Afterlives – Abdulrazak Gurnah (Prix Nobel 2021) – Bloomsbury publishing

LIRE POUR L’AFRIQUE

Le prix Nobel 2021 a donné l’occasion de découvrir cet écrivain  inconnu des francophones – éditions épuisées à l’attribution de la récompense – depuis réédité récemment (Paradis et Près de la Mer par Denoël). J’ai donc téléchargé Paradise et Afterlives en VO sur ma liseuse ce qui était une riche idée parce que j’ai eu accès aux dictionnaires Anglais/Français ou Anglais/Anglais et aussi à la traduction Bing des mots en swahili. Lecture facile que je recommande chaudement. 

Afterlives est une publication récente (2020) qui raconte l‘histoire de la Tanzanie de la Première Guerre Mondiale jusqu’à la période contemporaine.  Commençant par l’histoire du commerce caravanier des marchands indiens et la colonisation allemande puis britannique et enfin l’accession à l’indépendance de la Tanzanie (1961-1964). Il  fait allusion aux  répressions sanglantes des révoltes d’Al Bushiri (1888) de Wahehe (1898) et Maji Maji (1905-1907) réduites par des troupes allemandes et leurs supplétifs askaris. 

Quatre livres . Le premier est centré autour du personnage de Khalifa employé du marchand Amur Biashara  employé d’une banque Gujarati. Ces commerçants musulmans sont à la tête d’entreprises familiales, exportation (Khalifa les qualifient de pirates) ou usuriers, artisanat varié.

The way of the old marchants was lending and borrowing from each other on trust. Some of them only knew each others by letters or through mutual connections. Money passed from hand to hand[…]These connections were as far away as Mogadishu, Aden, Muscat, Bombay, Calcutta, and all those other places
of legend. The names were like music to many people who lived in the town, perhaps because most of them had not been to any of them.

Le jeune Ilyas qui a étudié auprès de colons allemands et qui a un bon niveau d’éducation est embauché par le marchand et devient le protégé de Khalifa. Il laisse sa petite soeur Afyia auprès de Khalifa lorsqu’il s’enrôle comme askari – supplétif allemand – dans la première guerre mondiale.

Le livre 2  se déroule pendant la Guerre dans l’armée allemand. Il  pour héros Hamsa, un jeune askari, protégé d’un officier allemand qui en fait son ordonnance et lui apprend l’allemand. A la fin de la guerre il sera capable de lire Schiller et Heine. Engagement assez absurde pour un africain qui se bat pour des puissances qui se disputent l’Afrique.

le livre 3 commence quelques années après la fin de la Guerre. Les Britanniques ont remplacé les Allemands. Hamza retourne dans la ville côtière, il est embauché dans l’entreprise de Nassor Biashara, accueilli par Khalifa dans sa maison. Le récit se déroule dans ce cadre familial pendant plusieurs décennies. Cette chronique familiale décrit la vie quotidienne, traditions et arrivée de la modernité.

Dans le livre 4 le fils de Hamza, Ilyas part en Allemagne à la recherche de son oncle Ilyas perdu. La colonisation allemande n’est pas tout à fait oubliée et ce qu’il trouve m’a étonnée.

J’ai beaucoup aimé ce récit qui complète l’histoire inachevée de Paradise (1994) que j’ai lu juste avant. Hamsa, comme Yusuf de Paradise, était un enfant-esclave retenu comme gage pour les dettes de ses parents, comme ce dernier il vivait chez un marchand qui se déplaçait dans le pays avec une caravane. Comme lui, il s’est engagé comme askari pour fuir l’esclavage. Cependant, les deux récits sont différents. Paradise était écrit dans le style d’un conte oriental qui m’avait séduite. Afterlives est plus réaliste, plus historique, plus politique aussi. 

Et comme j’ai vraiment beaucoup aimé les deux œuvres je compte lire bientôt By the Sea!

 

Signac collectionneur à Orsay

Exposition temporaire jusqu’au 13 février 2022

Portrait de Paul Signac dit aussi Paul Signac à la barre de son bateau Olympia

Signac est souvent exposé à Paris. Récemment le Musée Jacquemard-André proposait une rétrospective, à l’occasion des Expositions mettant à l’honneur Fénéon surtout celle de l’Orangerie, à la fondation Vuitton il y a quelques temps. J’ai donc un peu hésité pour Signac collectionneur mais je ne regrette pas ma visite. 

