Eugène Rougon est un personnage-clé dans la série des Rougon-Macquartquoique qu’il n’apparaisse qu’en filigrane dans les précédents récits : fils de Pierre Rougon qui l’a envoyé faire son Droit à Paris, il est devenu un des artisans du coup d’Etat du 2 décembre et il a téléguidé la première conquête de Plassans par son père, en 1851 dans le premier tome : La Fortune des Rougon en lui donnant des conseils avisés par lettres. Il a aussi aiguillé son frère Aristide, dans La Curée, en le plaçant comme voyer sur la spéculation immobilière. Dans La Conquête de Plassans il a tiré les ficelles de la manipulation électorale avec une correspondance avec sa mère.
« Poizat parlait amèrement de tout ce que Rougon et lui avaient fait pour l’Empire, de 1848 à 1851, lorsqu’ils crevaient la faim, chez madame Mélanie Correur. Il racontait des journées terribles, pendant la première année surtout, des journées passées à patauger dans la boue de Paris, pour racoler des partisans. Plus tard, ils avaient risqué leur peau vingt fois. N’était-ce pas Rougon qui, le matin du 2 décembre, s’était emparé du Palais-Bourbon, à la tête d’un régiment de ligne ? »
Il a fallu attendre le tome 6 pour faire plus ample connaissance avec ce personnage considérable, Ministre, Président du Conseil, bras droit de l’Empereur. Personnage plutôt antipathique, c’est un homme de pouvoir dont toute la personnalité est concentrée dans cet unique but, conserver la faveur de l’Empereur, les honneurs et intriguer pour placer comme des pions ses fidèles supporters. Homme politique comme un chef de bande!
« Un prétendant n’était qu’un nom. Il fallait une bande pour faire un gouvernement. Vingt gaillards qui ont de gros appétits sont plus forts qu’un principe ; et quand ils peuvent mettre avec eux le prétexte d’un principe, ils deviennent invincibles. Lui, battait le pavé, allait dans les journaux, où il fumait des cigares, en minant sourdement M. de Marsy… »
Parmi ses partisans, ses obligés, certains originaires de Plassans comme le couple de Charbonnel qui comptent sur Rougon pour gagner un procès qui leur rendra un héritage, d’autres cherchent à placer fils (non bachelier), jeune fille à marier sans dot à doter, d’aucun cherchent un ministère, ou un bureau de tabac….La politique décrite par Zola ressemble à des intrigues sans fin pour placer ses pions dans l’administration. Le pouvoir se mesurant à l’aune des pistons.
Rougon, dans son salon, réunit ses courtisans plus ou moins dévoués. Une personnalité brille et se détache du lot : la belle Clorinde, aventurière ou comtesse italienne? brillante, originale, jouant de sa séduction pour régner. Elle défie Rougon qui la préfère associée, mariée à un de ses fidèles. A vrai dire, les manœuvres, les séductions, les chantages, les prébendes ont vite fait de m’ennuyer. Mesquineries, coups tordus donnent une idée médiocre de la politique. La « bande » pourra-t-elle ramener aux affaires Rougon qui a démissionné et semble s’en désintéresser? Ces manœuvres sont compliquées et me fatiguent.
En revanche, une autre lecture de la saga des Rougon-Macquart est autrement passionnante : c’est la lecture historique. Zola brosse des tableaux instructifs : une séance à la Chambre, les fêtes organisées en l’honneur du le baptême de l’héritier impérial (14 juin 1856), un week-end à Compiègne, dîner et chasse à courre, l’inauguration d’un tunnel ferroviaire Niort….L’attentat à l’Opéra Garnier (14 janvier 1858) est l’occasion d’un tournant dans la politique : Rougon revient aux affaires, ministre de l’Intérieur, il renforce la répression, exile d’ancien républicains au bagne, exerce son autorité avec une sévérité maximale.
« venait de l’armer de cette terrible loi de sûreté générale, qui autorisait l’internement en Algérie ou l’expulsion hors de l’Empire de tout individu condamné pour un fait politique. Bien qu’aucune main française n’eût trempé dans le crime de la rue Le Peletier, les républicains allaient être traqués et déportés ; c’était le coup de balai des dix mille suspects, oubliés le 2 décembre. On parlait d’un mouvement préparé par le parti révolutionnaire »
Cependant, en 1860 avec le « grand acte du 24 novembre » des décrets assouplissent la politique répressive , introduisent une libéralisation de la Presse et Rougon justifie cette nouvelle politique en se contredisant sans vergogne :
« Parcourez nos villes, parcourez nos campagnes, vous y verrez partout la paix et la prospérité ; interrogez les
hommes d’ordre, aucun ne sent peser sur ses épaules ces lois d’exception dont on nous fait un si grand crime. »
Malgré les longueurs dans l’action, ces tableaux pittoresques sont une illustration parfaite de l’Histoire du Second Empire et je suis ravie de m’instruire !
« Plassans est fort curieux, au point de vue politique. Le coup d’État a réussi ici, parce que la ville est
conservatrice. Mais, avant tout, elle est légitimiste et orléaniste, si bien que, dès le lendemain de l’Empire, elle a voulu dicter ses conditions. Comme on ne l’a pas écoutée, elle s’est fâchée, elle est passée à l’opposition. Oui, monsieur l’abbé, à l’opposition. »
Suite à La Fortune des Rougon, la Conquête de Plassans, met en scène les intrigues menées en vue des élections prochaines. Félicité Rougon, comme dans le premier volume, est à la manœuvre, guidée de Paris par son fils Eugène, le ministre. J’avais deviné, en lisant le titre, que cette conquête serait politique mais je n’aurais jamais imaginé le déroulement de l’intrigue.
