L’Apiculteur d’Alep – Christy Lefteri – Seuil

LA ROUTE DE L’EXIL

Donner un nom, une histoire, à ceux qui traversent la Turquie, la Grèce, aux demandeurs d’exil.

Afra et Nuri Ibrahim, syriens,  sont arrivés dans une petite ville côtière d’Angleterre et demandent l’exil. Nuri était apiculteur et Afra peintre. Ils ont quitté Alep quand leur fils Sami est mort dans une explosion. Afra a perdu la vue.

Le livre raconte leur histoire heureuse en Syrie avant le désastre. Il raconte aussi leur Odyssée à travers l’Europe, la passage sur un canot avec un petit garçon Mohamed qui disparait mystérieusement. Passage dans un camp sur une île grecque, puis longue attente à Athènes. Comment se reconstruire de ces traumatismes?

Coïncidence? Après les Abeilles grises de Kourkov, c’est le deuxième livre que je lis cette année associant abeilles et guerre. Est-ce la parfaite société des abeilles qui est comparée à la barbarie des hommes? où est-ce la conscience de la fragilité des abeilles, et des hommes dans ces tragédies de Syrie et d’Ukraine?

J’ai lu L’Apiculteur d’Alep avec beaucoup d’empathie pour ces personnages. Mais il manque un quelque chose pour faire de cette histoire exemplaire un grand livre. La perte d’un enfant est une tragédie indicible et la traversée de l’Europe par Afra aveugle et presque mutique est difficile à imaginer. Je n’ai ressenti que le désespoir et pas l’histoire d’amour fou promis par la banderole!

 

La Tour d’Ezra – Arthur Koestler – livre de poche

RELECTURE/ISRAEL

A la suite de la lecture du Khazar rouge de Shlomo Sands j’ai lu La Treizième Tribu, l’empire Khazar d‘Arthur Koestler qui m’a beaucoup intéressée.  Voici que je trouve dans une boîte à livres, La Tour d’Ezra dans la vieille édition de 1966,le même livre de poche que j’ai lu, adolescente, il y a plus de 50 ans. La Tour d’Ezra et Exodus de Leon Uris étaient la légende dorée d’Israël,  enflammant la romantique adolescente rêvant de la société idéale qu’était le kibboutz….

La Tour d’Ezra supportera-t-elle la relecture ?

Commençons par la dédicace, ambigüe : à la fois à la mémoire de Jabotinsky et à ses amis d’Ain Hashofeth (Hashomer Hatzair), du kibboutz Heftsibah (que Arthur Koestler a voulu  intégrer,  refusé). Etrange mélange idéologique. Cette ambiguïté va planer dans le courant du livre. Joseph, le héros de la Tour d’Ezra est  un des fondateurs du kibboutz. L’histoire s’ouvre avec l’arrivée de nuit, sur la colline, des pionniers qui érigent d’abord la tour puis installent les premiers bâtiments et doivent défendre la colonie des attaques de leurs voisins du village palestinien proche. Histoire héroïque, enthousiasme de ces jeunes idéalistes. On suit avec bonheur cette évocation de la vie quotidienne des pionniers, leurs premiers succès, les discussions idéologiques.

En revanche, leurs voisins palestiniens ne sont pas décrits à leur avantage. Le mukhtar et ses fils sont caricaturaux, misère crasse, jalousies…De ma première lecture, je ne me souviens de rien. Peut-être,  moi-même ne voulais-je pas les voir? Certains pionniers, les plus à gauche, souhaitent des relations de bon voisinage ; on ne le voit pas agir. Cette position politique provoque des conflits au sein de la communauté mais ne se traduit pas dans les faits.

Au cours de l’histoire, on voit s’exacerber le nationalisme juif qui n’existait pas au début du roman. Un premier personnage quitte la commune pour rejoindre les terroristes. Certains le traitent de fasciste et préfèrent couper les ponts, ce n’est pas le cas de tous. Un second  personnage de premier plan choisit la lutte armée et la clandestinité. En parallèle, la situation des Juifs européens empire et la publication du Livre Blanc britannique qui bloque l’entrée des Juifs persécutés en Palestine et l’interdiction acquisition de nouvelles terres rend la situation difficile et conforte les terroristes dans leurs actions contre le pouvoir britannique. Arthur Koestler raconte l’histoire en prenant partie pour l’Irgoun et même le Groupe Stern (citation de poèmes de Yair (Abraham Stern). Il décrit les pratiques terroristes sans chercher à les voiler y compris dans les aspects les plus caricaturaux .

Un autre aspect m’a mis mal à l’aise c ‘est l’emploi du mot « race », tabou aujourd’hui, mais pas en 1945! Caractériser la « race juive » en utilisant les poncifs des antisémites, même en justifiant ceux-ci par la persécution millénaire, n’est pas lisible pour le lecteur d’aujourd’hui. En revanche, les observations concernant les Anglais, odieux en colonisateurs mais gentils, polis sur leur île, sont plutôt plaisantes.

