La petite Venise – film d’ Andrea Segre

TOILES  NOMADES

Ce n’est pas la Venise des Palais, ni celle des gondoles, des marbres…c’est celle des pêcheurs, des barques et des filets, du casone où l’on range les nasses et où l’on fait griller le poisson.

D’ailleurs, ce n’est pas Venise mais Chioggia qui a aussi ses ponts vénitiens, ses quais, sa lagune. On ne croise pas de masques de carnaval, mais des lanternes de papier qui flottent, en l’honneur du Poète chinois. On y croise des gens simples, des migrants chinois, des pêcheurs à la retraite qui viennent passer la soirée au bar, boire la grappa, le caffe corretto, ou le ballon de blanc ou de rouge. Sauf que la serveuse est chinoise. Et que de ces gens-là on se méfie…on parle, on médit. Pas Bepi, le poète qui rimaille en Italien, mais qui boit sa prune, en Yougoslave qu’il était.

Une histoire d’amour s’ébauche…simple, émouvante.

Les Comitadjis – Albert Londres

LIRE POUR LES BALKANS

LES COMITADJIS (le terrorisme dans les Balkans) (1932) dans les ŒUVRES COMPLÈTES d’Albert Londres présentées par Pierre Assouline Arléa est un texte court d’une cinquantaine de pages.

Tout d’abord, c’est une lecture fort plaisante : le style incisif, l’inventivité, l’humour d’Albert Londres, font d’un reportage vieux de 80 ans un livre qui n’a pas vieilli malgré les changements historiques. Des chapitres courts, parfois une demi-page, des phrases courtes, un rythme d’enfer. Londres met en scène les Comitadjis – combattants de lOrim (Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne) – dans leur milieu naturel : les quartiers de Sofia, la montagne et les capitales européennes, avec une précision dans les détails, cinématographique.

Lecture historique :

L’Orim est née en 1893 dans le but de délivrer la Macédoine du joug turc, crée par deux instituteurs de langue bulgare Damian Groueff de Monastir et Péré Tocheff de Prilep. L’insurrection fur déclenchée en 1903. La réaction du Sultan fut terrible, les Bachi-bouzouks se rendirent coupables des pires exactions:

…..« On promène des têtes. A des cous pendent des colliers d’oreilles…. »

… »vaincues les bandes déplumées ont gagné les hauteurs, refuge des grands oiseaux. Sur leurs ailes étendues dieu voit le sang qui sèche.

   Tels étaient les Comitadjis de l’An III du siècle XX. »….

Après la lecture de Kazantzaki, je ne suis pas tellement dépaysée. D’ailleurs c’est Zorba qui m’a fait connaître les Comitadjis et c’est dans guerre entre Grecs et Bulgares que le héros découvre la triste inanité des luttes fratricides au nom de la patrie:

« ….La patrie, tu dis…tu crois ces balivernes que racontent tes bouquins. C’est moi que tu dois croire. Tant qu’il y aura des patries, l’homme restera une bête, une bête féroce…Mais oui, dieu soit loué! je suis délivré, c’est fini! »… Alexis Zorba, Kazantzaki

La suite de l’histoire des Balkans est plus confuse. En 1912, Bulgarie, Grèce, Serbie et Monténégro déclarèrent la guerre à la Turquie qui fut battue. mais la Macédoine fut coupée en trois morceaux attribués à la Bulgarie, la Grèce et la Serbie.

Dans le camp des vaincus de la Première Guerre Mondiale, la Bulgarie perd l’occasion de réclamer la part de Macédoine qu’elle revendique; « Le traité de Neuilly a consacré le droit des Serbes », analyse Londres. Il s’en suit en Serbie une serbisation des macédoniens, suppression des écoles bulgares, modification des patronymes, interdiction de la langue bulgare….Les comitadjis poursuivent la lutte, l’ennemi n’étant plus le Turc mais la Serbie. « Repoussant les raisons d’Etat; bousculant les sages, piétinant la diplomatie,  ce sont eux qui, en pleine paix, franchissaient la frontière yougoslave,  portant chez l’ennemi le fer et le feu, incendiant les villages…. »

