Beautiful Valley – fin d’une utopie

TOILES NOMADES

Fiction ou documentaire?

Personne n’a décrété la fin du kibboutz. Les anciens, les pionniers, les fondateurs disparaissent et avec eux le rêve des pionniers. Les chambres sont devenues de vrais appartements avec réfrigérateur, clim, cuisine complète. Les maisons d’enfants ont fermé. La salle à manger collective existe encore mais on paie en caisse avec une carte magnétique. D’ailleurs, on a décidé de la fermer, les gens l’ont désertée et la caissière se retrouve au chômage.

Hana – 80 ans – s’accroche à l’idéal de travail. On lui interdit de travailler. C’est porter atteinte à sa dignité. Elle résiste et travaille clandestinement. Toute l’histoire est portée par la personnalité exceptionnelle de Hana qui n’avait jamais imaginé avoir un compte en banque, jamais imaginé vieillir, non plus.

J’ai tout retrouvé. Les carrelages, les petits cheminements, les jardins et les arroseuses. Mais tout a vieilli. On n’a pas modernisé. Simplement, on a déserté la vie collective, l’individualisme a tout gagné. Immense nostalgie.

Antigone de Sophocle – Theâtre national Palestinien à Ivry (bis)

Au risque de me répéter, je suis retournée à Ivry faire découvrir cette œuvre  à une amie helléniste. J’ai revu cette interprétation avec un plaisir renouvelé, écouté (et surtout lu le sur-titrage) avec une attention particulière.

 

Que m’apporterait de nouveau cette seconde vision?

Un poème de Mahmoud Darwich :

« Il y a sur cette terre » Mahmoud Darwich

Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre :

les hésitations d’avril,

l’odeur du pain à l’aube,

les opinions d’une femme sur les hommes,

les écrits d’Eschyle,

les débuts d’un amour, de l’herbe sur des pierres,

des mères se tenant debout sur la ligne d’une flûte

et la peur qu’éprouvent les conquérants du souvenir.

Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre :

la fin de septembre,

Mahmoud Darwich, le poète palestinien,  qui dit aussi:

« j’ai choisi d’être un poète troyen. je suis résolument du camp des perdants. les perdants qui ont été privés du droit de laisser quelque trace que ce soit de leur défaite, privés du droit de la proclamer. j’incline à dire cette défaite; mais il n’est pas question de reddition »…

(citation trouvée dans la plaquette du théâtre d’Ivry)

Et je pense à Polynice, le frère du camp des perdants, interdit même de sépulture

Au risque de radoter : la beauté de la musique du trio Joubran, cérémonie hypnotique qui s’accorde si bien avec Antigone. Je ne comprends pas l’arabe, j’espère que rien d’inacceptable n’est prononcé. Le minimum que je puisse faire, c’est écouter l’autre.

Une curiosité qui s’accorde bien à cette soirée : l’hommage du trio Joubran en Grec:

mon article précédent: ICI

Anima – Wajdi Mouawad

Incendies, le film m’avais éblouie dans sa fulgurance. J’ai vu la pièce après et ,j’ai été aussi scotchée que si je la découvrais.

« – Dites -moi, vous n’auriez pas vu passer un homme blessé à la figure?[….]

C’est un meurtrier.

– Nous sommes tous des meurtriers, tu ne le savais pas?

Non […..]Nous sommes tous des meurtriers mais certains choisissent de l’être. C’est tout. Un homme en tue un autre. Et alors? Est-ce qu’un homme n’est pas un animal?…. » dit FELIS SYLVESTRIS CATUS, le chat

Felis sylvestris catus

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le roman, Anima, s’ouvre sur un crime atroce. Cela aurait pu être un roman policier. Qui peut être capable d’une telle sauvagerie?  On découvre dans les premières pages l’identité du meurtrier. Cela aurait pu être le roman noir de la traque du mari, traque dans les forêts canadiennes, les grands espace de l’Ouest américain, Illinois, Missouri, Nouveau Mexique….road movie

« Donc . Réfléchis. si un homme est un animal et que, suivant les croyances des Indiens, chaque humain a un animal comme symbole de cette part invisible de son être magique, sa poésie, son totem, pourquoi l’homme en tant qu’animal, ne pourrait être cela pour son semblable en tant qu’humain? Et si cela est possible, il existe une probabilité qu’un homme tuant un homme tue aussi son propre totem. Ou l’inverse : le totem tuant sa part humaine…. »

C’est un roman choral. Les voix des témoins, les animaux, nommés par leur nom latin, animaux sauvages, moufette ou corbeau, animaux domestiques, chien, chats mais aussi, abeille araignée ou luciole, s’entremêlent et racontent la traque. L’intervention des animaux m’a interpellée. J’ai d’abord vu un regard diffracté, un peu comme l’œil à facettes des insectes, une manière de faire intervenir des odeurs, l’odeur de la peur colorée pour le chien, les signaux de détresse perceptibles par les animaux, auxquels nous sommes insensibles.

grus canadensis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Puis, j’ai pensé que ces animaux répondaient à la forêt canadienne, à la culture des Mohawks.