Le personnage de Koestler lui-même a été ressenti longtemps comme ambigu, non pas dans sa position vis-à-vis du sionisme mais plutôt avec ses écrits sur le stalinisme et ses conflits avec les intellectuels communistes ou compagnons de route du PCF. J’ai trouvé un podcast passionnant sur l’appli RadioFrance CLIC ainsi que CLIC. 

 

 

L’Île aux Arbres disparus – Elif Shafak – Flammarion

TURQUIE/CHYPRE

J’aime bien l’auteure Elif Shafak dont j’ai apprécié L’Architecte du sultan, Crime d’honneur, Bonbon Palace. J’avais bien envie de faire un tour à Chypre visitée il y a maintenant bien longtemps, dernier prétexte pour lire ce livre : j’ai trouvé par l’intermédiaire de Jostein et de Pativore le Challenge turc. 

 

« Les arbres sont des gardiens de la mémoire. Entremêlés à nos racines, cachés dans nos troncs, courent les tendons de l’histoire, les décombres de guerres où personne n’a rien gagné, les ossements des disparus. L’eau aspirée par nos rameaux, c’est le sang de la terre, les larmes des victimes, l’encre de vérités encore niées. Les humains, en particulier les vainqueurs qui tiennent la plume au moment de rédiger les annales de l’histoire, ont tendance à effacer autant qu’à documenter »

Le narrateur principal n’est pas un être humain mais un figuier, témoin d’une histoire longue puisqu’il a été planté au temps d’Abdülhamid II en 1878, au temps où ce dernier a cédé par un accord secret l’administration de l’île à la reine Victoria en échange de sa protection contre une agression de la Russie.

« Le temps arboréen est cyclique, récurrent, pérenne ; le passé et l’avenir respirent en un même moment, et le
présent ne coule pas nécessairement dans une seule direction ; au contraire il dessine des cercles à l’intérieur de cercles, comme les anneaux que vous découvrez quand vous nous coupez. Le temps arboréen s’apparente au temps des histoires – et comme une histoire, un arbre ne pousse pas en lignes parfaitement droites, courbures impeccables et angles droits précis, mais il se penche et se tord et bifurque en formes fantastiques, projette des branches de prodige et des arcs d’invention. »

Comme le figuier a vu Chypre passe sous administration britannique, il voit plus tard la décolonisation et le départ des Anglais en 1960 puis les troubles intercommunautaires et enfin le débarquement des troupes turques en 1974 et la partition de l’île en deux zones. L’île aux arbres disparus est un roman historique non pas écrit par les vainqueurs mais par un arbre….

Le figuier, témoin muet, raconte aussi une histoire d’amour, cachée celle de Defné (au nom de laurier) jeune fille turque, et de Kostas son amoureux grec. Une autre histoire est encore plus secrète celle  de Yiorgos et Yusuf les propriétaires de la  taverne construite autour du Figuier Heureux, turc et grec gays.

Aux émigrants et aux exilés de tous les pays, les déracinés, les ré-enracinés, les sans-racines. Et aux arbres que nous avons laissés derrière nous, enracinés dans nos mémoires

C’est aussi une histoire d’exil, de déracinement, Kostas, le père d’Ada, naturaliste de métier a prélevé une bouture du Figuier de la taverne pour le replanter à Londres où ils ont émigré. Pour qu’il supporte la froidure de l’hiver londonien, le figuier doit passer l’hiver enterré, pratique que j’ignorais :

Enterrer les figuiers dans des tranchées souterraines pendant les hivers les plus durs et les déterrer au printemps, c’est une tradition étrange mais très répandue.

Le figuier écoute aussi les histoires des oiseaux, des insectes dans son entourage immédiat. Mycorhizes, champignons, bactéries et signaux chimiques, les végétaux communiquent entre eux. Le figuier peut même affirmer que l’aubépine l’a prévenu que Ada n’était pas bien.

Kostas est naturaliste, c’est même un spécialiste internationalement reconnu, écologue, environnementaliste, qui se spécialise justement dans l’écosystème des figuiers. Ceci est un autre aspect tout à fait contemporain qui donne un intérêt scientifique au roman.

Vanessa cardui

Vous en apprendrez beaucoup sur les extinctions des chauve-souris, les migrations des papillons, des mœurs des fourmis et des abeilles….