Mais en 1924, l’Orim se scinde, un nouveau chef apparait et fait régner en Bulgarie une vraie Terreur Blanche. De montagnards haidoucs, les comitadjis se modernisent, deviennent citadins, l’organisation devient un véritable gouvernement parallèle au gouvernement bulgare officiel. Coexistent le gouvernement du roi de Bulgarie qui lève ses impôts et gouverne, et l’Orim qui lève aussi ses impôts, réquisitionne des véhicules,  a sa justice, fait régner son ordre, assassine les opposants, et qui a même ses représentants à Vienne ou en Italie…et cette situation perdure des années puisque le reportage d’Albert Londres eut lieu en 1932.

J’avais déjà compris en lisant Balkans-Transit de Maspero, que les Balkans étaient un mélange complexe de populations. J’en ai une confirmation historique. De quelle Macédoine se revendiquaient les comitadjis? De Salonique à Sofia, Skopje ou Monastir? Les comitadjis étaient ils bulgares ou macédoniens? On voit donc en germe les conflits de la fin du 20ème siècle.

Analyse du terrorisme

Une autre lecture d’Albert Londres est possible. Sans s’attacher à l’histoire des Balkans, on peut aussi admirer la façon dont le journaliste démonte les rouages d’une organisation « secrète », comment elle recrute, enrôle des miséreux, joue sur la pauvreté, comment elle rançonne, comment elle garde une certaine légitimité auprès de la population malgré son caractère délictueux. Comment elle est gardienne de la moralité. Comment aussi, la faiblesse des institutions étatiques et les complicités extérieures autorisent ce double gouvernement. Je pense aux mafias, aux terroristes actuels….

Roman d’aventure, aussi, la façon dont l’enquêteur se mêle aux terroristes, les attend trois midis de suite à l’hôtel….

 

 

 

 

Mère-vieille racontait – Radu Tuculescu

LIRE POUR LA ROUMANIE

Chronique villageoise, d’un de ces hameaux perdus de Transylvanie, désertés où ne subsistent plus que les vieux et où les Tsiganes occupent les maisons vides.

Nous avons séjourné dans un village analogue, village saxon.L’arrivée m’a laissé un souvenir marquant : maisons vides, pas une voiture, pas un commerce, juste un café où trainaient quelques gitans. L’électricité avait disjoncté.  J’avais cru d’abord à une catastrophe naturelle,  un séisme, pour expliquer ce vide. On m’a expliqué que les habitants avaient tout laissé pour partir en Allemagne.

Dans le livre, Mère-vieille s’exprime en Hongrois, l’abandon du village a sans doute une autre cause, l’exode rural tout simplement. L’auteur ne donne aucune piste pour expliquer cette désaffection. Il ne reste plus qu’un troupeau avec deux bergers… un facteur qui apporte les pensions des retraités, un tavernier. L’auteur n’a pas la prétention d’analyser : il transcrit les souvenir de Mère-vieille, une octogénaire au franc parler et au grand sens de l’humour.

Roman ou document ethnographique? Le fantastique s’invite sous la forme d’un gros chat noir au cours d’une noce. Références littéraires : Mère-vieille qui n’a pas été à l’école a découvert la lecture sur le tard et mêle Puck de Shakespeare avec le Maître et Marguerite…

C’est pourtant l’aspect documentaire qui m’a plu le plus : une noce sur trois jours, les enterrements, la vie de ces gens simples, les préparatifs pour les repas de fête sont admirablement racontés. L’auteur n’enjolive pas la vie rurale : l’essentiel de la vie des hommes se passe à boire la tuica et nombreux propos sont radotages éthyliques. Après la boisson et la mangeaille, c’est l’amour, commérages et cocufiages qui occupent les conversations. Jalousies et séduction, mais aussi solidarité des voisins et chaleur humaine.