« La grue. comme celle que tu nous as apportée : Grus canadensis. Teha’no htetsihs en langue Wendat. Tu ne peux pas savoir, toi, la vision que tu as été pour nous. on t’a vu au bout de la route et je me suis dit que c’était le grand esprit en personne qui débarquait chez nous avec le miroir de nos Nations dans les bras : meurtries mais vivantes. [….] Tu nous offres la chance de guérir un oiseau sacré. Pour Jackson , pour Shelly, pour moi, c’est l’oiseau de nos parents, même si nos enfants ne savent même plus la distinguer d’un héron  ou d’un canard. Je n’ai jamais vu Sabra et Chatila, mais tu as eu raison de dire que nous sommes comme des frères puisqu’on se rencontre aujourd’hui à travers le même oiseau et un frère, on a envie de lui offrir quelque chose qui soit aussi fort que ce qu’on a offert. »

Cette explication ne tient pas longtemps, la plupart des animaux qui interviennent sont des animaux domestiques (si une araignée ou une abeille peut être considérée comme domestique….)

« les abeilles portent l’âme des morts »

 

 

 

 

Enfin, cherchant une explication au titre Anima, l‘âme, en contrepoint, j’y ai trouvé la présence des animaux, dont nous nions la possession d’une âme (sauf les Indiens justement). Le corbeau qui dévore les entrailles et les embryons d’un rongeur écrasé sur la route, la mouffette qui protège l’homme en projetant ses sécrétions puantes, sont-ils moins doués d’une âmes que les humains qu’on rencontre dans le roman? Le loup, qui choisit de deviner chien de l’homme qu’il a sauvé, est-il l’âme d’autres « loups pour l’homme » bien bipèdes et capable de parole?

Anima est un roman borderline, entre humanité et animalité, entre crimes monstrueux et solidarité, traversant les frontières géographiques comme celles des civilisations ou des religions, des exils indicibles. Fraternité inattendue  des nations autochtones et des Palestiniens de Sabra et Chatila. Il traverse aussi les langages, passant du français canadien, qu’on a envie de lire avec l’accent québécois, à l’anglais et à l’arabe libanais.

« .…je suis né d’un massacre il y a longtemps, ma famille a été » saignée contre le mur de notre jardin, et aujourd’hui, des années plus tard, à des milliers de kilomètres de là, la mécanique du sang semble remise en marche. [……] C’est ccomme un macabre jeu de piste qui se joue sur la Terre d’Amérique ou d’autres que moi, Indiens, colons, nordiste ou sudistes, ont traversé les mêmes carnages et je commence seulement à le pressentir….. »

Le meurtre a réveillé le souvenir d’autres meurtres, d’autres massacres, et par delà la poursuite s’ensuit une quête de la mémoire de l’exilé. Il n’est pas possible de résumer en quelques lignes ce roman complexe : il faut le lire.

 

Les Romantiques et le voyage en Orient (3)Chateaubriand : Itinéraire de Paris à Jérusalem

CHALLENGE ROMANTIQUE

De Smyrne, Chateaubriand va à Constantinople chercher les firmans qui lui permettront de poursuivre son voyage jusqu’en Terre Sainte.  Il ne veut pas rater Troie, mais n’y parvient pas.

J’attendais avec impatience la description deConstantinople. L’écrivain ne s’y attarde pas . Il tombe mal, au moment de la  révolte de Roumélie..  Mais surtout il « n’aime visiter que  les lieux embellis par les vertus ou par les arts. Je ne trouvais dans la patrie des Phocas et Bajazet, ni les unes ni les autres… »

A Jaffa, le voyage change et le ton aussi. En pèlerinage, Chateaubriand est reçu par des religieux. Il s’attachera à reconnaitre les Lieux Saints. Le voyage devient alors plus aventureux. Comme le tourisme moderne génère un cortège d’arnaques en tous genres, les pèlerinages sont l’occasion de pillage, de rançons et de violence. Alors qu’il avait traversé la Morée pourtant infestée de klephtes, d’armatoles et de bandits en une parfaite sérénité, en Palestine,il doit, pour éviter les tracasseries des autorités, se mettre sous la protection de tribus qui se disputent la « protection » des pèlerins, se déguiser, cacher son identité pour atteindre le Jourdain et la Mer Morte.

