeûne prolongé et des vomissements (on voit ci-dessus des spatules vomitives) la Cahoba était une poudre d’origine végétale provoquant un état de transes hypnotique. 

les Kalinagos étaient cannibales . L’exposition présente les bâtons casse-têtes. 

Des photos montrent également l’art rupestre de ces peuplades.

Arrestation et déportation du cacique Caonabo(1991) Frank Zephirin

Une vidéo montre la rencontre des deux mondes illustrée par les tableaux naïfs de peintres haïtiens

Arrestation et déportation du cacique Caonabo

Les Espagnols ont décimé les Amérindiens mais les Kalinagos ont obtenu un territoire à la Dominique, dans l’île de Saint Vincent les Garifunas « Caraïbes noirs » métissés avec des esclaves africains ont adopté la culture Caraïbe. A Porto Rico de nombreux habitants ont des ascendants taïnos.

Et voici qui vient contredire Christophe Colomb qui parlait d’indigènes nus et naïfs!