 

 

Vous apprendrez également les recettes de cuisines chypriotes, les nuances entre les recettes grecques et turques par la tant d’Ada, Meriem qui va apporter à Londres, traditions rurales, superstitions, et proverbes…

 

C’est donc une lecture très riche, parfois un peu trop didactique en ce qui concerne les écosystèmes, mais très intéressante. L’auteure fournit même une liste bibliographique pour les lecteurs qui voudraient approfondir…

 

la Stupeur – Aharon Appelfeld –

LITTERATURE ISRAELIENNE

Encore dans cet ouvrage publié en français récemment, (avril 2022) en hébreu (2017) Aharon Appelfeld nous entraîne en Bucovine, sur les bords du Pruth  pendant l’occupation allemande et évoque le massacre des Juifs dans les petits villages. Alors que Mon père et ma mère, Tsili, Les Partisans  avaient pour narrateur un enfant-juif, le personnage principal, Iréna est une paysanne orthodoxe. 

Elle alla machinalement vers la fenêtre. Une scène sidérante s’offrit à ses yeux : le père, la mère et les deux filles étaient alignés devant l’entrée de leur magasin. le corps ceint d’un tablier bleu, la mère avait le buste penché en avant comme arrêtée en plein mouvement<; 

Le mari se tenait près d’elle dans ses vêtements gris habituels, un sourire flottant sur ses lèvres tremblantes, comme s’il était accusé d’une faute qu’il n’avait pas commise.

 » Qu’est-ce que c’est ça? » murmura Iréna en ouvrant sa fenêtre.

Elle les distingua mieux. leur position alignée lui rappela les enfants à l’école. C’était bien entendu une mauvaise comparaison. Ils se tenaient comme des adultes, sans piétiner et bousculer……

La stupeur : c’est celle d’Iréna, sidérée par le sort de ses voisins, les Katz que  le gendarme Illitch, sur ordre des Allemands fait d’abord aligner, puis agenouiller, creuser une fosse avant de les fusiller. L’épicier du village, sa femme et ses deux filles vont être assassinés devant tous les villageois qui déménagent leurs meubles, creusent la cour pour trouver des trésors enfouis. Seule, Iréna, les prend en pitié mais n’a pas le courage de s’interposer.

Iréna, simple paysanne ukrainienne, est  victime d’un mari violent, elle souffre de maux de tête. Adéla Katz, étudiante-infirmière était son amie d’enfance comme Branka, la simplette. Les parents ont toujours entretenu des relations de bon voisinage malgré l’antisémitisme virulent des paysans.

« les Juifs se sont infiltrés dans mon âme et ne me laissent pas en paix. »

A la suite du massacre, Iréna  décide d’aller dans la montagne visiter sa tante qui vit comme une ermite. Le remords de n’avoir pu aider ses voisins la tenaille, elle sent la présence des Juifs morts l’obséder. Elle trouve un peu de paix auprès de sa tante très pieuse puis d’un ermite, un sage. Elle entreprend une sorte de vie errante et interpelle les paysans dans les auberges où elle s’arrête :

« Jésus était juif. Il faut être clément envers ses descendants qui sont morts, et ne pas se comporter avec eux en usant de la force. Il faut les laisser s’installer aux fenêtres, marcher dans leurs cours et leurs maisons
abandonnées. Il est interdit de lever sur eux un bâton ou de leur jeter des pierres. »

Les hommes réagissent très violemment à ces paroles tandis que les femmes l’accueillent avec bienveillance, les prostituées, les femmes battues, les simples fermières la protègent.  Elle rencontre d’autres femmes sensibles au sort des juifs assassiné dans la région, l’une d’elle cache un enfant. Certaines la prennent comme une sainte, pensent qu’elle peut accomplir des miracles.

J’ai été étonnée de cette figure chrétienne mystique, parfois j’ai eu du mal à la suivre. Heureusement j’ai écouté Valérie Zenatti – la traductrice d’Appelfeld  par les temps qui courent et j’ai eu l’occasion d’écouter le poème de Celan : Todesfuge très impressionnant que Celan lit dans la vidéo ci-dessous : Celan est né comme Appelfeld à Czernovitz mais a continué à utiliser l’Allemand alors qu‘Appelfeld a choisi l’hébreu. 

Anselm Kiefer

 

Les Nuits de la Peste (2022) Orhan Pamuk – Gallimard

LIRE POUR LA TURQUIE 

Lecture au long cours : pavé de 683 pages !

« ce 22 avril 1901 où commence notre histoire, l’arrivée au large de l’île d’un vapeur non programmé, deux heures avant minuit, annonçait quelque chose d’extraordinaire. »

Ce roman-fleuve commence comme un roman policier :le pharmacien-chimiste Bonkovski Pacha, envoyé par le Sultan pour endiguer l’épidémie de peste sur l’île de Mingher, est assassiné. Le Docteur Nuri et son épouse Pakizê , en route vers la Chine pour un congrès sanitaire international, est rappelé en secret pour élucider ce meurtre.  Abdülhamid, le Sultan, grand lecteur de Sherlock Holmes a missionné ce dernier pour résoudre cette énigme en utilisant les méthodes du célèbre détective tandis que Sami Pacha, le gouverneur a plutôt tendance à obtenir des aveux par la torture.