Portrait de Paul Signac par Maximilien Luce

Occasion de mieux connaître l’homme qui a été portraituré par les peintres, ses amis

Portrait de Paul Signac par Seurat

Paul Signac fut un organisateur d’expositions , fondateur du Salon des Artistes Indépendants et « militant de la cause néo-impressionniste » .

On voit donc des tableaux de Signac 

Signac : la bouée rouge. Arrivée à Saint Tropez à bord de son voilier
Signac : les Andelys, la Berge

On voit bien les petites touches des néo-impressionnistes qu’on connaît aussi chez Seurat qui fut lié à Signac

Seurat : Le Chahut

Mais Seurat collectionne aussi des peintres différents : plusieurs Cézanne, un petit Delacroix, un pommier en fleur de Monet, des Degas (nombreuses études de fesses), Pissaro

Pissaro : retour des paysans au marché

j’ai découvert les dessins de Charles Angrand : Une grange sous la neige et Le mouton rouspéteur pas du tout faciles à photographier mais que j’ai beaucoup appréciés. 

Une salle entière est dédiée à Cross aux couleurs somptueuses. 

Cross : la rivière Saint Clair

Je ne connaissais pas Maximilien Luce qui a des préoccupations plus prolétaires et qui peint aussi des hommes à leur toilettes, on a plutôt l’habitude d’y voir des femmes. 

maximilien Luce ; l’Echafaudage ou le Drapeau rouge

Autre inconnu (de moi) : Valtat

Valtat : roches rouges de l’Esterel

Et bien sûr,  Marquet, Valotton, Van Dongen, Maurice Denis.. .

 

Arbre de l’Oubli – Nancy Huston

FEMMES

Depuis très longtemps Nancy Huston est une référence féministe et je me suis toujours promise de faire connaissance avec l’œuvre de cette autrice. Le billet de Jostein, et surtout le titre qui me rappelait Ouidah (Bénin) m’ont attirée.  Dès que je l’ai trouvé à la médiathèque, je l’ai emprunté. 

Ce livre féministe militant a tout pour m’intéresser :  l’Afrique et à l’esclavage, les études féministes et les clins d’œil à Sylvia Plath, Hélène Cixous, Luce Irigaray, Julia Kristeva et j’en passe…Diversité ethnique,  la Shoah avec les parents juifs de Joel, l’amie Haïtienne, au vaudou et à la santeria à Cuba, émeutes raciales à Baltimore, La GPA, toutes les thématiques que la droite qualifierait de « woke »!

Seulement, chacun de ces thèmes mériterait un roman! Mélanger le tout en 305 pages ne peut que donner le tournis à la lectrice qui souhaiterait qu’on s’arrête pour approfondir chacun de ces sujets. On saute d’un personnage à l’autre, d’une époque à une autre sans transition.

J’aime m’attacher à un personnage, le suivre… Je n’ai éprouvé d’empathie pour personne. Jenka, la mère juive, est caricaturale comme Eileen, la mère de Lili Rose. Lili Rose est peu sympathique, on se demande comment elle passe de son enthousiasme pour les bikinis à une thèse universitaire, des relations avec des adolescents plutôt ploucs au féminisme radical. Shayna ne m’a pas plus séduite non plus. Je n’arrive pas à  l’imaginer,  à part sa couleur de peau « marron » et ses rondeurs » là où il faut« , elle est peu incarnée. Le seul que j’arrive à suivre c’est l’anthropologue très calé pour décrypter les cérémonies préhistoriques, mais si peu perspicace quand il se promène avec sa fille métisse à Cuba qu’on prend pour une prostituée. L’enfer est pavé de bonnes intentions!

Ouidah, porte du non-retour

Malgré cette déception je vais continuer à lire Nancy Huston parce que ses thématiques m’intéressent.

Un éclat de soleil – Art des îles Féroé – maison du Danemark (Paris)

Exposition temporaire jusqu’au 13.03.2022 La la Maison du Danemark 142 av. des Champs Elysées Paris 8ème

Les Îles Féroé forment un archipel dans l’Atlantique au nord de l’Ecosse. A cette latitude, le soleil ne se montre pas pendant les mois d’hiver et la lumière a une importance privilégiée pour les Féroïens qui en sont privés. Cette exposition lui est dédiée. 