Marthe et François Mouret mènent une vie tranquille de rentiers dans une agréable maison de ville agrémentée d’un joli jardin. Marthe est la fille de Félicité Rougon tandis que Mouret est apparenté à Macquart. Ils ont deux fils et une fille Désirée, un peu simplette mais si gentille. Mouret s’amuse à surveiller les deux clans, celui de la Préfecture, donc bonapartiste et celui des Rastoil, légitimistes, opposants politiques, ils ne se fréquentent pas mais leurs jardins sont mitoyens au sien.
Pour être agréable à l’abbé Bourette, un brave homme, Mouret accepte de louer une chambre à un ecclésiastique arrivant en ville : l’abbé Faujas
« C’était un homme grand et fort, une face carrée, aux traits larges, au teint terreux[…]. La haute figure noire du prêtre faisait une tache de deuil sur la gaieté du mur blanchi à la chaux »
Ce rude personnage est mystérieux vient de Besançon. Par quel mystère est-il arrivé à Plassans? Avec sa soutane élimée, son allure suspecte, il éveille la curiosité de Mouret et de sa femme qui se livrent sans tirer aucun renseignement.
« Moi, je te l’ai dit, ce qui me contrarie avec ces diables de curés, c’est qu’on ne sait jamais ce qu’ils pensent ni ce qu’ils font. À part cela, il y a souvent des hommes très honorables parmi eux. »
[…]
Puis, il eut quelque honte. Il était d’esprit fin, sous son épaisseur de commerçant retiré ; il avait surtout un grand bon sens, une droiture de jugement qui lui faisait, le plus souvent, trouver le mot juste, au milieu des commérages de la province. »
L’étonnement est à son comble quand Félicité Rougon convie le nouveau venu à une de ses soirées qui réunit tout le gratin de Plassans.
« Son salon était sa grande gloire ; comme elle le disait, elle voulait y trôner, non en chef de parti, mais en femme du monde. Il est vrai que les intimes prétendaient qu’elle obéissait à une tactique de conciliation, conseillée par son fils Eugène, le ministre, qui la chargeait de personnifier, à Plassans, les douceurs et les amabilités de l’Empire. »
La présentation de l’abbé Faujas n’est pas une réussite, l’hostilité d’un autre prélat, l’abbé Fénil, et les soupçons des notables lui valent le rejet de la bonne société.
« L’impression fut défavorable : il était trop grand, trop carré des épaules ; il avait la face dure, les mains trop grosses »
Faujasconforte sa place chez les Mouret. Mouret n’est pas dévot mais il se porte garant de son locataire et passe d’agréables soirées à jouer au piquet avec Madame Faujas, la mère du curé. Sans s’avancer personnellement, il suggère à Marthe une œuvre charitable : une institution pour les jeunes filles. Marthe, dont la seule occupation était le raccommodage et la seule compagnie, celle de Désirée sa fille un peu demeurée, se dévoue corps et âme à cette bonne œuvre. Avec les conseils de sa mère Félicité, elle fonde un comité réunissant toutes les femmes charitables. A la quarantaine, Marthe trouve une nouvelle jeunesse : une nouvelle inspiration. Alors que les Mouret n’étaient pas pratiquants, Marthe devient une véritable bigote. Elle est fascinée par l’abbé qui joue avec elle un jeu pervers, refusant de devenir son confesseur mais l’encourageant dans ses dévotions les plus extrêmes.
L’abbé Faujasprofite de la fondation de l’institution des jeunes filles pour faire venir les Trouche, sa soeur et son mari, comme comptable. Ils s’installent chez les Moureten véritable parasites.
Sur la familleRougon, plane l’ombre de la folie de la grand-mère Adélaïde, internée aux Tulettes. La folie guette-t-elle Marthe avec ses crises mystiques ou Mouret, incapable de résister à l’emprise de Faujas et de sa famille qui se cloître dans son bureau et abandonne son rôle de chef de famille. Au risque de spoiler, je préfère arrêter ici et vous laisser découvrir le véritable rôle de Faujas « piloté depuis Paris » afin de gagner les élections.
Je me suis laissé embarquer par ce roman, un véritable feuilleton avec des rebondissements, de nombreux personnages, des situations tragiques, d’autres comiques. Si tout est du même style, je me vois bien poursuivre la lecture des 20 volumes de la série!
Tome 5 – La Faute de l’Abbé Mouret
« Plus tard, après son ordination, le jeune prêtre était venu aux Artaud, sur sa propre demande, avec l’espoir de réaliser son rêve d’anéantissement humain. Au milieu de cette misère, sur ce sol stérile, il pourrait se boucher les oreilles aux bruits du monde, il vivrait dans le sommeil des saints.
[…]
En entrant dans les ordres, ayant perdu son père et sa mère le même jour, à la suite d’un drame dont il ignorait encore les épouvantes, il avait laissé à un frère aîné toute la fortune. Il ne tenait plus au monde que par sa sœur. Il s’était chargé d’elle, pris d’une sorte de tendresse religieuse pour sa tête faible. La chère innocente était si puérile, si petite fille, qu’elle lui apparaissait avec la pureté de ces pauvres d’esprit, auxquels l’Évangile accorde le royaume des cieux. »
J’ai retrouvé avec plaisir Serge, le fils de Marthe et de François Mouret – les protagonistes de la Conquête de Plassans.A la sortie du séminaire, l’Abbé Mouret a choisi une paroisse de campagne, il est accompagné de Désirée qui est entourée de toute une basse-cour. Sur le presbytère règnent une terrible bonne, la Teuse, et le Frère Archangias imprime une discipline brutale et un catholicisme rigoriste et primitif ; ce dernier ne tient pas en haute considération des paroissiens:
« y a quinze ans que je suis ici, et je n’ai pas encore pu faire un chrétien. Dès qu’ils sortent de mes mains, bonsoir ! Ils sont tout à la terre, à leurs vignes, à leurs oliviers. Pas un qui mette le pied à l’église. Des brutes qui se battent avec leurs champs de cailloux »
[…] Voyez-vous, ces Artaud, c’est comme ces ronces qui mangent les rocs, ici. Il a suffi d’une souche pour que le pays fût empoisonné. Ça se cramponne, ça se multiplie, ça vit quand même. Il faudra le feu du ciel, comme à Gomorrhe, pour nettoyer ça. »
L’Abbé Mouret se consacre à la Vierge dont la figure maternelle est une consolation. J’ai lu en diagonale les pages consacrée à cette adoration, pas vraiment ma tasse de thé, en espérant que la Saga des Rougon-Macquart m’offrirait les rebondissements des opus précédents.