Il est pourtant dommage que les travaux des champs n’aient pas été plus détaillés. Les porcs qu’on élève pour l’usage familial, quelques poules améliorent l’ordinaire. En dehors de l’apiculteur qui s’est bien enrichi de la vente de son miel, on ne sait pas de quoi vivaient ces gens quand le village était encore vivant. L’auteur ne s’est pas attaché à raconter les changements de la période collectiviste et de la fin de cette époque. Tout juste, le profiteur qui a détourné les subventions destinées à la modernisation du village, est-il mentionné. Pour l’analyse, je reste sur ma faim. De même, les Tziganes qui repeuplent le village ne sont mis en scène qu’à de rares occasions : les musiciens de la noce, et au bistro. On sent qu’ils ne sont pas intégrés et figurent une vague menace pour un des personnages qui craint qu’on le lui prenne sa maison.

C’est un livre curieusement construit : la première partie, 100 pages très denses,  donne la parole à Mère-vieille, style parlé – la traduction utilise un argot un peu vieilli, un peu artificiel. A la p105, le narrateur, sa compagne emmènent Mère-vieille à la ville. Le voyage en voiture est une rupture, non seulement dans le quotidien de la vieille dame mais aussi dans le style et l’écriture plus alerte, plus aéré. Sortir de la maison donne une respiration au livre. Le temps d’une promenade à pied du narrateur permet de sentir l’atmosphère du village. La troisième partie : « la mort de Mère-Vieille » et « ces noces-là » sont deux chapitres courts et enlevés. Ces ruptures dans l’écriture font un livre hétérogène mais attachant.

Merci à Babelio et à l’opération de la Masse Critique de m’avoir donné l’occasion de découvrir cet ouvrage

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Stupeur: Theodorakis antisémite?

STUPEUR, CONSTERNATION!

J’avais déjà entendu des rumeurs, mais je déteste les rumeurs et ferme yeux et oreilles tant qu’il n’y a rien pour les étayer. Une citation relayée par le Monde m’a touchée:

« Oui, je suis antisémite et antisioniste. J’aime le peuple juif et j’ai vécu avec lui, mais les Américains juifs se cachent derrière tout, les attentats en Irak, les attaques économiques en Europe, en Amérique, en Asie, les Juifs américains sont derrière Bush, Clinton, et derrière les banques. (…) Les Juifs américains sont derrière la crise mondiale qui a aussi touché la Grèce »,

Comment le compositeur de la musique qui m’a accompagnée pendant 4 décennies, le résistant aux fascistes, le combattant,  a-t-il pu proférer une telle horreur!

Être anti-sioniste, est une position politique qui pourrait se discuter. La dernière guerre au Liban, l’opération Plomb durci à Gaza, la colonisation de la Cisjordanie, les atermoiements de Nethanyahu, suffiraient peut être pour en agacer plus d’un.

Être antisémite, est autre chose. Anti-juif, anti-Arabe, anti-Noir, homophobe, anti-Rom….c’est INTERDIT  et passible des tribunaux. Tout du moins selon la législation française . Point-barre!

Un souvenir ancien,  des plus chers : début des années 70, sur les bancs d’un camion bâché, nous avons traversé Israël pour assister à un concert dans les ruines antiques de Césarée. Il y a de cela 40 ans et c’était hier…

La musique de Zorba que j’écoute encore! Il y a moins d’un mois, rédigeant un billet sur Zorba, j’ai trouvé sur YouTube AxionEsti que j’ai passé en boucle en écrivant. Ces chants célébrant la résistance, la liberté qui étaient pour moi les symboles de l’anti-fascisme!

Souvenir récent : le 1er mai 2010, sous l’Acropole, bruit la rumeur d’un sit-in à Syntagma. Touriste, je ne veux pas me mêler aux manifestants (il peut y avoir des violences) mais je crois reconnaître la musique de Theodorakis…

L’œuvre de ce compositeur immense doit-elle rejoindre dans mon enfer personnel Céline, Drieu la Rochelle,  et Lars von Trier?

Une étoile dans la constellation de mes admirations s’est ternie, et se décroche. L’ enthousiasme de mon adolescence en a pris un sérieux coup. Si abandonner ainsi ses illusions c’est vieillir, j’ai pris un sacré coup de vieux à la lecture du journal!