Zacharias Heinesen : Rayon de soleil

Ce rayon de soleil est mon tableau préféré! J’imagine le rayon illuminant le port alors que la mer est grise et noirs les bateaux.

Ingalvur av Reyni : Hvitanes près de Törshavn

Ingalvur av Reyni a vécu à Törshavn (la capitale) de 1920 à 2005. C’est le peintre le plus célèbre des Féroé

Ingalvur av Reyni : nuit d’été

Hansina Iversen a choisi des œuvres abstraites mais toujours aussi lumineuses

hansina Iversen

 

Un voyage où on imagine les côtes battues par les vagues, les tempêtes. Terres mouillées d’une pluie qui donne plus d’intensité aux verts de l’herbes. Maisons peintes de couleurs vives qui se détachent sur l’herbe ou les roches noires.

La Tristesse des Anges – Jon Kalamn Stefànsson

ISLANDE

Incipit :

« Quelque part dans l’aveuglante tempête de neige et le froid, le soir tombe, la nuit d’avril s’immisce entre les flocons qui s’accumulent sur l’homme et les deux chevaux. tout est blanc de neige et de givre, pourtant le printemps approche. Ils avancent péniblement contre le vent du nord qui est plus fort que toute chose dans ce pays »

C’est le tome 2 de la trilogie qui commence avec « Entre ciel et terre » et se termine par « Le cœur de l’homme » que j’ai eu la mauvaise idée de lire dans le désordre si bien que j’ai eu du mal à entrer dans« Le cœur de l’homme » un peu perdue dans les personnages qui se présentent au fur et à mesure des deux livres précédents. J’avais été bluffée par ce dernier livre si bien que j’ai repris la lecture au début de l’histoire dans l’ordre.

Jens le Postier, sur son cheval de glace, arrive au village, collé par le gel à sa monture. C’est avec le « gamin » un des personnages principaux de cet ouvrage. Il transporte dans ses sacoches le courrier, lettres, journaux et paquets

Cela ne fait pas de mal de pimenter l’existence avec des nouvelles du vaste monde, les vents nous ont été
contraires, rarement aussi peu de navires sont venus jusqu’ici depuis le début d’avril et nous sommes assoiffés de nouvelles fraîches au terme du long hiver.

Jens le Postier traverse landes et montagnes sous les pires neiges et blizzard mais il n’a pas le pied marin. le gamin lui fera franchir un fjord à bord d’une barque, puis l’accompagnera dans sa tournée d’abord avec la jument La Grise, puis à pied.

« Les flocons se déversent, la neige envahit l’espace entre ciel et terre, elle relie l’air et le sol, on ne voit plus entre les deux aucune différence, tout se confond et les deux hommes doivent s’attendre à rencontrer des anges en  plein vol au sein de l’éternité. »

Nous allons suivre Jens et le gamin dans leur tournée sous la neige

« Le ciel abrite une multitude de flocons. Voilà les larmes des anges, disent les indiens au nord du Canada quand la neige tombe. Ici, il neige beaucoup et la tristesse du ciel est belle… »

La tournée est longue, les rencontres rares mais intenses. Les épreuves sont pénibles, souvent le gamin est tenté de s’endormir dans la neige. Gare à celui qui cède au sommeil, il ne se réveillera pas!

Encore une lecture poétique, dépaysante, éprouvante même. Vers la fin, j’ai éprouvé une certains lassitude de la monotonie de la neige et du vent. Mais il ne faut pas abandonner, comme nos marcheur, perséverer. La fin est spectaculaire

Peindre hors du Monde – moines et lettrés des dynasties Ming et Qing au Musée Cernuschi

Exposition temporaire jusqu’au 6 mars 2022

peinture chinoise du XVème au XVIIIème siècle : moines et lettrés des dynasties Ming et Qing

affiche

Petite chronologie :

Dynastie Ming (1368 -1644)

Dynastie Qing (1644-1911)

Cette peinture correspond à l’aspiration des lettrés à se retirer du monde, méditer et étudier dans les merveilleux paysages des montagnes du Centre de la Chine.  On découvre d’abord l’école de Wu avec les deux peintres majeurs : Shen Zhou (1427-1509) et Wen Zheng ming (1470 -1559)

le jeune Qian lisant

les peintures se présentent le plus souvent sous forme de panneaux verticaux, il y a aussi des rouleaux horizontaux permettant de faire des panoramas, ainsi que des albums de pages rectangulaires.

