La vendetta – Balzac

LIRE POUR LA CORSE?

La vendetta de Balzac est peut être une histoire corse, mais elle se déroule à Paris. En 1800, arrivent à Paris un « étranger, suivi d’une femme et d’une petite fille« – étranger? corse, plutôt! « je vais voir si les Bonaparte se souviennent de nous. » Il viennent demander asile et protection après avoir « tué tous les Porta« .

 

Quinze ans plus tard, Ginevra prend des leçons de peinture chez Servin qui était le maître reconnu pour la « peinture féminine » c’est une élève douée mais rejetée par les filles de la plus haute aristocratie. Occasion de décrire les caractères de ces jeunes filles qui »appartenaient à un monde où la politesse façonne de bonne heure les caractères, où l’abus des jouissances sociales tue les sentiments et développe l’égoïsme ». Les pages décrivant l’atelier, les cabales et mesquineries des jeunes filles sont un pur bonheur de lecture. 

Après le second retour des Bourbons en juillet 1815, les bonapartistes sont pourchassés. Ginevra découvre qu’un proscrit corse se cache dans l’atelier de Servin. Coup de foudre, les deux jeunes corses vont se marier. Tout serait pour le mieux si on ne découvrait pas que Luigi est un survivant de la vendetta qui a chassé les parents de Genivra de Corse. Roméo et Juliette à Paris!

 

Ginevra tient tête à son père, elle épouse Luigi sans son consentement. La vengeance opérera cependant…..

Qui mieux que Balzac décortique les rapports familiaux ou sociaux? Les mesquineries des aristocrates dans l’atelier du peintre sont distillées avec un art consommé. De même les rapports père-fille, l’abus de pouvoir du père. Refuse-t-il le mariage à cause de la vendetta ou par peur de perdre sa fille?

Court roman ou longue nouvelle qui mérite un moment de lecture!

 

 

A son image – Jérôme Ferrari

LIRE POUR LA CORSE

« La mort prématurée constitue toujours, et d’autant plus qu’elle est soudaine, un scandale aux redoutables pouvoirs de séduction »

En ce qui concerne le style de Ferrari, il est magistral.

La construction du roman est brillante. Le narrateur est le prêtre qui sert la messe des funérailles de sa nièce et filleule, Antonia. Un chœur  chante en polyphonie ; chaque partie du Requiem est le titre des chapitres. Je ne connais pas la liturgie, je ne peux faire les correspondances, je suppose qu’il y en a. Cette messe va raconter la vie de la défunte – une photographe de presse.

C’est donc l’histoire d’une jeune femme d’aujourd’hui, fascinée par les photographies anciennes, à qui son parrain, le prêtre, a offert son premier appareil photo, qui deviendra photographe dans un quotidien régional ; lassée de couvrir les concours de pétanques et les événements provinciaux, elle part comme photographe de guerre en Bosnie et en Serbie. A son Image a pour thème l’image photographiée, le témoignage des photographes de presse. Curieux hasard, j’ai lu le mois dernier Miss Sarajevo, l’histoire d’un photographe de cette même guerre.

« Oui, les images sont une porte ouverte sur l’éternité. Mais la photographie ne dit rien de l’éternité, elle se complaît dans l’éphémère, atteste de l’irréversible et renvoie tout au néant.. »

Photographier l’horreur de la guerre, « les massacres, les déportations […]brutalement arrachés à la sphère de l’intime pour être exposés en pleine lumière » . Dès 1911, on attend de Gaston C « qui’l tienne la chronique minutieuse des défaites de l’empire Ottoman«  en Lybie, quand les troupes italiennes s’emparent de la Tripolitaine, qu’il illustre la propagande colonialiste italienne en quelque sorte . Il prend des photos d’un massacre impossibles à publier, puis la pendaison des responsables du massacre, quatorze arabes pendus en chapelet d’un même gibet, puissance de l’image, déjà!