Au cours de sa tournée de médecin, son oncle Le Docteur Pascal – rencontré dans La Fortune des Rougon lui fait rencontrer Le Philosophe un octogénaire nourri de Voltaire et de Rousseau, anticlérical, solitaire dans sa campagne qui a recueilli Albine, 16 ans, une jeune fille sauvage et ravissante. Dès cette rencontre, il n’est pas difficile de deviner quelle sera « la Faute de l’abbé Mouret » le jeune abbé va tomber amoureux! Aucun doute là-dessus. D’ailleurs, il cache sa visite à la terrible Teuse et au Frère Archangias qui la devine
« toute sa haine de la femme parut. Il ébranla la table d’un coup de poing, il cria ses injures accoutumées : – Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable ; elles le puent aux jambes, aux bras, au ventre, partout… C’est ce qui ensorcelle les imbéciles. »
Nous retrouvons ici la faiblesse des Rougon-Macquart, la folie héréditaire qui a conduit Adelaïde et François aux Tulettes et Marthe à ses hallucinations mystiques Troublé par la vision de la jeune fille il implore la Vierge de l’aider à rester chaste
Marie, Vierge adorable, que n’ai-je cinq ans, que ne suis-je resté l’enfant qui collait ses lèvres sur vos images !
Oui, je nie la vie, je dis que la mort de l’espèce est préférable à l’abomination continue qui la propage.
Le délire et la fièvre le gagnent.
Le Docteur Pascal le le confie à Albine capable de lui redonner la raison. Il l’emmène au Paradou château abandonné niché dans un parc luxuriant enfermé de hauts murs.
La deuxième partie du livre se déroule au Paradou. Albine offre à Serge une véritable renaissance. Il a oublié tout souvenir, se retrouve comme un enfant aux mains de la jeune fille. Il va réapprendre la vie dans une totale innocence. Sa convalescence est racontée dans les moindres détails et c’est la nature, les arbres, les fleurs les bêtes sauvages qui accompagneront les deux jeunes en parfaite innocence. Paradou/Paradis, les deux Adam et Eve, nus, ignorants du sexe et du monde extérieur vont vivre dans le parc enchanté…Albine cherche un arbre magique, on a vaguement conscience que cet arbre provoquera la Chute, on attend la tentation, et le dénouement.
Les énumérations botaniques m’ont fait penser aux descriptions des légumes et victuailles du Ventre de Paris que j’avais beaucoup appréciées. Mais ce Paradou est trop mièvre, trop invraisemblable pour être convaincant. Je commence à imaginer les fleurs, puis je me lasse. D’ailleurs, comment trouver des jacinthes et des roses fleuries en même temps? je vous épargne les variétés horticoles….Zola écrit très bien la truculence, moins bien l’idylle et l’innocence. Exercice périlleux et vaguement ennuyeux!
Le Frère Archangias mettra fin à leur idylle.
On imagine la troisième partie du livre….remords et dévotion, retour du délire…
la déception ne m’empêche pas de télécharger la suite!
« Est-ce que vous connaissez la bataille des Gras et des Maigres ? »
Le marché aux poissons Joachim Beuckelaer
Le Ventre de Paris : ce sont les Halles, nouvellement construites (1853 à 1874) que découvre Florent après 8 ans d’absence
« Et Florent regardait les grandes Halles sortir de l’ombre, sortir du rêve, où il les avait vues, allongeant à l’infini leurs palais à jour. Elles se solidifiaient, d’un gris verdâtre, plus géantes encore, avec leur mâture prodigieuse, supportant les nappes sans fin de leurs toits. Elles entassaient leurs masses géométriques ; et, quand toutes les clartés intérieures furent éteintes, qu’elles baignèrent dans le jour levant, carrées, uniformes, elles apparurent comme une machine moderne, hors de toute mesure, quelque machine à vapeur, quelque chaudière destinée à la digestion d’un peuple, gigantesque ventre de métal, boulonné, rivé, fait de bois, de verre et de fonte… »
Dans ce ventre de Paris convergent toutes les nourritures : légumes et fruits, marée et viandes, volailles, charcuterie, fromages et même fleurs. Le roman commence avec l’arrivée du tombereau de Madame François, maraîchère de Nanterre !
« tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly, s’étaient joints aux huit voitures de navets et
de carottes qui descendaient de Nanterre ; et les chevaux allaient tout seuls, la tête basse, de leur allure continue et paresseuse, que la montée ralentissait encore. En haut, sur la charge des légumes, allongés à plat ventre, couverts de leur limousine à petites raies noires et grises… »
Le tombereau heurte Florent, presque mort de faim, d’une maigreur à faire peur, évadé du bagne de Cayenne, déporté après les journées de décembre 1851 arrêté près de la barricade rue Montorgueil. Florent est recueilli par son frère Quenu, prospère charcutier, gras et bien nourri comme sa femme Lisa, la belle charcutière.
Les descriptions des dentelles et des soieries des toilettes de Renée Saccard dans La Curée, des décors de l’Hôtel de la Plaine Montceau, m’avaient plutôt lassée. J’avais trouvé que Zola se complaisait dans des longueurs. En revanche, j’ai eu un véritable coup de cœur pour cette exubérance des légumes et des fruits, surabondance de la nourriture, énumération des victuailles, les descriptions des étalages de la charcuterie . Le Ventre de Paris plonge le lecteur dans le monde odorant de l’étal de la marée avec ses poissons, ses moules, ses huitres, dans les paniers remplis de plumes des volaillers, ruisselant des grandes lessives, dégoûtant de sang, d’humeurs et d’excréments.