« Au fond, peut-être que mon oncle Abdülhamid ne prenait pas cette histoire de Sherlock Holmes au sérieux, pas davantage que toutes les réformes qu’il a menées sous la contrainte des Européens. Le problème n’est pas tant que le sultan apprécie et parodie les mœurs européennes, mais que le peuple apprécie de bon cœur cette parodie. En conséquence, ne vous chagrinez pas trop. »

La narratrice, une historienne, plus d’un siècle après les faits  reconstitue l’histoire de la peste de Mingher  qui a proclamé son indépendance. Elle utilise les lettres de la Princesse Pakizê, présente sur l’île et témoin de l’histoire. La princesse, fille du Sultan Mourad V, déposé par Abdülhamid, a vécu recluse avec les pachas et sultans dans le sérail d’Istanbul. Orhan Pamuk nous raconte aussi la vie à Istanbul pour la famille règnante. L’empire Ottoman, au tournant du XXème siècle est « l’homme malade« , l’Empire se délite en guerres des Balkans, et luttes des Grecs de la Mer Egée (1897 la Crète est rattachée à la Grèce), la carte de l’Empire que le Sultan fait afficher est de plus en plus périmée…Les grandes puissances sont en embuscade.

 

En même temps, sur d’autres rivages Mustapha Kemal étudie à l’école militaire de Monastir (c’est moi qui fait le parallèle, l’auteur n’y fait aucune référence). Ce gros roman peut être lu comme un roman historique, d’ailleurs la narratrice racontera l’histoire jusqu’au XXIème siècle.

« Il fit des rêves et des cauchemars étranges, il montait et descendait sur les vagues d’une mer déchaînée ! Il y
avait des lions qui volaient, des poissons qui parlaient, des armées de chiens qui couraient au milieu des
flammes ! Puis des rats se mêlaient aux flammes, des diables de feu rongeaient et dépeçaient des roses. Le treuil d’un puits, un moulin, une porte ouverte tournaient sans relâche, l’univers se rétrécissait. De la sueur semblait goutter du soleil sur son visage. Ses entrailles se nouaient, il voulait s’enfuir en courant, sa tête s’embrasait puis s’éteignait successivement. Le plus effrayant, c’était que ces rats, dont depuis deux semaines on entendait les couinements aigus résonner dans les geôles, dans la Forteresse et dans tout Mingher, et qui prenaient les cuisinesd’assaut, dévoraient les nattes, les tissus, le bois, leurs hordes maintenant le pourchassaient dans tous les couloirs de la prison. Et Bayram Efendi, parce qu’il craignait d’avoir lu les mauvaises prières, fuyait devant les rats. »

C’est aussi l’histoire d’une épidémie de peste, maladie terrifiante puisque très létale et très contagieuse. Yersin, en Chine, (1894) a déjà mis en évidence la transmission par les puces des rats. Nous allons assister à toutes les phases de l’épidémie (un peu comme la Peste de Camus, et beaucoup comme récemment avec le Covid). D’abord l’incrédulité, puis des mesures pour limiter la contagion, fumigations, désinfections pièges à rats, enfin les confinements et quarantaines, mise à l’isolement de familles entières, hôpitaux saturés, et les révoltes des religieux, le fatalisme…

C’est aussi l’essor de l’identité nationale de Mingher. Au plus fort de l’épidémie, le major proclame l’indépendance. Tout un roman va se construire autour du personnage. Renaissance d’une langue locale (originaire de la mer d’Aral???) . Hagiographie, enrôlement de la jeunesse des école dans ce roman national. En filigrane, on devine certaines analogies. Introduction de l’idée de laïcité, pour éviter les conflits confessionnels entre musulmans et orthodoxes et aussi pour promouvoir les mesures sanitaires scientifiques face aux pratiques superstitieuses.

« Les eaux de la rivière Arkaz étincelaient sous le pont comme un diamant vert du paradis, en contrebas s’étendait le Vieux Bazar, et de l’autre côté, c’était la Forteresse, et les cachots sur lesquels il avait veillé toute sa vie. Il pleura en silence un moment. Puis la fatigue l’arrêta. Sous la lueur orange du soleil, la Forteresse semblait plus rose que jamais. »

Pour construire ce roman foisonnant, Pamuk a imaginé une île, il l’a décrit avec pittoresque. L’arrivée dans le port est grandiose. Il décrit des quartiers populaires, des rues modernes avec des commerces, des agences de voyage, des bâtiments officiels. On pense à Rhodes, à toutes les îles du Dodécanèse (la 13ème?) avec ses ruines byzantines, ses fortifications vénitiennes, puis ottomanes, son phare arabe. Peuplée pour moitié de Turcs musulmans et de Grecs orthodoxes. Certaines communautés sont absentes, un seul arménien, un peintre qui ne vit pas sur l’île, pas de Juifs… Ces absents m’interrogent.

