Le Rêve – Emile Zola

ROUGON-MACQUART Tome 16 

A la suite de La Terre (1887) d’une noirceur extrême, Zola rédige en 1888 un sujet plus léger : un roman d’amour, presque un conte, d’un format plus court (275 p) se déroulant uniquement dans la ville imaginaire de Beaumont dans le nord de Paris. 

Angélique,  enfant trouvée, s’endort épuisée dans la neige sous le porche de la cathédrale. Elle est recueillie par un couple de chasubliers (brodeurs de chasubles et d’articles religieux), sans enfants qui l’adoptent et lui transmettent leur métier. Pour préserve l’ innocence de la jeune fille,  elle grandit à l’intérieur de leur maison, à l’ombre de la cathédrale.

« Elle pratiquait cette opinion ancienne qu’une femme en sait assez long, quand elle met l’orthographe et qu’elle connaît les quatre règles. »

Pour unique lecture , la Légende Dorée de Voragine. Pour uniques sorties, la messe, les visites de bonnes œuvres à ses pauvres et la lessive dans le ruisseau. Exceptionnellement,   une sortie aux ruines du château voisin enflamme son imagination, elle s’enthousiasme pour des histoires de princesses, de chevaliers, de fantômes. 

« Angélique croyait fermement aux miracles. Dans son ignorance, elle vivait entourée de prodiges, le lever des
astres et l’éclosion des simples violettes. »

Arrivée à la puberté, elle rêve du prince charmant qui viendra l’épouser. Ses parents adoptifs tentent de lui expliquer que simple brodeuse, elle devrait être moins ambitieuse:

« Ah ! vaniteuse, ah ! gourmande, tu es donc incorrigible ? Te voilà partie avec ton besoin d’être reine. Ce rêve-là, c’est moins vilain que de voler le sucre et de répondre des insolences. Mais, au fond, va ! le diable est dessous,
c’est la passion, c’est l’orgueil qui parlent. »

Comme dans la Faute de l’Abbé Mouret, Zola va s’intéresser au catholicisme, aux saints et martyrs, à l’exigence de chasteté et à l’innocence supposée des jeunes filles. Point de Paradou ou de jardin enchanté, ici Angélique brode des lys et des roses blanches sur du satin avec des fils de soie et d’or. Le linge blanc d’une pureté virginale entoure la jeune fille. C’est en lavant son linge à l’eau pure du ruisseau qu’elle rencontre Félicien, l’ouvrier verrier commis à la restauration du vitrail de Saint Georges de la cathédrale. 

Le verrier et la brodeuse semble si bien accordés, artisans, artistes dévoués à la Cathédrale. Angélique tombe profondément amoureuse. Le verrier se métamorphose en prince charmant de haute noblesse,  mais promis à un riche mariage.

La petite brodeuse doit se faire une raison . Elle va mourir d’amour. Et c’est là que l’invraisemblable se produit. La petite enfant trouvée fera le riche mariage dont elle rêve.

« Depuis longtemps, il sentait bien qu’il possédait une ombre. La vision, venue de l’invisible, retournait à
l’invisible. Ce n’était qu’une apparence, qui s’effaçait, après avoir créé une illusion. Tout n’est que rêve. Et, au
sommet du bonheur, Angélique avait disparu, dans le petit souffle d’un baiser. »

Même si Zola a fait un grand travail de documentation sur les techniques de broderie. Même s’il nous offre une image détaillée de la cathédrale, de ses statues, ses vitraux. Même s’il nous fait connaître la légende des saintes et des martyres, je me suis ennuyée dans cette bluette qui se rattache de manière très tenue à la saga des Rougon-Macquart : Angélique a été abandonnée à la naissance par Sidonie, l’entremetteuse rencontrée dans La Curée. Contrairement à tous les personnages de la famille, elle ne porte ni la tare de l’alcoolisme ni la folie qui touche tous les Rougon-Macquart comme l’abbé Mouret.

Si le vice est passionnant, l’innocence est ennuyeuse. 

Le Paris de la Modernité 1905 – 1925 au Petit Palais

Exposition temporaire jusqu’au 24 avril 2024

Severini Bal Pam-Pam

Le Paris de la Belle Epoque et le Paris des Années Folles, entre les deux : La Grande Guerre. 

Modigliani : tête de femme

Paris, pendant ces deux décennies, était le rendez-vous des artistes du monde entier :  L’Ecole de Paris rassemble aussi Picasso, Chagall, Soutine, Pascin, Kikoin,  Modigliani, Van Dongen, Nathalia Gontcharova, Michel Larionov, Foujita,sans oublier les sculpteurs Lipchitz, Czaky, Zadkine, Chana Orloff. Zadkine. 

Tête de pierre de Czaky et marin de Lipchitz

Tous ces étrangers venus manger le pain des bons français?

les révolutions artistiques se succèdent : la naissance du cubisme avec Picasso et Braque. Picasso expose les Demoiselles d’Avignon en 1907, 1908, premier message radiophonique, 1909 Blériot traverse la Manche/

Picasso Femme au Pot de moutarde

Une salle présente de grands tableaux cubistes colorés comme L’Oiseau Bleu de Metzinger, chauvine, je note que le nantais Metzinger était adepte de l’Abbaye de Créteil. 