Luis Egidio Melendez nature morte avec pastèques
Et c’est un peintre, Claude Lantier, qui décrit le mieux ces tableaux naturalistes, opposant l’art moderne, le naturalisme. Son art est croquis ou tableau, mais son œuvre suprême, c’est avec des boudins, des langues de bœuf, des jambons jaunes qu’il l’a construite. Il cherche ses sujets dans le peuple des Halles
« Cadine et Marjolin s’aimant au milieu des Halles centrales, dans les légumes, dans la marée, dans la viande. Il les aurait assis sur leur lit de nourriture, les bras à la taille, échangeant le baiser idyllique. Et il voyait là un manifeste artistique, le positivisme de l’art, l’art moderne tout expérimental et tout matérialiste ; il y voyait encore une satire »
Le naturalisme revendiqué en peinture par Claude, est aussi le style littéraire de Zola. Claude, plus loin, l’étend à l’architecture
« Je m’imagine que le besoin de l’alignement n’a pas seul mis de cette façon une rosace de Saint-Eustache au beau milieu des Halles centrales. Voyez-vous, il y a là tout un manifeste : c’est l’art moderne, le réalisme, le naturalisme, comme vous voudrez l’appeler, qui a grandi en face de l’art ancien… »
Dans la bataille des Gras et des Maigres l’auteur met en scène, dans le rôle des Gras : les commerçants des Halles, poissonnières et charcutières, volaillers et cafetiers, toute une société prospère qui se concurrence, se jalouse, s’observe, s’enrichit…
« C’était le ventre boutiquier, le ventre de l’honnêteté moyenne, se ballonnant, heureux, luisant au soleil, trouvant que tout allait pour le mieux, que jamais les gens de mœurs paisibles n’avaient engraissé si bellement. »
Bonne conscience de la Belle Lisa et de sa concurrent la Belle Normande, travailleuses, honnêtes, bien nourries….Certains personnages sont plus nuancés comme les jeunes Marjolin et Cadine, les enfants Muche et Pauline qui jouent dans la boue. Deviendront-ils des Gras quand il seront adultes? Et la vieille Saget la fouineuse avec son cabas, qui surveille les autres de sa fenêtres, s’attarde pour écouter les rumeurs et qui colportera les ragots : une Maigre?
« mademoiselle Saget avait certainement laissé dans sa vie passer une occasion d’engraisser car elle détestait les gras tout en gardant dédain pour les Maigres »
déclare Claude Lantier.
C’est cette dernière qui déclenchera la guerre en convoquant les commères pour dévoiler le secret de Florent. Et cette mauvaise action se déroule dans les odeurs de fromage. Les odeurs contribuent à l’ambiance :
Elles restaient debout, se saluant, dans le bouquet final des fromages. Tous, à cette heure, donnaient à la fois.
C’était une cacophonie de souffles infects, depuis les lourdeurs molles des pâtes cuites, du gruyère et du
hollande, jusqu’aux pointes alcalines de l’olivet. Il y avait des ronflements sourds du cantal, du chester, des
fromages de chèvre, pareils à un chant large de basse, sur lesquels se détachaient, en notes piquées, les petites
fumées brusques des neufchâtels, des troyes et des mont-d’or. Puis les odeurs s’effaraient, roulaient les unes sur les autres, s’épaississaient des bouffées du Port-Salut,
Comme les tomes précédents de la série des Rougon-Macquart, le Ventre de Paris est un roman politique, qui raconte l’histoire du Second Empire : son avènement avec les barricades et les déportations de 1851 et les oppositions clandestines : les conspirations des révolutionnaires dans les arrières salles du café ainsi que la surveillance des espions et des mouchards, les dénonciations des honnêtes gens qui voient dans l’Empire une stabilité et une prospérité qui garantie leur commerce.
« C’est la politique des honnêtes gens… Je suis reconnaissante au gouvernement, quand mon commerce va bien, quand je mange ma soupe tranquille, et que je dors sans être réveillée par des coups de fusil… C’était du propre, n’est-ce pas, en 48 ? L’oncle Gradelle, un digne homme, nous a montré ses livres de ce temps-là. Il a perdu plus de six mille francs… Maintenant que nous avons l’empire, tout marche, tout se vend. Tu ne peux pas dire le contraire… Alors, »
C’est encore Claude qui aura le dernier mot
Alors, Claude leur montra le poing. Il était exaspéré par cette fête du pavé et du ciel. Il injuriait les Gras, il disait
que les Gras avaient vaincu. Autour de lui, il ne voyait plus que des Gras, s’arrondissant, crevant de santé,
Difficile de qualifier cet ouvrage : la Situation désigne une guerre civile déchirant la Région parisienne en 2030. Anticipation, emballement de la situation politique actuelle. Remake de la Commune de Paris. C’est un peu étrange de lire ce roman dans les échos des mortiers d’artifice des émeutes à la suite de la mort de Nahel.
Un président opportuniste à la tête d’un parti s’appelant Egalité, mène une politique antisociale, ultra-libérale. Fuyant la guerre civile, son gouvernement a fui Paris pour Chartre. Il est prêt à tendre la main aux Ligueurs, l’extrême droite qu’on appelle parfois les Versaillais (comme en 1871). Les Ligueurs ont mené le 6 février (référence au 6 Février 1934) l’attaque de l’Assemblée (comme celle du Capitole) qui s’est soldée par le massacre des députés noirs et arabes et même la pendaison de la Chef du Gouvernement noire. A la suite de la tentative de putsch l’extrême gauche (wokiste, islamiste, gauchiste, trotskistes…) on fait une alliance pour contrer les Ligueurs.
