Monné, Outrages et Défis – Ahmadou Kourouma – Seuil

LIRE POUR L’AFRIQUE

J’ai retrouvé avec grand plaisir Ahmadou Kourouma – écrivain ivoirien 1927-2003 – dont j’avais lu Les soleils des Indépendances et En Attendant le vote des bêtes sauvages que j’avais apprécié. 

Monné, Outrages et défis raconte le règne du roi Djigui Keita, roi de Soba 

Djigui n’était pas seulement façonné avec de la bonne argile, il était aussi franc, charitable et matineux. Des
qualités qui ne trahissent jamais ! Les matineux voient tôt et loin ; Djigui avait aperçu ce qui se passait sur les
marches du royaume. Les francs entendent juste et clair ; Djigui avait perçu, par-dessus les dithyrambes des
griots, les râles lointains de certains peuples imprudents. Les charitables pressentent vite et fort ; Djigui avait présumé que sa vie serait une destinée de monnè. Il décida de s’y préparer. Par la prière, les sacrifices et la miséricorde, par le courage et l’inhumanité à l’endroit des méchants.

Djigui, chanté par son griot, a régné des décennies , de l’arrivée des Français quand au début de son règne il a accueilli un messager qui lui annonçait

Pendant huit soleils et soirs j’ai voyagé pour vous annoncer que les Toubabs de Fadarba descendent vers le sud

Faidherbe (Fadarba) gouverna le Sénégal de 1845 à 1865

Djigui vit donc son royaume colonisé, puis   ses sujets enrôlés dans la première guerre mondiale, la seconde, et les « saisons d’amertume » de l’Afrique de l’Ouest pétainiste. Il dut se soumettre à l’autorité du gouverneur français mais sut maintenir son rang avec les « visites du Vendredi« en grande pompe, à cheval, accompagné du griot et de ses courtisans. Séduit par l’idée de l’arrivée à Soba

le gouverneur a ajouté à cet honneur celui, incommensurable de tirer le rail jusqu’à Soba pour vous offrir la plus gigantesque des choses qui se déplacent sur terre : un train, un train à vous et à votre peuple.

Retranché dans son palais, sa mosquée, entouré de sa cour et de ses nombreuses épouses il assiste à la « civilisation » de son pays de Soba.

L’interprète rassura tout le monde en expliquant que civiliser ne signifie pas christianiser. La civilisation, c’est gagner de l’argent des Blancs. Le grand dessein de la colonisation est de faire gagner de l’argent à tous les
indigènes.  L’ère qui commence sera celle de l’argent.

[…]

Les bienheureux seront les indigènes qui après le paiement de l’impôt de capitation auront de l’argent de reste pour se procurer du confort ! Ils pourront se civiliser en achetant au comptoir : des miroirs, parapluies, aiguilles, mouchoirs de tête, plats émaillés et des chéchias rouges avec des pompons, plus belles que celles des tirailleurs.

[…]
Les travaux forcés étaient la deuxième besogne qui permettait aux Noirs d’entrer dans la civilisation.

Des années d’outrages, d’humiliations qui se disent monné en malinké, de travaux forcés de pillages . Djigui vit aussi arriver les islamistes aux « chapelets à 11 grains »

Après les années d’amertume pétainistes, vient De Gaulle, et les communistes. Soba voit arriver un commandant progressiste. les travaux forcés sont abolis:

Pour ne rien céder et s’accorder le temps de reconstituer ses forces et les moyens de tout refuser, le général de
Gaulle biaisait, promettait et trompait tout le monde, ses alliés et ses indigènes. Il proclamait que vous, Nègres, Arabes et Annamites, étiez des Français à part entière comme les Toubabs, que vos pays étaient le sol français ; prétendait et expliquait que si des conquêtes se partagent ou s’abandonnent aux séditieux, jamais ne se cèdent les terres des aïeux.

[…]

Aucune des libérations n’égalera plus dans notre histoire celle de la suppression des travaux forcés. C’est une libération que nous avons tout de suite vue et vécue  et qui fut bien plus authentique que les nombreux coups d’État des partis uniques et les pronunciamientos qui viendraient plus tard et que nous serions obligés de danser et de chanter pour les faire exister.

Arrive la fin du règne de Djigui, maintenant centenaire, mais à l’écart de la vie politique. Ses deux fils se mettent au service de deux partis différents : l’un réclamant l’indépendance, l’autre s’appuyant sur les colons. La route est encore longue jusqu’à l’indépendance et encore plus vers la démocratie : la critique contre les « partis uniques » est récurrente.

Une belle et longue épopée, mention spéciale à la figure de Moussokoro, figure féminine marquante.

Auteur : Miriam Panigel

professeur, voyageuse, blogueuse, et bien sûr grande lectrice

2 réflexions sur « Monné, Outrages et Défis – Ahmadou Kourouma – Seuil »

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