OIseau bleu Metzinger

1909 aussi les Futuristes italiens sont à Paris avec ce magnifique et impressionnant Bal Pam-Pam de Severini, remarqué par Apollinaire.

Un aéroplane figure en face de la roue de Cycle de Duchamp qui expose déjà ses ready-made.

L’Oiseau de Feu

Autre révolution artistique : Le Sacre du Printemps et les Ballets Russes  qui se produisent dans le Théâtre des Champs Elysées ouvert en 1913. On peut voir à ‘exposition des costumes de scène des ballets russes, un portrait de Stravinsky et de Noureev. Autres ballets : les ballets suédois et le curieux ballet Parade mis en scène par Cocteau, costumes de Picasso, musique de Satie (1917). le cheval fabriqué par Picasso pour deux danseurs est exposé

La Grande Guerre est présente dans l’exposition aussi bien des tableaux représentant les horreurs des destructions que d’autres présentant les tirailleurs sénégalais ( Vallotton) ou soudanais (Mela Muter)

Marie Vorobieff (Marevna) : La mort et la femme

Nombreux artistes s’engagèrent y compris ceux qui n’étaient pas de nationalité française.

Dans le Paris des Années Folles (1920) la vie artistique continue le mouvement Dada et les Surréalistes se développe avec Picabia, Tzara Man Ray et Max Ernst

Foujita deux amies
Tamara de Lempicka deux amies

Comme l’avait montré l’exposition Pionnières au Luxembourg, les thèmes lesbiens ou transgenres sont abordés et les femmes artistes très actives.

Van Dongen : Josephine Baker

Les ballets Suédois et la Revue Nègre ont laissé des images comme le ballet Les Mariés de la Tour Eiffel sur des musiques des compositeurs du groupe des six (Auric, Honegger, Darius Milhaud, Poulenc et Germaine Taillefer). Charlot inspire Fernand Léger pour un Charlot cubiste. mais j’ai surtout été bluffée par les décors de Fernand Léger pour la Création du Monde

Fernand Léger : la Création du monde

l’Exposition s’achève sur l‘Exposition Arts Décoratifs 1925

La Terre – Emile Zola

LES ROUGON-MACQUART t 15

Van Gogh

« Jean, ce matin-là, un semoir de toile bleue noué sur le ventre, en tenait la poche ouverte de la main gauche, et de la droite, tous les trois pas, il y prenait une poignée de blé, que d’un geste, à la volée, il jetait. « 

[…]
« Sous le ciel vaste, un ciel couvert de la fin d’octobre, dix lieues de cultures étalaient en cette saison les terres
nues, jaunes et fortes, des grands carrés de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et des
trèfles ; et cela sans un coteau, sans un arbre, à perte de vue, se confondant, s’abaissant, derrière la ligne
d’horizon… »

La Terre s’ouvre sur l’image du semeur. Françoise emmène sa vache au taureau, encore une image de fécondation dans la campagne fertile de la Beauce. 

Zola dépeint les travaux des champs, la vie des paysans en une succession de tableaux bucoliques : au fil des saisons il décrit la fenaison, 

« Jean et ses deux faneuses avaient commencé la première meule. C’était Françoise qui la montait. Au centre, posée sur un mulon, elle disposait et rangeait en cercle les fourchées de foin que lui apportaient le jeune homme et Palmyre. Et, peu à peu, cela grandissait, se haussait, elle toujours au milieu, se remettant des bottes sous les pieds, dans le creux où elle se trouvait, à mesure que le mur, autour d’elle, lui gagnait les genoux. La meule prenait tournure. Déjà, elle était à deux mètres ; Palmyre et Jean devaient tendre leurs fourches ; et la besogne n’allait pas sans de grands rires, à cause de la joie du plein air et des bêtises qu’on se criait, dans la bonne odeur du foin. »

Moissons et battage, épisode brutal quand deux personnages en viennent aux mains. Vendanges et fête où l’on goûte le vin nouveau….Comme il a montré le travail de la mine dans Germinal, il nous fait vivre le travail de la terre.

Unité de lieu : l’ensemble du roman se déroule dans un village de la Beauce : Rognes. Petit village qui n’a même pas de curé.

Rose et Fouan, qui ont atteint l’âge de la retraite vont partager leur domaine entre leurs trois enfants. C’est une belle ferme de dix-neuf setiers (19 ha) que ses ancêtres ont agrandi. Les enfants vont la morceler en divisant chaque champ. La transmission des terres, par mariage ou héritage, est la grande affaire de ces paysans beaucerons. C’est le ressort du roman de Zola.

« Cette Beauce plate, fertile, d’une culture aisée, mais demandant un effort continu, a fait le Beauceron froid et réfléchi, n’ayant d’autre passion que la terre. – Faut tout partager en trois, »

Depuis la Révolution de 1789, les domaines ont été morcelés.  Il y a peu de grands propriétaires à Rognes en dehors de Hourdequin, le maître de la Bourderie. Il donne de l’ouvrage à un valet de ferme, un berger, des charretiers, une servante. Hourdequin passionné de culture veut expérimenter de nouvelles machines, de nouvelles méthodes, des engrais chimiques tandis que les petits propriétaires se contentent de travailler la terre comme leurs pères avant eux. En plus d’introduire cette thématique du progrès, Zola analyse les grandes lignes des échanges économiques : théories protectionnistes en faveur des agriculteurs qui craignent la concurrence des grains américains tandis que commerçants et industriels sont en faveur du Libre-Echange :

Voilà le terrible ! cria-t-il. D’un côté, nous autres, les paysans, qui avons besoin de vendre nos grains à un prixrémunérateur. De l’autre, l’industrie, qui pousse à la baisse, pour diminuer les salaires. C’est la guerre

 […]
l’ouvrier meurt de faim ; si l’ouvrier mange, c’est le paysan qui crève… Alors, quoi ? 