 

 

 

 

Ces aventures pimentent le récit un peu trop piétiste à mon goût. Chateaubriand prend au pied de la lettre les Ecritures, il trouve la Maison de Pilate, reconnait la Probatique (citerne où l’on purifiait les brebis des sacrifices). Je m’agace un peu de la naïveté de celui qui croit qu’Hélène a vraiment retrouvé la Vraie Croix…Le pieux pèlerin, en quête des décors de ses Martyrs, ne nous épargne aucun détail. La précision de ses descriptions, son exégèse des textes est d’une réelle maniaquerie. Vais-je encore le suivre ? Et bien oui, parce qu’il mène rondement l’enquête des Sépulchres des Rois et à nouveau adopte la démarche de l’archéologue, ou de l’historien de l’art examinant les indices avec minuties, démontant les diverses hypothèses.

prise de Jérusalem par les Croisés via Wikipédia

Jérusalem est le siège du saint Sépulcre mais c’est aussi le théâtre des Croisades. Les chevaliers passionnent Chateaubriand (il me semble qu’un ancêtre croisé était évoqué à Combourg). Il adopte un parti extrémiste :

« Qui oserait dire que la cause des Guerres Sacrées fut injuste ? Où en serions-nous, si nos pères n’eussent repoussé la force par la force ? Que l’on contemple la Grèce, et l’on apprendra ce que devient un peuple sous le joug des Musulmans… »

Peut être est-ce ce souvenir des Croisés qui fait embrasser aux Occidentaux la cause des Grecs chrétiens ? Peut- être cette réflexion explique pourquoi Chateaubriand n’a pas aimé Istanbul ? Son antipathie pour les Turcs qui lui ont procuré les firmans  et qui lui ont facilité le voyage, est viscérale. C’est pourtant méconnaissance de l’histoire, du sac de Constantinople par les Latins en 1204. Je n’ai que peu de sympathie pour les Croisades sanguinaires et pour le fanatisme, pas plus d’ailleurs pour … »Saladin  (qui) ne voulut pas entrer dans la mosquée convertie en église par les chrétiens sans en avoir fait laver les murs avec de l’eau de rose. Cinq cent chameaux  suffirent à peine pour porter toute l’eau de rose employée pour cette occasion…. »

Pour décrire Jérusalem, Chateaubriand cite l’Evangile, Flavius Josèphe , mais aussi le Tasse et Racine. Quelle poésie, ces vers d’Athalie ! Quelle surprise de lire en italien La Jérusalem délivrée « poème des soldats : il respire la valeur et la gloire, et comme je l’ai dit dans les Martyrs sembler être écrit sur un bouclier… »

On ne plane pas toujours dans les cimes de la poésie : Chateaubriand ne nous fait grâce d’aucun détail même le carnet des courses consignées par son drogman Michel (en italien, avec des fautes dit l’écrivain, je ne les ai pas trouvées). Il a vite vaincu mon agacement laïc et a su m’enchanter. La conclusion de son séjour à Jérusalem est l’adoubement à l’ordre de chevaliers du Saint Sépulcre dans l’église du Calvaire à douze pas du tombeau de Godefroi de Bouillon. Quelle fin romanesque, et romantique ! » avec ce brillant diplôme de chevalier on me donna mon humble patente de pèlerin…. »

Le retour par l’Egypte, la Tunisie et l’Espagne est écrit avec beaucoup moins de détails et d’un ton très alerte. A son escale d’Alexandrie, il remonte le Nil de Rosette au Caire pour voir les pyramides, rencontre des « mamelouks français » anciens soldats de Bonaparte restés en Egypte au service de Mohamad Ali Pacha, portant de longues robes de soie et des turbans blancs…A Alexandrie il relève les inscriptions de la colonne Pompée »au très sage Empereur protecteur d’Alexandrie Dioclétien, Auguste Pollion préfet d’Egypte »,  hasard qui s’articule avec les Martyrs ?

Le voyage du bateau commandé par un Ragusois pour atteindre Tunis est une véritable Odyssée.