Nous nous promenons avec grand plaisir dans le landau blindé dans les criques rocheuses ou dans les vergers des belles villas bourgeoises. Cela sent le crottin, les plantes méditerranéennes, mais aussi le lysol souvent, et les cadavres parfois. Le lecteur est immergé dans cette île merveilleuse de Mingher, il aimerait qu’elle existe pour y passer des vacances.

« Aujourd’hui, à l’heure où le gouvernement de la République de Turquie, un siècle et quelques années plus tard, redécouvre Abdülhamid – sultan tyrannique, certes, mais pieux, nationaliste et aimé du peuple, toutes qualités dignes d’éloges – et donne son nom à des hôpitaux, nous savons désormais, grâce aux historiens spécialisés, à peu près tout ce qu’il faut savoir sur la passion de leur cher sultan pour les romans policiers. »

Peut-on imaginer, entre les lignes, des allusions à la Turquie contemporaine?

Madame Hayat – Ahmet Altan – Actes sud

TURQUIE

Roman d’amour, roman d’apprentissage, c’est une très belle histoire, toute en nuances, toute en finesse que Ahmet Altlan a imaginée alors qu’il était emprisonné. 

Fazil, étudiant en littérature, ruiné à la suite de la faillite et du décès de son père, emménage dans une sorte d’auberge où vivent des personnages marginaux, un père et sa petite fille, un videur de boîte de  nuit excellent cuisinier, un pieux travesti, un Poète qui n’écrit guère de poésie mais plutôt des écrits politiques. Il a trouvé un travail comme figurant dans une émission de variétés à la télévision. Au cours d’un tournage, il fait la connaissance de Madame Hayat (madame la Vie), une femme d’âge mûr, très libre et très séduisante. Malgré la différence d’âge, de statut social, d’intérêt dans la vie, une relation amoureuse se trame. Madame Hayat a une personnalité originale : 

Telle était l’immense liberté que j’éprouvais en m’affranchissant des bornes du temps. Madame Hayat était libre. Sans compromis ni révolte, libre seulement par désintérêt, par quiétude, et à chacun de nos frôlements, sa liberté devenait la mienne.

Peut-être que la seule responsabilité que j’aie envers moi-même est de me rendre heureuse. Comme à l’instant, ce que tu essaies de ruiner…

Fazil rencontre aussi Sila, une jeune fille de son âge, également étudiante en littérature, dont la famille aisée autrefois, se trouve frappée d’ostracisme politique et ruinée. Ils ont en commun l’amour de la littérature. Sila est charmante, ils sont amoureux, ont un projet : émigrer au Canada et fuir la Turquie où des jeunes étudiants manquent de perspectives.

Le lien spécial nous unissait, Sıla et moi, un lien solide fait de plaisirs partagés, d’un passé semblable, d’une
passion commune pour la littérature, et surtout de toutes les catastrophes que nous avions vécues. Mais
nous ne savions que faire de ce lien, nous n’arrivions pas à nous décider, rester amis, devenir le confident
de l’autre, ou être amants.

Fazil mène ses deux relations amoureuses de façon aussi intense mais il devra choisir quand Sila va organiser leur expatriation. Partira? Restera?

L’auberge où loge Fazil se trouve dans une rue « chaude » de la ville, des individus munis de grands bâtons font régner l’ordre moral et même la terreur quand le Poète se verra contraint au suicide. Par touches subtiles, l’auteur montre la censure, l’ordre et la peur que la dictature instaure.

Faire une blague sur le gouvernement est devenu un crime. Dorénavant, interdit de blaguer.

Il est aussi question de littérature, du courage en littérature. Comment enseigner la littérature? Les enseignants font preuve de courage, et pas seulement en littérature.

« Le fond de toute littérature, c’est l’être humain… Les émotions, les affects, les sentiments humains. Et le produit commun à tous ces sentiments, c’est le désir de possession. Quand vous voulez posséder quelqu’un, vous rendre maître de son cœur et de son âme, c’est l’amour. Quand vous voulez posséder le corps de quelqu’un, c’est le désir, la volupté. Quand vous voulez faire peur aux gens et les contraindre à vous obéir, c’est le pouvoir. Quand c’est l’argent que vous désirez plus que tout, c’est l’avidité. Enfin, quand vous voulez l’immortalité, la vie après la mort, c’est la foi. La littérature, en vérité, se nourrit de ces cinq grandes passions humaines dont l’unique et commune source est le désir de possession, et elle ne traite pas d’autre chose. Tel est le fond. Il s’arrêta pour regarder la salle. — Comment changerez-vous ce fond-là ? »