Souvent ces dessins illustrent des poèmes qui sont calligraphiés sur la feuille. Un cartel nous explique comment comprendre les documents avec la présentation sur papier ou soie, le sceau de l’artiste, les commentaires éventuels…

Le plus souvent l’artiste travaille à l’encre de Chine mais l’ensemble ne reste pas en noir et blanc. Il peut souligner le relief en coloriant en bleu les montagnes ou en vert. Dans le jeune Qian lisant, seul le personnage se détache avec ses vêtements en orange. 

Le visiteur est convié à une belle promenade dans les montagnes pittoresques. Avec un peu d’attention (les panneaux délicats sont présentés presque dans la pénombre), la visiteuse découvre un lac, une cascade, un pavillon ou plusieurs, des petits ponts. Il faut s’attarder pour trouver les minuscules personnages : un lettré qui médite, un promeneur qui part à la chasse aux champignons, le propriétaire qui surveille ses jardiniers soigner les joncs odorants. Sur le lac ou la rivière, les minuscules barques, des pêcheurs. Je porte aussi mon regard aux végétaux : pins tordus, arbres en fleurs, délicatesse et minutie pour dessiner chaque pin, chaque rocher. Et je pourrais rester longtemps devant le panneau mais il y en a tant!

Au cours des siècles, les techniques différent, les sources d’inspiration sont souvent les Monts Huong, mais pas toujours, certains peintres ont fabriqué de véritables carnets de route détaillant leur itinéraire de voyage.

Maus – Art Spiegelman

LECTURES COMMUNE AUTOUR DE L’HOLOCAUSTE (2022)

 

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Comme l’an passé, je me joins à la  lecture commune initiée par Passage à l’Est & Si on bouquinait. 

Maus s’est imposé à moi à l’occasion de plusieurs coïncidences récentes. Au MAHJ l’exposition Si Lewen : La Parade a été l’occasion de voir et écouter Art Spiegelman qui a édité La Parade et qui introduit et commente l’exposition. j’ai le plaisir de l’écouter sur plusieurs podcasts de RadioFranceFrance culture ; PAR LES TEMPS QUI COURENT (8/12/2021) : la BD est mon obsession : ma loupe  pour regarder le monde et d’autres L’Heure bleue 10/11/2021 et encore d’autres plus anciens. Plus récemment, la polémique de l’interdiction de Maus dans les écoles du Tennessee et certaines réfexions étranges comme celle de Whoopie Goldberg a relancé l’intérêt pour cette œuvre. 

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Je lis assez peu de Romans graphiques ou de BD. Je ne me sens pas qualifiée pour commenter le graphisme (N&B, impressionnant) ou le parti pris de donner des têtes d’animaux impersonnelles aux personnages, seules des petites lunettes permettent de reconnaître Vladek (le père d’Artie).

Deux sujets m’ont particulièrement intéressées :

-le déroulement de l’histoire qui conduit les parents d’Artie dans les camps et la vie quotidienne avec les débrouilles que Vladek « organise » pour survivre. Si une santé de fer et une  force physique étaient nécessaires pour survivre, la débrouillardise et l’ingéniosité de Vladek ont été l’atout indispensable, sans parler de des bijoux et argent qui ont été bien utiles au marché noir.

-les rapports psychologiques père/fils, survivant/ martyrs avec toutes les culpabilisations  et les traumatismes qui en découlent, y compris le suicide d’Anya, la mère, le frère disparu…

je n’ai trouvé aucun motif (nudité ou gros mots) capable de choquer les écoliers du Tenessee, la cruauté des faits sont autrement plus choquants que leur représentation. Il semble bien que la censure vienne d’ailleurs!

Exposition autour du Chef d’Œuvre Inconnu à la Maison de Balzac

Exposition temporaire jusqu’au 6 mars 2022

Bension Enav – édition du chef d’oeuvre inconnu

Le chef d’œuvre Inconnu traite de peinture, il n’est donc pas surprenant qu’il ait inspiré de nombreux peintres et plasticiens. Il y a quelques temps j’ai lu cet ouvrage et visité la Maison de Balzac

C’est toujours avec grand plaisir que je retourne Rue Raynouard , en balcon dominant les quais de Seine où l’on peut descendre la Falaise de Passy par de raides escaliers du square de l’Alboni, Rue des Eaux, ou la pittoresque rue Berton étroite et pavée.