Tunis, c’est bien sûr Carthage et la ville de Didon. Chateaubriand en profite pour citer Virgile et Strabon mais surtout pour nous faire une magistrale leçon d’histoire antique en évoquant les personnages fameux, Hannibal et Scipion l’africain, Massinissa, mais aussi Sophonisbe. Guerrier virils s’affrontent, femmes fatales que Didon et Sophonisbe ! la leçon d’histoire ne s’arrête pas sur les ruines fumantes de Carthage. La république romaine s’effondre, l’empire lui donnera un nouveau lustre. Saint Augustin, les Barbares complètent le tableau.

Conclusion terrible de l’itinéraire : « …..la mort de Saint Louis si touchante, si vertueuse, si tranquille, par où se termine l’histoire de Carthage….[……] Je n’ai plus rien à dire aux lecteurs ; il est temps qu’ils rentrent avec moi dans notre commune patrie…. »

 

 

Les romantiques et le voyage en Orient(2) : Itinéraire de Paris à Jérusalem – Chateaubriand en Grèce

CHALLENGE ROMANTIQUE

Chataeaubriand de mes années lycée

Encore mille mercis à Claudialucia qui m’a entrainée dans l’aventure romantique sur les pas de Chateaubriand. D’abord à Saint Malo et Combourg, maintenant sur l’Itinéraire. Des années du lycée, j’avais gardé une image rebutante de Chateaubriand. Avec la suffisance de l’adolescence j’avais décidé, sans lire plus loin que Lagarde et Michard, que l’auteur de Mémoires d’Outre-tombe, du Génie du Christianisme ou des Martyrs ne pouvait être qu’un infâme raseur. Nous étions une classe dissipée, Polyeucte en avait fait les frais : lue avec l’accent pied noir, la pièce avait acquis un pouvoir comique délirant.

Il a fallu attendre des décennies pour que je me décide à suivre Chateaubriand et je ne l’ai pas regretté. En 1806, trois ans avant Byron, 9 ans après que les Iles Ioniennes ne deviennent français par la paix de Campoformio, il entreprend seul le Pèlerinage aux Lieux saints, le voyage en Orient, embarque à Trieste sur un vaisseau qui le mène à Modon(Methoni) et à Coron au sud du Péloponnèse qu’on appelait alors la Morée.

 

Au large d’Otrante

«… j’étais là sur les frontières de l’antiquité grecque, et aux confins de l’antiquité latine. Pythagore, Alcibiade, Scipion, césar, Pompée, Auguste, Horace, Virgile avaient traversé cette mer…. »

L’érudit se double d’un aventurier. Il traverse la Morée, évitant le Magne en révolte contre le Sultan, accompagné de Joseph à son service, d’un janissaire pour la sécurité, d’un guide grec, il chevauche dans des contrées sauvages. Le pacha de Morée installé à Tripolizza le reçoit, lui accorde les firmans qui lui donneront le droit de voyager – même au frais du sultan , ce dont il n’abusera pas. Entrevue pittoresque, épisode comique du refoulement de Joseph qui avait cru bon de s’enturbanner. Le Pacha veut savoir si Chateaubriand a combattu en Egypte, lui-même a été fait prisonnier des Français à Aboukir ! L’étape suivante est Mystra où il cherche Sparte et le tombeau de Leonidas, s’essaie à l’épigraphie : a-t-il retrouvé le socle de cet autel du Rire ?

« …L’autel du rire subsistant seul au milieu de Sparte ensevelie offrirait un beau sujet de triomphe à la philosophie de Démocrite… »

Quel plaisir de chevaucher avec un poète érudit  qui se promène avec émotion sur les bords de l’Eurotas, visite Mycène où il retrouve le tombeau de Clytemnestre et d’Egisthe, et Corinthe. Poursuivant les antiquités, c’est aussi un observateur de ses contemporains. Un épisode symbolise la tyrannie des agas et des pachas sur les pauvres grecs :

« le commandant (le pacha)se leva avec effort, prit sa carabine, ajusta longtemps entre les sapins et lâcha son coup de fusil. Le Turc revint après son expédition,  se rasseoir sur sa natte aussi tranquille t bonhomme qu’auparavant. Le paysan descendit à la garde, blessé en toute apparence car il pleurait et montrait son sang. On lui donna cinquante coups de bâtons pour le guérir…. »

Un carton, pour montrer son habileté de tireur et la valeur de sa carabine !