Les Nétanyahou – Joshua Cohen

LITTERATURE AMERICAINE

Le titre complet est LES NETANYAHOU ou le récit d’un épisode somme toute mineur, voir carrément  négligeable, dans l’histoire d’une famille très célèbre

Si vous achetez ce livre pour avoir des détails sur la politique israélienne récente, ou sur les affaires concernant Benhamin Netanyahou vous allez être déçu! Cet « épisode » se déroule dans une petite ville américaine en 1959/1960. Bibi, le Nétanyahou le plus célèbre aujourd’hui, avait alors 10 ans et personne n’imagine sa future carrière. D’ailleurs, le Nétanyahou qui occupe le devant de la scène est son père Benzion venu postuler pour un poste d’enseignant au sein d’une petite université américaine.

Il s’agit donc d’un roman drolatique dans la veine de ceux de Philip Roth,  de Samuel Bellow, ou des films de Woody Allen, de cet humour juif newyorkais qui oscille entre nostalgie et farce.

« Non, j’affirme simplement que pour ma génération, un Juif avait de la chance de passer pour un blanc, que la
couleur la plus ouvertement honnie était le rouge, que l’écriture inclusive n’était pas encore à l’ordre du jour, et que pour chaque minorité la mode, autant que la plus sûre des protections, était à l’assimilation – et sûrement pas à la différenciation.) »

Le narrateur, Ruben Bloom,  est un universitaire, un historien, le seul juif de l’université Corbin. A ce titre, le directeur de son département le charge de faire partie de la commission de recrutement et d’accueillir Benzion Netanyahou.

Ruben Blum est un personnage fictif inspiré du critique de lettres américaines,  Harold Blum, ami de l’auteur. La visite de Benzion Netanyahou a vraiment eu lieu ( peut-être pas  toutes les péripéties).

Les parents, et beaux-parents de Ruben Blum offrent les spécimens de Juifs Newyorkais.  Les Blum,  modestes tailleurs d’origine russo-ukrainiennes, pratiquants tandis que les Steinmetz, les parent d’Edith d’origine de Rhénanie sophistiqués. Rivalité entre le Bronx et Manhattan :

« Cette antipathie entre Blum et Steinmetz, un marxiste pourrait l’explique en termes de lutte des classes , comme la tension entre travailleurs et possesseurs : les Blum (mon père taillait le tissu, ma mère le repassait) confectionnaient les vêtements, les Steinmetz fournissaient la matière : les cousins d’Edith étaient dans le textile, ses parents dans la passementerie… »

Les visites des uns et des autres sont des épisodes amusants.

Il est bien sûr question des Netanyahaou: le grand-père, Rabbi Mileikowski partisan de Jabotinsky « sioniste révisionniste« , et à la fin du livre de Benyamin et de ses frères. Ruben Bloom se documentant sur les travaux et les recommandations de Benzion  a reçu divers avis dont une longue lettre détaillant la carrière de ce dernier et faisant apparaître son rôle politique : chercher à étendre l’idéologie sioniste révisionniste  dans la société américaine, y compris chez les chrétiens pour en faire des alliés. Les recherches du Professeur Benzion concernent l’Espagne médiévale, ses thèses seraient assez fumeuses, selon certains, très orientées idéologiquement.

sa fonction de représentant principal de Jabotinsky aux États-Unis….[…]

Bref, voici un homme qui travailla sans relâche pour bâtir non seulement une carrière, mais un État – l’État juif

[…]
A plusieurs reprises, Nétanyahou a fait preuve d’une tendance à vouloir politiser le passé juif et à faire de ses
traumatismes un outil de propagande.

[…]
que soit l’environnement intellectuel, relier entre eux pogroms à l’ère des Croisades et Inquisitions ibériques et Reich nazi, ne peut pas ne pas être perçu comme un acte outrepassant les limites de l’analogie hâtive, et ce, dans le but d’affirmer l’aspect cyclique de l’histoire juive – une cyclicité dangereusement proche du mystique.
[…]
Aux yeux de Jabotinsky, mais surtout aux yeux du jeune Nétanyahou, l’Europe était finie – l’Europe semait la
mort –, seule l’Amérique représentait l’avenir.

La carrière du fils serait largement inspirée  de celle de son père. Cet aspect du livre m’a beaucoup intéressée.

Et j’ai bien ri à toute la partie cocasse.

 

Suites byzantines – Rosie Pinhas-Delpuech –

ISTANBUL ANNEES 1950-1960

.

J’ai découvert Rosie Pinhas-Delpuech avec Le Typographe de Whitechapel  et j’ai eu envie de mieux connaître cette auteure, aussi traductrice de l’Hébreu, polyglotte, native d’une Istanbul cosmopolite et multiculturelle. 