Nous avons revu les collections permanentes, manuscrits annotés, bustes de Balzac, son bureau, sa canne….Je me suis longtemps attardée devant les figures de la Comédie Humaine gravées sur 250 plaques typographiques pour chercher les personnages que j’ai rencontrés récemment lors de mes lectures.

L’exposition temporaire est situé en dessous. On entre d’abord dans une salle dédiée à la Belle Noiseuse – film de Rivette (1991) dont on peut visionner un extrait et où se trouve les tableaux de Dufour qui figurent dans le film. 

Michel Piccoli joue le peintre, Emmanuelle Béhart le modèle.

Dufour – la belle noiseuse
Je n’aime pas cette peinture et m’étonne qu’elle puisse être le « chef d’oeuvre inconnu ». Des goûts et des couleurs….
édition du Chef d’oeuvre inconnu de Balzac par Vollard, illustration Pablo Picasso

La salle suivante est consacrée à l’édition de Vollard qui a demandé à Pablo Picasso de l’illustrer. Picasso n’a pas illustré l’histoire à la lettre et a dessiné à son idée autour du motif de la peinture, du peintre et de son modèle. Comme il dessinait des taureaux et minotaures à cette époque, on les voit figurer ici. Pour notre plus grand plaisir.

Picasso : peintre modèle

Dans la troisième salle je retrouve le tableau de Paula Rego qui m’avait donné envie de lire le livre, je retrouve également Arroyo. Un peu plus étrange ce Chef d’Oeuvre inconnu d’Anselm Kiefer qui ne représente pas un portrait de femme mais une salle vide, dessin d’architecture. 

Paula Rego

Et je n’en ai sûrement pas fini avec Balzac!

 

Convoi de Minuit – S. Yizhar – Actes sud

LITTERATURE ISRAELIENNE

Je garde un souvenir ébloui de Hirbat-Hiza lu autrefois dans l’édition Galaade. J’ai donc été surprise de retrouver Hirbat-Hiza dans ce recueil de nouvelles.  Convoi de Minuit réunit les deux récits avec une courte nouvelle,  Le Prisonnier. Laurent Schulman est le traducteur pour les deux éditions, malheureusement les notes ont disparu dans l’édition d’Actes Sud

Découverte pour Convoi de Minuit :  récit de 139 pages. un groupe de soldats prépare la route pour un convoi de camions qui va ravitailler une implantation isolée. Belle évocation de la nature, d’une nuit noire. Camaraderie : entre le responsable taciturne Rubinstein, Gavry le fanfaron, Tsviyeleh rêveur, et les autres. Dally, opératrice-radio, fait rêver Tsvileyeh. Entre terrain miné, oued à traverser, piste approximative dans l’obscurité, passeront ils? 

je viens de finir les nouvelles de Cavalerie rouge d’Isaac Babel.  En dépit des différences de lieu, d’époque et de circonstance je retrouve une certaine parenté entre ces jeunes hommes embarqués dans la guerre, sans héroïsme guerrier ni forfanterie.

Relecture pour Hirbat-Hizra, je sais ce que je vais lire : l’évacuation des habitants et le dynamitage d’un village arabe pendant la Guerre d’Indépendance. Témoignage poignant d’un soldat.

« Pourtant je me laisse vite gagner par le doute dès lors que je m’aperçois de la facilité avec laquelle je pourrais; cédant à la tentation de rallier les rangs du plus grand nombre, me fondre dans la masse des menteurs, des ignorants, des indifférents, des égoïstes, et nier d’un air entendu l’incontournable vérité, tel un larron qui n’en est pas à son premier délit. Inutile de tergiverser, il est temps de rompre le silence et d’exposer les faits…. »

C’est un très beau texte, un hymne à la campagne, au travail des agriculteurs, prêtant attention aux humains comme aux animaux et aux plantes.

Le narrateur hésite à confier ses doutes à ses camarades qui « affichent une insouciance forcée »

« j’aurais voulu tenter le tout pour le tout, mais je me taisais. Pourquoi diable étais-je le seul à m’émouvoir autant? Etait-ce dans ma nature? Je ne m’attirerais que les moqueries de mes camarades. j’étais effondré. pourtant une certitude restait ancrée en moi : les larmes d’un enfant, l’indignation muette d’une mère constituaient une épée de Damoclès au dessus de nos têtes. Aussi, dans un suprême effort pour que ma viox ne tremblât pas, finis-je par dire à Moïshe :

-Rien ne légitime cette évacuation. »

la dernière nouvelle : Le prisonnier est courte, 22 pages. Une patrouille a capturé un berger et son troupeau de chèvres. Sans ordre, sans raison,  pour s’amuser . L’homme est inoffensif sans aucun intérêt pour le renseignement. Ne sachant que faire de leur prisonnier, les soldats le conduisent en jeep dans une base. Le narrateur l’accompagne. Il pourrait le laisser s’échapper,

Sois digne du nom d’homme.