Il visite Athènes accompagné par un antiquaire  –on dirait archéologue aujourd’hui – Monsieur Fauvel. Athènes n’est plus qu’une pauvre bourgade :

« O Solon ! o Thémistocle ! Le chef des eunuques noirs propriétaire d’Athènes et toutes les autres villes de la Grèce envient cet insigne bonheur aux Athéniens… »

Le capitaine autrichien qui devait le reprendre au Cap Sounion ne l’a pas attendu. Il traversera l’Archipel – les Cyclades – sur les petites embarcations grecques,  jusqu’à Tinos puis sur une felouque hydriote jusqu’à Smyrne ayant pour équipage une famille. Quel plaisir de naviguer avec lui, passer près de Scyros où Achille passa son enfance,  Délos célèbre par la naissance de Diane et d’Apollon, par son palmier : Naxos qui me rappelait Ariadne, Thésée Bacchus….Scio…la felouque était lavée, soignée et parée comme une maison chérie…. »

Les romantiques et le voyage en Orient(1) : Byron

CHALLENGE ROMANTIQUE

Byron en tenue albanaise (wiki)

Je me suis inscrite au challenge de Claudialucia pour le Voyage en Orient. N’étant guère romantique,  mais voyageuse, j’ai saisi cette opportunité pour un voyage dans le temps.

J’ai commencé avec Byron et Childe Harold, et j’avoue que l’embarquement a été laborieux. D’abord, j’ai téléchargé le poème sur mon ordinateur et cette lecture  électronique n’était pas une bonne idée : un court poème qui tient entier sur l’écran, accompagné ou non d’un tableau, comme sur le blog de Claudialucia, c’est un enchantement. Des centaines de vers défilent, sans le repère de la page, c’est très fatigant et peu satisfaisant. Je cherchais le combattant de  l’indépendance grecque et les envolées lyriques d’une Grèce antique imaginaire m’ont un peu déçue.

 

J’avais découvert Byron dans l’anthologie de Duchêne : LE VOYAGE EN GRECE (coll. BOUQUINS) que j’emporte régulièrement. Son  journal de Céphalonie, ses lettres d’Athènes et de Missolonghi – où il est mort – m’avaient enchantée. Sa rencontre avec Ali Pacha à Tépelen – le Bonaparte mahométan – les costumes pittoresques des Albanais – les paysages de montagne:

Ali pacha de Ioannina (via blog de Thierry Jamard)Ali pacha (blog de Thierry Jamard)

… »Je n’oublierai jamais l’étrange spectacle de Tépelen à notre arrivée ; il était cinq heures du soir, le soleil déclinait ; cela m’a fiat penser (avec néanmoins quelque modification de costume) à la description que fait Scott du château de Branksome dans son lai et au système féodal/ Les albanais dans leur costume( le plus magnifique du monde : long kilt blanc, manteau brodé d’or, veste et gilet en velours cramoisi à brandebourgs dorés, pistolets et poignards incrustés d’argent), les Tartares en bonnets pointus, les turcs vêtus de pelisses et enturbannés…. »

Dans une lettre de Patras, malade, il ironise sur son sort. En vers, c’est léger et drôle

le siège de tripolizza par Zografos Makriyannis (via Wiki)

Byron raconte aussi les guerres d’indépendances auxquelles il s’est associé, fait ses comptes quand il engage ses Souliotes.  Le personnage est fascinant. Dans  le même ouvrage par Edward John Trelawny, cite les intrigues entre les factions, Hydriotes, Maniotes, Klephtes…des luttes de la toute jeune Grèce.

 

 

Byron en Grèce – Childe Harold

CHALLENGE ROMANTISME

ULYSSE ET CALYPSO

Ulysse et Calypso - Arnold Böklin - Wiki trouvé dans http://art-magique.blogspot.fr/2011/05/lodyssee-la-nymphe-calypso.html

Des îles Calypso saluons les délices:

 Au sein de l ‘Océan, le groupe fraternel

Au voyageur encore offre des bois propices;

 Mais là n’est plus la nymphe à pleurer un mortel;

 Ces rochers ne sont plus témoins de son attente,

Quand ,pour une autre épouse  ,il put la délaisser;

 Ici ,le fils d’Ulysse échappe à cette amante,

C’est de là que Mentor à fuir vint le presser:

 L a nymphe-reine ,aux pleurs dut encor s’abaisser

retour des Balkans: une promenade dans Istanbul : Orhan Pamuk le livre noir

De retour des Balkans, je rêvais d’Istanbul, Byzance, Constantinople, Tsarigrad…Il était temps d’ouvrir le Livre noir qui attendait son tour sous la pile, acheté à la suite de la lecture de  Mon Nom est Rouge qui m’avait enthousiasmée.

Je ne suis pas entrée d’emblée dans ce gros livre (716p). L’intrigue m’a d’abord paru mince : Rouya, femme au foyer, disparaît du domicile conjugal, son mari Galip, avocat un peu terne, la cherche dans la ville, chez son premier mari, ses amies d’enfance…Cette quête est le prétexte de déambulations dans Istanbul – ce que je cherchais.