Monsieur Theodorakis, non seulement vous êtes un compositeur immense, mais aussi un symbole de la résistance, un militant. Ne pouvez vous pas mesurer la gravité de vos propos? Inutile de mentionner en préambule que vous « aimez le peuple juif » si c’est pour relayer la thèses éculée du complot des banquiers juifs. Cette thèse perverse et démagogue a d’autant plus de chance d’être entendue, que le chaos économique qui menace la Grèce, enfante aussi des partis fascistes ouvertement xénophobes.

Il semble que vous n’êtes pas seul à avoir perdu la tête . Les médisances de Madame Lagarde à propos des contribuables grecs  me font honte. Les pugilats publics télévisés ne sont pas du meilleur effet.

Je vous en conjure : annoncez publiquement que c’est un regrettable dérapage, que vous n’étiez pas vous-même, que vous en êtes désolé.  Des phrases analogues, en un autre temps, ont conduit des communautés entière à l’anéantissement.  Déclarez que vous ne pouvez pas figurer du côté de leurs bourreaux. Avez-vous oublié les sort des Juifs Crétois, de ceux de Rhodes, de Salonique?

 

 

 

 

Cima da Conegliano au Luxembourg, une expo, une rencontre et une nouvelle….

 

LE MONDE EN EXPOS

affiche de l'expo Tête de Saint Sebastien

D’abord, l’occasion de faire la visite en compagnie de 2 blogueurs amis que je n’avais jamais rencontrés. C’est quand même plus chaleureux que les commentaires, même s’ils sont fréquents et amicaux! Échanger devant un tableau, c’est plus enrichissant que sur le net! surtout quand on a un spécialiste de l’huile, moi qui ne connaissais rien aux couches et glacis….

Plusieurs longues minutes devant une gravure de Venise en 1500! Nous arrivons à reconstituer nos itinéraires de vacances récentes!

Cima (1459-1517)de Conegliano dans les Dolomites est moins célèbre que Carpaccio ou que Bellini ou Giorgione, les maîtres vénitiens les plus connus. C’est donc une découverte que nous offre cette exposition!

La première salle est dominée par un grand tableau de 1489 La Vierge à l’Enfant en trône entre St Jérôme et St Jacques : trône de marbre sous un arc formé par une tonnelle de vigne et chaque côté, des orangers modèrent un peu la solennité et la symétrie parfaite du tableau.

Cima vierge et l'enfant bologne

Plusieurs tableaux plus petits sont des variations sur le thème de la Vierge et l’enfant, Vierge très mélancoliques, enfants tout à fait adorables. Ma préférée est celle de 1494 exposée à Bologne. Déjà, perfection de la technique, mais je ne suis pas technicienne, mon esprit s’égare dans le souvenir d’une nouvelle de Stefan Zweig  » les Prodiges de la vie » dans le recueil « L’Amour d’Erika Ewald« où un peintre cherche longtemps l’inspiratrice de la Vierge dans Anvers des guerres de Religion, la trouve en une jeune Juive et métamorphose la jeune fille en lui faisant asseoir l’enfant sur ses genoux. La tristesse de l’expression des Vierges de Cima m’a tout de suite fait penser à cette nouvelle.

lamentation sur le Christ

Les Lamentations sur le Christ est un tout à fait frappant d’expressivité. la douleur de la mère est palpable. Cima a représenté Marie vieillie, inconsolable malgré la présence des deux femmes qui l’entourent. En plus des visages la variété des couleurs des costumes en font un tableau remarquable.

Saint Sébastien et Saint Roch faisaient partie d’un triptyque, ils sont pourtant très différent. Saint Roch réaliste tandis que Saint Sébastien au corps marmoréen malgré la flèche qui transperce sa cuisse a le visage complètement détaché, déjà ailleurs? Les paysages en arrière-plan sont merveilleux. Ce n’est pas pour rien que la présentation numérique de l’exposition est sous-titrée : La Poésie d’un Peintre , Paysages et Visages à la Loupe. Francis nous fait remarquer les couches successives d’huile pour obtenir une telle transparence. Transparence et lumière extraordinaire dans une tête de Christ couronné d’épines!