Laisse partir le captif.

Rends lui sa liberté

Le fera-t-il- il ?

 

Cavalerie Rouge – Isaac Babel

REVOLUTION RUSSE (1920)

Cavalerie rouge – Malevitch

 » Oui, je crie oui à la révolution, je le crie, mais elle se cache de Ghédali, et n’envoie devant elle que de la fusillade…

— À qui ferme les yeux, le soleil ne se voit point — dis-je au vieillard. — Mais nous saurons dessiller les yeux
clos… — Le Polonais me les a fermés — chuchote le vieux, d’une voix presque indistincte. — Le Polonais est
un chien méchant. Il prend le Juif et lui arrache la barbe… Ah ! le vilain mâtin ! Et voilà qu’on le fouette, le
mauvais chien… C’est admirable, c’est la révolution !… Et après, celui qui a battu le Polonais vient me dire :Donne ton gramophone, réquisition, Ghédali… J’aime la musique, madame, que je réponds à la révolution… —
Tu ne sais pas ce que tu aimes, Ghédali ! Veux-tu que je tire ? Tu sauras alors ce que tu aimes ! Et je ne peux pas
m’empêcher de tirer, parce que je suis la révolution…

Mais le Polonais tirait, mon aimable pane, parce qu’il est la contre-révolution ; et vous tirez parce que vous êtes la révolution. Pourtant, la révolution, c’est un contentement. Et un contentement n’aime pas qu’il y ait des orphelins au logis. L’homme bon accomplit de bonnes œuvres. La révolution est la bonne œuvre de bonnes gens. »

Est-ce un roman? un recueil de 34 courtes nouvelles? ou une série de reportages, témoignages de la campagne en Vohynie (Pologne) de l’Armée Rouge? 

Babel note scrupuleusement le lieu et la date, de Juillet à septembre 1920. Dans un texte, il fait  allusion à une Gazette Le Cavalier rouge qui contiendrait aussi des informations sur la situation internationale.

Il est question de batailles, de sabres de mitrailleuses, de victoires ou de retraites, de blessés, d’héroïsme ou de mesquineries, de trahisons aussi. Mais ce n’est pas un épopée glorieuse. C’est plutôt un récit répétitif de la vie quotidienne de ce régiment de Cosaques qui se placent à cheval, en charrette, dans le train de l’agitprop, qui occupent des villes polonaises, découvrent des ruines, bivouaquent dans des fermes.

Les personnages sont, bien sûr, les Cosaques et les officiers, « combrig, chefdiv ou la politsection » tout un jargon révolutionnaire. Personnages secondaires : les Polonais et les Juifs, habitants de la Volhynie sont aussi décrit avec vivacité : le vieux Ghédali, commerçant juif, le fils du rabbin communiste, un curé obséquieux qui s’efforce de préserver son église, des artistes, un peintre qui prend les villageois pour modèle pour peindre les saints, un accordéoniste….Moins attendues, les femmes, les mères, les infirmières, fermières. Tout un monde!

« -un cheval qu’il avait amené du pays — disait Bitsenko. — Où trouver le pareil ? — Un cheval, c’est un ami —
répondait Orlov. — Un cheval, c’est un père — soupirait Bitsenko. — Il vous sauve la vie tout le temps. Bida,
sans cheval, est comme perdu… »

Autres acteurs importants : les chevaux que Babel décrit avec une précision toute hippologique. Un officier est capable de quitter la brigade pour se procurer une monture. un autre concevra une véritable haine parce que son cheval préféré a été réquisitionné.

Une mention spéciale devrait être attribuée au traducteur : Maurice Pariajanine (1928) qui, dans une longue introduction, présente Isaac Babel . Il  fait découvrir, au plus proche du mot-à-mot, la saveur du style de l’auteur dans de très nombreuses notes en fin de chapitre. Il fut également le traducteur de Trotski.