Le roman s’ouvre par un massacre dans un bar du XIème (rappelant les fusillades des terrasses de 2015)… Tout est outré mais rien d’invraisemblable.
Lecture haletante.
Beaucoup d’empathie pour le héros de l’histoire, un écrivain sexagénaire qui s’est terré chez lui pour éviter la violence et que le décès dans le bar de son quartier a forcé de prendre parti : il veut voir les criminels prisonniers des Ewoke ( ultra-gauche) qui ont tiré sur
L’analyse simpliste Ultragauche contre Ligueurs ne fonctionne pas. Les luttes de pouvoir compliquent tout. L’écrivain se trouve entraîné dans une véritable épopée…
Là, j’arrête, je ne veux pas spoiler!
J’ai lu ce livre avec beaucoup de plaisir, je me suis amusée à relever les clins d’oeil à l’histoire ou à la politique actuelle. Références littéraires aussi. Exotisme du mélange et métissage des cultures dans le
« la visite de Sarkozy est restée dans les mémoires comme le prologue des émeutes les plus violentes que la France n’ait connues depuis mai 1968(et jusqu’à ce que la Situation fasse passer ces périodes de troubles pour d’aimables plaisanteries). La dalle d’Argenteuil, depuis ce temps, c’est l’Esplanade des mosquées de Jérusalem pour un politicien israélien. Tu n’y joues gros bras que si tu penses que le moment est venu de déclencher une énième intifada. »
A la suite de mes lectures de Nous n’avons pas vu passer les jours de Simone Schwarz-Bart et Yann Plougastel et du Dernier des Justesj’ai eu envie de lire cet opus au titre étrange (étrange pour un juif écrivant un livre se basant sur la tradition talmudique de donner un titre pareil) et écrit à quatre mains avec Simone, sa femme, guadeloupéenne. Toutefois le livre Nous n’avons pas vu passer les jours, m’avait appris qu’André avant même de connaître Simone parlait le Créole et éprouvait de l’empathie pour les Antillais et la tragédie de l’esclavage.
Empathie pour ceux dont on piétine la dignité dans les chaînes de l’esclavage ou dans la Shoah. Les auteurs vont, dans le Paris des années 50 trouver Mariotte, martiniquaise, à l’hospice situé derrière Notre Dame des Champs, un mouroir où les vieillards sont logés en dortoir et numérotés selon la position de leur lit. Mariotte est N°14. Humiliation de la vieillesse.
« Il y avait quelque chose de si affreusement cocasse dans le spectacle de Mlle Giscard, affalée sur le trône, sa jupe retroussée jusqu’au croupion, et faisant claquer sur son bec de corneille posthume ces paroles absurdes qui ne laissaient jamais, néanmoins, de me toucher, comme le rappel d’une indignité métaphysique… Oui, de si lointaines distances – quasi astrales – séparaient la personne physique de Mlle Giscard ; la posture dans laquelle un sort méchant la surprenait (comme assise sur les décombres de la dignité laïque, gratuite et obligatoire) «
Le livre s’ouvre sur des histoires de pots de chambre et de cabinets . Dégradant! Ce n’est pas un livre aimable. Les autres pensionnaires ne sont guères plus avenants. Mesquineries et vacheries. Le comble de la mesquinerie est la paire de lunettes indispensable à Mariotte prêtée par une vieille qui ne s’en sert plus, sauf pour imprimer sa domination sur Mariotte.
Mariotte convoque ses souvenirs en Martinique, elle raconte la mort de sa grand mère Man Louise, la visite en prison au compagnon de sa mère…Ces souvenirs sont vivaces et la hante. J’ai beaucoup aimé ces pages ainsi que celles qui évoquent les saveurs des plats antillais : d’où le titre du roman.
Mais, le lendemain, il redevenait d’autant plus redoutable que son jeu préféré était précisément de défaire le « jeu » des uns et des autres : les masques derrière lesquels nous essayions, tant bien que mal, de nous mettre à l’abri des mille Martinique qui se déchiraient sur un même bout de terre, dans une même cage aux grilles aussi insaisissables que le ciel… Martinique aux multiples races engagées dans un corps à corps incessant, où les armes du sexe sont forgées dans l’acier du mépris ! Oh, Martinique tout engluée dans les fils insidieux de l’esclavage, telle une larve encore indistincte de son cocon !… Martinique secrètement infernale, où chacun offrait (offre ?) à tous l’envers de sa douleur : son masque, son bouclier presque toujours illusoire ; son « jeu », comme nous disions, pour désigner l’étrange partie où chacun est engagé pour éviter les atteintes d’autrui, et – le mépris de soi […]
On ne pouvait le situer à aucun degré de cette échelle du mépris qui se dresse au-dessus de l’île, telle une tour de Babel lentement accumulée par des siècles d’écrasement et de Crime. D’un mot, il arrachait un barreau. Il disait par exemple : Le Blanc méprise l’Octavon, qui méprise le Quarteron, qui méprise le Mulâtre, qui méprise le Câpre, qui méprise le Zambo, qui méprise le Nègre, qui méprise sa Négresse, qui méprise le Z’indien, qui méprise sa Z’indienne, laquelle… frappe son chien, ha ha ; et moi Ray Raymon Raymoninque, je vous regarde tous et je ris en moi-même ; et si vous me demandez qui est mon frère de sang, je vous dis que c’est le chien !
Je m’attache au personnage étonnant de Mariotte dont on ne connaît pas son parcours, mais qui est lettrée et écrit ses mémoires sur des cahiers qu’elle cache soigneusement, d’où l’importance des lunettes.
Malgré certains aspects repoussants ce livre est plein d’humanité et je garderai Mariotte en mémoire.