Cima ne s’est pas cantonné à des sujets religieux. Des coffres de mariages montrent aussi des sujets mythologiques dont l’un racontant Thésée m’a bien amusée.

 

Pour les explications des spécialistes, le parcours numérique du Musée du Luxembourg est passionnant.

 

Alexandre le Grand (DVD) Théo Angelopoulos

TOILES NOMADES

On vient de m’offrir le coffret de 7 DVD de Théo Angelopoulos (sans Le Regard d’Ulysse, ni l’Apiculteur, ni le Pas suspendu de la Cigogne).- Ils sont joliment présentés comme 7 poèmes filmés–  J’explore donc son œuvre et je vais de surprises en surprises. Comment ai-je pu passer à côté d’Alexandre le Grand à sa sortie en 1980, pourtant primé à Venise?

Après Le Regard d’Ulysse et Le Voyage à Cythère qui m’ont laissé l’impression de films bleus très poétiques, Alexandre le Grand de semble un film sépia, presque rosé au lever du soleil, hivernal, brun avec juste un peu d’herbe sale. L’emploi de la couleur rouge ressort d’autant plus qu’elle est rare sauf  la couverture de selle d’Alexandre, pourpre aussi  sa couche,  rouge vif  du drapeau brandi par les Anarchistes italiens, et finalement rouge du sang.

Alexandre et bucephale

 

Film en costumes, à l’orée du 20ème siècle : des touristes anglais veulent voir le soleil se lever sur le 1er jour du siècle au Cap Sounion. Ils sont enlevés par le bandit Alexandre tout juste évadé de prison. Dans les luttes d’Indépendance grecque, les bandits, Pallikares, Armatoles, Kapétans crétois, sont plutôt des personnages positifs dans l’imaginaire grec. Cet Alexandre affublé de son casque antique fait-il partie de cette tradition?  D’autant plus que le rôle de la Flotte anglaise prête à attaquer la Grèce pour récupérer ses otages est bien dans son rôle de gendarme des mers.

Bande armée et otages arrivent au village d’Alexandre convertie en commune révolutionnaire, en même temps que des réfugiés anarchistes italiens. Une grande fête est organisée en leur honneur. Utopie! Même les femmes ont les mêmes droits que les hommes et participent à la gestion du villages et dansent avec les hommes. Ils ont aboli la propriété privée et travaillent en coopérative. Alexandre et ses hommes qui ont été emprisonnés 5 ans ne reconnaissent plus leur village et veulent retrouver leurs terres et leurs bêtes. Dès le lendemain ils entrent en rébellion, des moutons sont égorgés. Le « libérateur » adulé par ses troupes, chaleureusement accueilli par les villageois apparaît très vite comme un tyran. D’autre part, les autorités gouvernementales veulent récupérer les otages même au prix de compromis et de soumissions aux caprices d’Alexandre. Les premiers à analyser la situation sont les anarchistes qui préviennent l’instituteur : Alexandre n’est-il pas utilisé par un complot contre le village révolutionnaire? Les atermoiements de la commune permettent à Alexandre de s’imposer par violence et barbarie, simulacres d’exécutions puis exécutions, massacres des bêtes, terreur. Le village si joyeux est réduit au silence. On le croirait déserté si les villageois ne ressortaient pas lyncher le tyran  blessé.

Film en costume donc, à fortes intentions politiques, film théâtral, presque chorégraphique. Chorégraphie que ces mouvements de foule qui convergent vers la place du village. Chorégraphie que ces rondes de soldats armés autour du chef à cheval, levant leur pétoire, la posant, s’abreuvant, chacun à son tour,  à une très belle fontaine et reprenant leur cercle infiniment. Danses des villageois. Danse extraordinaire de cette femme qui joue de son mouchoir puis tournoie à la manière des derviches turcs – je pense alors à Zorba, à cours de mots, qui dansait ses histoires.

Et toujours cette beauté des images. Longs plans fixes qui permettent de contempler le paysage sauvage, austère. Un pont extraordinaire, arqué à la manière des ponts vénitiens mais très fin, enjambe un torrent.