On s’attache aux héros de l’histoire, la famille Fouan ( de Rougon-Macquart, seul Jean, le Caporal, venant de Plassans, l’étranger, jouera un rôle assez marginal) .  Une fois que le père a partagé la terre, les fils vont le dépouiller, l’affamer, chercher un magot caché qui ne serait pas entré dans le partage. Cruauté , avarice et  jalousies. Plus on avance dans la lecture plus ces personnages sont odieux.

Je n’aurais jamais imaginé la tragédie finale. Plus noire encore que l’Assommoir!

Les Exportés – Sonia Devillers – Flammarion

« Les juifs et le pétrole sont nos meilleurs produits d’exportation », assénait Ceausescu à son cher Pacepa.

Brauner : Débris d’une Construction d’Utilité

Sonia Devillers, journaliste à France-Inter et Arte, raconte l’histoire de sa famille maternelle, juifs roumains « exportés » par le régime de Ceausescu. 

 » L’argent, tout l’argent des familles roumaines qui
voulaient s’enfuir, les douze mille dollars que mes grands-parents mettraient une vie à rembourser, avait servi à acheter des porcs. Des bataillons de porcs, des élevages entiers de porcs. »

« Non content de ramener la valeur de la vie humaine d’un citoyen juif à celles d’animaux d’élevage, le régime avait choisi, entre tous, le porc, l’animal de l’interdit rituel par excellence. Dans la culture populaire, c’est même ce qui caractérisait le juif, désigné comme celui qui ne mange pas de porc. »

Ce troc final, monstrueux, qui a permis aux grands parents de Sonia Devillers de quitter la Roumanie et de s’installer à Paris, est resté caché dans le roman familial et ce n’est qu’après la disparition des témoins oculaires que la journaliste s’est lancée dans l’enquête de l’histoire familiale depuis les années 30 au départ au début des années 60.

L’histoire des Juifs roumains, des persécutions, des pogroms de Bucarest et de Iasi, la déportation en Transnistrie a fait l’objet de plusieurs livres que j’ai lus précédemment : entre autres (je ne peux pas les citer tous)

  • Athénée Palace de Rosie WaldeckJif Silberstein
  • Eugenia de Lionel Duroy
  • Struma 72 de drame pour 769 juifs au large d’Istanbul de Halit Kakinç
  • les voix de Iasi de Jil Silberstein
  • Les Oxenberg & les Bernestein de Catalin  Mihuleac

Les livres d’Apelfeld, de Norman Manea et tant d’autres….et le Journal de Mihail Sebastian … traitent de cette histoire.

Cependant ce trafic ignoble est une nouveauté pour moi. Aussi intéressante la manière dont certains juifs ont feint d’ignorer le problème, même dans les conditions les plus dramatiques, ils ont continué à se figurer que la situation était vivable, à faire de la musique. Avec la fin de la guerre, ils ont imaginé qu’une autre vie était possible, ils ont changé de nom, abandonné Greenberg juif pour Deleanu qui sonnait roumain

Les communistes promettaient une société égalitaire, sans distinction de race, de classe, de religion, sans
discrimination aucune. Des camarades, seulement des camarades et des camarades ensemble. Triomphe du
« genre humain ». Mes grands-parents y crurent de toutes leurs forces. Adhérer au Parti, c’était la chance de se réinventer une histoire. Au point d’aller chercher leur nom dans une fiction.

Au sein du Parti, au début tout leur souriait jusqu’à ce que l’antisémitisme ne réapparaisse. Dénonciations, ou jalousie, ils sont exclus. Pestiférés, il ne reste plus qu’à quitter la Roumanie. Et c’est là que le troc Juif contre devises, ou juif contre bétail ou porc sous l’initiative d’un passeur, basé au Royaume Uni, accessoirement marchand de  bestiaux, de matériel agricole, a permis le transfert…

Récit familial, de lecture agréable, 270 pages.

 

Zola – Henri Troyat – Grandes biographies Flammarion

LES ROUGON-MACQUART

 

A la suite du billet de Claudialucia après avoir lu déjà 14 livres de la série des Rougon-Macquart, j’ai trouvé à la bibliothèque cette bibliographie et je n’ai pas eu la patience de lire les 6 tomes qui me manquent dans la série. J’ai été bien inspirée de la commencer à la suite de L’Œuvre, livre dans lequel l’auteur a mis beaucoup de sa vie : sa jeunesse à Aix-en-Provence (Plassans) et ses excursions dans la campagne en compagnie de Cézanne et de Baille qui sont venus le rejoindre à Paris. Claude, le héros est une sorte de mélange entre Manet dont il s’inspire pour le Déjeuner sur l’herbeaccroché au Salon des  Refusés, et de Cézanne comme peintre maudit (alors), Claude c’est aussi Zola lui-même dans la recherche de la théorie du naturalisme. Zola s’incarne également dans son ami écrivain Sandoz avec les relations étroites des amis d’enfance. On y devine Médan dans la maison en bord de Seine.