Avec les Suites byzantines, je ne pouvais mieux tomber : suite de nouvelles formant un roman d’apprentissage : une petite fille décrit la perception de son environnement familial, la découverte de son quartier stambouliote, et des îles où elle passe ses vacances. Enfin, son parcours scolaire, entre l’école élémentaire turque, « école aimée de Dame Nénuphar » où elle apprend à écrire et lire le Turc qu’elle ne parlait pas, puis son entrée au Lycée français de Jeunes Filles, Notre Dame de Sion conditionnée à un apprentissage du Français écrit, qu’elle parle et lit.  

La future traductrice vit dans un univers polyglotte, elle passe d’une langue à l’autre à la maison tandis que la Turquie d’Atatürk a révolutionné la langue turque, « faisant le ménage des vieux mots arabo-persans » et allant rechercher des sonorités turkmènes et mongoles évoquant la steppe. L’acquisition du turc, chez les minorités juives, grecques ou arméniennes est une question politique, sous la contrainte.

Quelle est ta langue mère? demandent entre eux les enfants à l’école. Question embarrassante qui laisse l’enfant sans réponse. Elle n’a pas de langue mère. Sa langue mère est la langue père mais cela ne se dit pas. il n’y a pas de langue paternelle, il n’y a de langue que maternelle[…]Ni le juif espagnol ni l’allemand de la mère ne répondent à ces critères. L’un est domestique, l’autre une greffe contre nature. Les Juifs ont-ils une langue maternelle? […]par une nostalgie grandissante pour cette impossible langue l’enfant se prend d’amour pour une mythique Asie centrale et le turc qui en émane. Une langue qu’elle apprend à mesure qu’elle l’écrit… »

Juif-espagnol de la mère et de la Grand mère, allemand, français, mais aussi hébreu. La petite fille est fascinée par l’œil de la radio de ses parents qui diffusent aussi du grec (que les voisins parlent), du bulgare (que les parents comprennent). Très jeune, elle joue avec les sonorités voisines (ou pas) l’étymologie des mots. Richesse aussi des multiples cultures, contes de Grimm ou d’Andersen, fables d’Esope, récits de la Bible …l’imaginaire de la petite fille est nourri à diverses sources et tellement riche. 

Très jeune, elle prend conscience du statut de minorité dans un environnement très nationaliste, elle détecte le mensonge des parents au recenseur, elle comprend l’importance du drapeau turc qu’il faut suspendre dans la rue. Soumission au buste d’Atatürk à l’école. Manifestations pour la partition de Chypre et émeutes intercommunautaires.

La première partie : Suite byzantine est centrée autour de la petite fille tandis que la deuxième Entre les îles met en scène différents personnages, Esma la folle, Ahmet l’éboueur, Alfred le clochard. La tonalité est plus grave, plus mélancolique et nostalgique. Le charme reste entier. 

Quelle lecture charmante!

 

Mahmoud ou la montée des eaux – Antoine Wauters – Ed Verdier

LITTERATURE FRANCAISE- BELGIQUE (2021)

Mais à part ça, rien.

Juste la parole d’un vieillard sur une barque.

Et personne qui l’écoute, qui l’entend.

C’est ici, dit le vieux sage, au bord de l’Euphrate, que l’homme est né et a grandi il y a des millénaires.

Et c’est ici qu’il meurt, dit-il encore, cependant que tout le monde le croit fou.

Elmachi !

 

Lac El Assad

Mahmoud Elmachi plonge dans les eaux du lac qui ont englouti le village de son enfance. Il plonge dans ses souvenirs et fait surgir ses histoires d’amour, ses enfants, son passé que le barrage a noyé.

Je dois me souvenir, demain, d’aller au jardin d’Hassan Pour acheter des prunes vertes et des abricots.

Je dois me souvenir de très vite sortir chaque papillon Qui tombe dans l’eau.

Je dois me souvenir de ne pas faire la moindre
chose

Qui puisse blesser la loi de la terre.

Je dois me souvenir que je suis seul. 

Ce roman est un long poème en vers libres qui emporte le lecteur. Mahmoud est poète. Autrefois, il était professeur de littérature. Dans la guerre qui menace le barrage et qui est perçue assourdie, ses enfants, sa femme a disparu. il ne reste que les souvenirs et les mots.

Moi, j’étais jeune.

Je croyais dans les livres.

Je comprenais la tristesse des fleuves, mais aussi les révolutions
voulant asservir la nature, pour notre bien. Pour le bien de tout le monde.

C’est un très beau livre, très doux, surprenant.