De l’autre côté de la Méditerranée, dans les Balkans, un autre photographe, Rista développe les pellicules trouvées sur des soldats autrichiens et « découvre que, curieusement, les hommes aiment à conserver le souvenir émouvant de leurs crimes, comme de leurs noces, de la naissance de leurs enfants[…]Tout au long du siècle qui commence ils prendront des photos de leurs victimes, abattues ou crucifiées le long des routes d’Anatolie comme dans un jeu de miroirs  multipliant à l’infinie l’image du christ, ils poseront inlassablement le long d’une fosse pleine de corps nus…. »

Réflexion sur le pouvoir des images, et sur la fascination pour les images horribles. La photographie comme témoignage, comme propagande, doit-on tout photographier?

Les images racontent l’horreur  tout au long du 20ème siècle, le long des guerres qui l’ont ravagé.

Plus près d’Antonia, en Corse, une autre sorte de guerre – celle que les indépendantistes croient mener contre le pouvoir colonialiste – mobilise les garçons du village. Antonia assiste à ces réunions clandestines des hommes cagoulés, ses photos valident la mise en scène  « Sous son objectif tous ses amis évoquaient des personnages de tragédie en proie à d’indicibles tourments, ce qui pouvait bien être le cas... « Antonia comme les autres filles sont réduites au rôle de compagnes des combattants. Rôle, oh combien  traditionnel. Antonia devient « la femme de Pascal B. », qui est arrêté, puis incarcéré. Elle ne peut se contente de ce rôle et le quittera. Plasticages, ruptures dans le FNLC, compétition des attentats….

En 1991, Antonia arrive à Belgrade, rejoindre la guerre qui vient d’éclater, elle prend des photos qui’l et impossible de regarder, elle écrit à son parrain « Je sais que certaines choses doivent rester cachées » , photos obscènes, « il y a tant de façon de se montrer obscènes ». Elle montre les photos à son parrain, « c’est le péché, murmure-t-il ». « elle se sent de plus en plus mal à l’aise que les photos qu’elle a prises aujourd’hui pourraient être publiées. «  et ne développera pas ces photos…

Réflexion sur le pouvoir des images, leur obscénité dans la complaisance, sur la violence. Portrait d’une femme. Ce roman est riche. Toutefois, la répétition de la violence, le machisme ambiant m’ont gênée dans la lecture de ce roman.

Omniprésence de la mort, dans ce Requiem. Depuis Colomba, ou Matéo Falcone, la Corse peut -elle se passer de cette culture des lamentations des morts?

 

 

La Carte des Mendelssohn – Diane Meur

« N’est-ce pas ce que je voulais dès le départ ; tisser de la toile, fabriquer de mes doigts un filet à envelopper le monde, avec de larges mailles pour gagner en étendue, mais aussi avec des mailles fines et serrées pour que le poisson ne passe pas à travers, pour que jamais plus rien ne se perde, ne s’oublie, ne disparaisse au fil de l’eau sans laisser de trace?  »

483 pages (avec les notes), d’une saga de la famille (élargie) des Mendelssohn sur près de 400 ans. Une saga est un récit historique, parfois un cycle romanesque épique. Cependant au terme de Saga, l’auteur, Diane Meur préfère la Cartographie qui fait allusion à un arbre généalogique qu’elle tente de construire, en précisant dates de naissance et de décès (classique) mais aussi religion et profession.

Moritz Oppenheim : rencontre de Lavater et de Moses Mendelssohn

Dans la famille Mendelssohn:  le fondateur, Moses Mendelssohn (1729-1786), philosophe des Lumières, ami de Lessing, Juif pratiquant mais éclairé, affirmait que le rationalisme n’a rien d’incompatible avec le judaïsme, et fut surnommé le Luther des Juifs, Apprécié de Kant.

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Le musicien : Felix Mendelsohn Bartholdy (1809-1847), petit fils de Moses est sans doute le plus connu des Mendelssohn. On a peut être oublié sa sœur Fanny dont les dons musicaux ont été contrariés par la tradition patriarcale du 19ème siècle qui empêchait une femme d’être aussi géniale qu’un homme.