Symboles inexpliqués, comme la mort du temps voulue par les briseurs d’horloges : donquichottesque? Et cette fin, le marbre d’Alexandre…

En bonus au coffret, le réalisateur explique ses intentions : c’est un  film contre le Stalinisme. Comment d’une idée libératrice, un dictateur arrive à l’horreur. Le Mur de Berlin n’était pas encore tombé à la sortie du film en 1980, il fit alors polémique.

lire aussi ICI

Écouter Théo Angelopoulos  sur le blog de parole citoyenne

http://parolecitoyenne.org/sites/all/modules/meidia/players/flvplayer.swf<br /><a href= »http://parolecitoyenne.org/node/741″>En voir plus</a>

Voyage à Cythère (DVD) Theo Angelopoulos

TOILES NOMADES

Retour d’Ulysse.

Spyros, un vieil homme, après 32 ans d’exil en URSS, aborde au Pirée. Ses deux enfants l’attendent pour le conduire à la maison retrouver Katerina- Pénélope, qui contrairement à la légende le reconnait. Que peuvent-ils se raconter? Tout a changé. Le militant, le combattant du maquis revient, inutile. De retour, au village, il embrasse le vieux chien, comme Ulysse. Mais ce sont les signaux qu’ils échangeaient au maquis qui avertissent son vieux complice. Chants  d’oiseaux codés, que Katerina comprend encore. Au village, Spyros, a un rôle à jouer : il doit signer l’acte d’abandon de ses terres que Katerina n’a jamais voulu faire à sa place. Son refus lui vaut l’hostilité de tout le village. Lui, qui a échappé à la mort au combat et au peloton d’exécution, est menacé par ses voisins d’autrefois. D’inutile et oublié, il devient proscrit.

Dans l’entretien avec Angelopoulos, en bonus dans le DVD, j’apprends que c’est une histoire vraie qui a servi de départ au scenario. Le cinéaste aborde aussi sur le « film dans le film » qu’on soupçonne sans vraiment être sûr. C’est qu’on n’est pas toujours sûr de comprendre dans les films d’Angelopoulos. Le réalisateur filme de long plans-séquences pendant lesquels notre imagination peut gamberger. Quand il ne se passe presque rien on a le temps de douter, d’échafauder des hypothèses, de les récuser…Allusions à Ulysse, danse du vieil homme qui évoque celle de Zorba…Film vagabond, ou spectatrice vagabonde? L’avantage du DVD par rapport au film en salle, c’est le retour en arrière possible.

 

Après avoir vu le Regard d’Ulysse, je retrouve l’univers visuel si particulière à Théo Angelopoulos : cette lumière bleue, cette brume qui gomme les contours, les reflets dans l’eau sur les trottoirs trempés. C’est une Grèce étrangement humide que celle d’Angelopoulos, à mille lieux de celle des catalogues des agences de voyages. Une Grèce pauvre, de villages de montagne, de dockers et de marins, de musiciens de fanfare. Chaleureuse et humaine, aussi humaine dans les rapports humains, les liens familiaux, mais aussi mesquinerie des paysans, absurde stupidité des autorités. Et à la fin l’amour triomphe : départ pour Cythère….

Le Regard d’Ulysse(DVD)/Balkans-Transit

TOILES NOMADES

 

A peine ai-je refermé Balkans-Transit de François Maspero qu’il me vint l’urgence de revoir Le Regard d’Ulysse de Théo Angelopoupos, correspondance parfaite entre ces deux œuvres, quasi-simultanéité (1994-1995), identité de lieux, Odyssées dans les Balkans….Le Regard d’Ulysse et surtout la musique d’ Eleni Karaindrou que j’écoute en boucle m’ont déjà accompagnée . Je gardais des images de la barge portant la statue de Lénine sur le Danube, de Sarajevo en ruine…et le souvenir d’un film bouleversant, hypnotique, étrange.