Zola peint par Manet

 

j’ai été très intéressée par le récit que fait Troyat de la construction de l’œuvre énorme qu’est la série des Rougon-Macquart. J’ai été étonnée du travail de préparation de chaque livre, étonnée qu’une seule semaine ait éré suffisante pour saisir le décor, les conditions de travail, le parler des mineurs de Germinal. Zola était vraiment un esprit vif, un voyage Paris-Mantes dans la locomotive lui suffit pour écrire La Bête-Humaine (bien sûr après lectures et entretien avec des spécialistes).

Troyat montre Zola au travail, à sa table mais aussi montre ses rapports avec les hommes de lettres ses contemporains. Portrait aigre-doux (plutôt aigre de Edmond de Goncourt, peint en faux-jeton) . Admiratif de Flaubert, sympathie pour Maupassant… tous ceux qui comptent dans la littérature du temps y passent  Mirbeau, Anatole France...l’écrivain ne travaille pas dans sa tour d’ivoire mais entouré de nombreux personnages écrivains et journalistes, éditeurs, théâtreux. Jalousies de Goncourt, stratégie-marketing aussi, comment lancer un roman avec un beau scandale qui fait vendre (Nana) ou en feuilleton….

La dernière partie du livre, Les Rougon-Macquart achevés, est consacrée à l‘Affaire Dreyfus. Zola comme nombreux dreyfusards, prend l’affaire en marche, il s’élève contre l’injustice qui condamne au bagne un innocent.  Avec J’accuse se déclencheront les procès contre lui . Zola est condamné, trainé dans la boue, exilé à Londres. La violence de la Droite est inimaginable, attentats à la personne, violences dans la rue, calomnies diverses…Même la mort de Zola est trouble! 

Comme dans toute biographie, on voit l’écrivain en famille avec ses proches, sa femme Alexandrine, sa maîtresse Jeanne, mère de ses enfants. Ses chiens…Je me promets d’aller voir sa maison de Médan qui est aussi un Musée Dreyfus.

A fil des pages, je remarque un nom :  Séverine, journaliste dreyfusarde, féministe. Et je découvre un podcast passionnant sur RadioFrance : Séverine une journaliste debout.  Evocation encore de l’Affaire Dreyfus. Rencontre surprise!

L’Œuvre – Emile Zola

LES ROUGON-MACQUART – t. 14

« Tu sais, mon tableau des Halles, mes deux gamins sur des tas de légumes, eh bien, je l’ai gratté, décidément: ça ne venait pas, je m’étais fichu là dans une sacrée machine, trop lourde encore pour mes épaules. Oh! je reprendrai ça un jour, quand je saurai, et j’en ferai d’autres, oh! »

J’ai retrouvé avec grand plaisir Claude Lantier, un des fils de Gervaise, rencontré une première fois dans Le Ventre de Paris, figure très sympathique qui avait accueilli avec générosité Florent, en fuite, et lui avait fait visiter les Halles colorées, pittoresques.

Claude Lantier est un jeune peintre prometteur, monté à Paris avec une bande d’amis d’enfance, artistes, écrivain, sculpteur, architecte. L’Œuvre traitera donc de peinture, 

Après ça, entends-tu! ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c’est de la fripouille… Hein? le vieux
lion romantique, quelle fière allure! En voilà un décorateur qui faisait flamber les tons! Et quelle poigne! Il aurait couvert les murs de Paris, si on les lui avait donnés: sa palette bouillait et débordait. Je sais bien, ce n’était que de la fantasmagorie; mais, tant pis! ça me gratte, il fallait ça, pour incendier l’École… Puis, l’autre est venu, un rude ouvrier, le plus vraiment peintre du siècle, et d’un métier absolument classique, ce que pas un de ces crétins n’a senti. Ils ont hurlé, parbleu! ils ont crié à la profanation, au réalisme, lorsque ce fameux réalisme n’était guère que dans les sujets; tandis que la vision restait celle des vieux maîtres et que la facture reprenait et continuait les beaux morceaux de nos musées… Tous les deux, Delacroix et Courbet, se sont produits à l’heure voulue. Ils ont fait chacun son pas en avant.

Après ces grands maîtres les jeunes artistes veulent imposer une nouvelle peinture sans céder à l’académisme des Salons.

C’est au Salon des Refusés qu’ils comptent imposer une nouvelle peinture : la Peinture de Plein Air avec un tableau qui fait furieusement penser au Déjeuner sur l’Herbe. 

Seulement, c’est ce monsieur, tout habillé, là, au milieu de ces femmes nues… On n’a jamais vu ça.»

«Le public ne comprendra pas… Le public trouvera ça cochon… Oui, c’est cochon:

Le tableau fait scandale.  Sans les nommer on pense aux Impressionnistes. 

« Dès qu’ils étaient ensemble, le peintre et l’écrivain en arrivaient d’ordinaire à cette exaltation. Ils se fouettaient mutuellement, ils s’affolaient de gloire; et il y avait là une telle envolée de jeunesse, une telle passion du travail, qu’eux-mêmes souriaient ensuite de ces grands rêves d’orgueil, ragaillardis, comme entretenus en souplesse et en force. »

C’est un roman sur la peinture mais aussi sur l’amitié. Amitié entre l’écrivain et le peintre qui se stimulent, se soutiennent indéfectiblement.