Après des lectures antillaises, esclavage, décolonisation . Simone Schwarz-Bart, Maryse Condé, Chamoiseau, Glissant, Césaire. Après la visite à l’exposition Senghor au Quai Branly. Avec toutes les polémiques autour du mouvement « woke »(pas « wokisme » qui est un concept d’extrême droite). Après un demi-siècle qui nous sépare de l’esprit de 68. J’ai eu envie de revenir à Fanon que j’ai lu en découvrant la Librairie Maspéro, rendez-vous des soixante-huitards. J’ai perdu le joli volume de la petite collection Maspéro. Je me souviens des Damnés de la Terre, de la Révolution Africaine. A l’époque c’était plutôt la décolonisation, la suite de l’indépendance de l’Algérie. Je tenais Fanonpour un politique.
Aujourd’hui que reste-t-il de ses écrits?
J’ai donc téléchargé Peau noire, masques blancs que je n’avais pas lu autrefois.
« C’est un fait : des Blancs s’estiment supérieurs aux Noirs.
C’est encore un fait : des Noirs veulent démontrer aux Blancs coûte que coûte la richesse de leur pensée, l’égale puissance de leur esprit. »
Première surprise : je ne savais pas que Fanon était médecin, psychiatre, psychanalyste et que cet essai était son mémoire de thèse. J’ai été désarçonnée par ce vocabulaire spécifique auquel je suis bien étrangère.
« Cet ouvrage est une étude clinique. Ceux qui s’y reconnaîtront auront, je crois, avancé d’un pas. Je veux vraiment amener mon frère. Noir ou Blanc, à secouer le plus énergiquement la lamentable livrée édifiée par des siècles d’incompréhension. »
Peau noire, masques blancs est donc un ouvrage se référant à la psychanalyse, analysant des cas cliniques, le rapport au langage, la culture
« Tout peuple colonisé – c’est-à-dire tout peuple au sein duquel a pris naissance un complexe d’infériorité, du faitde la mise au tombeau de l’originalité culturelle locale se situe vis-à-vis du langage de la nation civilisatrice, c’est-à-dire de la culture métropolitaine. »
C’est un livre très sérieux bourré de références à Sartre, Hegel, Adler, Jung.
Il fait une analyse de romans mettant en scène des couples mixtes Blanc/Noire comme Mayotte Capecia ou les travaux anthropologiques d’O. Manonni à Madagascar. Il faut s’accrocher même si certaines lignes ne manquent pas d’humour :
« Il y a une trentaine d’années, un Noir du plus beau teint, en plein coït avec une blonde « incendiaire », au moment de l’orgasme s’écria : « Vive Schœlcher ! »
Son analyse du racisme fait beaucoup appel à Sartre et à la Question Juive ainsi que son Orphée Noir.
Effet miroir de ma lecture récente d’André Schwarz-Bart en empathie pour les Antillais, Fanon, martiniquais, écrit à propos de l’antisémitisme:
« L’antisémitisme me touche en pleine chair, je m’émeus, une contestation effroyable m’anémie, on me refuse la possibilité d’être un homme. Je ne puis me désolidariser du sort réservé à mon frère. »
j’ai soutenu l’effort, sachant que je ne comprenais pas tout, j’ai terminé cet ouvrage. Les pages que j’ai préférées cependant ne sont pas de Fanon mais de Césaire dont les poèmes illustrent ses propos.
Difficile de répondre à la question initiale : ces écrits sont-ils encore d’actualité, après les Indépendances, Black lives matter? En tout cas les théories de Marie Bonapartesur les phantasmes de viol et les éventrations sont illisibles après Meetoo!
Terminons par cette affirmation toujours actuelle :
« Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte. »
A la suite de Nous n’avons pas vu passer les jours– de Simone Schwarz-Bart et Yann Plougastel, j’ai voulu retourner au Dernier des Justes qui a valu à Schwarz-Bart le Prix Goncourt 1959. Lire après 64 ans et une série de témoignages, essais et romans sur l’Holocauste.
« Sommes-nous des Justes pour vivre avec le couteau devant les yeux ? Savez-vous quoi, cher monsieur
Grynspan, parlons plutôt de quelque chose de gai : quoi de neuf sur la guerre ? »
Le terme de Juste parmi les nationsest usité aujourd’hui
Cette appellation désigne les non-Juifs qui ont risqué leur vie pour soustraire des Juifs aux persécutions des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.
pour Schwarz-Bart , »Justes » est employé dans une autre acception : celle de la tradition talmudique des lamed vaf ou les 36 Justes cachés (Tzadikim nitzarim) dont l’existence garantit la survie du monde.
« l’antique tradition juive des Lamedwaf que certains talmudistes font remonter à la source des siècles, aux temps mystérieux du prophète Isaïe. Des fleuves de sang ont coulé, des colonnes de fumée ont obscurci le ciel ; mais franchissant tous ces abîmes, la tradition s’est maintenue intacte, jusqu’à nos jours. Selon elle, le monde reposerait sur trente-six Justes, les Lamed-waf que rien ne distingue des simples mortels ; souvent, ils s’ignorent eux-mêmes. Mais s’il venait à en manquer un seul, la souffrance des hommes empoisonnerait jusqu’à l’âme des petits enfants, et l’humanité étoufferait dans un cri. «
C’est une longue histoire qui commence en Angleterre, dans la ville de York le 11 mars 1185 quand le vieux rabbin Yom Tov Levy poignarda ses coreligionnaires assiégés dans une tour, plutôt que de se rendre. A chaque génération, un descendant de Yom Tov Levy poursuivit cette tradition : Salomon Levy, en 1240 à Troye fut brûlé sur le bûcher, son fils Manassé retourna en Angleterre poignardé… après l’expulsion des Juifs d’Angleterre, la famille Levy gagna le Portugal, puis Toulouse … En Espagne Matatias mourut sur le bûcher. Longue série d’expulsions, persécutions, avec la fin tragique d’un Lamed vav à chaque génération. Histoire des Juifs à travers l’Europe, histoire d’exils, de pogroms…Par la Bohème, la Pologne, la Russie, la dynastie des Levy maintient la tradition.