Le voyage commence à Fiorina, projection clandestine du film de A. (Harvey Keitel) cinéaste exilé, dans une ville quadrillée par l’armée et par des processions inquiétantes, sous la pluie, la nuit. L’accueil réservé à Maspero et au photographe Klavdij Sluban fut à l’unisson:

« Des images d’Angelopoulos, il ne manquait que la brume«  note l’écrivain.

Taxi (comme dans le livre) mais dans l’autre sens, vers la frontière albanaise. Avec les migrants albanais, chargés de pauvres baluchons, reconduits en autobus militaires. Dans les champs albanais déserts et enneigés marchent des hommes, nombreux, comme l’avait remarqué l’écrivain. Pendant que je visionne le DVD, le texte du livre est très présent. Neige sur l’Albanie, qui interdit de continuer…

La quête de A., les bobines perdues d’un film de Manakis, peut être le premier film grec, se poursuit en Macédoine. Macédoine hostile – les Grecs lui refusent l’existence et surtout le nom . La conservatrice du Musée Manakis à Monastir (que Maspero désigne de son nom macédonien de Bitola) n’est gère coopérative. Les bobines perdues ne sont pas à Bitola. C’est justement dans le chapitre consacré à Bitola que l’écrivain fait allusion au film d’Angelopoulos et aux frères Manakis et   » Le regard innocent de leur caméra Pathé témoignait d’une diversité et d’une unité balkanique perdues à jamais » . Regard d’Ulysse?

A. poursuit sa quête à Skopje, train de nuit, vide, fantomatique. Enfin pas tout à fait vide puisqu’il y trouve la Conservatrice hostile. Sincère ou Ulysse menteur? Il la séduit en lui racontant le Re-Naissance d’Apollon à Délos qu’il a voulu photographier. La femme lâche l’information : les bobines ne sont pas à Skopje! Et le suit dans le train qui poursuit vers Bucarest.

A la frontière bulgare, épisode étrange. A. devient Manakis. Simulacre d’exécution. Exil à Plovdiv. Si Maspero m’a donné de bons repères spatiaux, le film m’égare dans le temps

 

D’autant plus que sans s’attarder à Bucarest nous arrivons à Constantza en 1945 dans une fête de famille. Famille de A? Les scènes tournées dans le salon des bourgeois grecs de Constantza sont les seules séquences brillantes et colorées de ce film gris-bleu. Exil des Grecs, confiscation de leurs biens….

 

 

A. embarque sur la barge qui conduit la statue de Lénine sur le Danube. L’épisode qui m’avait le plus marquée à la précédente séance du film. Plans lents, impressionnants, au rythme du fleuve. La foule accompagne la statue sur les berges, les Roumains s’agenouillent,  se signent. je m’interroge sur la signification de ces manifestations religieuses.

Le Danube conduit A. à Belgrade en pleine guerre de Bosnie. Il y rencontre un journaliste, correspondant de guerre grec. Les bobines étaient bien à Belgrade mais elles sont parties à Sarajevo pour y être développées. Siège de Sarajevo : rien à faire d’autre que de se saouler : beuverie épique avec des toasts à tous les cinéastes, Eisenstein surtout? Impossible de rejoindre Sarajevo par route ou par train, par les rivières? A. oartira au fil de l’eau.

Encore une étrange séquence avec une paysanne bulgare qui organise sa cérémonie funèbre. C’est bien Harvey Keitel, mais qui joue-t-il : Manakis ou le cinéaste de 1994?

Le périple de Balkans-Transit est entrecoupé d’un Cahier de Sarajevo écrit pendant le siège. Encore une correspondance entre le film et le livre! Angelopoulos n’a pas pu tourner à Sarajevo, les plans de la ville en ruine sont une reconstitution, qu’importe! ce n’est pas un documentaire mais une fiction. Plus vraie que vraie, et onirique, l’arrivé par un trou béant dans le mur de brique de la salle de cinéma de la Cinémathèque de Sarajevo. Le bobines sont là! Sous les balles et les bombes.

Le final dans la brume est indescriptible. Le brouillard à Sarajevo est une trêve, une fête, un orchestre, des danseurs, de l’allégresse on passe sans transition à des funérailles, puis à une promenade familiale, une exécution. L’écran se brouille, plus d’image, des voix. Filmer sans images! Je pense au Cheval de Turin, vécu comme une fin du cinéma alors que le Regard d’Ulysse est une quête des origines du cinéma.