Histoire d’amour qui commence comme une amitié. Christine, débarquée de Clermont par une nuit d’orage sur le seuil de l’atelier du peintre, sera d’abord une bonne camarade. Il faudra nombreuses promenades dans Paris pour que les deux camarades deviennent amoureux. Paris est aussi un personnage à part entière du roman.

Christine, pour encourager Claude, va poser pour lui, malgré sa timidité ils deviendront amants et vivront cet amour-fou près de Bonnières, non loin des paysages de Giverny ou de Pontoise. Cet amour restera stérile du point de vue de la peinture. Claude a besoin de la stimulation de Paris tandis que Christine savoure cette vie sans rivale

Et elle, ayant tué la peinture, heureuse d’être sans rivale, prolongeait les noces. Au lit, le matin…

Dès leur retour à Paris, Claude va reprendre son travail sans trouver le succès. un tableau l’obsède : une vue de la Seine au Port Saint Nicolas

Regarde! je me plante sous le pont, j’ai pour premier plan le port Saint-Nicolas, avec sa grue, ses péniches qu’on décharge, son peuple de débardeurs. Hein? tu comprends, c’est Paris qui travaille, ça! des gaillards solides, étalant le nu de leur poitrine et de leurs bras…

et comme dans son tableau du Salon des Refusés, une femme au premier plan va occuper l’image. Il reprend, jours après jours, semaines après semaines, mois après mois, ce même sujet. Christine devient son modèle plutôt que sa femme, elle néglige leur enfant, se néglige elle-même. Et Claude dans sa folie s’acharne

« Est-ce qu’on savait jamais, en art, où était le fou? Tous les ratés le touchaient aux larmes, et plus le tableau ou le livre tombait à l’aberration, à l’effort grotesque et lamentable, plus il frémissait de charité, avec le besoin
d’endormir pieusement dans l’extravagance de leurs rêves ces foudroyés de l’œuvre. Le jour où Sandoz était
monté sans trouver le peintre, il ne s’en alla pas, il insista, en voyant les yeux de Christine rougis de larmes. »

Les sacrifices de Christine, l’amitié indéfectible de Sandoz, le soutien de ses camarades, rien ne sauvera l’Œuvre toujours inachevée. 

Et, bien sûr cela se terminera très mal!

 

Eleftheria – Murielle Szac

LIRE POUR LA GRECE (CRETE)

les ruelles de la Chanée

Le titre seul m’aurait attirée : Eleftheria, liberté en Grec, qui résonne particulièrement en Crète quand je pense à Kazantzakis, La Liberté ou la mort.

Avec mes écouteurs dans les oreilles, en forêt, j’ai écouté Murielle Szac sur un podcast de Talmudiques dédié à Rosh Hachana. C’est par une  coutume crétoise de Roch Hachana : Tashlikh que s’ouvre le roman, avec les bougies sur de petits radeaux « Armée de lucioles surgie de la mer ». Jolie occasion pour faire la connaissance de Rebecca, de Judith Levi, du rabbin Elias et de la communauté juive de Chania vivant dans l’ancien ghetto vénitien de Evraïki.  Jeunes filles juives, et leurs camarades grecques avides de liberté qui n’acceptent pas la place qui leur est assignée :

« Comment choisir sans entrave sa vie quand tout vous désigne, vous assigne à une place ? Que peut décider de son destin une jeune Crétoise, comme elle, juive et pauvre, alors que les nuages noirs de la guerre se massent au-dessus de sa tête ? La flammèche coule soudain. Rien, pourtant, ne semble troubler la joie, les rires…« 

Le roman débute en  octobre 1940, à la veille du Ochi, le Non opposé à Mussolini par Metaxas qui et aussi le début de l’intervention nazie en Crète et qui se terminera en Mai 1944 par l’anéantissement de la communauté juive crétoise. 

Roman choral rassemble de nombreux personnages, le plus souvent très jeunes : jeunes filles juives, ou pas. Jeunes grecs, marins ou villageois attirés par les filles, certains s’engagent dans la résistance et prennent le maquis, d’autres pas collaborent avec l’occupant nazis. Histoire aussi de Petros, le photographe qui documente les massacres, fait des portraits, le témoin. Luigi, italien, des troupes d’occupation qui ne se soumettent pas aux Allemands éprouve plus de sympathie pour les Crétois. On croise même Patrick Leigh Fermor dans son rôle d’espion britannique (je connaissais ce rôle de mon écrivain-voyageur préféré). 

Et la Liberté? Elefthéria. Bien sûr dans la Résistance contre l’occupant, mais aussi la liberté d’aimer en dehors de sa communauté. La liberté de faire de la musique. De très belles évocations d’un Premier Mai fêté malgré l’occupant nazi dans un village rappelant le poème de Yannis Ritsos.