Là où la lecture se complique, c’est que des chroniques d’un journaliste célèbre, Djelâl,  le cousin de Galip et le demi-frère de Rouya, interrompent le cours logique du livre. On ne sait plus qui est le narrateur, Galip ou Djelâl ? Ces chroniques sont parfois fort anciennes. Spirituelles,  elles racontent Istanbul avec originalité. Je me laisse porter par ces nouvelles qui évoquent les Mille et Unes Nuits. Elles enchaînent de courts épisodes triviaux comme la description d’une épicerie de quartier, ou le puits d’aération d’un vieil immeuble, avec des digressions fantastiques : le jour où les eaux du Bosphore se retireront….et des critiques politiques. On oublie Galip et Rouya, on se passionne pour un prince ottoman. Le plus étrange est que Djelâl a, lui-aussi, disparu et que sa recherche mobilise plus le mari délaissé que celle de sa femme.

Au bout de 200 pages, je suis emportée, après 400, conquise.

Dans la deuxième partie, Galip enfermé dans l’appartement de Djelâl, cherche des indices dans les chroniques. Et les mots « indices », « signes » et « mystères» font des apparitions plus que récurrentes dans le texte. Il s’agit de déchiffrer des signes, dans les textes mais aussi dans les photos que le journaliste a collectionnées. Des Mille et Unes Nuits, le lecteur se trouve propulsé dans les textes fondateurs et dans le Mesnevi du poète mystique Mevlâna :

« Tout comme les Mille et Unes Nuits, le Menesvi est une composition étrange et désordonnée, où une deuxième histoire commence alors que la première n’est pas terminée, où l’on passe à la troisième avant la fin de la deuxième….tout comme on se lasse d’une personnalité pour en choisir une autre… »

« l’important  n‘est pas de créer mais de pouvoir dire quelque chose d’entièrement nouveau à partir de chef d’œuvres merveilleux créés au cours des siècles… »

La structure du livre s’explique. La promenade dans Istanbul traverse les siècles. Et prend tout son relief ! Ce n’est pas la ville touristique, ni celle des romans historiques. Mais toute une accumulation, une stratigraphie dans les sédiments qui se sont accumulés, les tunnels secrets. C’est aussi un imbroglio de secrets, conspirations, et même de sectes comme ce Houroufisme, de Fazllalah d’Esterabad(1339), prophète,  faux Messie,  dans le chapitre « Les secrets des lettres et la disparition du secret » où les adeptes de cette secte et peut être Djelâl, lisent des lettres sur les visages pour y découvrir des signes. En 1928, la Turquie adopta l’alphabet latin mais la lecture des lettres sur les photos ne s’interrompt pas pour autant. Plaisir des jeux de lettres poussé à l’extrême : Djelâl était aussi auteur de mots croisés pour son journal. Ce livre-fleuve déborde aussi sur d’autres thèmes « être soi-même » est une recherche constante des personnages. Galip devient Djelâl. Et si « être soi-même c’était raconter des histoires ? On revient au plaisir de l’écriture.

«… Car rien ne saurait être aussi surprenant que la vie. Sauf l’écriture, oui bien sûr, sauf l’écriture qui est l’unique consolation. »

Odessa Transfer – Chroniques de la mer Noire – Collectif ed. Noir sur Blanc

BALKANS/

Le soir de notre retour de Crète, sur Arte nous avons visionné le documentaire :Seuthès, le roi Thrace, et c’est ainsi que notre voyage en Bulgarie s’est décidé! Depuis je n’ai pas quitté les Balkans (tout en restant dans ma chambre). Premier voyage cinématographique, onirique et envoûtant Le Regard D’Ulysse d’Angelopoulos qui m’a emporté par taxi, train et même péniche à travers la Grèce,  l’Albanie, la Macédoine, la Bulgarie et la  Roumanie pour arriver à Sarajevo en pleine guerre. Second voyage sur les mêmes itinéraires avec Maspéro dans Balkans-Transit illustré par Klavdij Sluban.

Odessa transfer m’offre un périple autour de la Mer Noire dans le même registre. Cet ouvrage rassemble 14 textes écrits par 14 auteurs différents, rangés dans l’ordre des aiguilles d’une montre.

Le voyage commence en Géorgie à Batoumi « BATOUMI: UNE VILLE A L’ODEUR DE FUITE » d‘Aka Morchildazé. Reportage? texte poétique?Pas plus que les autres textes, j’arrive à le définir.