On les retrouve à Zémyock, dans le Schtetl, nombreux, respectés
« les juifs de Zémyock s’obstinaient à croire que le temps des hommes s’était arrêté au Sinaï : ils vivaient non sans grâce le temps de Dieu, qui ne s’écoule en aucun sablier »
Vers la fin du XIX siècle, il fut question de Palestine, d’Amérique. L’auteur s’attache à une branche de la famille : Mardochée, le colporteur et sa femme Judith et leurs enfants voient leur univers bouleversé en 1915 quand les Juifs prirent l’uniforme des armées belligérantes
« les Juifs se tuent entre eux! Malédiction! »
Après la guerre, la révolution, l’Ukraine à feu et à sang, les Cosaques déferlent sur Zemiock.
Nouvel exil, Benjamin choisit l’Allemagne et fait venir ses parents Judith et Mardochée à Stillenstadt où naitront ses enfants, et parmi eux, Ernie, le dernier des Justes, qui voit monter l’antisémitisme et le pouvoir hitlérien. Fuite in-extremis en France.
Ernie aurait pu s’en sortir. Engagé dans l’armée française, il débarque en zone libre. Il préfère rejoindre ses parents à Paris, se fait admettre à Drancy pour suivre son amoureuse. Le Dernier des Justes sera gazé dès son arrivée à Auschwitz.
« L’histoire démarre donc de cette façon : Il était une fois une Noire farouche et un petit Juif solitaire, qui vécurent longtemps ensemble, eurent deux garçons et écrivirent une demi-douzaine de romans, sans voir le temps passer… » YANN
C’est l’histoire d’un couple d’écrivains qui ont su conjuguer leurs souvenirs, leurs talents pour bâtir une œuvre singulière. André Schwartz-Bart,survivant de l’Holocauste, résistant tout juste adolescent, lauréat du Prix Goncourt 1959 pour Le Dernier des Justes auteur de La Mulâtresse Solitude.
Simone Schwartz-Bart, Guadeloupéenne, riche de toute la tradition familiale, des contes de sa Grand-Mère, a rencontré l’écrivain toute jeune étudiante, à la veille du Goncourt. C’est une belle histoire d’amour. Histoire d’écriture aussi : elle co-signe Un plat de porc aux bananes vertes avec son mari puis construit une œuvre à part entière avec Pluie et vent sur Télumée Miracle et Ti-Jean L’Horizon que j’ai lu avant de partir pour la Guadeloupe.
André et Simone Schwartz-Bart fréquentaient de nombreux écrivains, poètes, militants, anciens résistants à Paris que j’ai eu plaisir à retrouver. Ils ont aussi beaucoup voyagé : à Lausanne, Dakar, en Guadeloupe. Chez eux, ils ont ont des tableaux d’origines diverses. Une vie bien remplie!
Ce livre vient de la rencontre de Yann Plougastelavec Simone Schwartz-Bart qui a retrouvé des notes, manuscrits papiers qu’a laissé André après son décès. De belles citations proviennent de ces écrits. Elle dresse un portrait très émouvant de son mari.
Cependant leur vie ne fut pas toujours facile. De nombreuses déconvenues et scandale ont suivi les publications : dès l’obtention du Goncourt, jalousies d’éditeurs qui voyaient couronner un auteur plus chevronné. Plus tard, il ne fut pas toujours compris : certains juifs voyaient avec déplaisir un écrivain juif sortir Un plat de porc avec des bananes vertes. Inversement certains Antillais voulaient attribuer la biographie de l’icone Solitude à Simone plutôt qu’à André. On comprend ces difficultés à la lumière des revendications identitaires actuelles. Serait-ce possible aujourd’hui?
« Il ne faut jamais oublier que la douleur juive provient de l’exil et de l’esclavage en Égypte. Nous avions cela en commun, lui et moi, l’exil et l’esclavage. »
et je me disais : voilà des gens qui me ressemblent, car je viens du pays de la souffrance. Oui, je pense vraiment que la souffrance est peut-être le secret le mieux gardé des humains, parce que le mieux partagé. « Les peuples nés de l’esclavage et de l’exil n’oublient pas lasouffrance, même quand ils l’oublient. »
Blessé, André a cessé de publier, pas d’écrire, il ne faisait que cela, mais il détruisait ses notes. Simone a diversifié ses activités, organisant une maison d’hôtes dans la maison familiale.
J’ai beaucoup aimé ce livre que je n’arrivais pas à quitter, admirative pour l’ouverture d’esprit de ces deux écrivains, universalisme de la souffrance, holocauste ou esclavage et colonisation. Mémoire de l’humanité sans exclusive.
ROMAN EPISTOLAIRE / BALZAC avec Et Si on Bouquinait un peu
Balzacsait tout faire : des gros romans bien touffus comme les Illusions perdues, de courtes nouvelles comme La Grande Bretècheque j’ai lue en un trajet de train, historique comme Les Chouans, polar, une Ténébreuse Affaire, et même fantastique…
Cynique, souvent misogyne, il sait dans LesMémoires de deux jeunes mariées, se mettre dans la plume de deux jeunes filles tout juste sorties du couvent avec leurs rêves d’amour et de mariage. Etonnant!
« Voilà, ma belle biche blanche, ni plus ni moins, comment les choses se sont passées au retour d’une jeune fille de dix-huit ans, après une absence de neuf années, dans une des plus illustres familles du royaume. »
Louise et Renée sont amies intimes depuis le couvent de Blois où elles ont passé de nombreuses années. Elles entretiennent une correspondance pendant une douzaine d’années et font des confidences détaillées sur l’amour, le mariage, les enfants, la décoration de leur intérieur….
« De nous deux, je suis un peu la Raison comme tu es l’Imagination ; je suis le grave Devoir comme tu es le fol Amour. »
Renée est provençale, on l’a retirée du couvent pour un mariage de convenance avec le fils d’un voisin de ses parents.