« Yannis Ritsos. L’enseignant traduisait en italien les poèmes qu’il trouvait et les faisait apprendre par cœur à ses élèves. Un jour de mai tu m’as abandonné… Ce cri de la mère d’un jeune ouvrier tué par la police au cours
d’une manifestation du 1er mai à Thessalonique, ce cri déchirant devenu un poème encore plus déchirant… Un
jour de mai je t’ai perdu… Ce texte, Epitaphios, avait bouleversé le jeune étudiant. Sans toi j’ai perdu le feu et la lumière, j’ai tout perdu… Luigi, est-ce donc si loin de toi ? »

Les histoires s’entremêlent. Grecs et juives vont s’aimer, se séduire, se marier ou se quitter et se retrouver  sur le Tanaïs pour la tragédie finale.

mon Dieu, je vous en conjure, changez les cieux Et alignez toutes les étoiles pour dessiner la forme de la Crète.Aussitôt un autre poursuit : Un printemps sans mois de mai j’aurais pu l’imaginer Mais jamais, au grand jamais,que mes amis trahiraient. Un troisième enchaîne : Il y en a qui sont pris de vertige en haut de la falaise Etd’autres qui, au bord du vide, dansent le pentozali.

Un véritable coup de cœur pour ce roman!

Et encore une fois merci à Claudialucia de m’avoir fait connaître ce livre!

Le Château des Rentiers – Agnès Desarthe

RENTREE LITTERAIRE 2023

Cité sur plusieurs blogs, Keisha, écouté l’auteure à la radio, c’était une occasion de faire connaissance avec Agnès Desarthe dont je n’avais rien lu. 

« Avaient-ils compris que la vieillesse est plus âpre quand elle est solitaire ? Avaient-ils anticipé, avaient-ils prévu qu’il serait beaucoup plus facile de se retrouver pour jouer aux cartes et échanger des recettes de cuisine quand on n’a qu’un couloir à traverser, un ou deux étages à descendre, à monter, grâce aux nombreux ascenseurs ? »

 

Le sujet me plaisait : faire une maison commune pour partager la vieillesse entre amis, une sorte de phalanstère, un béguinage, ou un kibboutz, alternative à la vieillesse solitaire ou pire à l’Éhpad. D’ailleurs, cela existe déjà : les Babayaga de Montreuil ont réalisé cette initiative depuis un moment.

Le contexte me plaisait bien aussi : ces juifs russes avec leur accent yiddish  à la Popeck, je les entends parler, ce sont les parents des copains de l’Hashomer hatzaïr, nostalgie!

A regarder mes grands-parents et leurs amis, on ne craignait pas de devenir vieux. Car vieux ne signifiait pas« bientôt mort ». Vieux signifiait « encore là ».

[…]
Ils avaient survécu. Ils sur-vivaient et conjuguaient ce verbe au pied de la lettre : vivant supérieurement, et
discrètement aussi, à la façon des superhéros, dont les superpouvoirs sont enivrants et doivent demeurer secrets.

De courts chapitres, un roman choral où se mêlent les voix de plusieurs générations, et des souvenirs personnels qu’elle égrène. réflexions sur la vieillesse, mais pas que, sur l’écriture, témoignage impossible ou fiction imagination.

Entreprise sympathique que cette anticipation de la vieillesse, non pas celle des survivants mais des boomers. Sauront-ils aussi bien vieillir ensemble?

« Je me dis que notre génération a vécu dans un confort tel que la vieillesse a cessé d’être un privilège – le privilège de ceux qui s’en sont sortis, qui ont échappé à la mort, dont la santé a permis qu’ils résistent à diverses
épidémies. La vieillesse, pour nous, n’est que déchéance. Notre génération a tout à perdre en vieillissant. J’ai
peur que mon phalanstère ne voie jamais le jour. »

 

Une lecture agréable dont j’attendais sans doute trop pour que ce soit un coup de cœur.

 

 

Causse Comtal : Trou de Bozouls et Rodelle – Vallée du Lot : Estaing, Espalion Saint Côme d’Olt

CARNET OCCITAN

Bozouls : trou de Bozouls et village

La route N88 coupe le Causse Comtal en une saignée qui coupe le calcaire qui affleure. Les pelouses sèches à genévriers sont caractéristiques de ces sols mais elles ne sont pas aussi étendues que sur les Grands Causses. On traverse également des pâtures bien vertes, des champs cultivés labourés en ce moment de terre rouge comme sur la route de Conques. Les changements rapides dans le paysage sont fréquents en Aveyron. La complexité de la carte géologique explique ces variations.

L’église Sainte- Fauste sur la falaise

Pour arriver au Trou de Bozouls, Mme GPS nous organise un tour bien plaisant dans la campagne en passant par les Brunes, puis la D581. Nous arrivons directement au Belvédère pour découvrir le canyon découpé par la petite rivière Dourdou formant un cercle presque parfait profond d’une centaine de mètres, découpant le village en deux parties. En face nous voyons le vieux village avec ses tourelles et ses maisons alignées sur la falaise. Par une rue sur le rebord, j’arrive à l’église Sainte-Juste, comme suspendue au-dessus du vide. Pour y entrer un dispositif électrique fonctionne très bien, la porte claque derrière moi. La nef est très haute, très claire, arcs et chapiteaux romans. Une seule nef, longue et étroite. Pour sortir la porte ne veut pas s’ouvrir, une flèche rouge indique le bouton, quel bouton ? Vais-je rester prisonnière dans l’église ? Je tripote partout, un battant s’ouvre (je pensais que ce serait l’autre). Une aire récréative a été aménagée de là, un sentier avec des marches bien hautes et bien glissantes descend dans le canyon où coule le Dourdou. Des petits panneaux expliquent la flore endémique. En bas, un groupe de randonneurs, bonnes chaussures, bâtons de marche, se dirige vers le canyon. Ils vont sûrement voir els grottes et les sources. Combien de temps ? 5  km , selon le panneau, mais est-ce aller et retour seulement aller ? Je préfère emprunter le petit pont qui conduit au village, puis une rampe remonte au belvédère. 2.5 km, 35 minutes. Une dame qui promène son chien m’explique : il y a 3 circuits, je n’ai fait que le petit.

