LIBAN

A la suite de l’Exposition Simone Fattal au MAM j’ai eu envie de lire Etel Adnan dont je connaissais un peu la peinture mais pas du tout les écrits. Simone Fattal a fondé en Californie une maison d’édition pour publier ses oeuvres, The Post-Apollo Press .
Sitt Marie-Rose est un très court roman : 112 pages qui se lisent d’un souffle. L’action se déroule pendant la Guerre Civile à Beyrouth
Le 13 avril 1975 la Haine éclate. Quelques millénaires de frustrations rentrées s’expriment à nouveau. Un
dimanche, à midi, un autobus rempli de Palestiniens qui retournent à leur camp passe devant une église dans
laquelle le chef du parti phalangiste libanais, composé surtout de chrétiens, assiste à la messe. Ce matin-là, un
phalangiste avait été tué devant cette église. piège tendu, hasard, on ne sait, mais les miliciens arrêtent l’autobus, font descendre les occupants et les abattent l’un après l’ autres[…]Toutes les querelles du monde arabe qui a ici ses représentants participent au carnage. Les va-nu-pieds sontterrorisés. C’est le carnage de l’herbe jeune : un corps semble tomber par seconde.
Marie-Rose est chrétienne, elle connaît les garçons de sa communauté. Jeunes hommes plus motivés par la chasse aux oiseaux que par l’action politique. Le roman s’ouvre sur l’image d’une chasse aux oiseaux que l’un d’eux veut filmer.
Marie-Rose est divorcée, mère de trois enfants. Elle s’est engagée du côté des Palestiniens, engagement humanitaire. Elle vit une histoire d’amour avec un médecin palestinien. Elle enseigne aussi dans une institution pour enfants sourds-muets. Femme, elle se sentait épargnée : « d’habitude ils ne touchent pas les femmes ». Elle a manqué de prudence et a traversé la ligne qui sépare les quartiers phalangistes des quartiers musulmans. Elle se retrouève kidnappée par ces phalangistes qui furent ses amis d’enfance
Personne au siècle où nous vivons ne s’est battu avec autant de médailles saintes sur la poitrine, la Vierge sur
le fusil, le Crucifix sur le tank, le nom de Dieu à la bouche et la vision du ciel dans les yeux, que nos jeunes
gens. C’est une armée de saints en marche qui paie de sa vie les péchés d’une humanité qui ne cesse de
crucifier le Christ.
Ils rejouent les Croisades, s’affichent en Croisés.
Nous sommes les jeunes gens du quartier chrétien et notre milice est en guerre contre les Palestiniens. Ils sont musulmans. Nous sommes donc en guerre contre l’Islam et surtout quand il se met au travers de notre
chemin. Nous aurions pu être une tribu de vautours contre une tribu d’aigles que ce serait pareil.
Alors que les exécutions sommaires aux barrages, les snipers tuent sans sommations, le sort de Marie-Rose ne se décide pas immédiatement. Ces combattants hésitent à tuer l’une des leurs. La traîtresse a abandonné son camp. Mais c’est une femme! Les machos tirent peut-être moins de gloire à exécuter une femme.
Mais une femme qui se tient debout et les regarde dans les yeux est un arbre à abattre et ils l’abattent. Elle
tombe avec un bruit de bois mort qui se perd dans les rumeurs perfides des quartiers et sous le ricanement
des autres femmes satisfaites de ces victoires du mâle.
Mais justement une femme ne devrait pas se mettre dans leur chemin!
L’amour leur apparaît comme une sorte de cannibalisme. Les symboles féminins les déchirent de leurs griffes. Voilà sept mille ans que la déesse Isis enfante sans enfanter. Isis en Egypte, Ishtar à Bagdad, Anat à Marrakech, la Vierge à Beyrouth. Aucune ville ne survit au passage de ces divinités : elles n’ont aimé que le Pouvoir, leur Frère, ou leur Fils. Et vous voulez que Marie-Rose tienne tête à cette procession de femmes terribles et qu’elle trouve grâce aux yeux des mâles de ce pays ?
Tragédie actuelle, tragédie antique que ce court texte!
Texte cinématographique, qui s’est ouvert avec des millions d’oiseaux offets à la sauvagerie de ces prédateurs
Je me dis qu’il faudrait lancer dans le ciel du Liban un million d’oiseaux pour que les chasseurs s’
exercent sur eux et nous évitent ce carnage…
Vision nocturne du port de Beyrouth, alors que la ville est déserte
On ne voit plus les tireurs embusqués et les balles semblent partir toutes seules. Il y a plus de deux cents bateaux dans le port qui attendent de décharger leurs marchandises et comme ils sont tout allumés, les nuits, Beyrouth semble s’être déplacé, d’avoir glissé sur la mer…