» Tu sors d’un couvent pour entrer dans un autre ! Je te connais, tu es lâche, tu vas entrer en ménage avec une
soumission d’agneau. Je te donnerai des conseils, tu viendras à Paris, nous y ferons enrager les hommes et nous deviendrons des reines. »
Louise se morfondait au couvent, ses parents souhaitaient donner son héritage – fort conséquent – au frère benjamin. Elle refuse d’abord de se laisser dépouiller puis tombe amoureuse d’un Grand d’Espagne, en disgrâce, mais toujours fort riche. Son mariage avec Felipe fait l’affaire des parents qui peuvent donc capter l’héritage dont elle n’a plus vraiment besoin.
Destins opposés: Renée, mère de famille, provinciale, dévouée à la carrière de son mari et Louise, parisienne, mondaine, qui vit deux fois une folle passion. Laquelle trouvera le bonheur?
J’ai d’abord été curieuse de lire ces confidences, les analyses psychologiques, la peinture de la vie parisienne, les inventions des amoureux…
Balzac détaille, par la plume de Renée, l’élevage des nourrissons, des pages et des pages de puériculture, j’ai commencé à m’ennuyer fermement.
Les stratégies pour cultiver l’amour-passion m’ont également lassée. Peu sympathique cette Louise qui invente des épreuves chevaleresques pour éprouver son amant, puis enferme son second mari dans une sorte de paradis sucré dont il cherchera à s’évader.
Un Balzac original, sans l’esprit caustique qui pimente romans et nouvelles. Cette correspondance de midinettes est bien décevante.
En compagnie de Claudialucia, et deMaggieavec un certain retard dû aux vacances à la mer où je n’emporte pas d’ordinateur, et où je n’ai ni le temps, ni l’envie de rédiger. Priorité à la baignade!
Un très bon cru! Dans les meilleurs que j’ai lus de Balzac.
D’abord un titre intrigant : que veut donc dire « La Rabouilleuse » ?
« Rabouiller est un mot berrichon qui peint admirablement ce qu’il veut exprimer : l’action de troubler l’eau d’un ruisseau en la faisant bouillonner à l’aide d’une grosse branche d’arbre dont les rameaux sont disposés en forme de raquette. Les écrevisses effrayées par cette opération, dont le sens leur échappe, remontent précipitamment le cours d’eau, et dans leur trouble se jettent au milieu des engins que le pêcheur a placés à une distance convenable. Flore Brazier tenait à la main son rabouilloir avec la grâce »
La Rabouilleuse est donc une très jeune fille de douze ans, une orpheline que le docteur Rouget va prendre à son service pour cent écus de gages et cent écus à son tuteur. Habillée, instruite, elle « réchauffait la vieillesse » du vieux docteur de 72 ans…A la mort du vieillard, elle passe au service de Jean-Jacques, le fils du docteur dont tout Issoudun murmurait « c’est un imbécile » et va exercer son ascendant sur ce benêt.
La Rabouilleusen’est pas le personnage central du roman (gros roman). Elle n’apparait que tardivement dans l’histoire : le roman familial de la famille du Docteur Rouget, père d’un fils Jean-Jacques qu’il a favorisé au détriment d’Agathe délaissée. Cette dernière, mariée à un fonctionnaire d’Empire exemplaire, se retrouve veuve avec deux fils. Philippe, soldat de Napoléon, officier de la Garde, est son préféré
« Pour Philippe, l’univers commençait à sa tête et finissait à ses pieds, le soleil ne brillait que pour lui. »
il causera la ruine de sa famille. Tandis que Joseph, l’artiste, se consacre à son art et à sa mère. Dans la misère, Agathe tente de regagner sa part d’héritage que son frère risque de céder à la Rabouilleuse, sa maîtresse.
Chez Balzac, les affaires d’argent sont souvent le moteur de la société.
Agathe et Joseph partent donc à Issoudun pour éviter la captation de son héritage. Le moyen de gagner cette affaire est d’opposer la Religion à l’influence de Flore Brazier.
« Votre avoué ne connaît pas la province, dit le vieil Hochon à madame Bridau. Ce que vous venez y faire ne se fait ni en quinze jours ni en quinze mois ; il faudrait ne pas quitter votre frère, et pouvoir lui inspirer des idées religieuses. Vous ne contreminerez les fortifications de Flore et de Maxence que par la sape du prêtre. Voilà mon avis, et il est temps de s’y prendre. — Vous avez, dit madame Hochon à son mari, de singulières idées sur le clergé. »
[…] « Votre fortune sera le résultat d’un combat entre l’Église et la Rabouilleuse. »
Encore une fois Philippe va faire capoter ce plan….
C’est un roman touffu (381 pages), très riche où de nombreux thèmes seront abordés : l’éducation par les femmes
« Les femmes sont des enfants méchants, c’est des bêtes inférieures à l’homme, et il faut s’en faire craindre, car la pire condition pour nous est d’être gouvernés par ces brutes-là ! »
Sans autorité paternelle, Agathe serait responsable de la dépravation de Philippe.
« Quelque tendre et bonne que soit la Mère, elle ne remplace pas plus cette royauté patriarcale que la Femme ne remplace un roi sur le trône ; et si cette exception arrive, il en résulte un être monstrueux. »
Bien sûr, le contexte historique n’est pas négligé par Balzac. On devine comment, pendant la Révolution, le Docteur Rouget va accumuler une collection de tableaux de maîtres, dont il ignore totalement la valeur. On assistera à la gloire puis à la déchéance des soldats de l’Empereur : Philippe et aussi Maxence, ont gagné leur gloire pendant les combats ; démobilisés ils connaissent toutes les dérives. A la Restauration, les bonapartistes deviennent des parias mais nombreux sauront s’adapter et faire fortune…
Vie quotidienneà Paris et à Issoudun, dépeinte avec précision et vivacité. Balzac nous fait vivre plusieurs décennies : voyage dans le temps.