La pensée chatoyante – Pietro Citati

ODYSSÉE

J’ai lu La Pensée chatoyante lentement, avec délectation, revenant sur certains paragraphes, retournant en arrière, rien que pour le plaisir. J’ai fait durer la lecture et je referme le livre à regrets. J’y reviendrai!

Il fait suite à la lecture de Mendelsohn sur le même thème : Une Odyssée:  un père, un fils, une épopée, que j’ai également beaucoup aimé. Deux commentaires d’une même oeuvre, et sans un moment d’ennui ou de redondance. Une même impression de découverte (re-découverte?). Et pourtant ma dernière relecture de l’Odyssée en voyage à Ithaque  ne date que de quelques années.

Mendelsohn livre une interprétation personnelle très humaine, un père, le sien, un fils, lui même en parallèle avec la (re)connaissance d’Ulysse par Télémaque.

En revanche, Pietro Citati met en scène les dieux. Le Prologue raconte la naissance d’Apollon et celle d’Hermès puis présente les Muses,  » filles de Mnémosyne, la Mémoire ». Apollon contradictoire,avec sa cithare-arc « entre terreur et harmonie, entre force et faiblesse, entre nuit et lumière, entre l’arc et la lyre….. » . C’est à Hermès qu’il attribue la Lyre, et aussi « un esprit au mille couleurs, chatoyant ». La Pensée Chatoyante, titre de l’oeuvre, est elle dédiée à Hermes ou à Ulysse, lui aussi sinueux, changeant, menteur, voyageur… en un mot hermétique. Ce dernier adjectif, est un mot-clé du livre. Très prosaïque, moi-même, je ne connaissais que le sens « se dit de tout objet étanche « , à la rigueur « difficile à comprendre » ; je n’avais jamais fait la liaison avec Hermès. 

Les Quatre parties de « l’Odyssée » font aussi la part belle aux dieux de l’Iliade et de l’Odyssée. Les premiers chapitres reviennent sur l’Iliade particulièrement sur le personnage d’Achille. Achille est à l’opposé d’Ulysse «  Achille est droit ; si Ulysse trompe il dit vrai ; si Achille est coloré il est blanc. » . Citati distingue alors un « premier Homère » qui a touché au sommet du sublime dans l‘Iliade tandis qu’un « second Homère » aurait rédigé l’Odyssée.

Cette référence au  « Premier Homère » et au  « Second Homère » se poursuit jusqu’à la fin du livre. Tout au long de la lecture, je me suis interrogée sur ce « second Homère« . J’ai trouvé sur Internet des articles savants sur une controverse entre hellénistes datant du temps des Romains portant sur l’existence-même d’Homère, sur la possibilité que l’Iliade et l’Odyssée ne soient pas du même auteur; le premier Homère aurait rédigé l’Iliade et le second, l’Odyssée.  Querelle de spécialistes, je n’y connais rien. Une hypothèse qui m’a poursuivie durant ma lecture était celle que, Ulysse lui-même, dans ses récits et ses mensonges, soit le « second Homère » . J’ai attendu jusqu’au dernier chapitre une explication définitive que je n’ai pas trouvée….

Comme dans l’Odyssée, et comme me l’a appris Mendelsohn, après le Prologue, la Télémachie conduit à la suite de Télémaque et d’Athéna à Sparte à la cour de Ménélas et d’Hélène. Nous retrouvons les héros de Troie et ce qui est advenu à leur retour. Le récit mystérieux d’Hélène m’a surprise. J’avais aussi oublié Protée

La suite de La Pensée chatoyante nous promène avec Ulysse dans lÎle de Calypso qui s’appelle ici « Ogygie, l’ombilic du monde » et que le tourisme moderne identifie à Gozo. Justement nous en revenons! La grotte de Calypso avait été une déception, une fissure plutôt qu’une grotte perchée loin du rivage. Mais si on pense qu’Ogygie était la prison d’Ulysse, la fente sinistre dans la roche suspendue au dessus de la plage devient beaucoup plus crédible. Il me plait que Gozo qui possède un des plus vieux temples de l’humanité, bien plus vieux que la Guerre de Troie, soit « l’ombilic du monde »

J’ai lu l’Odyssée à Ithaque et à Corfou, j’ai donc été plus attentive au récit d’Ulysse aux Phéaciens, cependant Citati, démêle les mondes doubles, celui proche de l’âge d’or où les dieux se montraient aux hommes, du monde des hommes, des contemporains d’Ulysse où ils apparaissent déguisés, du monde actuel ….Avec Calypso et Circée, le récit baigne dans la magie.

Magie ou astuce? d’Ulysse à qui la vanité joue des tours? Ulysse ne donne pas son nom, et ne se dévoile qu’au dernier moment, aussi bien  aux Phéaciens qu’à Ithaque. Citati donne de l’importance à cet anonymat qu’il cultive. Personne, se nomme-t-il auprès de Polyphème, le Cyclope, ce qui le sauve. Ulysse fils de Laërte crie-t-il au Cyclope ce qui déclenche le courroux de Poséidon. Personne, reste-t-il caché dans la prison de Calypso.

En lisant La pensée chatoyante, je redécouvre de nouveaux épisodes, sur lesquels l’auteur a braqué le projecteur et qui m’avaient échappé; il dévoile aussi les intentions des dieux, leurs déguisements, le brouillard qui leur sert à masquer la réalité, les métamorphoses…Il établit aussi des concordances étonnantes avec des œuvres de la littérature. La comparaison la plus osée et une des plus réjouissante est celle d’Ulysse et du Docteur Freud dans l’Interprétation des rêves :

« Le « second Homère » pense qu’il est un bon interprète des songes. Il procède comme un psychanalyste moderne qui sépare les éléments les uns des autres et traduit les figures superficielles en figures profondes.

Je ne voudrais pas identifier la figure du mystificateur chatoyant, sur le point de reconquérir son trône avec celle de son austère élève de Vienne. Antre la psychanalyse du roi d’Ithaque et celle de Freud il y a deux différences. Les rêves freudiens sont issus de l’immense dépôt du passé, plein de sens et d’apparences indéchiffrables[….]Freud veut comprendre l’âme du patient et si possible le guérir. Le songe qu’Ulysse étudie ne renferme pas seulement le passé : l’avenir surtout s’y cache : c’est une prédiction, une prophétie qu’il entend révéler à Pénélope ; c’est ainsi seulement qu’il peut la guérir….. »

Je reviendrai à La Pensée chatoyante, pour y trouver encore d’autres relations avec la culture moderne, des raccourcis surprenants qui nous mènent à la madeleine de Proust ou à la chaise de Van Gogh que Citati compare au lit mythique qu’Ulysse a construit avec un olivier ancré dans le sol. On y découvre aussi les fondements du récit, de toute la littérature.

Le mot de la fin :

« Le livre contient des récits mythologiques que certains, ou la plupart connaîtront ; mais mon livre avait envie de les raconter : et je crois qu’il faut obéir aux désirs des livres. »

Auteur : Miriam Panigel

professeur, voyageuse, blogueuse, et bien sûr grande lectrice

4 réflexions sur « La pensée chatoyante – Pietro Citati »

  1. C’est mon livre préféré de Citati après celui sur Proust
    je l’ai lu et relu et comme toi je me suis plongée dedans après la lecture de Mendelsohn
    un livre riche et malgré plusieurs lectures je crois que je n’ai pas tout retenu

    J'aime

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