Rodelle et son roc

Rodelle est un minuscule village perché sur un piton rocheux à la manière de sa grande sœur Rodez. Rodelle serait une « petite Rodez » avec ses maisons de pierre regroupées autour d’un bloc rocheux et son église romane. Autrefois, il y avait un château fort, il n’en reste pas grand-chose.

Estaing

Estaing : pont sur le Lot

Par la D20 et la D 22 nous parcourons les deux côtés d’un carré et montons sur la colline pour découvrir la Vallée du Lot. En descendant, les vignes sont de plus en plus présentes. La D22 tortille en descendant jusqu’à Estaing dont nous découvrons le château qui domine le paysage avec son donjon carré, ses nombreuses tourelles qui bourgeonnent et donnent une allure de fantaisie à ce qui aurait pu être une forteresse austère. Promenade dans les rues, ruelles, escaliers…Hautes maisons de schiste en lamelles fines et parfois un moellon marron de grès. Tourelles, toits recourbés, parfois concaves, parfois convexes mais toujours dans le chatoiement de l’argent des lauzes arrondies. En plus du Lot qui passe sous les quais, je découvre un ruisseau : la Coussanne enjambée par de petits ponts. On pourrait la franchir à gué surtout aujourd’hui avec la sécheresse.

Estaing pont sur la coussanne

Déjeuner sur une terrasse au bord du Lot « chez Lilou » au choix : panini ou galette avec une salade composée. Lilou est bavarde, souriante, efficace. Sous le pont de pierre, le Lot forme un miroir dans lequel se reflètent les arbres de la forêt. Sur le pont la silhouette d’une statue que je crois féminine. Non ! c’est un évêque en soutane, de la famille d’Estaing : François d’Estaing évêque de Rodez (1460- 1529).

Estaing donjon

Estaing est une étape sur le Chemin de Saint-Jacques de Compostelle, étape avant Conques pour les bons marcheurs (32 km) (GR 65). Partout, nous rencontrons les pèlerins avec ou sans coquille. Chez Lilou, il n’est question que de marche, d’étape, restaurants et chambres d’hôtes.

L’église Saint Fleuret est perchée sur un monumental escalier aux marches arrondies ? A l’entrée, une très fine croix de calcaire clair est sculptée d’une mise au tombeau et d’un pèlerin de Compostelle.

Juste en face, une rampe conduit au Château d’Estaing (ouvert). Il a été racheté par la fondation Giscard d’Estaing qui l’a restauré. La famille Estaing, une des plus puissante du Rouergue du XIIIème au XVIII ème siècles a donné des cardinaux, des militaires. Le dernier amiral a été guillotiné à la Révolution, le château, vendu. La famille s’est éteinte en 1794. En 1922, le père de Valéry Giscard d’Estaing a « repris » le nom d’Estaing.

L’essentiel de la visite consiste en une évocation de l’ancien président avec e nombreux panneaux à lire, des vidéos à visionner. Leçon d’Histoire récente. Il faut être motivé pour tout lire et tout écouter. L’accent est mis sur la première crise pétrolière (1973) à la veille de l’élection de VGE à la présidence et le choix du Nucléaire (larges interviews du président d’EdF. Je zappe. Zappée aussi la collection des robes d’Anne-Aymone, Chanel, Courrège, Dior…griffes prestigieuses mais garde-robe ennuyeuse.

château Calmont-Olt

L’arrêt suivant aurait dû être Espalion à quelques kilomètres en amont sur le Lot. C’est une petite ville, pas un village. Il y a beaucoup de circulation. L’église renommée sur le Plateau de Perse est accessible à pied mais que faire de la voiture ? A la recherche d’une place de parking nous sortons de la ville et aboutissons au Château de Calmont-Olt perché au-dessus de la vallée. Selon le guide Gallimard, les parties anciennes seraient carolingiennes. Il est bien ruiné, et fermé.

Saint Côme d’Olt

Saint côme d’Olt clocher flammé

Après Espalion, le Lot prend le nom d’Olt, c’est un peu surprenant sur la carte. Saint Côme d’Olt est un charmant village construit en cercles concentriques autour de son église. Ces villages ronds sont nommés « circulades » dans le Languedoc.

L’église construite entre 1522 et 1532 a un curieux clocher tors ou flamme à 8 pans culminant à 45 m avec 7 cloches. Sur les portes de l’église on a planté 365 clous. Les vitraux colorés sont modernes. Sur le parvis, des galets dessinent une coquille saint Jacques, marquant le chemin de pèlerinage.

La prospérité du village est attribuée à la douceur du climat. Il a été construit à la rencontre de deux voies de communication : une draille préhistorique et une voie romaine.

