APRES LE 7 OCTOBRE
Presque 3 ans,le 7 Octobre ne passe pas. Presse ou littérature, réseaux sociaux ou documentaires.
L’essai commence au Festival Beyrouth Livres où Nathan Denver est invité. Les notifications de Twitter lui le projettent en plein massacre. Il transcrit les images de la mise en spectacle de l’horreur. Scènes insoutenables que je n’ai jamais voulu voir en détail. La version édulcorée des actualités télévisées m’a plus que suffi. Le spectacle de rue où les beyrouthins se réjouissent du massacre, fête organisée par le Hezbollah, distribution de bonbons, est d’autant plus choquant.
Nathan Dever se présente comme détaché d’Israël, du sionisme et de la religion, intellectuel de gauche brusquement rappelé à sa condition de juif.
« En m’enfermant dans une identité qui ne m’importait pas, ils l’avaient réveillée. Pour la première fois depuis l’adolescence, je m’étais senti juif »
Intellectuel, sûrement, normalien. De gauche, voire. De sa condition de juif, il ne s’est pas tellement éloigné. Agnostique adulte, adolescent, il se serait vu rabbin et il a fait des études religieuses. Ses références bibliques rendent l’essai passionnant. Indigné par
« un fanatismo-totalistarisme à l’israélienne , pot-pourri d’intégrisme religieux aux accents idolâtres et de nationalisme agressif et colonial. »
Nathan Dever est très critique de leur rhétorique « stupide et deshumanisante » mais sa première critique est de nature religieuse « un sacrilège » écrit-il.
Impossible pour lui de caractériser le drame du 7 octobre, ce malheur n’a pas de nom, sinon une date. Une référence : le poème de Bialik « dans la ville du massacre » qui raconte le pogrom de Kichenev en 1903. Sauf que le pogrom a lieu en Israël , « un Etat qui au nom du plus jamais ças’est toujours voulu invulnérable », » Pays-citadelle », le qualifie-t-il.
Nathan Dever passe ensuite aux conséquences du drame et à la riposte israélienne à Gaza, le déni d’empathie et les discours deshumanisants dans les deux camps pro-Israël et pro-Gaza. Les faux-amis, les pires ennemis.
Nathan et sa femme veulent se rendre compte de la réalité sur place, en journalistes : voyage de Presse, dans les kibboutzim martyrs, au bord de la bande de Gaza. Sur la Place des Otages, aussi.
Quelle est au juste la frontière entre la protection de soi, le désir de rendre justice et la pulsion de vengeance ?
La rencontre avec Sari Nusseibeh et une promenade dans la Vieille ville déserte seront les seuls regards du côté palestinien. Pourtant la coexistence entre Juifs et Arabes serait la seule issue pour la paix. Actuellement, il ne s’agit plus de négociations politiques comme pour Oslo, le religieux a pris le pas sur la rationalité politique. Les guerres de religion ont-elles recommencé?
Le 7 Octobre et ses répercussions, nous l’avons dit, ont marqué ce triomphe incontestable de la collision du
théologique et du politique.
Le livre pose donc les questions du point de vue religieux (bizarre pour un intellectuel « de gauche »).
« Mais une telle interprétation procèderait surout d’une hérésie théologique : en vertu de quelle décapitation intellectuelle faudrait-il oublier Maïmonide au profit de Bezalel Smotrich et Ibn Arabi en faveur d’Ismaël Haiyeh? »
Guerre de mythes et de symboles, pour une ville qui en est tellement chargée. Un peu d’histoire pour Jérusalem : deux guerres 1948 et 1967. Alors les combattants étaient laïques. Israel luttait pour sa survie et non pas pour des motifs religieux. Seul le rabbin Goren a pensé à la souveraineté rabbinique sur le mont du Termple : il s’est fait recadrer par Moshe Dayan: hors de question de toucher à une pierre de l’Esplanade! 56 ans plus tard itamar Ben Gvir organisait une visite sur le mont du Temple.
la bombe s’amorçait : à présent que les politiques s’exprimaient de tous côtés comme des religieux, le religieux avait pris la place du politique, prêt à enflammer la région pour Jérusalem.
Voilà que Nathan Denver retourne à la source du judaïsme : selon lui les Juifs sont issus d’un livre. Et comme il a étudié pour être rabbin, il connaît fort bien le Livre et en donne une version passionnante (surtout pour la laïcarde qui étudiait Marx et Borochov au même âge). Opposant Abraham qui plaide pour Sodome et Gomorrhe à Moïse et surtout Samuel combattant Amalek
« que Sodome soit la capitale du Mal ne T’autorise pas à
déchaîner contre elle un courroux débridé.
Une ville peut être sauvée pourvu qu’elle compte dix justes ; il est inconditionnellement interdit de châtier l’
innocent avec le coupable. »La figure de Moïse, chef politique aux accents nationaux, elle se situe aux antipodes de lapremière.
« se souvenir de ce qu’a fait Amalek » (Deutéronome 35,17) et « effacer » sa « trace » (Exode
17,14) – ce qui revient à mener contre lui une « guerre divine de siècle en siècle » (17,16).Samuel, le juge-prophète éponyme ordonne au roi Saül de déclencher la vengeance
Toutes ces références bibliques m’ont intéressée. En conclusion il donne la parole à son maître, quand, adolescent il était déjà choqué par l’attitude de certains de ses camarardes :
Tu n’as donc pas à rougir de critiquer les Juifs qui nous font honte. Ni à prendre de gants. Au contraire, quand
tu observes les membres de notre peuple, n’omets jamais de te demander comment Ézéchiel, Isaïe ou Osée lesauraient décrits s’ils vivaient aujourd’hui. Imagine que les prophètes reviennent de la mort. Qu’ils surgissent en notre siècle. Qu’ils observent les fanatiques de ton lycée ou ceux de l’extrême droite israélienne. Quehurleraient-ils ? Sans doute quelque chose comme ceci : “Vous les maquereaux du saint, vous les voyous de lasacralité, vous les ordures de la transcendance, vous les salauds de la divinité, vous incarnez la honte du peuple d’Israël. C’est à cause de gens comme vous que Babel et Rome nous ont volé Sion, ont saccagé le Temple. Par votre faute, si vous continuez ainsi, Jérusalem s’effondrera une troisième fois. Vous n’êtes pas seulement des idolâtres déguisés en monothéistes, des païens travestis en religieux, des profanateurs à kippa et à franges. Vous êtes avant tout des Juifs antisémites. Des antisémites de l’intérieur.”
Le chapitre sur « l’Anti-Jérusalem, Tel Aviv, capitale des corps » m’a moins passionnée. Intervient un autre personnage, un Israélien de ses amis portant un regard critique sur la politique israélienne et sur le livre que Nathan Devear écrit. Tel Aviv sonr la nom vient du titre d’un roman, Tel Aviv et sa plage, ville cosmopolite….Rien de bien nouveau sous le soleil.
L’épilogue convoquant écrivains et philosophes m’a franchement ennuyée. Emouvante évocation de la famille de sa femme et surtout de la grand mère. Etait-ce nécessaire? Quant à BHL, il m’agace.
Un point de vue inattendu. L’auteur m’a intriguée. Brillant, érudit, certes. Provocateur, ambigu?