Fanny Mendelssohn

Entre ces deux personnages célèbres, Abraham Mendelssohn-Bartholdy (1776-1835), le banquier, l’amateur éclairé a permis à ses deux enfants Félix et Fanny de devenir des musiciens de premier ordre. Soucieux aussi de la réussite sociale, il a élevé ses enfants dans la confession protestante. Il aurait bien aimé que Félix signe sa musique Bartholdy et non Mendelssohn, qui sonnait trop sémite.

Diane Meur aurait pu se contenter de retracer la biographie de ces trois personnages considérables. Ce n’est pas son propos. Les biographies de Moses ou de Félix ne manquent pas. Son intention est de saisir dans son filet toute la famille : les célèbres et les inconnus, les hommes qui ont transmis leur patronyme, mais également les femmes et leurs descendants appelés Mendelssohn ou non. Raconter la grande histoire et la petite. Donner presque autant d’importance aux relations de Moses Mendelssohn et de Frédéric II qu’à une religieuse belge dans l’anonymat d’un couvent au début du 20ème siècle.

Diane Meur, germaniste et historienne,  aurait pu raconter l‘histoire de la Prusse, puis de l’Allemagne et enfin de la purge terrible du IIIème Reich qui a éliminé la musique et les œuvres des Mendelssohn convertis au protestantisme ou au catholicisme depuis plus d’un siècle, rappelant à ces allemands assimilés depuis des générations qu’ils avaient du sang juif. « nager dans le grand bain de l’histoire » écrit-elle,

« ....Elle n’est pas un récit et ne saurait le devenir : les enchaînements, les causalités ne peuvent être montrés sans retours en arrière ni anticipations et le choix de ranger dans l’ordre tout ce qui arrive, au nom de la clarté apporte finalement une autre forme d’obscurité. Pourquoi mentionner l’arrivée de Voltaire à Berlin, on le voit à peu près puisqu’il s’agit d’un philosophe des Lumières. mais pourquoi parler de Bach? Il faudrait pour le comprendre, en être déjà arrivé à Félix Mendelssohn, qui sera initié à la composition par un admirateur de Bach et, à vingt ans, fera sensation en dirigeant la Passion selon saint Matthieu, oeuvre tombée entre-temps dans une certaine disgrâce »

Une saga, des biographies, un récit historique… ce n’est pas tout! C’est aussi le récit de l’écriture d’un roman. Diane Meur se met en scène dans ses recherches en bibliothèque, sur place en Allemagne, dans ses rencontre. Elle nous fait partager ses « berlinades » (mésaventures cocasses plombières ou serrurières) ses rencontres parfois très émouvantes, ses promenades dans la campagne prussienne et les surprises que lui offre le hasard. Elle nous fait aussi partager ses découragements, les impasses dans lesquelles ses recherches s’enlisent parfois.

L’auteure ne nous fait grâce d’aucune digression. Parfois je suis complètement égarée dans les descendants, les cousinages de personnages qui ont souvent les mêmes prénoms et les mêmes noms. Combien de Félix? d’Arnold? et même d’Enole, prénom inusité. Le livre m’est tombé quelques fois des mains, la canicule n’aide pas à la concentration.

Mais je l’ai repris, et chaque fois, y ai trouvé un intérêt renouvelé. Rencontres inattendues avec Lassalle, Marx ou Kassuth, je ne m’y attendais guère. Développements en Lituanie, en Turquie ou en Palestine…

Deux histoires se chevauchent, la grande : Histoire des Lumières et rencontre avec Lessing, Kant ou Chamisso (quelle merveille l’histoire de Schlemihl!), les Révolutions de 1848, la Guerre de Crimée et les ravages du nazisme. Et la petite : l’histoire de l’historienne qui veut écrire un roman. Les deux histoires sont passionnnantes!