EAU AMERE (Istanbul et la rive turque de la mer Noire) d’Eminé Sevgi Özdamar est une sorte de méditation à la suite de l’assassinat de Hirant Dink à Istanbul. » Mer Noire, Mer Noire, Ta mer est devenue Noire«  Ece Ayhan. Méditation poétique, souvenirs anciens d’une mer hospitalière, dispensatrice de bonheur alors qu’Arméniens, Grecs, Turcs se parlaient : « Dans le fond de mon sein , tout au fond de moi, entre les algues il y a une vieille femme morte qui s’appelle Kiriaki Sergianadou. Écoutez vous trois cette vieille Grecque du Pont chanter une chanson populaire en turc. … » Elle m’appelle (dit la Mer Noire) Efksinos Pontos . Efksinos signifie qui donne le bonheur…..Eminé, la Turque, retrouve le langage de la Mer Noire à Thessalonique, la Grecque et pleure l’Arménien assassiné.

SUR LA ROUTE D’ISTANBUL  est une sorte de carnet de route d’un journaliste polonais, Andrzej Staziuk, qui se souvient qu’autrefois Pologne et Lituanie s’étendaient jusqu’à la Mer Noire combattant les Ottomans. Toujours à cheval, dans les steppes... »pas des chevaux de mer : des chevaux cosaques, tatars, turcs, sarmates, scythes ou mongols »..…,mélangeant le Baroque et le byzantin…

L’ÎlE DES BIENHEUREUX racontée par Sybille Lewitscharoff, au large de la Bulgarie entre Burgas et Varna existe-t-elle vraiment? « elle a surgi de la mer une nuit, alors que les mortels ordinaires ignoraient tout du malheur et de la haine que les Bulgares attireraient bientôt sur leurs têtes ». Qui est donc Haralampi Oroschakoff? le texte se termine avec de déroutants Macédoniens…..

Takis Theodoropoulos raconte LA CONQUÊTE DU PONT EUXIN, je me retrouve en pays de connaissance : Jason, les Argonautes, Médée sont des personnages familiers. 

« Pour quelle espèce de raison la poésie grecque, et ce depuis ses tout  premiers pas, a-t-elle à ce point surestimé la figure d’Ulysse, et n’a-t-elle fini par s’intéresser à celle de Jason que des siècles plus tard? »

Euxeinos (hospitalier) ou Axeinos la Mer Noire?La mer familière aux Grecs est la Méditerranée, l’Égée avec toutes ses îles.

Theodoropoulos raconte aussi l’Anabase (le seul texte que j’aie déchiffré en VO) ….

PONTOS AXEINOS est le titre du texte de Mircea Catarescu, écrivain roumain qui, de Constanta  évoque la figure d’Ovide exilé là. Ovidiu, prénom si répandu en Roumanie, ….devant une Mer Noire prise dans les glaces. Écrivain des métamorphoses.

Justement, MÉTAMORPHOSES est le titre de la nouvelle suivante d’Attila Bartis, Roumain d’expression hongroise, ou Hongrois(?) (Le canal du Danube et la péninsule Balkanique) en est le sous-titre, évoquant Kafka dès les premières lignes. Kafkaïenne est l’entreprise de travail forcé comparée à la tectonique des plaques censée engloutir la péninsule balkanique. Griffonnages sur la relégation d’Ovide, griffonnages sur l’empire ottoman, griffonnages sur divers centres d’intérêt, griffonnages qualifie-t-il ses écrits qui auront pour titre Métamorphoses et non pas La Métamorphose, clins d’œil à Ovide et à Kafka.

L’ÉTÉ DES SCARABÉES DE 2 MAI (le littoral roumain de la Mer Noire) de Katja lange-Müller est une nouvelle plutôt pessimiste.

Nicoleta Esinencu est Moldave et écrit en vers 7km(de Chisinau au septième kilomètre) raconte les mécomptes des Moldaves qui ont vu leur vie se compliquer, les tracasseries administratives les empêchant de rejoindre la Mer, les divers trafics…

Karl-Markus Gauss, écrivain autrichien, évoque Odessa dans L’INCESSANTE MIGRATION

« Décision fut prise en 1794de faire jaillir de terre une ville où l’on attirerait des représentants de nombreuses nationalités grâce à de multiples privilèges – liberté religieuse… »

Habitée par des Russes, des Juifs, des Arméniens, des Grecs, des Ukrainiens, des Bulgares, des Allemands, classique pour la Mer Noire, mais aussi des Levantins, des cubains, des Africains, Coréens et Malais…. cosmopolite ,berceau des génies de la musique son marché aux légumes est tout aussi coloré!