Aux murs des maisons une grande exposition-photos montre des scènes de vie des années 1950-1960, comme la lessive dans le Lot (1951) ou la moisson avec des bœufs. La « cavalcade » ou défilé de chars a été prise en photo en 1920.

La promenade dans les rues n’est pas très longue mais j’ai l’occasion de remarquer des portes et fenêtres très soignées entourées de beau calcaire blanc sculpté. Le château a une tour ronde dont on voit encore les corbeaux tenant le chemin de ronde. La Porte Neuve est ogivale, dans un haut bâtiment de 4 étages.

Encore un village qui mérite le détour !

 

 

 

 

Humus – Gaspard Koenig – les éditions de l’Observatoire

RENTREE LITTERAIRE 2023


Glyphosate, ils ont prolongé l’autorisation européenne de 10 ans contre l’avis des scientifiques sur la foi d’études biaisées et de lobbyistes. Je suis verte de colère!

Raison de plus pour lire Humus! Dix ans de plus pour empoisonner les vers de terre, les sols et les riverains.

en classe!

Je l’avais repéré depuis un moment, les vers. J’en ai élevé dans ma classe dans une ferme à lombrics pédagogique . Enlever les caches noirs chaque matin pour observer les galeries était un moment fort du début de mes cours. Au programme des 6èmes, même les 3èmes me le demandaient. Les vers mélangeaient les différents horizons, terre brune, marne claire sable jaune ou rose en un délicieux gâteau marbré.

J’attendais donc la lecture de ce roman avec impatience, recommandée par nombreuses blogueuses Eimelle, Keisha, Claudialucia, Kathel et j’en oublie.

Deux étudiants sur les bancs d’un amphi de AgroParisTech à Saclay, ont une épiphanie : ils consacreront leur vie aux vers de terre, les réparateurs des sols, les digesteurs du trop-plein de déchets, les sauveteurs de la planète. C’est aussi le début d’une amitié profonde qui va unir deux garçons très différents. Arthur est issu de la bourgeoisie, scolarisé dans les meilleurs lycées parisiens, cultivé capable de citer les philosophes antiques et les bons auteurs. Kevin, venu du Limousin, de parents simples travailleurs agricoles, venu par la voie technique, titulaire d’un DUT mais excellent élément, admis à l’Agro parmi les rares élus d’un filière Pro.

Deux destins se croisent et s’éloignent : Arthur le bobo va tenter un retour à la terre en compagnie d’Anne, diplômée de Sciences Po qui se rêve écrivaine. Fidèle aux lombrics, anéciques et épigés il a le projet de réensemencer des champs stérilisés par l’agriculture conventionnelle et chimique. Justement, son grand-père avait une ferme en Normandie dont il a cédé les terres à un voisin Jobard (quel nom!).

Kevin a choisi pour les vers une autre voie : le lombricomposteur. Tout d’abord il met au point un lombricomposteur d’appartement qu’il cherche à produire et à vendre lui-même. Méprisé par les banques, il ne trouve pas la somme (assez modique) qui lui permettrait de lancer son affaire. Trop simple, pas assez innovant, il faudrait ajouter des capteurs, une appli, le transformer en smart-composteur pour être plus sexy. La rencontre avec Philippine dans une soirée mondaine va lancer le compostage à grande échelle. Il ne s’agit plus de composteur domestique mais de lignes de production pour les déchets industriels, l’Oréal est partie prenante, puis un gourou californien. La petite entreprise devient une licorne. Adulé par les médias, coqueluche des salons parisiens, Kevin, le garçon de la campagne, beau comme un dieu, fréquente cuisiniers étoilés, ministres et même Thomas Pesquet. Bulle capitaliste qu’un scandale fera crever.

L’histoire est moins glorieuse pour l’ensemenceur de vers en Normandie. Les bestioles, pourtant amoureusement chéries refusent de coopérer. Arthur survit grâce à son potager et à un mode de vie plus que sobre. Une chicane du voisin Jobard, la désertion d’Anne, le poussent à un sentiment d’échec qui le conduit à accepter les propositions d’un mouvement éco-terroriste : Extinction-Révolution. Monsieur Darmanin doit être comblé : il exise des éco-terroristes qui veulent faire tout péter. Bien plus fort qu’un petit pipe-line dans le désert d‘Andreas Malm!

J’ai déjà assez spoilé! J’arrête, à vous de lire.

Un roman agréable à lire , tout à fait en prise avec l’actualité, aussi bien les bulles financières des licornes de l’économie 2.0, les préoccupations écologiques brûlantes avec l’invasion des déchets, la dégradation des sols, le greenwashing. Tout autant de problèmes que le roman soulève! Sans parler de la tentation de violence pour ceux qui trouvent la transition écologique inopérante.

Cependant j’ai été déçue par l’analyse des personnages très stéréotypés correspondant exactement à l’idée qu’on peut se faire du bobo-paysan ou de l’arriviste. Pire encore leurs compagnes manipulatrices exploitant les réseaux d’une très haute bourgeoisie très friquées. A peine ébauchées, quelles vilaines filles! Gaspard Koenig se complait dans les réceptions mondaines, se met en scène lui-même, se moque de Pesquet. Trop facile! On sourit au début puis on se lasse de cette complaisance.