De Syrie, les journaux, la télévision ne diffusent que des images de violence et de guerre, de fureur et de sang. Mahmoud célèbre la vie, la vie fragile du papillon qu’il faut sauver de la noyade, le goût des abricots et des prunes vertes. Le goût de l’arak. De ses années de prison, il ne dira que ses cheveux blanchis, ses dents absentes, ses fossettes disparues. De la dictature de Hafez puis de Bachar, il témoignera de la censure, des poèmes de louanges qu’on l’a forcé d’écrire. De la Révolution de 2011, il retiendra l’enthousiasme de ses enfants. Tout est suggéré. Les atrocités, les viols ne sont pas passés sous silence. Il faut les dire, mais ne pas s’y complaire.

Je me suis allongé sur le miroir des mots.

L’eau des mots.

J’ai plongé.

L’écriture comme une barque entre
mémoire et oubli.

 

Le Retournement – Manuel Carcassonne

IDENTITE JUIVE

Je suis entre les deux bords. Comme j’ai toujours vécu : entre. Ni ici, ni plus loin. J’habiterais sur le Jourdain,
alors que mon destin, si j’en avais eu un, m’aurait incité à un mariage à Bagatelle avec buffet et traiteur « all
inclusive ».

Une minorité à deux enchâssée dans les minorités : « La vraie communauté est le Sinaï de l’avenir. » Qui a écrit
cette phrase ? Nadia Tuéni ? Non : Martin Buber.

Vu de la montagne libanaise, à quelques pas de la frontière israélienne, Manuel Carcassonne, éditeur parisien, marié à une Libanaise, Nour, et père d’un petit Hadri, cherche son identité juive. 

Je ne suis pas entrée immédiatement dans le livre qui ressemble plutôt à un catalogue de philosophes et d’intellectuels juifs : Martin Buber, Yosef Haim Yerushalmi, Derrida, Levinas, Benny Levy, Alain Finkielkraut, Amos Oz…penseurs qui méritent chacun une lecture attentive et savante. De ces références il a tiré le titre du livre « Le Retournement »

Retour vers le passé et les origines?

« Le plus grand danger n’est pas tant l’oubli de ce qui advint dans le passé, que l’oubli de l’essentiel, comment le passé advint », résume l’historien Yosef Yerushalmi dans Zakhor. »

Passé de l’Histoire Juive, en revenant à l’Antiquité et aux Guerres Juives, à Bar Kokhba et l’Empereur Hadrien

La révolte nationale sera un désastre en Judée. Martin Buber, dans L’Esprit de l’Orient et le judaïsme, insiste sur« cet événement qui a coupé en deux l’histoire du judaïsme »

Retour sur les origines familiales, sa mère, son enfance dans le XVIème arrondissement…

ou Retour vers la religion comme pour Benny Levy « la Pensée du Retour »

« Soit s’agit-il d’un retour, d’un revirement, d’un repentir, au sens de l’hébreu « techouva » : le juif qui s’ignore est une sorte d’Ulysse, qui après avoir bourlingué rentre chez lui fourbu, retrouve pleinement la douceur oubliée de sa Nation »

ou ce retournement plus énigmatique :

Le Juif religieux va vers son unité. Il rejoint son être. Le mien est divisé, et quoi que je fasse, je serai à la fois
mouvant et immobile, amoureux de Nour et persécuté sur sa terre, ici et là-bas, scindé en deux.

[…]

J’ai été « retourné », comme on le disait avant la chute du mur de Berlin. Comment me retourner dans l’autre
sens ?

J’ai lu tous ces arguments avec curiosité sans vraiment suivre avec empathie Carcassonne.

En revanche, j’ai été très intéressée par son analyse de Sabra et Chatila et les écrits antisémites de Jean Genêt ainsi que  les prises de positions israéliennes et américaines. 

Carcassonne s’attarde aussi sur le cas de Benny Levy, personnage marquant de Mai 68 et du maoïsme retourné à la religion.

Si toute cette théorie ne m’a pas vraiment convaincue, j’ai vraiment beaucoup aimé son retour vers les racines de sa famille et les Juifs Provençaux-comtadins, les Carcassonne d’Avignon, les rabbins ce Lunel, Maïmonide, les « carrières » (ghettos) de Carpentras, Avignon, Cavaillon ou l’Isle-sur-la Sorgue où se succédèrent ses aïeux forment un récit historique bien documenté, vivant et émouvant. J’ai découvert toute une « aristocratie juive » parlant provençal, négociants en tissus, médecins ou lettrés. De même quand il décrit les diamantaires, son témoignage est passionnant.

La dernière partie du livre est plus intime puisqu’il met en scène Nour, sa compagne, et l’histoire récente du Liban et l’explosion du 4 Août 2020, les ruines et le statut des chrétiens d’Orient qu’il compare aux Juifs de Provence.

« Les chrétiens d’Orient occupent dans la représentation musulmane la fonctions symbolique que la société européenne a longtemps assignée aux Juifs » Jean-François Colosimo

Lire aussi l’avis de Vagabondage autour de soi qui m’a convaincue de télécharger le livre