LE PASSEPORT DE MARIN (la côte de la Crimée) de Serhiy Zhadan est une nouvelle mettant en scène des jeunes perdus entre trafics et  beuveries, des ouvriers moldaves abandonnés dans un chantier arrêté. Assez désespéré ce futur post-soviétique!

Soviétique ou Post-soviétique, LES ENFANTS D’ORLIONOK  de Katia Petrovskaïa? Un camp de jeunes pionniers dans la grande tradition pédagogique de Nadejda Kroupskaïa avec ses spoutniks, ses enfants-garde-frontière les « Guetteurs« , le « camp des Komsomols » et pourtant les éducateurs sont des soutiens de Poutine et le texte est contemporain.

Enfin, un dernier reportage sur l’Abkhazie referme le tour de la Mer Noire. UNE CHANCE DE REJOINDRE LE MONDE  de Neal Ascherson analyse la situation de ce micro-pays entre Géorgie et Russie. J’aurais été bien incapable de situer l’Abkhazie avant de lire ce livre.

Dans mon résumé j’ai oublié de signaler les très belles photos en Noir et Blanc – c’est aussi le nom des éditions – panoramiques pris sur les plages de la Mer Noire. Elles ne correspondent  pas toujours au pays des textes où elles sont intercalées. Qu’importe si les parasols et les baigneurs bulgares se trouvent entre la Crimée et la Moldavie?

C’est un livre que je rendrai à regrets à la bibliothèque. Un livre que j’aurais aimé garder, relire au retour de  notre visite à la Mer Noire. Extraordinaire diversité et en même temps parfaite cohérence dans la construction. Chaque texte est à sa place et la lecture n’est jamais décousue. Poésie et reportage, reportage et roman, imaginaire et réalité.

 

 

 

 

 

 

 

 

Du sang sur la soie – Ann Perry – Polar Byzantin

POLAR BYZANTIN

prise de Constantinople -fresque roumaine

…. »Je suis byzantine. Cela veut dire que je suis à la fois sophistiquée et barbare. »

déclare Zoé, figure principale de l’intrigue.

« C’est Byzance! »Synonyme de richesse et d’abondance. En ce sens ce roman de 975 pages est sur-abondant. Gros pavé. Riche de reconstitutions historiques de décors exotiques. Les héros nous promènent à Constantinople où se déroule la majeure partie de l’action, mais aussi à Rome, à Venise, Palerme, Jérusalem et même à Sainte Catherine du Sinaï.

Byzantine,  l’intrigue compliquée que devra dénouer la narratrice, médecin.   Constantinople  encore dévastée par la IVème Croisade de  1204, se remet à peine de ses ruines 70 ans plus tard. Les familles impériales, Comnène, Lascaris, Cantacuzène, contestent l’autorité de Michel Paléologue. Les complots et les vengeances se succèdent : poisons et poignards utilisés avec cynisme et cruauté.

prise de Constantinople - fresque roumaine

Byzantines encore les implications religieuses, querelle du Filioque, adoration de l’icône de la Vierge miraculeuse protégeant la ville. Michel Paléologue craignant une nouvelle croisade avec des exactions des Latins, choisit de faire alliance avec le Pape pour se protéger des ambitions de Charles d’Anjou, Roi de Sicile. L’orthodoxie se sent menacée.

Byzantines encore la sophistication des amours, l’intervention des eunuques, la confusion des sexes et des genres.

Constantinople est à la frontière des puissances orientales , la Horde d’Or, les Seldjoukides, les Arabes …Rempart de la chrétienté? ou Carrefour des influences orientales?

C’est donc un roman historique très dépaysant qui raconte une période passionnante pendant que six papes se succèdent à Rome, faisant et défaisant les alliances,  trois doges à Venise, s’achevant avec les Vêpres siciliennes qui remettent en question les rapports de force.

Cependant, dans cette abondance de reconstitutions historiques, le propos se dilue un peu. Roman choral où tantôt la narratrice-médecin byzantine, laisse la parole, aux légats du pape, ou à l’envoyé du doge de Venise. On perd de vue l’intrigue qui doit être élucidée : le bannissement de Justinien Lascaris.

J’ai été toujours intéressée par l’histoire, mais pas tout à fait séduite. Il manque la pointe d’épice, le « je-ne-sais-quoi » qui fait qu’on y croit vraiment, et qui fait la différence entre un Roman Historique et un grand roman.