Cette interprétation, avec le livre en miroir, est une des possibles. On pourrait imaginer une autre lecture en relation avec l’histoire du cinéma, des « images animées » , on peut aussi faire l’expérience passive de se laisser porter par des images magnifiques rendues mystérieuse par la nuit, la brume, les ruines….On pourrait chercher aussi des correspondances avec l’Odyssée…. je crois que je visionnerai encore de nombreuses fois ce film qui me fascine!


 

Elias Canetti : La Langue sauvée : Histoire d’une jeunesse(1905-1921)

Le titre « La Langue sauvée » est resté jusqu’à la dernière page du livre, pour moi,  un mystère.

De langues, il en est beaucoup question dans l’ouvrage. Canetti est né à Routschouk « Ruse », Bulgarie, sur les bords du Danube, dans une famille de négociants séfarades. Sa langue maternelle, fut donc le Judéo-Espagnol, à cinq ans ses parents déménagent à Manchester où naquirent ses deux frères avec qui il utilisa longtemps l’Anglais même après l’installation à Vienne. L’Allemand était la langue que ses parents utilisaient pour parler de théâtre et de musique : c’est donc la langue de la culture, la langue que Canetti utilisera pour écrire. Le grand père, figure impressionnante, se vantait de parler dix-sept langues quoique qu’il n’en lisait qu’une : l’Espagnol écrit en caractère hébraïques.

De Routschouk, Canetti raconte la maison donnant sur le jardin fruitier, la variété des gens qu’il  rencontrait, à la maison et la boutique : Juifs de sa famille, petites bonnes bulgares, Tsiganes qui venaient mendier tous les vendredis, l’Arménien  triste, les amis Russes de sa mère…

« Il était souvent question de langues, on en parlait sept ou huit différentes rien que dans notre ville: tout le monde comprenait un peu toutes les langues usitées, seules les petites filles bulgares venues de la campagne ne savaient que le Bulgare, aussi disait-on qu’elles étaient bêtes. chacun faisait le compte des langues qu’il savait, il était on ne peut plus important d’en posséder un grand nombre, cela pouvait vous sauver la vie ou sauver la vie d’autres gens. »

C’est donc l’histoire d’une jeunesse cosmopolite et européenne. L’enfant  prit la place du père, décédé jeune, il  entretint avec sa mère très jeune des conversations intellectuelles de haut niveau : Shakespeare, Schiller ou Dickens était le sujet de leurs entretiens.

Ils ont traversé la Première Guerre Mondiale, à Vienne, en Bulgarie puis à Zurich. Bien que les Canetti avaient des passeports turcs, que la Bulgarie se soit rangée du côté des Empires Centraux, la mère et le fils se refusaient à soutenir François Joseph comme on l’exigeait de l’enfant à l’école. Ils tenaient l’Autriche pour responsable du conflit, ne pouvaient se résoudre à être en guerre contre la Russie qui avait toujours soutenu les Bulgares contre les Turcs, ayant ds amis russes, et vénérant Tolstoï. leur situation d' »Anglais » à vienne devenant inconfortable , ils déménagèrent à Zürich. On y croise Lénine.

En Suisse, le jeune Canetti élargit sa société à celle de ses camarades d’école, de ses professeurs au lycée. Il ne se borne plus à la littérature classique, aux Grecs et aux explorateurs comme pendant sa prime enfance. La lecture de ses mémoires est donc une promenade littéraire. De son côté, la mère se passionne pour Strindberg et Schnitzler. Au lycée, il découvrira des écrivains Suisses (que je ne connais pas)  aussi Werfel et Wedekind. Il rencontrera aussi l’antisémitisme.

La maladie mettra fin au tête à tête jaloux de la mère et du fils. Cette dernière partira en sanatorium. 1921:  la mère décide darracher son fils à son paradis zürichois et de partir en Allemagne  pays marqué par la guerre, se mesurer à la réalité et quitter des études trop douces.